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Le General Dourakine written by Comtesse de Segur

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La Comtesse de Segur

LE GENERAL DOURAKINE



A ma petite-fille
JEANNE DE PITRAY

Ma chere petite Jeanne, je t'offre mon dixieme ouvrage, parce que tu es
ma dixieme petite-fille, ce qui ne veut pas dire que tu n'aies que la
dixieme place dans mon coeur. Vous y etes tous au premier rang, par
la raison que vous etes tous de bons et aimables enfants. Tes freres
Jacques et Paul m'ont servi de modeles dans l'Auberge de l'Ange-gardien,
pour Jacques et Paul Derigny. Leur position est differente, mais leurs
qualites sont les memes. Quand tu seras plus grande, tu me serviras
peut-etre de modele a ton tour, pour un nouveau livre, ou tu trouveras
une bonne et aimable petite Jeanne.

Ta grand'mere,

COMTESSE DE SEGUR,
nee Rostopchine.


I

DE LOUMIGNY A GROMILINE

Le general Dourakine s'etait mis en route pour la Russie, accompagne,
comme on l'a vu dans l'Auberge de l'Ange-gardien, par Derigny, sa femme
et ses enfants, Jacques et Paul. Apres les premiers instants de chagrin
cause par la separation d'avec Elfy et Moutier, les visages s'etaient
derides, la gaiete etait revenue, et Mme Derigny, que le general avait
placee dans sa berline avec les enfants, se laissait aller a son humeur
gaie et rieuse. Le general, tout en regrettant ses jeunes amis, dont il
avait ete le genereux bienfaiteur, etait enchante de changer de place,
d'habitudes et de pays. Il n'etait plus prisonnier, il retournait en
Russie, dans sa patrie; il emmenait une famille aimable et charmante qui
tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se pretait a
la gaiete des enfants et de leur mere adoptive. On s'arreta peu de
jours a Paris; pas du tout en Allemagne; une semaine seulement a
Saint-Petersbourg, dont l'aspect majestueux, regulier et severe ne plut
a aucun des compagnons de route du vieux general; deux jours a Moscou,
qui excita leur curiosite et leur admiration. Ils auraient bien voulu
y rester, mais le general etait impatient d'arriver avant les grands
froids dans sa terre de Gromiline, pres de Smolensk, et, faute de chemin
de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le
general avait amenee depuis Loumigny, pres de Domfront. Derigny avait
pris soin de garnir les nombreuses poches de la voiture et du siege de
provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient le bonne humeur
du general. Des que Mme Derigny ou Jacques voyaient son front se
plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils proposaient
un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l'auberge. Ce
moyen innocent ne manquait pas son effet; mais les coleres devenaient
plus frequentes; l'ennui gagnait le general; on s'etait mis en route a
six heures du matin; il etait cinq heures du soir; on devait diner et
coucher a Gjatsk, qui se trouvait a moitie chemin de Gromiline, et l'on
ne devait y arriver qu'entre sept et huit heures du soir.

Mme Derigny avait essaye de l'egayer, mais cette fois, elle avait
echoue. Jacques avait fait sur la Russie quelques reflexions qui
devaient etre agreables au general, mais son front restait plisse, son
regard etait ennuye et mecontent; enfin ses yeux se fermerent, et il
s'endormit, a la grande satisfaction de ses compagnons de route.

Les heures s'ecoulaient lentement pour eux; le general Dourakine
sommeillait toujours. Mme Derigny se tenait pres de lui dans une
immobilite complete. En face etaient Jacques et Paul, qui ne dormaient
pas et qui s'ennuyaient. Paul baillait; Jacques etouffait avec sa main
le bruit des baillements de son frere. Mme Derigny souriait et leur
faisait des chut a voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme
Derigny et les efforts de Jacques, entremeles de rires comprimes,
devinrent si frequents et si prononces que le general s'eveilla.

"Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empeche-t-on cet enfant de parler?
Pourquoi l'empeche-t-on de remuer?

Madame Derigny: "Vous dormiez, general; j'avais peur qu'il ne vous
eveillat."

Le general: "Et quand je me serais eveille, quel mal aurais-je ressenti?
On me prend donc pour un tigre, pour un ogre? J'ai beau me faire doux
comme un agneau, vous etes tous fremissants et tremblants. Craindre
quoi? Suis-je un monstre, un diable?"

Mme Derigny regarda en souriant le general, dont les yeux brillaient
d'une colere mal contenue:

Madame Derigny: "Mon bon general, il est bien juste que nous vous
tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.

Le general: "Laissez donc! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques,
pourquoi empechais-tu ton frere de parler?"

Jacques: "General, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en
colere. Paul est petit, il a peur quand vous vous fachez; il oublie
alors que vous etes bon; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver
ou se cacher, il me fait trop pitie."

Le general devenait fort rouge; ses veines se gonflaient, ses yeux
brillaient; Mme Derigny s'attendait a une explosion terrible, lorsque
Paul, qui le regardait avec inquietude, lui dit en joignant les mains:

"Monsieur le general, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez
pas de flammes dans vos yeux: ca fait si peur! C'est que c'est tres
dangereux, un homme en colere: il crie, il bat, il jure. Vous vous
rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet? Apres, vous etiez bien
honteux. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser?
Une tranche de jambon, ou un pate, ou du malaga? Papa en a plein les
poches du siege."

A mesure que Paul parlait, le general redevenait calme; il finit par
sourire et meme par rire de bon coeur. Il prit Paul, l'embrassa, lui
passa amicalement la main sur la tete. "Pauvre petit! c'est qu'il a
raison. Oui, mon ami, tu dis vrai; je ne veux plus me mettre en colere:
c'est trop vilain.

--Que je suis content! s'ecria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que
vous dites? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous! On pourra rire,
causer, remuer les jambes?

Le general: "Oui, mon garcon; mais quand tu m'ennuieras trop, tu iras
sur le siege avec ton papa."

Paul: "Merci, general; c'est tres bon a vous de dire cela. Je n'ai plus
peur du tout."

Le general: "Nous voila tous contents alors. Seulement, ce qui m'ennuie,
c'est que nous allions si doucement."

--He! Derigny, mon ami, faites donc marcher ces izvochtchiks; nous
avancons comme des tortues.

Derigny: "Mon general, je le dis bien; mais ils ne me comprennent pas."

Le general: "Sac a papier! ces droles-la! Dites-leur dourak, skatina,
skarei!"

Derigny repeta avec force les paroles russes du general; le cocher le
regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui
partirent au grand galop. Skarei! Skarei! repetait Derigny quand les
chevaux ralentissaient leur trot.

Le general se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint
l'appetit, et Derigny passa a Jacques, par la glace baissee, des
tranches de pate, de jambon, des membres de volailles, des gateaux, des
fruits, une bouteille de bordeaux: un veritable repas.

"Merci, mon ami, dit le general en recevant les provisions; vous n'avez
rien oublie. Ce petit hors-d'oeuvre nous fera attendre le diner."
Derigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa
si bien le cocher et le postillon, qu'on arriva a Gjatsk a sept heures.
L'auberge etait mauvaise: des canapes etroits et durs en guise de lits,
deux chambres pour les cinq voyageurs, un diner mediocre, des chandelles
pour tout eclairage. Le general allait et venait, les mains derriere
lui; il soufflait, il lancait des regards terribles. Derigny ne lui
parlait pas, de crainte d'amener une explosion; mais, pour le distraire,
il causait avec sa femme.

"Le general ne sera pas bien sur ce canape, Derigny; si nous en
attachions deux ensemble pour elargir le lit?"

Le general se retourna d'un air furieux. Derigny s'empressa de repondre:

"Quelle folie, Helene! le general, ancien militaire, est habitue a des
couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu'a Sebastopol il ait
eu toujours un lit a sa disposition? la terre pour lit, un manteau pour
couverture. Et nous autres pauvres Francais! la neige pour matelas, le
ciel pour couverture! Le general est de force et d'age a supporter bien
d'autres privations."

Le general etait redevenu radieux et souriant.

"C'est ca, mon ami! Bien repondu. Ces pauvres femmes n'ont pas idee de
la vie militaire."

Derigny: "Et surtout de la votre, mon general; mais Helene vous soigne
parce qu'elle vous aime et qu'elle souffre de vous voir mal etabli."

Le general: Tres bonne petite Derigny, ne vous tourmentez pas pour moi.
Je serai bien, tres bien. Derigny couchera pres de moi sur l'autre
canape, et vous, vous vous etablirez, avec les enfants, dans la chambre
a cote. Voici le diner servi; a la guerre comme a la guerre! Mangeons ce
qu'on nous sert. Derigny, envoyez-moi mon courrier."

Derigny ne tarda pas a ramener Stepane, qui courait en avant en telega
(voiture) pour faire tenir prets les chevaux et les repas. Le general
lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Derigny,
sa femme et ses enfants, et de deviner leurs desirs.

"S'ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le general, je te
ferai donner cinquante coups de baton en arrivant a Gromiline. Va-t'en.

--Oui, Votre Excellence", repondit le courrier.

Il s'empressa d'executer les ordres du general, et avec toute
l'intelligence russe il organisa si bien le repas et le coucher des
Derigny, qu'ils se trouverent mieux pourvus que leur maitre.

Le general fut content du diner mesquin, satisfait du coucher dur et
etroit. Il se coucha tout habille et dormit d'un somme depuis neuf
heures jusqu'a six heures du lendemain. Derigny etait comme toujours le
premier leve et pret a faire son service. Le general dejeuna avec du
the, une terrine de creme, six kalatch, espece de pain-gateau que
mangent les paysans, et demanda a Derigny si sa femme et ses enfants
etaient leves. Derigny: "Tout prets a partir, mon general."

Le general: "Faites-les dejeuner et allez vous-meme dejeuner, mon ami;
nous partirons ensuite."

Derigny: "C'est fait, mon general; Stepane nous a tous fait dejeuner,
avant votre reveil."

Le general: "Ha! ha! ha! Les cinquante coups de baton ont fait bon
effet, a ce qu'il parait."

Derigny: "Quels coups de baton, mon general? Personne ne lui en a
donne."

Le general: "Non, mais je les lui ai promis si vous ou les votres
manquiez de quelque chose."

Derigny: "Oh! mon general!"

Le general: "Oui, mon ami; c'est comme ca que nous menons nos
domestiques russes."

Derigny: "Et... permettez-moi de vous demander, mon general, en
etes-vous mieux servis?"

Le general: "Tres mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec
des coups de baton."

Derigny: "Il me semble, mon general, si j'ose vous dire ma pensee,
qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas et ils ne s'attachent pas a
cause des mauvais traitements."

Le general: "Bah! bah! Ce sont des betes brutes qui ne comprennent
rien."

Derigny: "Il me semble, mon general, qu'ils comprennent bien la menace
et la punition."

Le general: "Certainement, c'est parce qu'ils ont peur."

Derigny: "Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons
traitements, et ils aimeraient leur maitre comme je vous aime, mon
general."

Le general: "Mon bon Derigny, vous etes si different de ces Russes
grossiers!"

Derigny: "A l'apparence, mon general, mais pas au fond." Le general:
"C'est possible; nous en parlerons plus tard; a present, partons.
Appelez Helene et les enfants."

Tout etait pret: le courrier venait de partir pour commander les chevaux
au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps etait
magnifique et le general de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait
dit Derigny lui revenait a la memoire, et son bon coeur lui faisait
entrevoir la verite. Il se proposa d'en causer a fond avec lui quand il
serait etabli a Gromiline, et il chassa les pensees qui l'ennuyaient,
avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.


II

ARRIVEE A GROMILINE.

Apres une journee fatigante, ennuyeuse, animee seulement par quelques
demi-coleres du general, on arriva, a dix heures du soir, au chateau de
Gromiline. Plusieurs hommes barbus se precipiterent vers la portiere et
aiderent le general, engourdi, a descendre de voiture; ils baiserent ses
mains en l'appelant Batiouchka (pere); les femmes et les enfants vinrent
a leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.

Le general saluait, remerciait, souriait. Mme Derigny et les enfants
suivaient de pres. Derigny avait voulu retirer de la voiture les effets
du general, mais une foule de mains s'etaient precipitees pour faire la
besogne. Derigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel
se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, repetant a voix
basse Frantsousse (Francais) et examinant avec curiosite la famille
Derigny.

Le general leur dit quelques mots, apres lesquels deux femmes coururent
dans un corridor sur lequel donnaient les chambres a coucher; deux
autres se precipiterent dans un passage qui menait a l'office et aux
cuisines.

"Mon ami, dit le general a Derigny, accompagnez votre femme et vos
enfants dans les chambres que je vous ai fait preparer par Stepane; on
vous apportera votre souper; quand vous serez bien installes, on vous
menera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour
demain et les jours suivants.

--A vos ordres, mon general", repondit Derigny. Et il suivit un
domestique auquel le general avait donne ses instructions en russe.

Les enfants, a moitie endormis a l'arrivee, s'etaient eveilles tout a
fait par le bruit, la nouveaute des visages, des costumes.

"C'est drole, dit Paul a Jacques, que tous les hommes ici soient des
sapeurs!"

Jacques: "Ce ne sont pas des sapeurs: ce sont les paysans du general
Paul: "Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre?"

Jacques: "C'est leur maniere de s'habiller; tu en as vu tout le long
de la route; ils etaient tous en robe de chambre de drap bleu avec des
ceintures rouges. C'est tres joli, bien plus joli que les blouses de
chez nous."

Ils arriverent aux chambres qu'ils devaient occuper et que Vassili,
l'intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois,
avec des canapes en guise de lits, des coffres pour serrer les effets,
une table par chambre, des chaises et des bancs.

"Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques; seulement je ne vois pas
de lits. Ou coucherons-nous?"

Derigny: "Que veux-tu, mon enfant! s'il n'y a pas de lits, nous nous
arrangerons des canapes; il faut savoir s'arranger de ce qu'on trouve."

Derigny et sa femme se mirent immediatement a l'ouvrage, et quelques
minutes apres ils avaient donne aux canapes une apparence de lits. Paul
s'etait endormi sur une chaise; Jacques baillait, tout en aidant
son pere et sa mere a defaire les malles et a en tirer ce qui etait
necessaire pour la nuit.

Ils se coucherent des que cette besogne fut terminee, et ils dormirent
jusqu'au lendemain. Derigny, avant de se coucher, chercha a arriver
jusqu'au general, qu'il eut de la peine a trouver dans la foule de
chambres et de corridors qu'il traversait.

Il finit pourtant par arriver a l'appartement du general, qui se
promenait dans sa grande chambre a coucher, d'assez mauvaise humeur.
Quand Derigny entra, il s'arreta, et, croisant les bras:

"Je suis contrarie, furieux, d'etre venu ici; tous ces gens n'entendent
rien a mon service; ils se precipitent comme des fous et des imbeciles
pour executer mes ordres qu'ils n'ont pas compris. Je ne trouve rien de
ce qu'il me faut. Votre auberge de l'Ange-gardien etait cent fois mieux
montee que mon Gromiline. J'ai pourtant six cent mille roubles de
revenu! A quoi me servent-ils?"

Derigny: "Mais, mon general, quand on arrive apres une longue absence,
c'est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon general; dans
quelques jours vous serez installe comme un prince."

Le General: "Alors ce sera vous et votre femme qui m'installerez, car
mes gens d'ici ne comprennent pas ce que je leur demande."

Derigny: "C'est la joie de vous revoir qui les trouble, mon general. Il
n'y a peut-etre pas longtemps qu'ils savent votre arrivee?"

Le General: "Je crois bien! je n'avais pas ecrit; c'est Stepane qui m'a
annonce."

Derigny: "Mais... alors, mon general, les pauvres gens ne sont pas
coupables: ils n'ont pas eu le temps de preparer quoi que ce soit."

Le General: "Pas seulement mon souper, que j'attends encore. En verite,
cela est trop fort!"

Derigny: "C'est pour qu'il soit meilleur, mon general, c'est pour que
les viandes soient bien cuites, qu'on vous les fait attendre."

Le General, souriant: "Vous avez reponse a tout, vous... Et je vous en
remercie, mon ami, ajouta-t-il apres une pause, parce que vous avez fait
passer ma colere. Et comment etes-vous installes, vous et les votres?"

Derigny: "Tres bien, mon general: nous avons tout ce qu'il nous faut."

"Votre Excellence est servie", dit Vassili, en ouvrant les deux battants
de la porte.

Le general passa dans la salle a manger, suivi de Derigny, qui le servit
a table; cinq ou six domestiques etaient la pour aider au service.

"Ha! ha! ha! dit le general, voyez donc, Derigny, les visages etonnes de
ces gens, parce que vous me servez a boire."

Derigny: "Pourquoi donc, mon general? C'est tout simple que je vous
epargne la peine de vous servir vous-meme."

Le General: "Ils considerent ce service comme une familiarite choquante,
et ils admirent ma bonte de vous laisser faire."

Le souper dura longtemps, parce que le general avait faim et qu'on
servit Une douzaine de plats; le general refaisait connaissance avec la
cuisine russe, et paraissait satisfait."

Pendant que le general retenait Derigny, Mme Derigny, apres avoir couche
les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu'il lui
manquait des choses de la plus absolue necessite. Pas une cuvette, pas
une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de menage,
sauf un vieux seau oublie dans un coin.

Apres avoir cherche, furete partout, le decouragement la saisit; elle
s'assit sur une chaise, pensa a son auberge de l'Ange-gardien, si
bien tenue, si bien pourvue de tout; a sa soeur Elfy, a son beau-frere
Moutier, au bon cure, aux privations qu'auraient a supporter les
enfants, a son pays enfin, et elle pleura.

Quand Derigny rentra apres le coucher du general, il la trouva pleurant
encore; elle lui dit la cause de son chagrin; Derigny la consola,
l'encouragea, lui promit que des le lendemain elle aurait les objets les
plus necessaires; que sous peu de jours elle n'aurait rien a envier
a l'Ange-gardien; enfin il lui temoigna tant d'affection, de
reconnaissance pour son devouement a Jacques et a Paul, il montra tant
de gaiete, de confiance dans l'avenir, qu'elle rit avec lui de son acces
de desespoir et qu'elle se coucha gaiement.

Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Derigny, pour
etre plus a leur portee; la porte resta ouverte.

Tous etaient fatigues, et tous dormirent tard dans la matinee, excepte
Derigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui etait pres du
general a l'heure accoutumee. Son exactitude plut au general.

"Mon ami, lui dit-il, aussitot que je serai pret et que j'aurai dejeune,
je vous ferai voir le chateau, le parc, le village, les bois, tout
enfin."

Derigny: "Je vous remercie, mon general: je serai tres content de
connaitre Gromiline, qui me parait etre une superbe propriete."

Le general, d'un air insouciant: "Oui, pas mal, pas mal; vingt mille
hectares de bois, dix mille de terre a labour, vingt mille de prairie.
Oui, c'est une jolie terre: quatre mille paysans, deux cents chevaux,
trois cents vaches, vingt mille moutons et une foule d'autres betes.
Oui, c'est bien."

Derigny souriait.

Le general: "Pourquoi riez-vous? Croyez. vous que je sois un menteur,
que j'exagere, que j'invente?"

Derigny: "Oh non! mon general! Je souriais de l'air indifferent avec
lequel vous comptiez vos richesses."

Le general: "Et comment voulez-vous que je dise? Faut-il que je rie
comme un sot, que je cabriole comme vos enfants, que je fasse semblant
de me croire pauvre?"

Derigny: "Du tout, mon general; vous avez dit on ne peut mieux, et c'est
moi qui suis un sot d'avoir ri."

Le general: "Non, monsieur, vous n'etes pas un sot, et vous savez tres
bien que vous ne l'etes pas; ce que vous en dites, c'est pour me calmer
comme on calme un fou furieux ou un enfant gate. Je ne suis pas un fou,
monsieur, ni un enfant, monsieur; j'ai soixante-trois ans, et je n'aime
pas qu'on me flatte. Et je ne veux pas qu'un homme comme vous se donne
tort pour excuser un sot comme moi. Oui, monsieur, vous n'avez pas
besoin de faire une figure de l'autre monde et de sauter comme un homme
pique de la tarentule. Je suis un sot; c'est moi qui vous le dis; et je
vous defends de me contredire; et je vous ordonne de me croire. Et vous
etes un homme de sens, d'esprit, de coeur et de devouement. Et je veux
encore que vous me croyiez, et que vous ne me preniez pas pour un
imbecile qui ne sait pas juger les hommes, ni se juger lui-meme.

--Mon general, dit Derigny d'une voix emue, si je ne vous dis pas tout
ce que j'ai dans le coeur de reconnaissance et de respectueuse affection,
c'est parce que je sais combien vous detestez les remerciements et les
expansions..."

Le general: "Oui, oui, mon ami; je sais, je sais. Dites qu'on me serve
ici mon dejeuner et allez vous-meme manger un morceau."

Derigny alla executer les ordres du general, entra dans son appartement,
y trouva sa femme et ses enfants dormant d'un profond sommeil, et courut
rejoindre le general, dont il ne voulait pas exercer la patience.


III

DERIGNY TAPISSIER.

Quand Mme Derigny s'eveilla, elle se trouva seule: les enfants dormaient
encore, et son mari n'y etait pas. N'ayant pour tout ustensile de
toilette qu'un seau d'eau, elle s'arrangea de son mieux, cherchant a
ecarter les pensees penibles de la veille et a mettre toute sa confiance
dans l'intelligence et le bon vouloir de l'excellent Derigny.

Effectivement, quand il revint de sa tournee avec le general, il apporta
a sa femme une foule d'objets utiles et necessaires qu'il avait su
demander et obtenir.

"Comment as-tu fait pour avoir tout ca?" demanda Mme Derigny
emerveillee.

Derigny: "J'ai fait des signes; ils m'ont compris. Ils sont intelligents
tout de meme, et ils paraissent braves gens."

Quand les enfants s'eveillerent, leur dejeuner etait pret: ils y firent
honneur et furent enchantes des ameliorations de leur mobilier.

Quelques semaines se passerent ainsi; Jacques et Paul commencaient
a apprendre le russe et meme a dire quelques mots: les enfants des
domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosite.
Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe: ce furent des cris de
joie; ils s'appelaient tous pour les regarder: Mishka, Vaska, Petrouska,
Annoushka, Stepane, Mashineka, Sanushka, Catineka, Anicia [1]; tous
accoururent et entourerent Jacques et Paul, en donnant des signes de
satisfaction. A la grande surprise de Paul, ils vinrent l'un apres
l'autre leur baiser la main. Les petits Francais, proteges et grandis
par la faveur du general, leur semblaient des etres superieurs, et ils
eprouvaient de la reconnaissance de l'abandon de l'habit francais pour
le caftane national russe.

[Note 1: Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, Andre, Etienne,
Marie, Sophie, Catherine, Agnes. Les accents indiquent la syllabe sur
laquelle il faut appuyer fortement.]

Paul: "Pourquoi donc nous baisent-ils les mains?"

Jacques: "Pour nous remercier d'etre habilles comme eux et d'avoir l'air
de nous faire Russes."

Paul, vivement: "Mais je ne veux pas etre Russe, moi; je veux etre
Francais comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier."

Jacques: "Sois tranquille, tu resteras Francais. Avec nos habits russes
nous avons l'air d'etre Russes, mais seulement l'air."

Paul: "Bon! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny."

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour;
un courrier a cheval venait d'arriver; les domestiques s'empresserent
autour de lui; les petits Russes se debanderent et coururent savoir des
nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier
precedait d'une heure Mme Papofski, niece du general comte Dourakine.
Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants.
On alla prevenir le general, qui parut assez contrarie de cette visite;
il appela Derigny.

"Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres a tout ce
monde. Huit enfants! si ca a du bon sens de m'amener cette marmaille!
Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout,
des criards!--Sac a papier! j'etais tranquille, ici, je commencais a
m'habituer a tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me
suffisiez grandement, et voila cette invasion de sauvages qui vient me
troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent.
Allez, mon ami, allez vite tout preparer."

Derigny: "Mon general, oserais-je vous demander de vouloir bien venir
m'indiquer les chambres que vous desirez leur voir occuper?" Le general:
"Ca m'est egal! Mettez-les ou vous voudrez; la premiere porte qui vous
tombera sous la main."

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