Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Abelard, Tome II. written by Charles de Remusat

C >> Charles de Remusat >> Abelard, Tome II.

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ABELARD

PAR

CHARLES DE REMUSAT

Spero equidem quod gloriam eorum
qui nunc sunt posteritas celebrabit.

JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abelard
_Metalogicus in prologo_.



TOME DEUXIEME

DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD.



CHAPITRE VIII.

DE LA METAPHYSIQUE D'ABELARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
DES UNIVERSAUX.

La nature des genres et des especes a donne lieu a la controverse la
plus longue peut-etre et la plus animee, certainement la plus abstraite,
qui ait passionne l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins a
une question pratique, a une de ces questions melees aux interets du
monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
penser de la nature des idees generales. S'il existe une chose qui
paraisse une simple curiosite scientifique, c'est assurement une
recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet meme a bien
des esprits cultives. Cependant la duree de la controverse est un fait
historique. Elle a commence avant le moyen age, et elle s'est maintenue
a l'etat de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siecle jusqu'a
la fin du XVe, c'est-a-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
et la violence meme avec lesquelles cette guerre a ete soutenue passe
toute idee; et si le regne de la scolastique est a bon droit regarde
comme l'ere des disputes, il en doit la reputation a la question des
universaux.

Aussi a-t-on pu deriver toute la scolastique de cette unique question.
C'est Abelard lui-meme qui a dit: "Il semblait que la science residat
tout entiere dans la doctrine des universaux[1]." Et l'un des hommes
qui ont decrit avec le plus de vivacite et juge le plus librement
les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant depeindre la
presomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:

Tout apprenti, des qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un systeme
nouveau touchant les genres et les especes, un systeme inconnu de Boece,
ignore de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement
de decouvrir dans les mysteres d'Aristote; il est pret a vous resoudre
une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
il a ete consume plus de temps que la maison de Cesar n'en a use a
gagner et a regir l'empire du monde, pour laquelle il a ete verse plus
d'argent que n'en a possede Cresus dans toute son opulence. Elle a
retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouve ni cela
ni autre chose; et c'est peut-etre que leur curiosite ne s'est pas
contentee de ce qui pouvait etre trouve; car de meme que dans l'ombre
d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
ainsi dans les intelligibles qui peuvent etre compris universellement,
mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
saurait etre rencontree. User sa vie en de telles recherches, c'est le
fait d'un homme oisif et qui travaille a vide. Purs nuages de choses
fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
s'evanouissent; les auteurs expedient la question de diverses manieres,
avec divers langages, et quand ils se sont differemment servis des mots,
ils semblent avoir trouve des opinions differentes; c'est ainsi qu'ils
ont laisse ample matiere a disputer aux gens querelleurs...."

[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]

[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
qu'il ne se rappelle pas l'auteur:

Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.

_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
XIX, t. VI, p. 161 et 163.]

Ainsi parlait un ecrivain qui faisait profession d'etre de l'Academie,
c'est-a-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
tout en se donnant pour fermement attache au grand Aristote, qu'il
regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
avoir defini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
Jean de Salisbury n'estimait guere la question ni les systemes qu'elle
avait enfantes; mais il etait frappe de l'importance de fait d'une
question qui avait donne plus de peine a conduire que l'empire romain.
Il s'etonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle degenerer en combat
veritable, ni le pugilat et les armes employes a l'aide d'une these de
dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pave de l'Universite,
si ce n'est quelquefois sous le fouet des maitres, ni le pouvoir
spirituel ou temporel deployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
le crime d'errer sur la nature des idees abstraites[4]. Mais il
reconnaissait dans la question des universaux le theme eternel des
bruyants debat du monde savant. "La sont," disait-il, "les grandes
pepinieres de la dispute, et chacun ne songe a recueillir dans les
auteurs que ce qui peut confirmer son heresie. Jamais on ne s'eloigne de
cette question; on y ramene, on y rattache tout, de quelque point que
soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
parle un poete, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
retracer qu'un cypres[5]. C'est la folie de Rufus epris de Nevia, de qui
rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle;
si Nevia n'etait pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
la plus commode pour philosopher est celle qui prete le plus a la
liberte de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulte propre et par
l'inhabilete des contendants, donne le moins la certitude."

[Note 3: _Toplo._, I, 1.]

[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
d'Erasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
Les realistes et les nominaux se sont mutuellement accuses d'avoir fait
bruler leurs adversaires sous pretexte d'heresie.]

[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]

[Note 6: Il cite ici une epigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
que Martial, de qui une epigramme assez jolie contient ce vers:

... Si non sit Navia, mutus erit.
(L. I, ep. LXIX.)
]

Voila donc le fait bien etabli; c'etait un sujet infini, une source
intarissable de disputes et de systemes. C'etait le seul probleme, le
premier interet, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
relache, comme les amants ridicules de leur maitresse.

Et nous-memes, ne revenons-nous pas continuellement a cette question
des universaux? Elle est toujours tellement pres des autres questions
dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
le champ de la logique d'Abelard. Deja nous savons comment elle s'est
introduite dans le monde; comment elle etait a la fois posee et
compliquee par les antecedents du peripatetisme scolastique; comment
enfin Abelard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre a
l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
l'avait pas inventee; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
passe pour son ouvrage.

On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
l'antiquite[7]. Aussitot qu'elle nait, elle doit produire le
nominalisme; car la premiere fois qu'on entre en doute sur la nature
des idees generales, ou qu'on se demande a quoi l'on pense lorsqu'on
prononce un terme general, il est naturel de se dire d'abord que l'etre
general n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
jamais percu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme reelle que
l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la generalite n'est
qu'une maniere humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
nous est donne par l'histoire dans l'ecole de Megare. Cette secte avait
soutenu 1 deg. que la comparaison est impossible, excepte du semblable a
lui-meme (Euclide); 2 deg. qu'une chose ne peut etre affirmee d'une autre,
puisqu'elle ne saurait lui etre identique (Stilpon); 3 deg. que celui qui
dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-la
(Stilpon)[8]. On voit reparaitre tous ces principes dans la scolastique
du moyen age; le second surtout se retrouve dans Abelard, qui ne savait
peut-etre pas que l'ecole megarique eut existe; et ce n'est pas sans
raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon a
l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
lui oter cette couleur de philosophie negative et ces apparences de
tendance a l'eristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.

[Note 7: Voyez le c. ii du present livre, t. I, p. 344.]

[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tes paraboles logon anerii, legon etoi
ex omoisin auton, e ex anomoion synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou me kategoristhai.... oti on oi logoi
eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechoriothai allelon.]
Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioe, kai
elege ton legonta anthropon einai, medena oute gar tonoe legein, oute
tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]

Zenon fut le disciple de Stilpon. Plus reserves que les megariens,
les stoiciens developperent les memes idees, au moins dans le sens du
conceptualisme, et n'echapperent point au danger d'une logique plus
ingenieuse que sensee. Aussi a-t-on impute a leur influence tout ce que
la scolastique presente de sophistique subtilite[9]. Historiquement,
de tels rapports seraient peut-etre difficiles a prouver, quoique les
analogies soient reelles; mais on se rencontre sans s'imiter.

[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]

Enfin, Aristote et Platon avaient etabli chacun une doctrine originale;
celui-ci, en attenuant et supprimant la difficulte de la question par
l'attribution d'une existence reelle aux types generaux des choses, aux
idees invisibles, l'exemplaire et l'objet des idees generales; celui-la,
en adoptant le principe negatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
universel, mais en temperant les consequences de cet individualisme,
soit par la theorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
la distinction de la forme et de la matiere, soit par l'admission des
substances secondes et des formes substantielles. De la cependant deux
doctrines: l'une, le realisme idealiste; l'autre qu'on pourrait appeler
le formalisme, et qui, en conservant des traces de realisme, pouvait
mener aux consequences avouees des conceptualistes et des nominaux. Ces
deux grandes doctrines, protegees par des noms immortels, n'avaient
jamais ete completement oubliees.

Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
la question, qui n'avait pas toujours conserve la meme forme ni la
meme portee. Comme, parmi les idees, les unes sont des idees de choses
sensibles, les autres des idees de choses insensibles, cette difference
avait engendre celle des doctrines et produit les diverses solutions
d'un probleme unique.

Dans l'antiquite, deux grandes ecoles avaient pris parti contre les
idees des choses sensibles, en revoquant en doute ces choses memes. La
secte eleatique niait les choses sensibles, pretendant demontrer leur
impossibilite rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte a toutes les
sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
qu'une realite imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
sensation et les idees qu'elle suggere d'une certaine infidelite. Ce qui
echappe aux sens lui avait paru plus reel que ce que les sens atteignent
et manifestent.

Mais les idees des choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
espece, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
proscription commune, manque de justesse et de penetration. Peut-etre
Epicure, peut-etre Democrite ont-ils merite ce reproche. L'injustice
ou l'ignorance pourraient seules l'adresser a cet Aristote qui a tant
meprise Democrite. Certes il a reconnu comme reelles bien des choses
non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
Metaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
sont les distinctions a faire parmi les idees des choses non sensibles?

[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]

D'abord, les idees sensibles ou souvenirs des individus donnent
naissance immediatement a deux sortes d'idees. La premiere se compose
des idees des qualites percues dans les individus. Ces idees, souvenirs
de sensations, une fois qu'elles sont detachees de ces souvenirs, ne
representent plus rien de reellement individuel, ni qui soit accessible
aux sens en dehors des individus; elles sont donc, a la rigueur et
prises isolement, des idees de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'experience nous
temoigne dans les individus. Concues en elles-memes et separement, elles
representent les qualites abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
qu'on les appelle communement idees abstraites.

La seconde classe d'idees de choses non sensibles a laquelle donne lieu
le souvenir des choses sensibles, est celle des idees des qualites
en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualites,
considerees dans les etres qui les reunissent, servent a distribuer
ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
les especes. Les idees de ces collections sont des idees de choses non
sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idees soient les
souvenirs des qualites observees chez les individus que les sens ont
fait connaitre. Mais, d'un cote, le genre ou l'espece comprennent tous
les individus, et nul ne peut avoir observe tous les individus. De
l'autre, les idees de genre ou d'espece font abstraction des individus,
pour resumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
etre percu par les sens hors d'eux-memes. Les idees de genre et d'espece
ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.

Ainsi, meme pour ceux qui n'admettent pas d'autres elements dans les
idees abstraites ou de qualite et dans les idees universelles ou de
genre et d'espece que la sensation rappelee, decomposee, generalisee,
ces idees renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
sensible. Elles ne sont pas de pures idees des choses sensibles. Il y a
dans les idees de genre et d'espece, non-seulement l'idee abstraite
de qualite; mais encore une induction qui conclut de l'experience
a l'existence des qualites semblables dans les individus reels ou
seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer a ce qu'on n'a jamais vu,
a ce qu'on ne verra jamais, a ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
dans ces idees, il y a deja la conception de l'invisible.

Une psychologie un peu severe y verrait bien autre chose, et dans
la formation des idees de genre et d'espece, dans celle des idees
abstraites, dans la notion meme des individus observes, elle demelerait
et constaterait bien d'autres idees, fruits de l'intelligence, et qui ne
correspondent a rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idees
d'etre, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
celles de cause, d'action, etc. La encore se trouveraient des idees de
choses non sensibles, dont la theorie de l'abstraction, telle que nous
venons de la rappeler, ne suffirait pas a expliquer l'origine. Pour la
production de ces idees, des philosophes ont admis une sorte d'induction
particuliere; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idees
de pures qualites ni de genre et d'espece, ce sont des idees abstraites
d'une nouvelle classe, idees encore plus abstraites, c'est-a-dire encore
plus eloignees des reelles substances individuelles, que les autres
idees placees jusqu'ici hors du cercle des idees sensibles.

Enfin, il est des choses substantielles et reelles qui, bien
qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensee. Dieu n'est pas
une qualite, un genre, une espece; c'est le nom et l'idee d'un etre
determine, reel, et pourtant inaccessible aux sens. L'ame est aussi le
nom d'un de ces etres dont l'existence individuelle peut etre concue et
affirmee, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
non plus une idee abstraite, ni un genre, ni une espece, c'est un tout
reel et meme individuel qui n'est que concu, et dont le nom exprime une
idee beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.

Il suit que les idees des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
1 deg. Idees d'etres determines et substantiels, inaccessibles aux sens,
_Dieu, une ame_, etc. 2 deg. Idees de choses inaccessibles aux sens, mais
qui ne sont pas aussi necessairement concues comme des substances,
_force, cause, nature, essence_, etc. 3 deg. Idees de touts dont quelques
parties ou quelques proprietes seulement sont accessibles aux sens, _le
ciel, l'espace, le monde_, etc. 4 deg. Idees de collections ou de touts
partiels dont les elements individuels ne sont pas tous percus, le plus
grand nombre en etant seulement concu, _regne inorganique, systeme des
plantes_, etc. 5 deg. Idees des collections fondees sur une essence commune
ou plutot idees d'essences generiques ou speciales; c'est proprement
l'idee de genre et d'espece. 6 deg. Idees de qualites ou modes plus ou
moins voisins ou eloignes des attributs essentiels; ce sont les idees
abstraites proprement dites.

Toutes ces idees, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
meme titre? Doivent-elles etre rangees sous le meme nom et sous la meme
loi?

Quelques philosophes l'ont pense; mais leur autorite n'est pas grande.
Le sensualisme a toujours incline vers cette erreur; l'ideologie pure
y tend. Cependant tous les sectateurs eclaires de l'ideologie ou du
sensualisme s'en sont jusqu'a un certain point preserves. Celui qu'on
leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse etre confondu
avec eux, Aristote, n'a nie ou meconnu aucune classe d'idees de choses
non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
pas toutes sur la meme ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
que l'existence determinee, il semble avoir refuse la realite aux objets
propres et directs des idees qui ne sont pas individuelles. Mais ces
idees en elles-memes, il les a tenues pour reelles, pour vraies, pour
valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
joue un plus grand role que dans le peripatetisme.

Quatorze siecles apres lui, on a de nouveau examine le fond de ces
idees; et d'abord on a mis hors de question les idees de substances
invisibles, comme _Dieu, ange, ame_, et les idees de qualites proprement
dites, de celles qui n'existent reellement que dans les sujets
individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
substantifs abstraits qui y repondent. Les premieres de ces idees sont
des etres[11], les secondes des accidents. Il est reste: 1 deg. Les idees
de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
necessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
les plus generaux des choses, analogues aux categories ou predicaments
des aristoteliciens. 2 deg. Les idees de certaines qualites essentielles
qui sont la base et la condition des essences; ces idees, difficiles
a exprimer, sont les _formes essentielles_ du peripatetisme et de la
scolastique. 3 deg. Les idees des essences qui sont le fondement des genres
et des especes; ce sont les universaux proprement dits. 4 deg. Les idees des
touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
les especes, ou des composes determines de parties formant ensemble une
unite de conception.

[Note 11: Les premieres n'ont pas ete constamment et sans exception
mises hors du debat, et nous voyons dans Abelard qu'une secte, observant
que Dieu ne pouvait etre ni accident, ni espece, ni genre, ni forme,
etc., soutenait qu'il n'etait rien. Voyez ci-apres I. III, c. ii.]

Toutes ces idees ont un caractere commun: elles sont designees par des
noms generaux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes etre appelees des
universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait a
la rigueur s'elever, car toutes etaient atteintes dans leur realite
objective immediate par le principe qu'il n'y a de reel que l'individu.
Cependant c'est sur la troisieme classe d'idees que la querelle a
surtout eclate. Voici pourquoi. Si l'on decompose le genre ou l'espece,
on trouve des realites incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
Cependant la conception du genre ou de l'espece n'est pas celle des
individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute realite,
puisqu'elle comprend les individus qui sont reels, et cependant, comme
elle n'est pas la conception meme des individus qui sont seuls reels,
elle est la conception de quelque chose qui n'est pas reel. Ainsi les
idees de genre et d'espece n'ont point de realite immediate, quoique
mediatement elles soient fondees sur des realites. De la des equivoques
et des difficultes sans nombre. Les autres idees non sensibles dont
les objets se resolvaient moins facilement en realites, offraient un
caractere plus evident d'abstraction; c'etaient ces idees scientifiques
_d'etre, d'essence, de cause_, au lieu que les idees des genres et
des especes avaient une face changeante qui piquait la curiosite et
embarrassait la subtilite.

Or donc, tandis que les universaux avaient ete assez generalement pris
pour des conceptions formees en consequence plus ou moins eloignee
de l'existence d'individus reels, deux opinions presque absolues
se produisirent au moyen age. D'un cote, la doctrine de Platon,
imparfaitement connue, qui attribuait aux idees universelles des types
primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres memes
et les especes; ce fut la le realisme. D'un autre cote, la doctrine
aristotelique, portant que la substance proprement dite est
necessairement particuliere, et qu'il n'y a point d'existence
universelle, quoique les universaux soient les conceptions generales
de realites individuelles, s'exagera a ce point de ne plus meme les
admettre a titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
elle les reduisit a de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut la
le nominalisme.

Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maitre, traita de noms
et de mots, non-seulement les genres et les especes, mais tout ce
que l'ideologie appelle idees abstraites. Comme il n'admit que les
individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
formes d'individus, les parties, en tant que n'etant pas des individus
entiers; de sorte que pour lui des individus reels composaient des touts
imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus reels.
Ces exces amenerent l'exces de realisme ou tomba Guillaume de Champeaux,
du moins au temoignage d'Abelard. Il soutint qu'une seule et meme
essence existait dans tous les individus, dont la diversite dependait
tout entiere de la variete des accidents. Dans cette doctrine, la
diversite des sujets des accidents semble s'aneantir, et comme toutes
les especes, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
bien que les especes, tombent sous la loi commune de la conception
d'essence, cette doctrine, si elle a ete fidelement representee,
aurait reduit l'univers a ces termes: unite de substance, diversite de
phenomenes.

Entre ces deux systemes absolus, Abelard crut trouver la verite en
prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans etre neuve pour
le fond, l'etait par quelques details et quelques expressions, et qui
a ete tour a tour appelee le conceptualisme ou confondue avec le
nominalisme. En effet, une analyse exacte la reduirait peut-etre
au premier de ces systemes, lequel lui-meme penche vers le second.
Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien determiner la
doctrine d'Abelard; nous essaierons de le faire, apres l'avoir exposee;
mais de son temps meme, il ne nous parait pas qu'on l'ait bien jugee, et
comme il combattait vivement le realisme, ou plutot dans le realisme les
essences generales, il fut compte tout simplement avec les nominalistes.

Voici le jugement de deux contemporains tres-eclaires, tous deux verses
dans les sciences de leur siecle, et dont aucun ne partageait, meme a un
faible degre, les prejuges et les passions qui persecuterent Abelard;
tous deux appartenaient a ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
les mots, le parti liberal dans l'Eglise. L'un, Othon, eveque de
Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frederic
Barberousse, avait etudie la dialectique a l'ecole de Paris, et il a
excuse les opinions theologiques qu'on reprochait a Gilbert de la Porree
d'avoir empruntees d'Abelard. L'autre, Jean de Salisbury, eveque de
Chartres, ami des lettres, amateur tres-instruit de la dialectique, et
qui a ecrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
lecons d'Abelard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
que pour egaler les anciens il ne lui manquait que l'autorite[12]. Tous
deux n'ont vu dans Abelard qu'un nominaliste.

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