Le General Dourakine written by Comtesse de Segur
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Comtesse de Segur >> Le General Dourakine
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Madame Derigny: "Oui, mademoiselle; mais avant il faut dire que nous
avions pris une lecon de chant qui nous avait fort egayes."
Natasha: "De chant? Qui donnait la lecon? qui la prenait?"
Madame Derigny: "Nos maitres etaient messieurs vos freres; les eleves
etaient Jacques, Paul et moi."
Natasha: "Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait etre
amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander a maman que
j'aille avec eux."
Romane sourit et alla faire la commission.
Madame Dabrovine: "Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop
serres, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans
Mme Derigny."
Jackson, souriant: "Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes
bien graves pour elle."
Madame Dabrovine: "Que faire, mon pere? Faut-il la laisser aller?" Le
general: "Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson,
nous sommes ennuyeux a pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous
ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser la-bas." Jackson
s'empressa d'aller porter la reponse.
"Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait
gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens."
Natasha courut a la premiere berline; leste comme un oiseau, elle sauta
dedans, embrassa sa mere et son oncle.
"Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au
premier relais."
Le general: "Non, reste jusqu'a la couchee, chere enfant; je serai
content de te savoir la-bas, gaie et rieuse."
Natasha remercia, sauta a bas de la berline, courut a l'autre; avant de
monter, elle tendit la main a M. Jackson.
"Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me
chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin."
Les portieres se refermerent, et les voitures se remirent en marche.
Natasha essaya de s'asseoir sans ecraser personne; mais, de quelque cote
qu'elle se retournat, elle entendit un: Aie! qui la faisait changer de
place.
"Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre."
Et, avant qu'on eut pu l'arreter, elle s'etablit par terre, ecrasant les
pieds et les genoux. Les cris redoublerent de plus belle: Natasha riait,
cherchait vainement a se relever; les quatre garcons la tiraient tant
qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force;
et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout.
Enfin, Mme Derigny lui venant en aide, elle se trouva a genoux; c'etait
deja un progres. Alexandre et Jacques parvinrent a se placer sur le
devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme
Derigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans eprouver
les tortures de la faim; Derigny leur passa une foule de bonnes choses,
qu'ils mangerent comme des affames; leur gaiete dura jusqu'a la fin de
la journee. On s'etait arrete deux fois pour manger. Dans le village ou
on dinait et ou on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait
temoigne de la compassion lors de son passage avec la chaine des
condamnes, et qui lui avait donne furtivement un pain pour suppleer a
l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre
le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le
reconnaitre aussi et aller le denoncer.
Il epia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette
femme; elle le regarda a peine, et ne parut faire aucune attention a lui
pendant les allees et venues que necessitaient les preparatifs du repas
et des chambres a coucher.
Mme Dabrovine, Natasha et Mme Derigny s'occuperent de la distribution
des chambres; elles soignerent particulierement celle du general. On
dina assez tristement; chacun avait son sujet de preoccupation, et la
gravite des parents rendit les enfants serieux.
La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs penibles, les inquietudes
de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes,
affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les
maisons mal tenues, tous ces inconvenients reunis tinrent eveilles les
voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent a peu pres bien.
XIV
ON PASSE LA FRONTIERE
Le jour vint, il fallut se lever. Chacun etait plus ou moins fatigue
de sa nuit, excepte les enfants, qui dorment toujours bien partout, et
Natasha, qui, sous ce rapport, malgre ses seize ans, faisait encore
partie de l'enfance. Les toilettes furent bientot faites, on se reunit
pour dejeuner; Derigny avait prepare the et cafe selon le gout de
chacun.
Le general etait sombre; il avait embrasse nieces et neveux, et serre la
main a son ami Romane, mais il n'avait pas parle et il gardait encore un
silence absolu.
"Grand-pere...", dit Natasha en souriant.
Le general parut surpris et touche.
"Grand-pere voulez-vous venir avec nous a la place de Mme Derigny, dans
la seconde voiture?
--Comment veux-tu que je tienne, en sixieme?" dit le general, se
deridant tout a fait.
Natasha: "Oh! J'arrangerais cela, grand-pere. Je vous mettrais au fond,
moi pres de vous."
Le general: "Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?"
Natasha: "Tous en face de nous, grand-pere. Ce serait tres amusant; nous
verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous
vous ferions chanter avec nous: c'est ca qui serait amusant!"
Le general se trouva completement vaincu; il partit d'un eclat de rire,
toute la table fit comme lui; le general prenant une lecon et chantant
parut a tous une idee si extravagante, que le dejeuner fut interrompu
et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arreter les elans d'une
gaiete folle, Natasha etait tombee sur l'epaule de sa mere; Alexandre se
trouvait appuye sur Natasha, et Michel avait la tete sur les reins
de son frere. Mme Dabrovine soutenait le general, qui perdait son
equilibre, et Romane le maintenait du cote oppose. Derigny, debout
derriere, tenait fortement la chaise du general.
Tout a une fin, la gaiete comme la tristesse; les rires se calmerent,
chacun reprit son dejeuner refroidi et chercha a regagner le temps perdu
en avalant a la hate ce qui restait de sa portion.
"Les chevaux sont mis, mon general", vint annoncer Derigny quand tout le
monde eut fini.
On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut
pret.
Le general passa le premier; sa niece et les enfants suivaient; Romane
etait un peu en arriere; il se sentit arreter par le bras, se retourna
et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant a la main un pain
semblable a celui qu'il avait recu d'elle trois ans auparavant. Elle le
lui presenta, lui serra la main et lui dit en polonais:
"Prends au retour ce que je t'avais donne en allant. Que Dieu te protege
et te fasse passer la frontiere sans etre repris par nos cruels ennemis.
Ne crains rien; je ne te trahirai pas."
Romane: "Comment t'appelles-tu, chere et genereuse compatriote, afin que
je mette ton nom dans mes prieres?"
La servante: "Je m'appelle Maria Fenizka. Et toi?"
Romane: "Prince Romane Pajarski."
La servante: "Que Dieu te benisse! Ton nom etait deja venu jusqu'a moi.
Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie."
Romance releva Maria a demi agenouillee devant lui, et, la prenant dans
ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues. "Adieu,
Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient." Maria
s'echappa et rentra dans la maison; elle n'y trouva personne, tout le
monde etait dans la rue pour assister au depart des voyageurs. Romane
monta dans la berline du general et de Mme Dabrovine; Natasha avait
voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoyee.
Le general: "Va-t'en rire la-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de
leur gaiete que de notre gravite."
Natasha: "Mais vous allez vous ennuyer sans moi?"
Le general: "Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si
ennuyeux que ta mere et Jackson ne puissent se passer de toi, et que ta
mere et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton absence?
Va, va, orgueilleuse, je te mets en penitence jusqu'au diner."
Natasha: "Pas avant de vous avoir embrasse, grand-pere, et maman aussi.
Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand... Ah! mon Dieu!
qu'avez-vous! Regardez, grand-pere.
--Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson a voix basse en lui
serrant la main a l'ecraser.
--Aie! s'ecria Natasha.
--Natalia Dmitrievna s'est fait mal? demanda le feltyegre, qui
approchait.
--Non..., oui..., je me suis cogne la main; ce ne sera rien."
Et Natasha s'eloigna etonnee et pensive, pendant que Romane prenait
sa place en face de ses amis et gardait le silence, de peur que le
feltyegre n'entendit quelques mots de la conversation. Le general et Mme
Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la
voiture, il reussit a expliquer en quelques mots la cause de sa paleur
et de son trouble. Le general fut inquiet de la memoire extraordinaire
de cette femme; d'autres pouvaient egalement reconnaitre Romane, et il
resolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au dela de
la frontiere russe.
Quand on s'arreta pour dejeuner, le general alla se promener sur la
grande route avec sa niece et Romane, pendant que les quatre garcons et
Natasha allaient en avant et jouaient a toutes sortes de jeux. Romane
put enfin leur raconter en detail ce qui lui etait arrive a la premiere
couchee, et le general leur fit part de sa resolution de voyager jour
et nuit, et de s'arreter le moins possible. Mme Dabrovine devait se
plaindre tout haut devant le feltyegre de la fatigue de la derniere
nuit. Romane ferait des representations sur les inconvenients bien plus
grands d'un voyage trop precipite; le general trancherait la question en
disant que la sante de sa niece passait avant tout, et, pour mettre
le feltyegre dans ses interets, il lui dirait que, vu la fatigue plus
grande qu'il aurait a supporter, il lui payerait les nuits comme doubles
journees.
Tout se passa le mieux du monde; la discussion commenca a dejeuner; le
general fit semblant de se facher; Romane dit qu'il n'avait qu'a obeir;
le feltyegre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses
nuits plus profitables que ses journees. Natasha et les enfants furent
enchantes de voyager de nuit; les Derigny partagerent leur satisfaction,
parce qu'ils arriveraient plus tot au bout de leur voyage et parce que
le general avait trouve moyen d'expliquer a Derigny pourquoi il se
pressait tant. Au relais du soir, on dina, chacun s'arrangea pour passer
la nuit le plus commodement possible. Romane etait monte dans la berline
de ses eleves, cedant sa place a Mme Derigny. On fit aux femmes et aux
enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la
berline de sa mere et de son oncle, et commenca avec ce dernier une
conversation aussi gaie qu'animee pour lui faire accepter son oreiller,
qui la genait, disait-elle, horriblement.
"Si vous persistez a me refuser, grand-pere, je ne vous appellerai plus
que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltyegre."
Cette menace fit son effet; le general prit l'oreiller, que Natasha lui
arrangea tres confortablement.
"La! A present, grand-pere, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne
nuit."
Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas a s'endormir. Ses
compagnons de route en firent autant.
Dans l'autre berline on commenca par se jeter les oreillers a la tete et
par rire comme la veille: mais le sommeil finit par fermer les yeux des
plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette
voiture, comme de la premiere, ne sortit pas te plus leger bruit
jusqu'au lendemain: on ne commenca a s'y remuer que lorsque les voitures
s'arreterent et qu'un mouvement bruyant a l'exterieur tira les voyageurs
de leur sommeil. Le soleil brillait deja et rechauffait le pauvre
Derigny, engourdi par le froid de la nuit.
Natasha baissa la glace, mit la tete a la portiere et vit qu'on etait a
la porte d'un auberge. Le feltyegre etait a la portiere, attendant les
ordres du general, qui ronflait encore.
"Ou sommes-nous? Que demandez-vous, feltyegre?" dit Natasha a voix basse
et avec son aimable sourire.
Le feltyegre: "Natalia Dmitrievna, je voudrais savoir si on s'arrete ici
pour prendre le cafe et se reposer un instant."
Natasha: "Moi, je ne demande pas mieux: j'ai faim et j'ai les jambes
fatiguees; mais mon oncle et maman dorment. Madame Derigny! ...Ah! voici
M. Jackson! Faut-il descendre? Qu'en pensez-vous?"
Jackson: "Si vous etes fatiguee, mademoiselle, et si vous avez faim, la
question est decidee."
Natasha: "Il ne faut pas penser a moi, il faut penser a mon oncle et a
maman."
Pour toute reponse, Jackson passa son bras par la glace baissee et
poussa legerement le general, qui s'eveilla.
Natasha: "Pourquoi eveillez-vous grand-pere? C'est mal a vous, monsieur
Jackson; tres mal."
Le general parut surpris.
Romane: "Monsieur le comte, faut-il s'arreter ici pour dejeuner? Le
feltyegre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux
jambes, ajouta-t-il en souriant."
Le general: "Alors arretons, arretons! que diantre! Je ne veux pas tuer
ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-meme je ne serai
pas fache de manger un morceau et de me degourdir les jambes. Ouvrez,
feltyegre."
La portiere s'ouvrit. Natasha sauta a terre; puis elle et Romane
aiderent le general a descendre posement et, apres lui, Mme Dabrovine,
que Natasha avait embrassee et mise au courant. La seconde berline,
de laquelle sortaient des voix confuses entremelees de rires, se vida
egalement de son contenu.
Natasha les interrogea sur leur nuit; ils raconterent leur bataille
d'oreillers, dirent bonjour a leur mere, a leur oncle et a Mme Derigny,
et firent une invasion bruyante dans l'auberge, deja prete a les
recevoir. Mme Derigny, en causant avec son mari, dont elle avait ete
preoccupee toute la nuit, apprit avec chagrin qu'il avait souffert du
froid a la fin de la nuit, malgre chales et manteaux. Derigny plaisanta
de ces inquietudes et assura que devant Sebastopol il avait bien
autrement souffert du froid. Mme Derigny, avant de se rendre pres de Mme
Dabrovine et de Natasha pour aider a leur toilette, trouva moyen de dire
a l'oreille du general que Derigny avait eu froid la nuit, mais qu'il ne
voulait pas en parler.
"Merci, ma bonne madame Derigny, dit le general; soyez tranquille pour
la nuit qui vient: il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltyegre."
Le feltyegre ne tarda pas a arriver.
"Courez dans la ville, feltyegre, et achetez-moi un bon manteau de drap
gris, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y
fait rien."
Au bout d'une demi-heure, le feltyegre revenait avec un manteau de
drap gris, double de renard blanc et de taille a envelopper le general
lui-meme.
"Combien? dit le general.
--Cinq cents roubles, repondit avec hesitation le feltyegre, qui
l'avait, eu pour trois cents.
--D'ou vient-il?
--D'un juif, qui l'a achete il y a trois ans, a un Polonais envoye en
Siberie.
--Tenez, voila six cents roubles; payez et gardez le reste."
Il y avait trois quarts d'heure que chacun procedait a sa toilette et
prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyegre et Derigny apporterent
dans le salon, ou se tenait le general, du the, du cafe, du pain, des
kalaches, du beurre et une jatte de creme.
On attendit que le general et Mme Dabrovine fussent a table pour prendre
chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit
avait si bien aiguise les appetits, que Derigny ne pouvait suffire au
renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler
sa femme pour l'aider. Ils allerent manger a leur tour avec Jacques
et Paul; et, quand les repas furent termines, le feltyegre alla faire
atteler.
"Jackson, mon ami, dit le general, je veux faire une surprise a Derigny;
prenez, ce manteau et mettez-le sur le siege de la voiture."
Jackson s'approcha du canape ou etait le manteau et voulut le prendre;
mais a peine l'eut-il regarde, qu'il palit, chancela et tomba sur le
canape.
Le general seul s'apercut de ce saisissement.
"Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, reponds... Je t'en
supplie... Qu'as-tu?"
Romane: "C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier,
enchaine, forcat. Les froids etaient passes; je l'ai vendu a un juif,
ajouta a voix basse Romane encore tremblant d'emotion a ce nouveau
souvenir de son passage."
Le general: "Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi emu,
la curiosite serait excitee."
Romane serra la main de son ami, qui l'aida a se relever. En prenant le
manteau, il faillit le laisser echapper. Craignant d'avoir ete vu
par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et
rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis
longtemps. La paleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui,
prit et serra sa main glacee.
"Mon cher monsieur Jackson, dit-elle a voix basse, vous etes inquiet?
Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret
penible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquietude, jamais je ne
laisserai echapper un mot qui puisse vous compromettre."
--Chere enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitie et toute mon
estime", repondit de meme Romane.
Le general la serra dans ses bras.
"Partons, dit-il, allons, vous autres grands garcons, venez aider notre
ami Jackson a porter ce grand manteau."
Les enfants se jeterent sur ce manteau et le trainerent plus qu'ils ne
le porterent jusqu'a la voiture.
"Tenez, mon ami, dit le general a Derigny, voila de quoi vous rechauffer
la nuit qui vient.
--Mon general, vous etes, trop bon, et ma femme est une indiscrete",
repondit Derigny en souriant.
Et il salua respectueusement le general en, menacant sa femme du doigt.
Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu'a la frontiere, ou les
formalites d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grace
a l'intervention du feltyegre, qui devait recevoir sa paye quand
la frontiere serait franchie; la generosite du general depassa ses
esperances; le passeport anglais non vise de Jackson aurait souffert
quelques difficultes sans les ordres et les menaces du feltyegre; c'est
pourquoi la bourse du general s'etait ouverte si largement pour lui.
Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontiere, personne,
dans la premiere berline ne dit un mot ni ne bougea. Mais, quand Romane
et le general furent bien assures de l'absence de tout danger, le
general tendit la main a son jeune ami.
"Sauve, mon enfant, sauve! dit-il avec un accent penetre.
--Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du
general, qui le serrait contre son coeur et qui essuyait ses yeux
humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant a sa place
le visage baigne de larmes, pardonnez..., oh! pardonnez-moi ces larmes
indignes d'un homme! Mais... j'ai trop souffert pendant ce voyage; trop!
trop! Je suis a bout de forces!"
Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha,
stupefaite, regardait, ecoutait et ne comprenait pas.
"Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est.. il
arrive a ce pauvre M. Jackson?
--Pauvre, dites heureux comme un roi, ma chere, excellente enfant,
s'ecria Romane en serrant le bras de Natasha a la faire crier... Pardon,
pardon, ma chere demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je
fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Siberie, enfer des
vivants! Ne plus avoir d'inquietudes pour vous tous, que j'aime, que je
venere! Me trouver en surete! et avec vous! pres de vous! Libre, libre!
Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! ma mere, ma sainte,
ma catholique patrie! Comprenez-vous ma joie, mon bonheur? Chere enfant,
vous qui etes si bonne, rejouissez-vous avec moi."
La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, demesurement
ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mere, sur son
oncle.
"Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous, Polonais! vous qui vous
fachiez quand on vous appelait Polonais!"
Romane: "Je ne me fachais pas, mademoiselle: je tremblais d'etre
decouvert, et votre pitie pour mes chers compatriotes m'attendrissait
jusqu'au fond de l'ame."
Natasha: "Je ne comprends pas tres bien, mais je suis contente que vous
soyez Polonais et catholique: c'etait une peine pour moi de vous croire
Anglais et protestant."
Le general: "Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha cherie. Je te
presente mon ami, mon ancien aide de camp en Circassie, mon sauveur dans
un rude combat, le prince Romane Pajarski, echappe de Siberie ou il
travaillait aux mines depuis deux ans, accuse d'avoir conspire pour la
Pologne contre la Russie."
Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des yeux etonnes sur le
prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se
detourna, cacha son visage dans ses mains et eclata en sanglots.
."Natasha, mon enfant, dit la mere en l'attirant dans ses bras,
calme-toi; pourquoi ces larmes, ces sanglots?"
Natasha: "Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince! Comme
il a souffert! C'est horrible! horrible! Et moi qui le traitais si
familierement! J'ai du le faire souffrir bien des fois!"
Romane: "Vous, chere enfant: Vous avez ete ma principale joie, ma plus
grande consolation.
--Vraiment? dit Natasha en relevant la tete et en le regardant d'un air
joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir
un peu adouci votre position."
Et ses larmes recommencerent a couler.
Le general: "Ne pleure plus, ma Natasha. Le voila heureux, tu vois bien;
et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux."
Apres quelque temps donne aux emotions de ce grand evenement, chacun
reprit son calme, et Natasha demanda au prince Romane des details sur
son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Siberie et sa
fuite.
Pendant que ces evenements s'expliquent, nous retournerons a Gromiline,
et nous ferons une visite a Mme Papofski.
XV
LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT
Apres le depart de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie
folle.
"Ils sont bien reellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine
maitresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai
le plus d'argent possible de ces miserables paysans, paresseux et
ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai
soixante mille roubles de revenu a moi; mais six cent mille! Voila une
fortune qui m'aidera a augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins
d'argent possible a mon oncle, s'il m'en demande... peut-etre pas du
tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait garde les capitaux pour ses favoris
Dabrovine et Derigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire
augmenter leur abrock [5] de dix roubles a cent roubles. Je vendrai tous
les dvarovoi [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des
quantites; je les vendrai tous, excepte peut-etre quelques enfants
que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garcons
apprennent a fouetter eux-memes leurs gens; ces enfants serviront a
cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompe! Entre amis et
parents, ils se menagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! a
peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter!
Quand il s'y mettait, le fouette sortait d'entre ses mains comme une
ecrevisse... Mon oncle gatait ses gens; il faut que je remette tout
cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obei a mes
volontes en cachette de mon oncle_.. Commencons par lui... Vassili!
Vassili!... Ou est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui
ne vient pas quand je l'appelle."
[Note 5: Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur
abandonne la culture des terres.]
[Note 6: Les dvarovoi sont les paysans qui ont ete attaches au
service particulier des maitres. Leurs familles ont a jamais le
privilege de ne plus travailler la terre et d'etre nourries et logees
par le maitre.]
La pauvre fille courut a toutes jambes chercher Vassili, et revint
tremblante dire a sa maitresse que Vassili etait sorti et qu'on ne le
retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.
"Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une
sotte! tu as mal cherche! Cours vite, et si tu ne me le ramenes pas,
prends garde a ta peau."
La malheureuse Mashka courut encore de tous cotes, et, n'osant revenir
seule, elle ramena Nikita, le maitre d'hotel.
"Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer."
Nikita: "Vassili est sorti, Maria Petrovna."
Madame Papofski: "Comment a-t-il ose sortir?"
Nikita: "Il est alle a la ville pour chercher une place."
Mme Papofski resta muette de surprise et de colere.
Le maitre d'hotel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:
"M. le comte nous ayant donne la liberte a tous, nous tachons de nous
pourvoir a Smolensk. Moi, je compte aller a Moscou, ainsi que les
cochers et les laquais, d'apres les ordres de M. le general Negrinski,
qui veut nous avoir."
Madame Papofski: "La liberte!... Mon oncle!... Sans me rien dire!...
Mais vous etes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que
c'est moi qui suis votre maitresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que
je peux vous faire fouetter a mort."
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