Poetry review: Fire to Fire by Mark Doty
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Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
[Congratulations to Mark Doty for winning the 2008 National Book Award for his poetry collection Fire to Fire. This review of Fire to Fire by Elizabeth Lund originally ran in the Monitor on ] Mark Doty holds a magnifying glass to his subjects. He uses

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Le General Dourakine written by Comtesse de Segur

C >> Comtesse de Segur >> Le General Dourakine

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Le general: "Tu vas avoir quelqu'un pour t'aider a instruire tes
garcons, ma chere enfant."

Madame Dabrovine: "Mais non, mon oncle; Natasha et moi, nous leur
donnons leurs lecons; nous n'avons besoin de personne."

Le general souriant: "Vous leur donnez des lecons de latin, de grec?

Madame Dabrovine, hesitant: "Non, mon oncle, nous ne savons que le russe
et le francais."

Le general: "Il faut pourtant que les garcons sachent le latin et le
grec,"

Natasha, riant: "Mais vous, mon oncle, vous ne savez pas le latin ni le
grec?"

Le general: "C'est pourquoi je suis et serai un ane."

Natasha: "Oh! mon oncle! c'est mal ce que vous dites. Est-ce que
l'empereur aurait nomme general un ane? est-ce qu'il vous aurait donne
une armee a commander?"

Le general, souriant: "Tu ne sais ce que tu dis; un ane a deux pieds
peut devenir general et rester ane. Et je dis que le gouverneur va
arriver, et qu'il faut un gouverneur a tes freres."

Madame Dabrovine: "Mais, mon oncle, mon bon oncle, je n'ai..., je ne
peux pas... Un gouverneur se paye tres cher... et... je ne sais pas..."

Le general: "Tu ne sais pas ou tu prendras l'argent pour le payer? C'est
ca, n'est-il pas vrai? Dans ma poche, parbleu! Que veux-tu que je fasse
de mon argent? Tiens, Natasha, prends ce portefeuille; donne-le a
ta mere; et, quand il sera vide, tu me le rapporteras, que je le
remplisse."

Madame Dabrovine: "Non, mon oncle, vous etes trop bon; je ne veux pas
abuser de votre generosite. Natasha, n'ecoute pas ton oncle, ne prends
pas son portefeuille."

Le general: "Ah! vous prechez la desobeissance a votre fille! Vous me
traitez comme un vieil avare, comme un etranger! Vous pretendez avoir de
l'amitie pour moi, et vous me chagrinez, vous m'humiliez; vous cherchez
a me mettre en colere! Vous voulez me faire comprendre que je suis un
egoiste, un homme sans coeur, qui ne s'embarrasse de personne, qui n'aime
personne. Pauvre, moi! Toujours seul, toujours repousse! Personne ne
veut rien de moi."

Le general se rassit et appuya tristement sa tete dans ses mains.

Natasha regarda sa mere d'un air de reproche, s'approcha de son oncle,
se mit a genoux pres de lui, lui prit les mains, les baisa a plusieurs
reprises. Le general sentit une larme couler sur ses mains, il releva
Natasha, la serra dans ses bras, et, sans parler, lui tendit son
porte-feuille; Natasha le prit, et, les yeux encore humides, elle le
porta a sa mere.

"Prenez, maman; a quoi sert de cacher a mon oncle que nous sommes
pauvres? Pourquoi refuser plus longtemps d'accepter ses bienfaits?
Pourquoi blesser son coeur en refusant ce qu'il nous offre avec une
tendresse si vraie, si paternelle? On peut tout accepter d'un pere, et
n'est-il pas pour nous un bon et tendre pere?"

Mme Dabrovine prit le portefeuille des mains de sa fille, alla pres de
son oncle, l'embrassa.

"Merci, mon pere, dit-elle avec attendrissement; merci du fond du coeur.
Natasha a raison; j'avais tort. J'accepterai desormais tout ce que vous
voudrez m'offrir. Je suis votre fille par la tendresse que je vous
porte, et j'avoue sans rougir que, sans vous, je ne puis en effet elever
convenablement mes enfants."

Le general: "...Qui sont a l'avenir les miens, comme toi tu es ma fille
bien-aimee!"

Le general les prit toutes deux dans ses bras, les embrassa en les
regardant avec tendresse.

"Ma chere petite Natasha, ta bonne action ne sera pas perdue. Repose-toi
sur moi du soin de ton avenir. Natalie, tu trouveras dans ce
porte-feuille dix mille roubles. Ne te gene pas pour acheter et donner;
je renouvellerai tes dix mille roubles quand ils seront epuises. Je ne
demande qu'une seule chose: c'est que tu m'appelles ton pere quand nous
serons seuls."

Madame Dabrovine: "Je m'abandonne entierement a vous, mon pere; je ferai
comme vous le desirez."

Le general resta chez sa niece jusqu'au moment ou Derigny frappa a la
porte.

"Mon general, dit-il en entrant, j'ai amene le gouverneur, M. Jackson,
que vous m'avez commande d'aller chercher; il est dans votre cabinet,
qui attend vos ordres."

Le general sourit de la surprise de Mme Dabrovine et de Natasha, et
sortit avec Derigny.

Natasha: "Quel bon et excellent pere Dieu nous a donne, maman! Comme il
fait le bien avec grace et amabilite!".

Madame Dabrovine: "Que Dieu le benisse et lui rende le bonheur qu'il
nous donne, mon enfant! L'education de tes freres m'inquietait beaucoup.
Me voici tranquille sur leur avenir... et sur le tien, Natasha."

Natasha: "Oh! maman, le mien est bien simple! C'est de rester toujours
avec vous et avec mon bon oncle."

La mere sourit et ne repondit pas. Les garcons arriverent avec leurs
devoirs termines; Mme Dabrovine et sa fille s'occuperent a les corriger
jusqu'au diner.

Quand l'heure du diner arriva, Mme Dabrovine et Mme Papofski entrerent
au salon, suivies de leurs enfants; le general y etait avec M. Jackson,
qu'il presenta a ses nieces.

Le general, a Mme Dabrovine: "Ma niece Natalie, j'ai engage M. Jackson
pour cinq ans, pour terminer l'education de mes petits enfants, que
voici, monsieur, ajouta-t-il en lui presentant Alexandre et Michel.
Consens-tu, Natalie, a lui confier tes fils? Je reponds de lui comme de
moi-meme.

--Tout ce que vous ferez, mon oncle, sera toujours bien fait", repondit
Mme Dabrovine avec un sourire gracieux.

Et, prenant ses fils par la main, elle les remit a M. Jackson, qui salua
la mere et embrassa ses eleves.

Mme Papofski examinait d'un air hautain le nouveau venu, auquel elle ne
put trouver a redire, malgre l'humeur que lui donnait cette nouvelle
preuve d'amitie de son oncle pour Mme Dabrovine. Lui trouvant l'air et
des manieres distinguees, elle resolut de le detacher du parti Dabrovine
et l'attirer dans le sien, pour donner meilleur air a sa maison et se
debarrasser de ses enfants. Elle attendait un mot de son oncle pour les
mettre tous, filles et garcons, aux mains de M. Jackson. Voyant que
l'oncle ne disait plus rien, elle avanca elle-meme vers M. Jackson et
lui presenta Mitineka, Sonushka, Yegor, Pavlouska, Nikolai, en disant:

"Voici aussi les miens que je vous confie, Monsieur; les autres sont
encore trop jeunes: vous les aurez plus tard. Je suis reconnaissante a
mon oncle d'avoir pense a l'education de ses petits-enfants, comme il
dit.

--Merci, mon bon oncle.

--Il n'y a pas de quoi nous remercier, Maria Petrovna, repondit le
general revenu de sa surprise; je n'ai pas du tout pense aux votres, que
vous elevez si bien et qui ont leur pere pour achever votre oeuvre; je
n'ai engage M. Jackson que pour les deux fils de votre soeur, et il en
aura bien assez, sans y ajouter cinq diables qui le feront enrager du
matin au soir."

Madame Papofski, a M. Jackson: "J'espere, Monsieur, que vous ferez pour
moi, par complaisance, ce que mon oncle ne vous a pas impose."

Monsieur Jackson: "Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous
contenter, Madame."

L'accent un peu anglais du gouverneur n'etait pas desagreable; Mme
Papofski lui fit un demi-salut presque gracieux, et regarda sa soeur
d'un air de triomphe. Le general se grattait la tete; il avait l'air
embarrasse et mecontent.

"C'est impossible, dit-il enfin; impossible! Jackson ne peut pas avoir
une bande de droles indisciplines a regenter. Je ne le veux pas; je le
defends; entendez-vous, Jackson; et vous, Maria Petrovna, m'avez-vous
entendu?"

M. Jackson s'inclina; Mme Papofski dit d'un air pique qu'elle etait
habituee a se voir, ainsi que ses enfants, traitee en etrangere, et
qu'elle se soumettait aux ordres de son oncle.

Le diner fut calme; le soir les enfants jouerent dans la galerie comme
a l'ordinaire; Jacques et Paul y furent appeles. Natasha et M. Jackson
durent plus d'une fois s'interposer entre les bons et les mauvais; ces
derniers etaient en nombre. M. Jackson examinait et jugeait; il ne se
melait pas aux jeux.

"Jouez donc avec nous, Monsieur, dit Natasha; vous vous ennuierez tout
seul sur cette chaise."

Monsieur Jackson: "Je vous remercie de votre offre obligeante,
Mademoiselle, j'en profiterai demain et les jours suivants; aujourd'hui
je me sens tellement fatigue de mon long voyage, que je demande la
permission d'etre simple spectateur de vos jeux."

Quand les enfants se retirerent, le general accompagna Mme Dabrovine
dans son salon; M. Jackson demanda la permission de prendre le repos
dont il avait tant besoin, et Mme Papofski rentra dans son appartement.

Lorsque chacun fut installe a sa place accoutumee, et que Natasha eut
tout range autour de sa mere et de son oncle, elle dit au general:

"Savez-vous, mon oncle, que le pauvre M. Jackson a ete bien malheureux?

--Comment le sais-tu, est-ce qu'il te l'a dit? repondit le general avec
quelque frayeur d'une indiscretion de Romane."

Natasha: "Oh non! mon oncle; il ne m'a rien dit: mais je le sais et j'en
suis sure, parce que je l'ai vu a son air triste, pensif, souffrant.
Il y a longtemps qu'il souffre! Voyez comme il est pale, comme il est
maigre! Pauvre homme, il me fait peine."

Le general: "C'est parce qu'il a eu le mal de mer en venant
d'Angleterre, mon enfant. Et puis, vois-tu, il a quitte sa famille, ses
amis; il faut bien lui donner le temps de s'accoutumer a nous tous."

Natasha: "Alors, mon oncle, je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il
soit heureux chez nous. Vous verrez comme je serai aimable pour lui.
Pauvre homme! Tout seul, c'est bien triste!

--Bon petit coeur!" dit le general en souriant.

On causa quelque temps encore. Natasha appela Derigny pour accompagner
son oncle, et chacun se retira.

Quand le general fut seul avec Derigny, il lui raconta que, quelques
annees auparavant, dans une campagne en Circassie, il avait eu pour aide
de camp un jeune Polonais, le prince Pajarski, un des plus grands noms
de la Pologne, et possedant une immense fortune; il s'y etait beaucoup
attache; il lui avait rendu et en avait recu de grands services.

"Je l'aimais comme mon fils, et il avait pour moi une affection toute
filiale."

Romane etait retourne en conge en Pologne, et le general n'en avait pas
entendu parler depuis. On lui avait seulement appris qu'il avait disparu
un beau jour sans qu'on ait pu savoir ce qu'il etait devenu.

"Il m'a dit avant diner qu'on l'avait accuse de complots contre la
Russie pour retablir le royaume de Pologne; qu'il avait ete enleve, mene
en Siberie, et qu'apres y avoir souffert horriblement il etait parvenu
a s'echapper, et qu'apres mille dangers il avait eu le bonheur d'etre
trouve par vos enfants, mon brave Derigny."

Derigny: "Mon general, avant de vous demander ce que vous ferez du
prince Pajarski, qui ne peut pas rester eternellement gouverneur de
vos petits-neveux, quelque charmante et aimable que soit toute cette
famille, je crois devoir vous faire part d'une decouverte qu'a faite mon
petit Jacques, et dont il a compris l'importance."

Derigny raconta au general ce qui s'etait passe entre lui et Mme
Papofski, et les menaces que Jacques lui avait entendu proferer.

Le general devint pourpre; ses yeux prirent l'aspect flamboyant qui leur
etait particulier dans ses grandes coleres. Il fut quelque temps sans
parler et dans une grande agitation.

"La miserable! s'ecria-t-il enfin. La scelerate!... C'est qu'elle
pourrait reussir! Une denonciation est toujours bien accueillie dans ce
pays, surtout quand il y a de la Pologne et du catholique sous jeu. Et
nous voila avec notre pauvre Romane! Si elle decouvre quelque chose,
nous sommes tous perdus! Que faire? Derigny, mon ami, venez-moi en aide.
Que feriez-vous pour sauver mes pauvres enfants Dabrovine, et vous et
les votres, des serres de ce vautour?"

Derigny: "Contre des maux pareils, mon general, je ne connais qu'un
moyen, la fuite."

Le general: "Et comment fuir, six personnes ensemble? Et comment vivre,
sans argent, en pays etranger?"

Derigny: "Pourquoi, mon general, ne prepareriez-vous pas les voies en
vendant quelque chose de votre immense fortune?"

Le general: "Tiens, c'est une idee!... Bonne idee, ma foi!... Je puis
vendre ma maison de Petersbourg, celle de Moscou, puis mes terres
en Crimee, celles de Kief, celles d'Orel; il y en a pour six a sept
millions au moins... Je vais ecrire des demain. J'enverrai tout cela
a Londres, et pas en France, pour ne pas donner de soupcons... Mais
Gromiline! elle l'aura, la scelerate!, Diable! comment faire pour
empecher cela!... Et puis, comment partir tous sans qu'elle le sache?"

Derigny: "Il faut qu'elle le sache, mon general."

Le general: "Vous etes fou, mon cher. Si elle le sait, elle nous fera
tous coffrer."

Derigny: "Non, mon general; il faut au contraire l'interesser a notre
depart a tous. Vous parlerez d'aller dans un climat plus doux et aux
eaux d'Allemagne pour la sante de Mme Dabrovine, qui devra etre dans le
secret, et vous demanderiez a Mme Papofski de regir et de surveiller vos
affaires a Gromiline pendant votre absence de quelques mois."

Le general: "Mais elle aurait Gromiline, et c'est ce que je ne veux
pas!"

Derigny: "Elle n'aurait rien du tout, mon general, parce que vous
n'executerez ce projet que lorsque vous aurez vendu Gromiline et
que vous serez convenu du jour de la prise de possession du nouveau
proprietaire, qui arrivera quelques jours apres votre depart.

--Bien, tres bien, s'ecria le general en se frottant les mains les yeux
brillants de joie. Bonne vengeance! J'irai mourir en France, comme j'en
avais le desir; je vous ramene chez vous, mon cher ami; j'assure la
fortune de ma fille, et je vous laisse tous heureux et contents."

Derigny, riant: "Et le pauvre prince que vous oubliez, mon general?"

Le general: "Comment, je l'oublie? puisque je le marie! Mais pas encore;
dans un an ou deux... Vous ne comprenez pas, mais je m'entends."

Derigny ne put retenir un sourire; le general rit aussi de bon coeur; il
recommanda a Derigny de venir l'eveiller de bonne heure le lendemain; il
voulait avoir le temps d'ecrire toutes ses lettres pour la vente de ses
terres et maisons.


XII

RUSE DU GENERAL

Les jours suivants se passerent sans evenements remarquables. Mme
Dabrovine temoignait une grande estime et une grande confiance a M.
Jackson, qui reunissait toutes les qualites que l'on cherche sans les
trouver chez un precepteur. Independamment d'une instruction tres
etendue, il dessinait et peignait bien et avec facilite; il savait
l'anglais, l'allemand et le francais; quant au polonais, il s'en cachait
soigneusement.

Mme Dabrovine et le general etaient enchantes; Natasha etait dans
l'admiration et la temoignait en toute occasion. M. Jackson etait fort
content de ses eleves, parmi lesquels s'etait imposee Natasha pour la
musique, le dessin et les langues etrangeres. Les lecons se donnaient
dans le joli salon, a la demande du general, qui s'en amusait et s'y
interessait beaucoup. Jacques avait ete invite, a sa grande joie, a
prendre part a l'education soignee que recevaient les jeunes Dabrovine;
le general avait raconte tous les details de la vie de Jacques et de
Paul, et on les aimait beaucoup dans la famille Dabrovine. Ce cote
du chateau vivait donc heureux et tranquille; l'hiver s'avancait; le
general vendait a l'insu de la Papofski ses terres et ses maisons, et
faisait de bons placements en Angleterre; un jour, enfin, il recut, d'un
general aide de camp de l'empereur, une proposition pour Gromiline; il
en offrait cinq millions payes comptant. Le general Dourakine accepta, a
condition qu'il n'en dirait mot a personne, meme apres l'achat, jusqu'au
1er juin, et qu'il viendrait lui-meme ce jour-la prendre possession du
chateau et en chasser la famille Papofski qui y etait installee. Les
conditions furent acceptees; la vente fut terminee, l'argent paye et
envoye a Londres; Mme Papofski ne savait rien de toutes ces ventes; les
Derigny, Mme Dabrovine et Romane etaient seuls dans la confidence.

Le general, sollicite par Romane, avait revele a Mme Dabrovine le vrai
nom et la position du prince Pajarski; elle avait donne les mains avec
joie au complot arrange par son oncle et Derigny pour quitter la Russie;
elle se plaignait de sa sante devant sa soeur, regrettait de ne pouvoir
aller aux eaux. A la fin de l'hiver, un jour le general lui proposa
devant Mme Papofski de la mener aux eaux en Allemagne; elle fit quelques
objections sur le derangement, l'ennui que donnerait a son oncle un
voyage avec tant de monde.

Le general: "Tu peux ajouter a tous les tiens la famille Derigny que
j'emmenerai."

Madame Papofski: "Comment, mon oncle, vous vous embarrasserez de tous
ces gens-la?"

Le general: "Oui, Maria Petrovna; comme je compte vous laisser a
Gromiline pour faire mes affaires en mon absence, j'aime mieux vous
debarrasser d'une famille que vous n'aimez pas; d'ailleurs ils veulent
retourner en France, ou ils ont des parents et du bien."

Les yeux de Mme Papofski brillerent et s'ouvrirent demesurement; elle ne
pouvait croire a tant de bonheur."

Madame Papofski: "Vous me laisseriez... ici..., chez vous... et
maitresse de tout diriger?"

Le general: "Tout! Vous ferez ce que vous voudrez; vous depenserez ce
que vous voudrez tout le temps que vous y resterez."

Madame Papofski: "Et combien de temps durera votre absence, mon bon
oncle?"

Le general: "Un an, mon excellente niece; quinze mois peut-etre."

Mme Papofski ne pouvait plus contenir sa joie. Elle se jeta dans les
bras du general, qui la repoussa sous pretexte qu'elle derangeait sa
superbe coiffure."

Madame Papofski: "Mon pauvre oncle! Un an, c'est affreux!"

Le general: "Deux ans, peut-etre!"

Madame Papofski: "Deux ans, vraiment! Deux ans! Je ne puis croire a
un... un..."

Le general, avec ironie: "...a un bonheur, pareil!"

Madame Papofski: "Ah! mon oncle! vous etes mechant!"

Le general: "Bonheur enorme! rester un an..."

Madame Papofski, vivement: "Vous disiez deux ans?"

Le general: "Deux ans, si vous voulez; maitresse souveraine de
Gromiline, avec la chance que je meure, que je creve! Vous n'appelez pas
ca un bonheur?"

Madame Papofski, faisant des mines: "Mon oncle; vous etre trop mechant!
Vrai! je vous aime tant! Vous savez?"

Le general: "Oui, oui, je sais; et croyez que je vous aime comme vous
m'aimez."

Mme Papofski se mordit les levres; elle devinait l'ironie et elle aurait
voulu se facher, mais le moment eut ete mal choisi: Gromiline pouvait
lui echapper. Elle faisait son plan dans sa tete; aussitot apres le
depart de son oncle, elle le denoncerait comme recevant chez lui des
gens suspects. Depuis six mois que Romane etait la, elle avait observe
bien des choses qui lui semblaient etranges: l'amitie familiere de son
oncle pour lui, la politesse et les deferences de sa soeur, les manieres
nobles et aisees du gouverneur; sa conversation, qui indiquait
l'habitude du grand monde; de frequentes et longues conversations a voix
basse avec son oncle, des rougeurs et des paleurs subites au moindre
mouvement extraordinaire au dehors, le service empresse de Derigny pres
du nouveau venu, tous ces details etaient pour elle des indices d'un
mystere qu'on lui cachait. La famille francaise etait evidemment envoyee
par des revolutionnaires pour former un complot. Le pretendu Anglais,
qui oubliait parfois son origine, et qui perdait son accent pour parler
le francais le plus pur et le plus elegant, devait etre un second
emissaire: elle avait pris des informations secretes sur l'arrivee de
M. Jackson a Smolensk. Personne, dans la ville, n'avait vu ni recu cet
etranger. Il y avait donc un mystere la dedans. Sa soeur et Natasha
etaient sans doute dans le secret; tous alors etaient du complot, et
leur eloignement rendrait la denonciation plus facile.

Pendant qu'elle roulait son plan dans sa tete et qu'elle s'absorbait
dans ses pensees, son regard fixe et mechant, son sourire de triomphe,
son silence prolonge attirerent l'attention du general, de Mme Dabrovine
et de Romane. Ils se regarderent sans parler; le general fit a Romane
et a Mme Dabrovine un signe qui recommandait la prudence. Mme Dabrovine
reprit son ouvrage; Romane se leva pour aller rejoindre les enfants,
qui, disait-il, pouvaient avoir besoin de sa surveillance. Le general se
leva egalement et annonca qu'il allait travailler.

"Je mets mes affaires en ordre, Maria Petrovna, pour vous rendre facile
la gestion de mes biens; de plus, il sera bon que je vous mette au
courant des revenus et des valeurs des terres et maisons. Derigny m'aide
a faire mes chiffres, qui me cassent la tete; je suis fort content de
l'apercu en gros de ma fortune, et je crois que vous ne serez pas fachee
d'en connaitre le total."

Mme Papofski rougit et n'osa pas repondre, de crainte de trahir sa joie.

"Vous n'etes pas curieuse, Maria Petrovna, reprit le general apres un
silence. Vous saurez que, si vous venez a heriter de moi, vous aurez
douze a treize millions."

Madame Papofski: "Ah! mon oncle, je ne compte pas heriter de vous, vous
savez."

Le general: "Qui sait! C'est parce que je vous tourmente quelquefois
que vous craignez d'etre desheritee? Qui sait ce qui peut arriver?" Le
regard etincelant de Mme Papofski, la rougeur qui colora son visage
d'une teinte violacee, indiquerent au general la joie de son ame; elle
pourrait donc avoir Gromiline et le reste des biens de son oncle
sans commettre de crime et sans courir la chance d'une denonciation
calomnieuse. Sa soeur Dabrovine et l'odieuse Natasha verraient leurs
esperances decues! A partir de ce moment, elle resolut de changer de
tactique et d'attendre avec patience et douceur le depart de l'oncle et
de ses favoris.

Elle crut comprendre que son oncle mettait de la mechancete et de la
fourberie dans sa conduite envers Mme Dabrovine et ses enfants; qu'il
jouait l'affection pour mieux les desappointer, et qu'au fond il
preferait a la douceur feinte et aux tendresses hypocrites de sa soeur
son caractere a elle, sa maniere d'agir et sa durete, qui, croyait-elle,
trouvaient un echo dans le coeur et l'esprit de son oncle.

Pendant qu'elle cherchait a comprimer le bonheur qui remplissait son
ame, le general avait pris le bras de Mme Dabrovine et avait quitte le
salon, riant sous cape et se frottant les mains.

Quand il fut dans le salon de Mme Dabrovine et qu'il eut soigneusement
ferme la porte, il se laissa aller a une explosion de gaiete qui fut
partagee par sa niece. Ils riaient tous deux a l'envi l'un de l'autre
quand Romane entra: il s'arreta stupefait.

"Ferme la porte, ferme la porte", lui cria le general au milieu de ses
rires."

Romane: "Pardon de mon indiscretion, mon cher comte; mais de quoi et de
qui riez-vous ainsi?"

Le general: "De qui? de Maria Petrovna. De quoi? de ses esperances et de
sa joie."

Romane: "Pardonnez, mon cher comte, si je ne partage pas votre gaiete;
mais j'avoue que je n'eprouve que de la terreur devant les regards
mechants et triomphants que jetait sur vous, sur Mme Dabrovine et sur
moi cette niece avide et desappointee dans ses esperances."

Le general: "Fini, fini, mon cher! Elle aura Gromiline, mes terres, mes
maisons, mes millions, tout enfin."

La surprise de Romane augmenta.

Romane: "Mais... vous avez tout vendu... Comment pouvez-vous lui donner
ce que vous n'avez plus?"

Le general: "Et voila le beau de l'affaire! et voila pourquoi nous
rions, Natalie et moi. J'ai eu de l'esprit comme un ange. Raconte-lui
cela, ma fille, je ris trop, je ne peux pas."

Mme Dabrovine raconta a Romane ce qui s'etait passe entre le general et
Mme Papofski. Romane rit a son tour de la credulite de la dame et de la
presence d'esprit du general.

Romane: "Mon cher et respectable ami, j'espere et je crois que vous nous
avez tous sauves d'un plan infernal de denonciation qui aurait reussi,
je n'en doute pas."

Le general: "Et moi aussi, mon ami, j'en suis certain, a la facon dont
on traque tout ce qui est Polonais et catholique; et, sous ces deux
rapports, nous sommes tous vereux; n'est-ce pas, ma fille? ajouta le
general en deposant un baiser sur le front de Mme Dabrovine."

Madame Dabrovine: "Oh oui! mon pere! les souffrances de la malheureuse
Pologne me navrent; et le malheur a ouvert mon coeur aux consolations
chretiennes d'un bon et saint pretre catholique qui vivait dans mon
voisinage, et qui m'a appris a souffrir avec resignation et a esperer."

Romane ecoutait Mme Dabrovine avec respect, admiration et bonheur. "Et
vos enfants! dit-il apres quelque hesitation."

Madame Dabrovine: "Tous comme moi, mon cher monsieur, et tous desirant
ardemment pouvoir pratiquer leur religion, seule proscrite et maudite en
Russie, parce qu'elle est seule vraie."

Romane lui baisa respectueusement la main.

Romane: "Mon cher comte, il serait bon de hater le depart. Avez-vous
fixe un terme?"

Le general: "J'ai demande au general Negrinski, qui a achete Gromiline,
d'attendre au 1er juin pour prendre possession."

Romane: "Encore six semaines! C'est trop, mon ami; ne pourriez-vous
lui ecrire de venir prendre possession en personne le 15 mai?"

Le general: "Tres bien! Je vais ecrire tout de suite, tu donneras ma
lettre a Derigny, qui la portera lui-meme a Smolensk, a la poste."

Le general se mit a table; dix minutes apres, Romane remettait la lettre
a Derigny en lui expliquant son importance et pourquoi le depart etait
avance. Derigny ne perdit pas de temps.

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