Poetry review: Fire to Fire by Mark Doty
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Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
[Congratulations to Mark Doty for winning the 2008 National Book Award for his poetry collection Fire to Fire. This review of Fire to Fire by Elizabeth Lund originally ran in the Monitor on ] Mark Doty holds a magnifying glass to his subjects. He uses

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Le General Dourakine written by Comtesse de Segur

C >> Comtesse de Segur >> Le General Dourakine

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Nikita: "M. le comte nous a donne la liberte, Maria Petrovna! Personne
n'a de droit sur nous que notre pere l'empereur, le gouverneur et le
capitaine ispravnik [7]."

[Note 7: Espece de juge de paix, de commissaire de police, qui a des
pouvoirs tres etendus.]

La colere de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se
faire obeir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule
a ruminer son desappointement. Elle finit par se consoler a moitie en
songeant a l'abrock de cent roubles par tete qu'elle ferait payer a
ses six mille paysans de Gromiline et a tous les paysans de ses autres
proprietes nouvelles.

On lui prepara son dejeuner comme a l'ordinaire; quoique mecontente de
tout et de tout le monde, elle n'osa pas le temoigner, de peur que
les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne
trouvat plus personne pour la servir.

Les enfants porterent le poids de sa colere; elle tira les cheveux, les
oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux
plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi
leur part des arguments frappants de leur maitresse. Ainsi se passa
le premier jour de son entree en possession de Gromiline et de ses
dependances.

Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses pres, dans
ses champs, en admira la beaute et l'etendue; marqua, dans sa pensee,
les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages;
parla aux paysans avec une durete qui les fit fremir et qui leur fit
regretter d'autant plus leur ancien maitre; le bruit de la donation de
Gromiline a Mme Papofski s'etait repandu et avait jete la consternation
dans tous les esprits et le desespoir dans tous les coeurs. Elle leur
disait a tous que l'abrock serait decuple; qu'elle ne serait pas si
bete que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir a ses depens.
Quelques-uns oserent lui faire quelques representations ou quelques
sollicitations; ceux-la furent designes pour etre fouettes le lendemain.
Mais, quand ils arriverent dans la salle de punition, leur staroste
[8], qui les avait accompagnes, produisit un papier qu'il avait recu du
capitaine ispravnik, et qui contenait la defense absolue, faite a Mme
Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du
general-comte Dourakine: ni fouet, ni baton, ni cachot, ni privation de
boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine
d'annuler tout ce que le comte avait concede a sa niece.

[Note 8: Ancien, nomme par les paysans pour faire la police dans le
village, regler les differends et prendre leurs interets. On se soumet
toujours aur decisions du staroste ou ancien.]

Mme Papofski, qui etait presente avec ses trois aines pour assister aux
executions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour
arracher et mettre en pieces ce papier maudit; mais le staroste l'avait
prestement passe a son voisin, qui l'avait donne a un autre, et ainsi de
suite, jusqu'a ce que le papier eut disparu et fut devenu introuvable.

"Maria Petrovna, dit le staroste avec un sourire fin et ruse, l'acte
signe de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne
m'a envoye qu'une copie."

Le staroste sortit apres s'etre incline jusqu'a terre; les paysans en
firent autant, et tous allerent au cabaret boire a la sante de leur bon
M. le comte, de leur excellent maitre.

Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayes de la colere
contenue de leur mere, auraient bien voulu s'echapper; mais le moindre
bruit pouvait attirer sur leurs tetes et sur leurs epaules l'orage qui
n'avait pu encore eclater. Ils s'etaient eloignes jusqu'au bout de la
salle, et s'etaient rapproches de la porte pour pouvoir s'elancer dehors
au premier signal.

Une dispute s'eleva entre eux a qui serait le mieux place, la main sur
la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils
redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifies,
devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet)
destine a faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux
maitres, elle courut a eux et eut le temps de distribuer quelques coups
de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu
ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les
eussent portes assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mere.

Mme Papofski s'arreta haletante de colere, laissa tomber le fouet,
reflechit aux moyens de s'affranchir de la defense de son oncle. Apres
un temps assez considerable passe dans d'inutiles coleres et des
resolutions impossibles a effectuer, elle se decida a aller a Smolensk,
a voir le capitaine ispravnik, et a chercher a le corrompre en lui
offrant des sommes considerables pour dechirer les actes par lesquels le
comte Dourakine donnait la liberte a ses gens et defendait a sa niece
d'infliger aucune punition corporelle a ses paysans, ce qui serait un
obstacle a l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au chateau,
assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au
cocher d'atteler quatre chevaux a la petite caleche de son oncle. Une
heure apres, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des
chevaux.


XVI

VISITE QUI TOURNE MAL

Le capitaine ispravnik etait chez lui et ne fut pas surpris de la visite
de Mme Papofski, car il connaissait toute l'etendue de ses pouvoirs,
la terreur qu'il inspirait, et la soumission que chacun etait tenu
d'apporter a ses volontes et a ses ordres. Il etait tres bien avec le
gouverneur, qui le croyait un homme rigide, severe, mais honnete et
incorruptible, de sorte que les decisions de ce terrible capitaine
ispravnik etaient sans appel. C'etait un homme d'un aspect dur et
severe. Il etait grand, assez gros, roux de chevelure et rouge de peau;
son regard percant et ruse effrayait et repoussait. Ses manieres et son
langage mielleux augmentaient cette repulsion. Mme Papofski le voyait
pour la premiere fois. Il la fit entrer dans son cabinet.

"Yefime Vassilievitche, lui dit-elle en entrant, c'est a vous que mon
oncle a remis les papiers par lesquels il donne la liberte a tous ses
gens?" Le capitaine ispravnik: "Oui, Maria Petrovna, ils sont entre mes
mains."

Madame Papofski: "Et ne peuvent-ils pas en sortir?"

Le capitaine ispravnik: "Impossible, Maria Petrovna."

Madame Papofski: "C'est pourtant bien ennuyeux pour moi, Yefime
Vassilievitche; tous ces dvarovoi sont si impertinents, si mauvais,
qu'on ne peut pas s'en faire obeir quand ils se sentent libres."

Le capitaine ispravnik: "Je ne dis pas non, Maria Petrovna; mais, que
voulez-vous, la volonte de votre oncle est la."

Madame Papofski: "Mais... vous savez que mon oncle m'a donne toutes les
terres qu'il possede."

Le capitaine ispravnik: "C'est possible, Maria Petrovna, mais cela ne
change rien a la liberte des dvarovoi."

Madame Papofski: "Ces terres se montent a plusieurs millions! ...Il y a
six mille paysans!"

Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme
Papofski avec un sourire mechant.

Madame Papofski, apres un silence: "Je n'ai pas besoin de tout garder
pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir
ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les
paysans."

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

Madame Papofski, l'observant: "Je donnerais cinquante mille roubles pour
avoir ces actes."

Le capitaine ispravnik: "C'est tres facile, Maria Petrovna; je vais
appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous coutera
vingt-cinq roubles."

Mme Papofski se mordit les levres et dit apres un assez long silence et
avec quelque hesitation:

"Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir..., mais l'acte lui-meme."

Le capitaine ispravnik: "Ceci est impossible, Maria Petrovna."

Madame Papofski: "Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre-vingt
mille roubles..., cent mille roubles... Comprenez-vous, Yefime
Vassilievitche?... cent mille roubles!...

--Je comprends, Maria Petrovna, repondit le capitaine ispravnik. Vous
m'offrez cent mille roubles pour detruire ces papiers que votre oncle
m'a confies?... Ai-je compris?"

Mme Papofski repondit par une inclination de tete.

Le capitaine ispravnik: "Mais a quoi me serviront ces cent mille
roubles, si on m'envoie en Siberie?"

Madame Papofski: "Comment pourriez-vous etre condamne, puisque les actes
seraient brules?"

Le capitaine ispravnik: "Et les copies que j'ai remises a votre staroste
et a vos dvarovoi?"

Mme Papofski demeura petrifiee; elle avait oublie la copie que lui avait
fait voir le staroste.

Le capitaine ispravnik: "Il m'est donc prouve que vous desirez racheter
ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous
indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

--Cent mille roubles..., plus si vous voulez! s'ecria Mme Papofski."

Le capitaine ispravnik: "Alors il me reste un devoir a remplir: c'est de
faire au general prince gouverneur un rapport sur l'offre deshonorante
que vous osez me faire, et qui vous menera en Siberie ou tout au moins
dans un couvent pour faire penitence: ce qui n'est pas agreable; on y
est plus maltraite que ne le sont vos domestiques et vos paysans."

Madame Papofski, terrifiee: "Au nom de Dieu, ne faites pas une si
mechante action, mon cher Yefime Vassilievitche. Tout cela n'etait pas
serieux."

Le capitaine ispravnik: "C'etait serieux, Maria Petrovna, dit
l'ispravnik avec rudesse, et si serieux, qu'il vous faudrait me donner
plus de cent mille roubles pour me le faire oublier."

Madame Papofski: "Plus de cent mille roubles!... Mais c'est affreux!...
M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une
plainte horrible!"

La capitaine ispravnik: "Vous vouliez tout a l'heure me donner la meme
somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovoi et
leur extorquer un abrock enorme: vous pouvez bien la doubler pour avoir
le plaisir de ne pas etre fouettee vous-meme tous les jours pendant deux
ou trois ans pour le moins."

Madame Papofski: "C'est abominable! c'est infame!"

Le capitaine ispravnik: "Abominable, infame, tant que vous voudrez, mais
vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de
deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moitie, au bout
de chaque annee... sinon, je fais atteler mon droschki et je vais
deposer ma plainte chez le prince gouverneur.

--Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yefime Vassilievitche, ayez
pitie de moi, s'ecria Mme Papofski en se jetant a genoux devant le
capitaine ispravnik triomphant; diminuez un peu; je vous donnerai cent
mille roubles..., cent vingt mille, ajouta-t-elle... Eh bien! cent
cinquante mille!"

Le capitaine ispravnik se leva.

"Adieu, Maria Petrovna; au revoir dans quelques heures; un officier de
police m'accompagnera avec deux soldats; on vous menera a la prison.

--Grace, grace!... dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik.
Je vous donnerai... les deux cent mille roubles que vous exigez.

"Mettez-vous la, Maria Petrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le
fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je
vais preparer."

Le capitaine ispravnik eut bientot fini l'acte, que signa la main
tremblante de Maria Petrovna.

"Partez a present, Maria Petrovna, et si vous dites un mot de ces
deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaitre sans que
personne puisse jamais savoir ce que vous etes devenue; c'est alors que
vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Siberie."

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la
franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colere.

"Miserable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes ranges au fond
de la salle.

--Vous outragez l'autorite, Maria Petrovna! Ocipe, Feodore, prenez cette
femme et menez-la dans le salon prive."

Malgre sa resistance, Mme Papofski fut enlevee par ces hommes robustes
qu'elle n'avait pas apercus, et entrainee dans un salon petit, mais
d'apparence assez elegante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle
se sentit descendre par une trappe a peine assez large pour laisser
passer le bas de son corps; ses epaules arreterent la descente de la
trappe; terrifiee, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut
implorer la pitie des deux hommes qui l'avaient amenee, mais ils etaient
disparus; elle etait seule. A peine commencait-elle a s'inquieter de sa
position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouettee
comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut
court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon
s'ouvrit.

"Vous pouvez sortir, Maria Petrovna", lui dit le capitaine ispravnik qui
entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'etrangler, mais elle
n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras.
"Maria Petrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arretant, j'ai eu
l'honneur de vous offrir mon bras; est-ce que vous voudriez recommencer
une querelle avec moi?... Non, n'est-ce pas?... Ne sommes-nous pas bons
amis? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras:
j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu'a votre voiture. Ne mettons pas
le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous." Mme
Papofski, encore tremblante, fut obligee d'accepter le bras de son
ennemi, qui lui parla de la facon la plus gracieuse; elle ne lui
repondait pas.

Le capitaine ispravnik, bas et familierement: "Vous me direz bien
quelques paroles gracieuses, ma chere Maria Petrovna, devant tous ces
gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Petrovna, un regard
aimable: sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un
autre petit salon tres gentil, bien plus agreable que celui que vous
connaissez; on y reste plus longtemps... et on en sort toujours pour se
mettre au lit.

--J'ai hate de m'en retourner chez moi, Yefime Vassilievitche, repondit
Mme Papofski en le regardant avec le sourire qu'il reclamait; j'ai ete
deja bien indiscrete de vous faire une si longue visite.

--J'espere qu'elle vous a ete agreable, chere Maria Petrovna, comme a
moi.

--Certainement, Yefime Vassilievitche... (dites mon cher Yefime
Vassilievitche, lui dit a l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher
Yefime Vassilievitche, repeta Mme Papofski. (Demandez-moi a venir vous
voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir a Gromiline... (mon
cher, dit l'ispravnik), mon cher... Ah!... ah! Je meurs!"

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort
avait ete trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik
la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquieter,
et ordonna au cocher de ramener sa maitresse le plus vite possible,
parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui
partirent ventre a terre.

"Bonne journee! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles!
Ah! ah! ah! la Papofski! comme elle s'est laisse prendre! j'irai la
voir; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose! Je verrai, je
verrai."

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand
air firent revenir Mme Papofski de son evanouissement. Elle se remit
avec peine sur la banquette de laquelle elle avait glisse, et se livra
aux plus altieres reflexions et aux plus terribles coleres jusqu'a son
retour a Gromiline. Elle se coucha en arrivant, pretextant une migraine
pour ne pas eveiller la curiosite des domestiques, et resta dans son lit
trois jours entiers. Le quatrieme jour, quand elle voulut se lever, un
mouvement extraordinaire se faisait entendre dans la maison.


XVII

PUNITION DES MECHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne repondirent
pas a son appel, ses enfants, qui avaient egalement disparu, et se
decida a aller voir elle-meme quelle etait la cause du tumulte qu'elle
entendait de tous cotes. Dans le premier salon il n'y avait personne;
dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles;
elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise melee de
crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine
ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine
ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arreter
et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha
d'elle, la salua, et lui demanda si elle etait Maria Petrovna Papofski.

"Oui, repondit-elle d'une voix etouffee par l'emotion, je suis la niece
du general comte Dourakine.

--Je suis le general Negrinski, Maria Petrovna, et je viens, selon le
desir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline,
aujourd'hui 10 mai."

Madame Papofski, effrayee: "La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi
qui..."

Le general Negrinski: "C'est moi qui ai achete la terre de Gromiline,
Maria Petrovna. Cette nouvelle parait vous surprendre; je l'ai achetee
il y a deux mois, et payee comptant, cinq millions; l'acte est entre les
mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrete jusqu'a
mon arrivee. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a
prescrit le comte Dourakine."

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses levres
decolorees et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflerent
d'une maniere effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs
orbites.

Le prince Negrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer,
lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la
phrase commencee: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions
sur le parquet.

Le prince Negrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, ou il la
fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouvees dans
la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine
ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un general aide de camp de
l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement a Gromiline, a la
grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours
la crainte d'appartenir a Mme Papofski.

Il etait impossible de faire partir Mme Papofski dans l'etat ou elle
se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne
manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des
progres si rapides, que le medecin la declara a toute extremite; on fit
venir le pope [9] pour lui administrer les derniers sacrements; quelques
heures avant d'expirer, elle demanda a parler au prince Negrinski; elle
lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport a son oncle et a sa
soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherche a exercer sur le
capitaine ispravnik, raconta la scene qui s'etait passee entre elle et
lui, et l'accusa d'avoir cause sa mort en lui otant, par ces emotions
multipliees, la force de supporter la derniere decouverte de la perfidie
de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

[Note 9: Pretre russe.]

Le general prince Negrinski, indigne, lui promit toute satisfaction; il
se rendit immediatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna a
Gromiline: le gouverneur arriva assez a temps pour recevoir de la
bouche de la mourante la confirmation du recit du prince Negrinski.
Le capitaine ispravnik fut arrete, mis en prison; on trouva dans ses
papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamne a etre
degrade et a passer dix ans dans les mines de Siberie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de
son existence.

Ses enfants furent ramenes chez eux, ou les attendait leur pere. Mme
Papofski ne fut regrettee de personne; sa mort fut l'heure de la
delivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et
paysans.


XVIII

RECIT DU PRINCE FORCAT

Pendant que ces evenements tragiques se passaient a Gromiline. le
general et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement
leur voyage. Le prince Romane raconta a Natasha les principaux
evenements de son arrestation, de sa reclusion, de son injuste
condamnation, de son horrible voyage de forcat, de son sejour aux mines,
et enfin de son evasion[10].

[Note 10: Les passages les plus interessants du recit qu'on va
lire sont pris dans un livre historique plein de verite et d'interet
emouvant: Souvenirs d'un Siberien.]

"J'avais donne un grand diner dans mon chateau de Tchernoigrobe, dit le
prince, a l'occasion d'une fete ou plutot d'un souvenir national...

--Lequel? demanda Natasha.

--La defaite des Russes a Ostrolenka. Dans l'intimite du repas j'appris
que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour
delivrer la Pologne du joug moscovite. Je blamai leurs projets, que je
trouvai mal concus, trop precipites, et qui ne pouvaient avoir que de
facheux resultats. Je refusai de prendre part a leur complot. Mes amis
m'avaient quitte mecontents; fatigue de cette journee, je m'etais couche
de bonne heure et je dormais profondement, lorsqu'une violente secousse
m'eveilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un
mouvement: en un clin d'oeil je fus baillonne et solidement garrotte.
Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une
fenetre ouverte indiquait par ou ils etaient entres. On se mit a visiter
tous mes meubles; on arracha meme les etoffes du canape et des fauteuils
pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta a bas de mon
lit pour en dechirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pieces
de poesies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcelee,
opprimee, ecrasee. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilite.
Je fus enveloppe dans un manteau de fourrure, le meme qui m'a cause une
si vive emotion a Gytomire.

--Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouve a
Gytomire?

--Quand le temps etait devenu chaud, pendant mon long voyage de forcat,
ce manteau genait mes mouvements, deja embarrasses par des fers pesants
et trop etroits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis a un juif
de Gytomire. On me passa par la fenetre, on me coucha dans une telega
(charrette a quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand
on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux atteles a ma
telega.

"Alors on me delivra de mon baillon; je pus demander pour quel motif
j'etais traite ainsi et par quel ordre.

"Par l'ordre de Son Excellence le prince general en chef", me repondit
un des officiers qui etaient assis sur le bord de la telega, les jambes
pendantes en dehors.

"--Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?"

"--Vous le saurez quand vous serez en presence de Son Excellence.

"--Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

"--C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme
inoffensif.

"--Taisez-vous, si vous ne voulez etre baillonne jusqu'a la prison."

"Je ne dis plus rien; nous arrivames a Varsovie a l'entree de la nuit:
le gouverneur etait seul, il m'attendait.

"Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus
le tort de repondre ironiquement a certaines questions que m'adressaient
mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait decouverte et
qui n'existait que dans leur tete. Ils se facherent; le gouverneur me
dit des grossieretes, auxquelles je repondis vivement, comme je le
devais.

"--Votre insolence, me dit-il, demontre, monsieur, votre esprit
revolutionnaire et la verite de l'accusation portee contre vous. Sortez,
monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le
forcat n deg. * * *. Vous le connaitrez plus tard."

"L'Excellence sonna, me fit emmener.

"Au cachot n deg. 17", dit-il.

"On me traina brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait
dresser les cheveux sur la tete; c'est un caveau de six pieds de long,
six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat
de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout
l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis
la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain
dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers
aux pieds et aux mains, les bourreaux reculerent et declarerent qu'ils
ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On
me poussa alors dans un passage assez sombre, mais aere; en un quart
d'heure mes chaines furent solidement rivees.

"Les anneaux de mes fers se trouverent trop etroits; on me serra
tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir
debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter
la gaiete de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon
arret; j'etais condamne a travailler aux mines en Siberie pendant toute
ma vie, et a faire le voyage a pied.

"Quand l'operation du ferrage fut terminee, on me forca a regagner mon
cachot; je tombais a chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les
mains deja gonfles et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte,
mais je fus force de la quitter presque aussitot, me sentant devore par
la vermine qui la remplissait.

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