Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
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Le General Dourakine written by Comtesse de Segur

C >> Comtesse de Segur >> Le General Dourakine

Pages:
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Mme Dabrovine convint avec son oncle qu'elle se plaindrait vivement de
souffrances nouvelles; que le general proposerait de hater le depart
pour aller attendre la saison des eaux dans un climat plus doux, et
qu'on le fixerait au 1er juin devant Mme Papofski, mais en realite au
1er mai, dans quinze jours.

"Negrinski arrivera le 15; nous serons deja loin, en chemin de fer et en
pays etranger; elle aura dix jours de gloire et de triomphe!"

Madame Dabrovine: "Mais, mon pere, ne craignez-vous pas que pendant ces
dix jours, elle n'exerce des cruautes contre vos gens et contre les
pauvres paysans?"

Le general: "Non, ma fille, parce que je ferai, avant de partir, un acte
par lequel je donnerai la liberte a tous mes dvarovoi [3] et par lequel
je declarerai que si elle fait fouetter ou tourmenter un seul individu,
elle perdra tous ses droits et devra quitter mes terres dans les
vingt-quatre heures."

[Note 3: Domestiques attaches au service particulier des maitres.]

Madame Dabrovine: "Je reconnais la votre bonte et votre prevoyance, mon
pere."

Le jour meme, a diner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tete, de la
poitrine, de l'estomac, que le general parut inquiet. Il la pressa de
manger; mais Mme Dabrovine, qui avait tres bien dine chez les Derigny,
par les ordres de son oncle, avant de se mettre a table, assura qu'elle
n'avait pas faim, et ne voulut toucher a rien.

Natasha etait dans le secret du depart precipite, sans pourtant en
savoir la cause; elle montra une insensibilite qui ravit Mme Papofski.

"Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle: il est clair qu'elle n'aime
pas du tout sa mere", se disait-elle.

Le general feignit de l'inquietude, et ne pouvait dissimuler aux yeux
mechants et ruses de Mme Papofski.

"Il ne s'emeut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout",
pensa-t-elle.

Et son visage rayonnait; sa bonne humeur eclatait en depit de ses
efforts.

Le lendemain, meme scene; Mme Dabrovine quitte la table et va s'etendre
sur un canape dans le salon; le general, quand il reste seul avec Mme
Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la sante de sa niece
Dabrovine, et demande conseil a Mme Papofski sur le regime a lui faire
suivre.

Madame Papofski: "Je crois, mon oncle, que ce que vous pourriez faire de
mieux, ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud."

Le general: "C'est possible... Oui, je crois que vous avez raison. Je
pourrais la faire partir plus tot avec les Derigny, et moi je ne les
rejoindrais qu'en juillet ou en aout aux eaux."

Mme Papofski fremit. Son regne sera retarde de deux mois au moins.
Madame Papofski: "Il me semble, mon oncle, que dans son etat de
souffrance vous separer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle
vous aime tellement que la pensee de vous quitter..."

Le general: "Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant?" Madame
Papofski: "Ah! mon oncle! tous ceux qui vous connaissent vous aiment
ainsi."

Le general: "Comment! tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est
effrayant, en verite. Mais... alors... vous aussi vous mourrez de
chagrin; et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!...
Voyons..., eux n'en font cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la
conscience... Alors... decidement Je reste avec vous."

Madame Papofski: "Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi,
en comptant les Derigny!"

Le general: "C'est vrai! Mais... la qualite?"

Madame Papofski: "Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma soeur; et mes enfants
ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si
charmante! Et puis M. Jackson! quel homme admirable! Comme il parle.
bien francais! On ne le croirait jamais Anglais..."

Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait legerement.

Elle s'enhardit a sonder le mystere, et ajouta:

"Plutot Francais... (le general ne bougea pas), ou... meme... Polonais.
(Le general bondit.)"

Le general: "Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah! ah! ah!
Polonais! Il y ressemble comme je ressemble a un Chinois."

La gaiete du general etait forcee; sa bouche riait, ses yeux lancaient
des flammes; il sembla a Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir,
il l'etranglerait sur place, le regard fixe et serieux de cette femme
mechante augmenta le malaise du general, qui s'en alla en disant qu'il
allait savoir des nouvelles de sa niece.

Madame Papofski: "C'est un Polonais! Je le soupconnais depuis quelque
temps; j'en suis sure maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache.
Il est bien heureux de m'avoir laisse le soin de gerer ses affaires en
son absence, sans quoi... j'aurais ete a Smolensk et j'aurais denonce
le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de
decouvrir du nouveau et de m'assurer du fait. A present, c'est inutile:
je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain,
je vendrai du bois pour un million... et je le garderai, bien entendu."

Pendant que Mme Papofski triomphait, le general arrivait chez Mme
Dabrovine le visage consterne et decompose.

"Ma fille, mon enfant! elle a devine que Romane etait un Polonais! Qu'il
se cache! Elle le perdra! elle le denoncera, la miserable! Mon pauvre
Romane!"

Et le general raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.

Madame Dabrovine: "Mon pere! pour l'amour de Dieu, calmez-vous!

Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi! Comment saurait-elle que le prince
Romane n'est pas M. Jackson? Elle soupconne peut-etre quelque chose;
elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous repondu?

Le general: "J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais
furieux et terrifie. Et voila le malheur! elle s'en est apercu. Si
tu avais vu son air feroce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne
puis-je l'etouffer, la hacher en morceaux!"

Madame Dabrovine: "Mon pere! mon pauvre pere! Remettez-vous, laissez-moi
appeler Derigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer."

Le general: "Appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi!
Je suis desole et furieux tout a la fois."

Mme Dabrovine courut a la recherche de Derigny, qu'elle trouva
heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de
Mme Dabrovine dans la galerie.

Madame Dabrovine: "Mon bon Derigny, venez vite calmer mon pauvre pere
qui est dans un etat affreux; il craint que ma soeur n'ait reconnu le
prince Romane."

Derigny suivit precipitamment Mme Dabrovine. Arrive pres du general,
il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Il reflechit un
instant en tournant sa moustache.

Derigny: Pas de danger, mon general. Grace a votre coup de maitre
d'avoir abandonne a Mme Papofski, en votre absence, l'administration de
vos biens, son interet est de vous laisser partir; il ne serait meme pas
impossible que ce fut une ruse pour hater votre depart et vous faire
abandonner le projet que vous manifestiez de rester a Gromiline et de
nous laisser partir sans vous... Il n'y a qu'une chose a faire, ce me
semble, mon general, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans
douze jours; mais de ne le declarer a Mme Papofski que la veille, de
peur de quelque coup fourre."

Madame Dabrovine: "Monsieur Derigny a raison; je crois qu'il voit tres
juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre pere. Le danger des autres
vous impressionne toujours vivement."

Mme Dabrovine serra les mains de son oncle et l'embrassa a plusieurs
reprises; les explications de Derigny, la tendresse de sa niece,
remirent du calme dans le coeur et dans la tete du general.

Le general: "Chere, bonne fille! Je me suis effraye, il est vrai, et a
tort, je pense. Mais aussi, quel danger je redoutais pour mon pauvre
Romane!...et pour nous tous, peut-etre!

--Vous l'avez heureusement conjure, mon general, dit gaiement Derigny.
Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai deja emballe
tous les effets auxquels vous tenez, mon general; l'argenterie meme est
dans un des coffres de la berline; le reste sera fait en deux heures."

Le general: "Merci, mon bon Derigny; toujours fidele et devoue.

--Mon pere! s'ecria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la
frontiere: nous n'avons pas de passeports pour l'etranger.

--Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon enfant, repondit le
general en souriant."

Madame Dabrovine: "Vous avez pense a tout, mon pere! Vous etes vraiment
admirable, pour parler comme ma soeur."

Le general: "Ou est alle Romane? Savez-vous, Derigny?"

Derigny: ".Je ne sais pas, mon general; je ne l'ai pas vu. Mais je pense
qu'il est a son poste, pres des enfants."

Le general: "Tachez de nous l'envoyer, Derigny; il faut que je le
previenne de se tenir en garde contre les sceleratesses de ma mechante
niece. A-t-on jamais vu deux soeurs plus dissemblables?"

Derigny trouva effectivement Romane dans la galerie; il paraissait agite
et se promenait en long et en large. Natasha l'accompagnait et lui
parlait avec vivacite et gaiete. Derigny parut surpris de l'agitation
visible de Romane et lui demanda s'il etait souffrant.

"Non, non, mon bon monsieur Derigny, repondit Natasha en riant; je
suis occupee a le calmer et a lui faire la morale. Figurez-vous que
M. Jackson, toujours si bon, si patient, s'est fache..., mais tout de
bon..., contre mes cousins Mitineka et Yegor, qui sautaient apres lui en
l'appelant Polonais. M. Jackson a pris cela comme une injure; et moi,
je lui dis que c'est tres mal, que les Polonais sont tres bons, tres
malheureux, qu'il ne faut pas les detester comme il fait, qu'il faut
meme les aimer; et lui, au lieu de m'ecouter, il a les yeux rouges comme
s'il voulait pleurer; il me serre la main a me briser les doigts...,
et tout cela par colere..., Tenez, regardez-le; voyez s'il a l'air
tranquille et bon comme d'habitude."

Derigny ne repondit pas; Romane se tut egalement; Natasha alla gronder
encore ses mechants cousins; pendant ce temps, Derigny et Romane avaient
disparu.

Mme Papofski entra:

Mitineka: "Non, maman, il est parti furieux; nous l'avons appele
Polonais, comme vous nous l'avez ordonne: il a pris cela pour une
injure; Il s'est fache, il nous a grondes; il a dit que nous etions des
menteurs, des mechants enfants, et il s'en est alle malgre Natasha."

Natasha: "Oui, ma tante; et j'ai eu beau lui dire que c'etait tres mal
de hair les Polonais comme il le faisait, et d'autres choses, tres
raisonnables, il n'a rien voulu ecouter, et il est parti tres en colere.

--Ah!" dit Mme Papofski.

Et, sans ajouter autre chose, elle quitta la chambre, etonnee et
desappointee.

"Il n'est pas Polonais? pensa-t-telle. Qu'est-il donc?"

Chez Mme Dabrovine, ou Romane trouva le general, il raconta, encore tout
emu, l'apostrophe des petits Papofski; et, lorsque le general et Mme
Dabrovine lui dirent qu'il avait tort de s'effrayer de propos d'enfants,
son agitation redoubla.

Romane: "Cher comte, chere madame, ces enfants n'etaient que l'echo
de leur mere; je le voyais a leur maniere de dire, a leur insistance
grossiere et malicieuse. Ce n'est pas moi seul qui suis en jeu; ce
serait vous, mes bienfaiteurs, mes amis les plus chers, vos fils, votre
fille, si bonne et si charmante; tous vous seriez enveloppes dans la
denonciation; car, vous savez... elle l'a dit... elle nous fera tous
enfermer, juger, envoyer aux mines, en Siberie! Oh!... la Siberie!...
quel enfer!... Quelle terreur de songer que, pour moi, a cause de moi,
vous y seriez tous!... Je me sens devenir fou a cette pensee... Vous...
le general... Natasha!... Oh! mon Dieu! pitie! pitie!... sauvez-les!...
Prenez-moi seul!... Que seul je souffre pour tous ces etres si
chers!..."

Romane tomba a genoux, la tete dans ses mains. Le general etait
consterne; Mme Dabrovine pleurait; Derigny etait emu. Il s'approcha de
Romane.

"Courage, lui dit-il, rien n'est perdu. Le danger n'existe pas depuis
que le general donne, par son depart volontaire, la gestion de toute sa
fortune a Mme Papofski. L'interet qui guide ses actions doit arreter
toute denonciation. Les biens seraient mis sous sequestre; Mme Papofski
n'en jouirait pas, et elle n'aurait que l'odieux de son crime, dont
l'Etat seul profiterait.

--C'est vrai... Oui... C'est vrai... dit Romane s'eveillant comme d'un
songe. J'etais fou! Le danger m'avait ote la raison! Pardonnez-moi, tres
chers amis, les terreurs que j'ai fait naitre en m'y livrant moi-meme...
Pardonnez. Et vous, mon cher Derigny, recevez tous mes remerciements; je
vous suis sincerement reconnaissant."

Romane lui serra fortement les deux mains.

"Redoublons de prudence, ajouta-t-il. Encore quelques jours, et nous
sommes tous sauves. Au revoir, cher comte; je retourne a mon poste,
que j'ai deserte, et si les Papofski recommencent, j'abonderai dans la
pensee de Natasha, qui croyait que j'etais en colere et que c'etait par
haine des Polonais que je m'agitais."

Il sortit en souriant, laissant ses amis calmes et rassures. Quand il
rentra, il trouva tous les enfants groupes autour de Natasha, qui leur
parlait avec une grande vivacite. Il s'arreta un instant pour considerer
ce groupe compose de physionomies si diverses. Quand Natasha l'apercut,
il souriait.

"Ah! vous voila, monsieur Jackson? Et vous n'etes plus fache, je le vois
bien. Mes cousins, voyez, M. Jackson vous pardonne; mais ne recommencez
pas; pensez a ce que je vous ai dit... Et vous, dit-elle en s'approchant
de M. Jackson d'un air suppliant et doux, ne detestez pas les pauvres
Polonais (Jackson tressaille). Je vous en prie... mon cher monsieur
Jackson!... Ils sont si malheureux! On ne leur laisse ni patrie, ni
famille, ni meme leur sainte religion! Comment ne pas les plaindre et
ne pas les aimer?... N'est-ce pas que vous tacherez de... de... les
aimer..., pour ne pas etre trop cruel."

M. Jackson la regardait sans lui repondre; son ame polonaise
tressaillait de joie.

Natasha: "Mais parlez, repondez-moi! c'est donc bien difficile, bien
terrible d'avoir pitie de ceux qui souffrent, qu'on arrache a leurs
familles, qu'on enleve a leurs parents, qu'on envoie en Siberie?

"Assez, assez! dit Jackson de plus en plus trouble. J'ai pitie de ces
infortunes... Si vous saviez!... Mais assez, plus un mot! Je vous en
conjure."

Natasha: "Bien, nous n'en parlerons plus... avec vous, car j'en cause
souvent avec maman. Je suis bien aise de vous avoir enfin attendri
sur... Pardon, je me sauve pour ne pas recommencer."

Et Natasha, riante et legere, s'echappa en courant et vint raconter ses
succes a sa mere et a son oncle.

"Je l'ai converti, maman; il a enfin pitie de ces pauvres Polonais. Il
me l'a dit, mais il ne veut pas qu'on en parle; c'est singulier qu'un
homme si bon deteste des gens si malheureux et si courageux?

"Natasha, dit le general, qui riait et se frottait les mains, sais-tu
que nous partons dans huit ou dix jours?"

Natasha: "Tant mieux, mon oncle; nous serons tous contents de nous en
aller a cause de maman. Et puis..."

Natasha rougit et se tut.

Le general: "Et puis quoi? De qui as-tu peur ici? Acheve ta pensee,
Natashineka."

Natasha: "Mon oncle,... c'est que c'est mal d'etre enchantee de quitter
ma tante et mes cousins?"

Le general: "Et pourquoi es-tu enchantee de les quitter?.. Parle sans
crainte, Natasha; dis-nous toute la verite."

Natasha: "Eh bien, mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce
que ma tante est mechante pour mes freres, qu'elle appelle des anes et
des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle
appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce
bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige a porter son chale,
son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la
peine, parce que je vois bien que M. Jackson n'est pas habitue a etre
traite ainsi; les pauvres petits Derigny pleurent souvent, surtout Paul.
Quant a mes cousins, ils taquinent mes freres, tourmentent Jacques et
Paul, et disent des sottises a M. Jackson, qui protege les pauvres
petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agreable."

Le general, riant: "C'est meme tres desagreable! Viens m'embrasser,
chere enfant.. Encore huit jours de patience, et tu seras comme nous
delivree des mechants. En attendant, je te permets d'etre enchantee
comme nous."

Natasha: "Vrai, vous etes content?... Oh! mon oncle, que vous etes
bon!"Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle
aux Derigny. Le general la lui accorda en riant plus fort, et en
recommandant le secret jusqu'au lendemain.


XIII

PREMIER PAS VERS LA LIBERTE

Le lendemain, un peu avant dejeuner, le general appela Mme Papofski dans
le salon; elle arriva, inquiete de la convocation, et trouva son oncle
assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.

"Asseyez-vous, Maria Petrovna, et ecoutez-moi. Vous etes venue a
Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez
feint la pauvrete, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie;
n'interrompez pas. Je ne tiens pas a ma fortune; je vous fais volontiers
l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possede
en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je
vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance
avec votre soeur et ses enfants que vous detestez, que j'aime et qui ne
songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La
sante de votre soeur exige un prompt depart; je l'ai fixe au 1er mai,
dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes
dont vous aurez besoin pour que tout soit en regle. J'emmene tous
ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous defends de les
maltraiter, et j'ai fait un acte qui arretera les explosions de vos
coleres et de votre mechancete. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez
plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez
me cacher. Laissez-vous aller a votre joie, et surtout pas de phrases
menteuses."

Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un
geste impetueux, un regard foudroyant, arretaient les paroles pretes a
s'echapper de ses levres, tremblantes de colere et de joie. Ces deux
sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand
le general cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mepris
melange de pitie. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut
sortir.

"Mon oncle", dit-elle d'une voix etranglee.

Le general s'arreta et se retourna.

"Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier..."

Le general ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il
passa dans la salle a manger, ou l'attendaient, d'apres ses ordres, Mme
Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.

"Dejeunons, dit-il avec calme en se mettant a table. Ici, Natasha, a ma
gauche."

Natasha: Mais, mon oncle..., ma tante..., c'est sa place."

Le general, souriant: "Ta tante est au salon, en train de digerer sa
nouvelle fortune, assaisonnee de quelques verites dures a avaler."

Natasha ne comprenait pas et regardait d'un air etonne son oncle, sa
mere et Romane, qui riaient tous les trois.

"Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton dejeuner et ne
t'inquiete pas des absents."

Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec
bonheur annoncer leur depart a tous ses gens.

Pendant les derniers jours passes a Gromiline, il y eut beaucoup
d'agitation, d'allees et de venues causees par le depart du maitre.
Mme Papofski parut a peine aux repas, et garda le silence sur sa
conversation avec son oncle. Feindre etait difficile et inutile, agir et
parler sincerement pouvait etre dangereux et changer les dispositions
genereuses de son oncle. Ses enfants recurent du general la defense de
jouer avec leurs cousins et avec les petits Derigny; Mitineka et Yegor
voulurent un jour enfreindre la consigne et entrainer Paul, qu'ils
rencontrerent dans un corridor. Le general passait au bout avec Derigny
et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Yegor et les fit
fouetter de facon a leur oter a tous l'envie de recommencer. Sonushka
eut le meme sort pour avoir mechamment lance une bouteille d'encre sur
Natasha, qui en fut inondee, et dont la robe fut completement perdue.

La veille du depart, le general remit a Mme Papofski, sans lui parler,
un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annonces. Elle le
recut en silence et s'eloigna avec sa proie. On devait partir a neuf
heures du matin; le general, pour eviter les adieux des Papofski, leur
avait fait dire qu'il partait a midi apres dejeuner.

Avant de monter en voiture, le general rassembla tous ses gens, leur
annonca qu'il leur avait donne a tous leur liberte, et il remit a chacun
cinq cents roubles en assignats. La joie de ces pauvres gens recompensa
largement le general de cet acte d'humanite et de generosite. Apres leur
avoir fait ses adieux, il monta dans sa berline avec sa niece, Natasha
et M. Jackson. Dans une seconde berline se placerent Mme Derigny,
Alexandre, Michel, qui avaient demande avec insistance d'etre dans la
meme voiture que Jacques et Paul; sur le siege de la premiere voiture
etaient un feltyegre [4] et un domestique; sur celui de la seconde
etait Derigny. Les poches des voitures et des sieges etaient garnies de
provisions, pre- caution necessaire en Russie. Le depart fut grave; le
general eprouvait de la tristesse en quittant pour toujours ses terres
et son pays; le meme sentiment dominait Mme Dabrovine, le souvenir de
son mari lui revenait plus poignant que jamais. Natasha regardait sa
mere et souffrait de ce chagrin dont elle: devinait si bien la cause.
Romane tremblait d'etre reconnu avant de passer la frontiere, et de
devenir ainsi une cause de malheur et de ruine pour ses amis; il avait
passe par les villes et les villages qu'on aurait a traverser pendant
plusieurs jours; mais a pied, trainant des fers trop etroits, dont le
poids et les blessures qu'ils occasionnaient faisaient de chaque pas
une torture. Il est vrai que, mele a la foule de ses compatriotes
transportes en Siberie, il avait pu ne pas etre remarque, ce qui
diminuait de beaucoup le danger. Il sentait aussi la necessite de
dissimuler ses inquietudes pour ne pas causer au general et a Mme
Dabrovine une agitation qui aurait pu eveiller les soupcons du
feltyegre.

[Note 4: Espece d'agent de police qui accompagne les voyageurs de
distinction, a leur demande, pour leur faire donner sur la route les
chevaux, les logements et ce dont ils ont besoin.]

"A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le general, qui avait remarque
quelque chose des preoccupations de Romane."

Romane: "Je pense au feltyegre, monsieur le comte, et a l'agrement
d'avoir un homme de police a ses ordres pour faciliter le voyage."

Le general: "Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le
pensez; c'est une protection de toutes les manieres, quand il sait qu'il
sera largement paye."

Le general avait appuye sur chaque mot en regardant fixement son jeune
ami, qui le remercia du regard et chercha a reprendre sa serenite
habituelle.

"Maman, entendez-vous les rires qu'ils font dans l'autre voiture!
s'ecria Natasha. Quel dommage que nous ne puissions etre tous ensemble!"

Madame Dabrovine: "Au premier relais tu pourras aller rejoindre Mme
Derigny et tes freres, chere enfant."

Natasha hesita un instant, secoua la tete.

"Non, dit-elle; je veux rester avec vous, maman, et avec mon oncle."

Les eclats de rire et les chants continuaient a se faire entendre.
C'etaient Alexandre et Michel qui apprenaient a Jacques et a Paul des
chansons russes, que ceux-ci ecorchaient terriblement, ce qui excitait
la gaiete des maitres et des eleves. Mais ce fut bien pis quand Mme
Derigny se mit de la partie; Jacques, Paul, Mme Derigny rivalisaient a
qui prononcerait le mieux, et Alexandre et Michel se roulaient a force
de rire.

Derigny cherchait de temps en temps a les faire taire, mais les rires
redoublaient devant ses signes de detresse.

"Vous allez tous vous faire gronder par le general, leur dit Derigny."
Alexandre et Michel, se penchant a la glace ouverte: "Pas de danger! Mon
oncle aime la gaiete."

Jacques et Paul, se penchant a l'autre glace: "le general ne gronde
jamais quand on rit."

Madame Derigny, par la glace du fond: "Tu fais un croquemitaine de notre
bon general."

Toutes ces tetes aux trois glaces de la voiture parurent plaisantes a
Derigny, qui se mit a rire de son cote. En se rejetant dans la voiture,
les cinq tetes se cognerent; chacun fit: Ah! et se frotta le front, la
joue, le crane. Tous se regarderent et se mirent a rire de plus belle.

Les voitures gravissaient une colline dans un sable mouvant; les chevaux
marchaient au pas. Ils s'arreterent tout a fait; la portiere s'ouvrit,
Natasha et Romane y apparurent: le visage de Natasha brillait de gaiete
par avance. Romane souriait avec bienveillance.

Natasha: "Qu'est-ce qui vous amuse tant? Maman et mon oncle font
demander de quoi vous riez."

Alexandre: "Nous rions, parce que nous nous sommes tous cognes et que
nous nous sommes casse la tete."

Natasha, riant: "Casse la tete! et vous riez pour cela?... Et vous
aussi, ma bonne madame Derigny?"

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