Poetry review: Fire to Fire by Mark Doty
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
[Congratulations to Mark Doty for winning the 2008 National Book Award for his poetry collection Fire to Fire. This review of Fire to Fire by Elizabeth Lund originally ran in the Monitor on ] Mark Doty holds a magnifying glass to his subjects. He uses

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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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CONTES FRANCAIS


EDITED WITH NOTES AND VOCABULARY
BY
DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D.
Professor of Romance Languages in Princeton University.




PREFACE.

This edition of _Contes Francais_ follows the lines of my
edition of _French Short Stories_, published in 1907. The stories have
been chosen from representative authors of the nineteenth century with a
view to: (1) literary worth, (2) varied style and subject-matter, (3)
large vocabulary, (4) interest for the student.

The vocabulary is large (between 6000 and 7000 words); it is hoped that
it will be found to be complete, with the exception of merely personal
names, having no English equivalent and of no signification beyond the
story in which they occur. In a few instances words will be found in the
text with special meanings; in these cases the vocabulary contains the
usual signification as well as the special. Irregularities in
pronunciation are indicated in the vocabulary.

A knowledge of the elementary principles of French grammar on the part
of the student is presupposed. Consequently the notes contain few
grammatical explanations. Repetition of rules that may be found in the
ordinary grammars would be unnecessary, and the individual instructor
will probably prefer to adapt this side of the work to the needs of each
class, Or better still to the needs of each student. Mere translations
have also been avoided in the notes; the complete vocabulary will enable
the student to do this work himself. The body of the notes is devoted to
the explanation of historical and literary references and to the
explanation of difficult or exceptional grammatical constructions. A few
general remarks have been made in connection with each author in order
to point out his place in French literature; bibliographical material
for more detailed information has been indicated and the principal works
of each author have been mentioned, together with one or more editions
of his works.

No alteration of any kind has been made in the French Text.


CONTENTS



PREFACE

MERIMEE
L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE
LE COUP DE PISTOLET

MAUPASSANT
LA MAIN
UNE VENDETTA
L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
TOMBOUCTOU
EN MER
LES PRISONNIERS
LE BAPTEME
TOINE
LE PERE MILON

DAUDET
LE CURE DE CUCUGNAN
LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS
LE PAPE EST MORT
UN REVEILLON DANS LE MARAIS
LA VISION DU JUGE DE COLMAR

ERCKMANN-CHATRIAN
LA MONTRE DU DOYEN

COPPEE
LE LOUIS D'OR
L'ENFANT PERDU

GAUTIER
LA MILLE ET DEUXIEME NUIT

BALZAC
UN DRAME AU BORD DE LA MER.

MUSSET
CROISILLES

NOTES.

VOCABULARY.


[Transcriber's note: Page numbers and line numbers have
been retained to facilitate the location of the topics
pointed to, in the "Nldquo;Notes" section.]



CONTES FRANCAIS


Page 1


MERIMEE

L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE

Un militaire de mes amis, qui est mort de la fievre en
Grece il y a quelques annees, me conta un jour la premiere
affaire a laquelle il avait assiste. Son recit me frappa
tellement, que je l'ecrivis de memoire aussitot que j'en
[5]eus le loisir. Le voici:

Je rejoignis le regiment le 4 septembre au soir. Je
trouvai le colonel au bivac. Il me recut d'abord assez
brusquement; mais, apres avoir lu la lettre de recommandation
du general B * * *, il changea de manieres, et
[10]m'adressa quelques paroles obligeantes.

Je fus presente par lui a mon capitaine, qui revenait a
l'instant meme d'une reconnaissance. Ce capitaine, que
je n'eus guere le temps de connaitre, etait un grand homme
brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait
ete simple soldat, et avait gagne ses epaulettes et sa croix
[15]sur les champs de bataille. Sa voix, qui etait enrouee et
faible, contrastait singulierement avec sa stature presque
gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix etrange a
une balle qui l'avait perce de part en part a la bataille
[20]d'Iena.

En apprenant que je sortais de l'ecole de Fontainebleau,
il fit la grimace et dit:

Page 2

--Mon lieutenant est mort hier...

Je compris qu'il voulait dire: "C'est vous qui devez le
remplacer, et vous n'en etes pas capable." Un mot piquant
me vint sur les levres, mais je me contins.

[5]La lune se leva derriere la redoute de Cheverino, situee
a deux portees de canon de notre bivac. Elle etait large
et rouge comme cela est ordinaire a son lever. Mais, ce
soir-la elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant
un instant, la redoute se detacha en noir sur le disque
[10]eclatant de la lune. Elle ressemblait au cone d'un volcan
au moment de l'eruption.

Un vieux soldat, aupres duquel je me trouvais, remarqua
la couleur de la lune.

--Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coutera
[15]bon pour l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours
ete superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout,
m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me
levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense
ligne de feux qui couvrait les hauteurs au dela du village
[20]de Cheverino.

Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait
assez rafraichi mon sang, je revins aupres du feu; je
m'enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je
fermai les yeux, esperant ne pas les ouvrir avant le jour.
[25]Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes
pensees prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je
n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient
cette plaine. Si j'etais blesse, je serais dans un hopital,
traite sans egards par des chirurgiens ignorants. Ce que
[30]j'avais entendu dire des operations chirurgicales me revint
a la memoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement
je disposais, comme une espece de cuirasse,

Page 3

le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine.
La fatigue m'accablait, je m'assoupissais a chaque instant,
et a chaque instant quelque pensee sinistre se reproduisait
avec plus de force et me reveillait en sursaut.

[5]Cependant la fatigue l'avait emporte, et, quand on
battit la diane, j'etais tout a fait endormi. Nous nous
mimes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes
en faisceaux, et tout annoncait que nous allions passer
une journee tranquille.

[10]Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un
ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se
repandirent dans la plaine; nous les suivimes lentement,
et, au bout de vingt minutes, nous vimes tous les avant-postes
des Russes se replier et rentrer dans la redoute.

[15]Une batterie d'artillerie vint s'etablir a notre droite,
une autre a notre gauche, mais toutes les deux bien en
avant de nous. Elles commencerent un feu tres vif sur
l'ennemi, qui riposta energiquement, et bientot la redoute
de Cheverino disparut sous des nuages epais de fumee.

[20]Notre regiment etait presque a couvert du feu des
Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs
pour nous (car ils tiraient de preference sur nos canonniers),
passaient au-dessus de nos tetes, ou tout au plus nous
envoyaient de la terre et de petites pierres.

[25]Aussitot que l'ordre de marcher en avant nous eut ete
donne, mon capitaine me regarda avec une attention qui
m'obligea a passer deux ou trois fois la main sur ma jeune
moustache d'un air aussi degage qu'il me fut possible.
Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que
[30]j'eprouvasse, c'etait que l'on ne s'imaginat que j'avais
peur. Ces boulets inoffensifs contribuerent encore a me
maintenir dans mon calme heroique. Mon amour-propre

Page 4

me disait que je courais un danger reel, puisque enfin
j'etais sous le feu d'une batterie. J'etais enchante d'etre
si a mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise
de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de
[5]B * * *, rue de Provence.

Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa
la parole: "Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre
debut."

Je souris d'un air tout a fait martial en brossant la
[10]manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombe a
trente pas de moi, avait envoye un peu de poussiere.

Il parut que les Russes s'apercurent du mauvais succes
de leurs boulets; car ils les remplacerent par des obus qui
pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux ou
[15]nous etions postes. Un assez gros eclat m'enleva mon
schako et tua un homme aupres de moi.

--Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine,
comme je venais de ramasser mon schako, vous en voila
quitte pour la journee. Je connaissais cette superstition
[20]militaire qui croit que l'axiome _non bis in idem_ trouve son
application aussi bien sur un champ de bataille que dans
une cour de justice. Je remis fierement mon schako.

--C'est faire saluer les gens sans ceremonie, dis-je aussi
gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la
[25]circonstance, parut excellente.

--Je vous felicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien
de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car
je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois
que j'ai ete blesse, l'officier aupres de moi a recu quelque
[30]balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque
honteux, leurs noms commencaient toujours par un P.

Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi;

Page 5

bien des gens auraient ete aussi bien que moi frappes de
ces paroles prophetiques. Conscrit comme je l'etais, je
sentais que je ne pouvais confier mes sentiments a personne,
et que je devais toujours paraitre froidement
[5]intrepide.

Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua
sensiblement; alors nous sortimes de notre couvert pour
marcher sur la redoute.

Notre regiment etait compose de trois bataillons. Le
[10]deuxieme fut charge de tourner la redoute du cote de la
gorge; les deux autres devaient donner l'assaut. J'etais
dans le troisieme bataillon.

En sortant de derriere l'espece d'epaulement qui nous
avait proteges, nous fumes recus par plusieurs decharges
[15]de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos
rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je
tournais la tete, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries
de la part de mes camarades plus familiarises avec ce bruit.

--A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une
[20]chose si terrible.

Nous avancions au pas de course, precedes de tirailleurs:
tout a coup les Russes pousserent trois hourras, trois
hourras distincts, puis demeurerent silencieux et sans
tirer.

[25]--Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne
nous presage rien de bon.

Je trouvai que nos gens etaient un peu trop bruyants, et
je ne pus m'empecher de faire interieurement la comparaison
de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant
[30]de l'ennemi.

Nous parvinmes rapidement au pied de la redoute, les
palissades avaient ete brisees et la terre bouleversee par

Page 6

nos boulets. Les soldats s'elancerent sur ces ruines
nouvelles avec des cris de _Vive l'empereur!_ plus fort qu'on
ne l'aurait attendu de gens qui avaient deja tant crie.

Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que
[5]je vis. La plus grande partie de la fumee s'etait elevee et
restait suspendue comme un dais a vingt pieds au-dessus
de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuatre, on apercevait
derriere leur parapet a demi detruit les grenadiers
russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je
[10]crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attache sur
nous, le droit cache par son fusil eleve. Dans une embrasure,
a quelques pieds de nous, un homme tenant une
lance a feu etait aupres d'un canon.

Je frissonnai, et je crus que ma derniere heure etait
[15]venue.

--Voila la danse qui va commencer! s'ecria mon capitaine.
Bonsoir!

Ce furent les dernieres paroles que je l'entendis
prononcer.

[20]Un roulement de tambours retentit dans la redoute.
Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux; et
j'entendis un fracas epouvantable, suivi de cris et de
gemissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver
encore au monde. La redoute etait de nouveau enveloppee
[25]de fumee. J'etais entoure de blesses et de morts. Mon
capitaine etait etendu a mes pieds: sa tete avait ete broyee
par un boulet, et j'etais couvert de sa cervelle et de son
sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que
six hommes et moi.

[30]A ce carnage succeda un moment de stupeur. Le colonel,
mettant son chapeau au bout de son epee, gravit le premier
le parapet en criant: _Vive l'empereur!_ il fut suivi aussitot

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de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir
net de ce qui suivit. Nous entrames dans la redoute, je ne
sais comment. On se battit corps a corps au milieu d'une
fumee si epaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que
[5]je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin
j'entendis crier: "Victoire!" et la fumee diminuant, j'apercus
du sang et des morts sous lesquels disparaissait la
terre de la redoute. Les canons surtout etaient enterres
sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes
[10]debout, en uniforme francais, etaient groupes sans ordre,
les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs
baionnettes. Onze prisonniers russes etaient avec eux.

Le colonel etait renverse tout sanglant sur un caisson
brise, pres de la gorge. Quelques soldats s'empressaient
[15]autour de lui: je m'approchai.

--Ou est le plus ancien capitaine? demandait-il a un
sergent.

Le sergent haussa les epaules d'une maniere tres
expressive.

[20]--Et le plus ancien lieutenant?

--Voici monsieur qui est arrive d'hier, dit le sergent
d'un ton tout a fait calme.

Le colonel sourit amerement.

--Allons; monsieur, me dit-il, vous commandez en chef;
[25]faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec
ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le general
C ...va vous faire soutenir.

--Colonel, lui dis-je, vous etes grievement blesse?

--F..., mon cher, mais la redoute est prise!

Page 8


LE COUP DE PISTOLET

TRADUIT DE POUCHKINE

I
"Nous fimes feu l'un sur l'autre."
Bariatynski

"J'ai jure de le tuer selon le code du duel, et j'ai encore mon coup
tirer."
(Un soir au bivac.)

[5]Nous etions en cantonnement dans le village de * * *.
On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne: le matin,
l'exercice, le manege; puis le diner chez le commandant
du regiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch
et les cartes. A * * *, il n'y avait pas une maison qui recut,
[10]pas une demoiselle a marier. Nous passions notre temps
les uns chez les autres, et, dans nos reunions, on ne voyait
que nos uniformes.

Il y avait pourtant dans notre petite societe un homme
qui n'etait pas militaire. On pouvait lui donner environ
[15]trente-cinq ans; aussi nous le regardions comme un vieillard.
Parmi nous, son experience lui donnait une importance
considerable; en outre, sa taciturnite, son caractere
altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande
impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel
[20]mystere semblait entourer sa destinee. Il paraissait etre
Russe, mais il avait un nom etranger. Autrefois, il avait
servi dans un regiment de hussards et meme y avait fait
figure; tout a coup, donnant sa demission, on ne savait

Page 9

pour quel motif, il s'etait etabli dans un pauvre village
ou il vivait tres mal tout en faisant grande depense. Il
sortait toujours a pied avec une vieille redingote noire, et
cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de
[5]notre regiment. A la verite, son diner ne se composait
que de deux ou trois plats appretes par un soldat reforme,
mais le champagne y coulait par torrents. Personne ne
savait sa fortune, sa condition, et personne n'osait le
questionner a cet egard. On trouvait chez lui des livres,
[10]--des livres militaires surtout,--et aussi des romans.
Il les donnait volontiers a lire et ne les redemandait jamais
par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait
pretes. Sa grande occupation etait de tirer le pistolet; les
murs de sa chambre, cribles de balles, ressemblaient a des
[15]rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voila le
seul luxe de la miserable baraque qu'il habitait. L'adresse
qu'il avait acquise etait incroyable, et, s'il avait parie
d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre
regiment n'eut fait difficulte de mettre la casquette sur
[20]sa tete. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous
sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y
prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'etait battu,
il repondait sechement que oui, mais pas le moindre
detail, et il etait evident que de semblables questions ne
[25]lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime
de sa terrible adresse avait laisse un poids sur sa
conscience. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fut
jamais avise de soupconner en lui quelque chose de semblable
a de la faiblesse. Il y a des gens dont l'exterieur
[30]seul eloigne de pareilles idees. Une occasion imprevue
nous surprit tous etrangement.

Un jour, une dizaine de nos officiers dinaient chez

Page 10

Silvio. On but comme de coutume, c'est-a-dire enormement.
Le diner fini, nous priames le maitre de la maison de nous
faire une banque de pharaon. Apres s'y etre longtemps
refuse, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des
[5]cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de
ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui
et le jeu commenca. Lorsqu'il jouait, Silvio avait l'habitude
d'observer le silence le plus absolu; jamais de reclamations,
jamais d'explications. Si un ponte faisait une
[10]erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien
marquait a son propre compte ce qu'il avait gagne. Nous savions
tout cela, et nous le laissions faire son petit menage
a sa guise; mais il y avait avec nous un officier nouvellement
arrive au corps, qui, par distraction, fit un faux
[15]paroli. Silvio prit la craie et fit son compte a son ordinaire.
L'officier, persuade qu'il se trompait, se mit a reclamer.
Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'officier, perdant
patience, prit la brosse et effaca ce qui lui semblait
marque a tort. Silvio prit la craie et le marqua de
[20]nouveau. Sur quoi, l'officier, echauffe par le vin, par le jeu
et par les rires de ses camarades, se crut gravement offense,
et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le
jeta a la tete de Silvio, qui, par un mouvement rapide,
eut le bonheur d'eviter le coup. Grand tapage! Silvio
[25]se leva, pale de fureur et les yeux etincelants:

--Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez
Dieu que cela se soit passe chez moi.

Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaire,
et deja nous regardions notre nouveau camarade comme
[30]un homme mort. L'officier sortit en disant qu'il etait pret
a rendre raison a M. le banquier, aussitot qu'il lui conviendrait.
Le pharaon continua encore quelques minutes,

Page 11

mais on s'apercut que le maitre de la maison n'etait plus
au jeu; nous nous eloignames l'un apres l'autre, et nous
regagnames nos quartiers en causant de la vacance qui
allait arriver.

[5]Le lendemain, au manege, nous demandions si le pauvre
lieutenant etait mort ou vivant, quand nous le vimes paraitre
en personne. On le questionna, Il repondit qu'il
n'avait pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit.
Nous allames voir Silvio, et nous le trouvames dans sa
[10]cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloue sur la
porte. Il nous recut a son ordinaire, et sans dire un mot
de la scene de la veille. Trois jours se passerent et le lieutenant
vivait toujours. Nous nous disions, tout ebahis:
"Est-ce que Silvio ne se battra pas?" Silvio ne se battit
[15]pas. Il se contenta d'une explication tres legere et tout
fut dit.

Cette longanimite lui fit beaucoup de tort parmi nos
jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse
pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le
[20]premier de tous les merites, l'excuse de tous les defauts.
Pourtant, petit a petit, tout fut oublie, et Silvio reprit
parmi nous son ancienne influence.

Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grace a mon imagination
romanesque, je m'etais attache plus que personne
[25]a cet homme dont la vie etait une enigme, et j'en avais
fait le heros d'un drame mysterieux. Il m'aimait; du
moins, avec moi seul, quittant son ton tranchant et son
langage caustique, il causait de differents sujets avec
abandon et quelquefois avec une grace extraordinaire.
[30]Depuis cette malheureuse soiree, la pensee que son honneur
etait souille d'une tache, et que volontairement il
ne l'avait pas essuyee, me tourmentait sans cesse et

Page 12

m'empechait d'etre a mon aise avec lui comme autrefois. Je me
faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit
et de penetration pour ne pas s'en apercevoir et deviner
la cause de ma conduite. Il m'en sembla peine. Deux
[5]fois, du moins, je crus remarquer en lui le desir d'avoir
une explication avec moi, mais je l'evitai, et Silvio m'abandonna.
Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades,
et nos causeries intimes ne se renouvelerent plus.

Les heureux habitants de la capitale, entoures de
[10]distractions, ne connaissent pas maintes impressions
Familieres aux habitants des villages ou des petites villes, par
exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi,
le bureau de notre regiment etait plein d'officiers.
L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-la
[15]les gazettes. D'ordinaire, on decachetait sur place tous
les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau
presentait le tableau le plus anime. Les lettres de
Silvio lui etaient adressees a notre regiment, et il venait
les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une
[20]lettre dont il rompit le cachet avec precipitation. En la
parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire.
Nos officiers, occupes de leurs lettres, ne s'etaient apercus
de rien.

--Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent a partir
[25]precipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espere
que vous ne refuserez pas de diner avec moi pour la derniere
fois.--Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se
tournant vers moi. J'y compte absolument.

La-dessus, il se retira a la hate, et, apres etre convenus
[30]de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allames
chacun de son cote.

J'arrivai chez Silvio a l'heure indiquee, et j'y trouvai

Page 13

presque tout le regiment. Deja tout ce qui lui appartenait
etait emballe. On ne voyait plus que les murs nus et
mouchetes de balles. Nous nous mimes a table. Notre
hote etait en belle humeur, et bientot il la fit partager a
[5]toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement;
la mousse montait dans les verres, vides et remplis sans
interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous
souhaitions au partant heureux voyage, joie et prosperite.
Il etait tard quand on quitta la table. Lorsqu'on
[10]en fut a se partager les casquettes, Silvio dit adieu a
chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au
moment meme ou j'allais sortir.

--J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout
bas.

[15]Je restai.

Les autres partirent et nous demeurames seuls, assis
l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio
semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la
moindre trace de sa gaiete convulsive. Sa paleur sinistre,
[20]ses yeux ardents, les longues bouffees de fumee qui
sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai demon.
Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.

--Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais:
avant de nous separer, j'ai voulu avoir une
[25]explication avec nous. Vous avez pu remarquer que je me
soucie peu de l'opinion des indifferents; mais je vous
aime, et je sens qu'il me serait penible de vous laisser de
moi une opinion defavorable.

Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe.
[30]Je gardai le silence et je baissai les yeux.

--Il a pu vous paraitre singulier, poursuivit-il, que je
n'aie pas exige une satisfaction complete de cet ivrogne,

Page 14

de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit
de choisir les armes, sa vie etait entre mes mains, et que
je n'avais pas grand risque a courir. Je pourrais appeler
ma moderation de la generosite, mais je ne veux pas mentir.
[5]Si j'avais pu donner une correction a R... sans
risquer ma vie, sans la risquer en aucune facon, il n'aurait
pas ete si facilement quitte avec moi.

Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me
troubla au dernier point. Il continua.

[10]--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de
m'exposer a la mort. Il y a six ans, j'ai recu un soufflet,
et mon ennemi est encore vivant.

Ma curiosite etait vivement excitee.

--Vous ne vous etes pas battu avec lui? lui demandai-je.
[15]Assurement, quelques circonstances particulieres vous
ont empeche de le joindre?

--Je me suis battu avec lui, repondit Silvio, et voici un
souvenir de notre rencontre.

Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge
[20]avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Francais
appellent bonnet de police; il le posa sur sa tete; il
etait perce d'une balle a un pouce au-dessus du front.

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