Le Cap au Diable, Legende Canadienne written by Charles DeGuise
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LEGENDE CANADIENNE
LE CAP AU DIABLE
Par Chs. DeGuise, M. D.
1863
LEGENDE
I
"Quel est le Canadien, s'ecrie un savant geographe dont le nom sera
toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n'aimerait pas sa
patrie, apres l'avoir contemple quelque heures, du bord d'une de nos
barques a vapeur, sur la route de Quebec a Montreal! Quel spectacle
enchanteur! Que de points de vue admirables! Quelle suite de campagnes
riches, paisibles, heureuses, se deploient sur l'une et sur l'autre
rive, d'aussi loin que l'oeil peut atteindre! La scene offre quelque
chose de plus grand, de plus varie, de plus ravissant encore, peut-etre,
si l'on descend le fleuve jusqu'au Saguenay."
Oui, quel plaisir pour l'oeil etonne et charme tour a tour, de
contempler sur la rive nord, cette chaine de montagnes sourcilleuses,
ces caps abruptes, ces vallees alpestres, cette nature si rude, si
accidentee, et parfois si sauvage. Quel est l'etranger qui n'envie pas
le bonheur du paisible proprietaire de ces maisons blanchies, suspendues
au flanc des coteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi
sur le fond de verdure qui les environnent, et, lorsque vous avez
peniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez a vos pieds, au
fond d'une baie, un charmant village arrose par une belle riviere, et
paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de
la vieille Eglise, qui le domine; votre ame aime alors a s'y delasser,
pour se remettre des impressions causees par les scenes variees qu'elle
vient de contempler.
La rive sud, pour n'avoir pas la sauvage et pittoresque beaute de la
rive nord, n'a pourtant rien a lui envier, dans son genre. Son site,
plus uni, et son sol moins tourmente, nous offrent quelque chose de plus
calme et de plus champetre. Ses points de vue ont un horizon plus grand,
plus etendu et plus anime. C'est la nature, en quelques endroits,
belle de toute sa primitive beaute, ailleurs, enrichie par la vie et
l'activite que lui ont donne le travail et la main des hommes.
Mais de quinze a dit-huit lieues de Quebec, en descendant le fleuve,
vous rencontrez un ecueil bien digne d'attirer votre attention: c'est La
Roche Avignon, ou, comme d'autres l'appellent, La Roche Ah Veillons, a
cause des dangers qu'elle presentait autrefois a la navigation, avant
que le Gouvernement y fit construire un phare. Sur cet ecueil vinrent
se briser plusieurs vaisseaux d'outre mer, et beaucoup de familles
canadiennes conservent encore un lugubre souvenir des naufrages de
batiments cotiers qui y perirent.
Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d'arriver au charmant
village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe
et vous impressionne peniblement. Son aspect est morne et sombre, les
rochers qui le composent sont arides et denudes, son isolement, le
silence et la nature desolee et presque deserte qui l'environnent, son
eloignement du toute habitation; tout, enfin, concourt a jeter dans
votre ame un malaise etrange et inexprimable. Quelques bas fonds qui
l'avoisinent en rendent l'approche difficile, si impossible, non meme
aux batiments d'un faible tonnage. Ce Cap, c'est le "Cap au Diable."
Mais d'ou vient donc ce nom qu'enfants, nous ne pouvions entendre sans
fremir? A-t-il ete le theatre de quelques apparitions infernales, ou
bien a-t-il servi de repaire a quelque bande de brigands; et les bruits
confus qu'on y entend ne sont-ils pas tes cris de vengeance des victimes
ensanglantees que l'on trouva a ses pieds, ou dans son voisinage?
personne ne le sait; la justice des hommes a libere les accuses;
victimes et meurtriers sont aujourd'hui devant Dieu!
Mais vous eussiez trouve qu'il le meritait bien d'etre ainsi appele, si,
comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs peches la
nuit, ou en attendant l'heure de la maree, vous eussiez entendu le vent
s'engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes des
rochers; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu'il vient dans
les tempetes, se dechirer sur les branches dessechees de quelques arbres
rabougris qui les couronnent! D'autres fois et en d'autres endroits se
trouvent d'epais fourres; la semblent y regner d'impenetrables mysteres;
et lorsque la brise souffle plus violemment, sa voix prend alors des
inflexions differentes; tantot c'est un gemissement, une plainte; tantot
un sourd grondement qui se prolonge d'echos en echos, produisant de
discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux
solitaires, des sorcieres viennent y celebrer leur sabbat. Vous
eussiez trouve surtout qu'il le meritait, ce nom, si, comme plusieurs
l'assuraient, vous eussiez apercu sur la cime d'un rocher surplombant
l'abime, lorsque le flot, battu par la tempete, venait lui livrer un
assaut toujours impuissant, mais incessamment renouvele, vous eussiez
apercu, dis-je, une femme a l'oeil hagard, aux cheveux epars, aux bras
nus, aux vetements en lambeaux, tendre les mains au fond du precipice,
lui adresser une priere, une touchante supplication d'autrefois
proferant des menaces, des imprecations, comme si elle eut voulu
reclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il eut ete alors
bien hardi, le navigateur qui, en longeant la cote, aurait vu cette
apparition et entendu cette voix, s'il n'eut pas gagne le large au plus
vite, en adressant une priere a son patron. D'autres gens, et c'etait
les plus croyables, disaient l'avoir vu se trainer sur les bords de la
plage, et implorer le flot, d'une voix dechirante et desesperee, de
lui rendre ce qu'elle avait perdu; puis ses paroles etaient etouffees,
ajoutaient-ils, par d'immenses sanglots. Nul doute que si cet etre
fantastique eut reellement ete une femme, la malheureuse devait etre en
proie a d'immenses douleurs. Pourtant un pauvre pecheur, dont la cabane
etait assise au pied du cap, assurait l'avoir recueillie mourante, un
matin, le lendemain d'une furieuse tempete: elle gisait sur le bord
de la mer, aupres du cadavre d'un matelot; il l'avait, disait-il,
transportee a sa demeure, et apres des peines infinies, sa femme et lui
etaient enfin parvenus a la rappeler a la vie; mais qu'ils n'avaient pas
tarde de s'apercevoir que la malheureuse etait folle....
II
Parmi les nombreuses criques formees dans les rochers escarpes qui
bordent les rivages de l'ancienne Acadie, aujourd'hui la Nouvelle
Ecosse, vivait, au fond de l'une d'elles, un jeune et honnete negociant
acadien, dont le nom etait St.-Aubin. Occupe depuis plusieurs annees a
l'exploitation de la peche a la morue, grace a son intelligence et a
son indomptable energie, son commerce prenait de jour en jour une plus
grande extension. Quelques familles de pecheurs, dont il etait le
bienfaiteur et le pere nourricier, etaient venues se grouper autour de
lui. D'une probite reconnue, affable et obligeant pour tous, il avait su
s'attirer l'estime et le respect de chacun d'eux.
Tout le monde connait nos etablissements de pecheries, dans le bas
du fleuve; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles
deployees, rentrer le soir, apres le rude travail de la journee; ces
femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le pere ou le frere; le
Poste est alors tout en emoi tout le monde se met gaiement a la besogne,
on s'assiste, on se prete un mutuel secours: c'est un plaisir d'entendre
les joyeux propos, les quolibet qui pleuvent sur les pecheurs
malheureux, les gai refrains; enfin, d'etre temoin de la bonne harmonie
qui regne parmi eux. C'est la bonne vieille Gaiete Gauloise qui prend
ses ebats. Telle etait la Grace de Monsieur St.-Aubin.
Sa maison, situee sur une legere eminence, dominait la petite baie et
les cotes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de
coquets pavillons l'entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait
s'etendre sur de beaux champs, dans un etat de culture deja avancee, et
ou paissaient de nombreux troupeaux: enfin, dans son ensemble et meme
dans ses details, tout respirait l'aisance, la prosperite et le bonheur.
L'interieur de la famille ne presentait rien de particulier. M.
St.-Aubin, marie, depuis quelques annees, a une femme de sa nation,
qu'il aimait tendrement, etait pere d'une charmante petite fille. Cette
enfant etait venu mettre le comble a la felicite de ce couple fortune.
Madame St.-Aubin etait une de ces femmes d'elite, qui semblent se faire
un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Douee des plus
riches qualites du coeur et de l'esprit, elle n'etait que prevenance,
amour et sollicitude pour son mari et sa chere petite Hermine, les
confondant tous deux dans une meme et touchante tendresse. Si parfois
elle pouvait leur derober un instant, dans la journee, c'etait pour
aller porter quelques secours, quelques consolations a ceux qui en
avaient besoin, aussi la regardait-on comme une veritable Providence. Le
soir amenait les intimes causeries, l'on se faisait part des impressions
de la journee, on formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien
souvent aussi, la maman racontait au papa emu, les mille petites
espiegleries de la petite, les conversations qu'elle avait eues avec sa
poupee, voire meme avec une table, une chaise, un meuble quelconque;
enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir
et d'attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces
jouissances, ces plaisirs leur suffisaient; et certes ils valaient bien
les bruyantes reunions de l'opulence, ou l'ame et le coeur perdent leur
pure et limpide serenite. Quelques domestiques fideles completaient
enfin l'interieur de cette famille, aux moeurs simples et vraiment
patriarcales.
Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d'introduire
ici. Sans etre tout-a-fait de la maison, Jean Renousse, tel etait son
nom, y etait toujours le bien-venu. Jean Renousse, a l'epoque ou nous
parlons, etait age de, vingt-deux a vingt-cinq ans. Ne d'un pauvre
acadien et d'une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait a la
charite des habitants de l'endroit de n'etre pas mort de faim. Au lieu
de s'occuper, comme tous les autres, de la peche a la morue, il s'etait
construit une hutte dans les bois, a quelque distance de la mer et des
habitations. Il repugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses
veines, de s'astreindre a un travail constant et journalier. Ce qu'il
lui fallait c'etait la vie aventureuse des bois, avec son independance.
Aussi l'ete maraudeur, pour ne pas nous servir d'une expression plus
forte, il etait le cauchemar des jardinieres. En effet, rien de plus
plaisant que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans un jardin, la
levee des manches a balais, pour en deloger l'intrus. Au voleur! criait
l'une des voisines, au pillard! disait l'autre, au vaurien! Ajoutait une
troisieme. Bref, toutes ces commeres reunies faisaient un tel vacarme,
qu'il aurait pu donner une idee de ce que fait certaine femme quand a
tort et a travers elle se fache. Le drole ne s'emouvait guere de ces
cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n'etait pas faite,
et que les armes ne devenaient pas trop menacantes, par leur proximite;
d'un bond, alors, il se mettait hors de leur portee, se tournait
vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille
gambades, mille contorsions; et quand la place n'etait plus tenable, il
enjambait la cloture, et allait stoiquement s'asseoir a quelques pas de
la. On l'avait vu quelquefois, quand de telles scenes etaient passees,
entrer dans la chaumiere de la plus furieuse, aller se placer bien
tranquillement a sa table et partager, gaiement avec elle, le repas.
Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfoncait dans la
foret avec les sauvages Abenakis, ne revenant souvent qu'au printemps
avec une ample provision du fourrures, dont il trouvait toujours chez
M. St.-Aubin un prompt et avantageux debit, Malgre ses defauts, Jean
Renousse etait loin d'etre deteste, par les braves gens de la colonie;
car, a plusieurs d'entr'eux, il avait rendu d'importants services.
Souvent, lorsqu'une forte brise surprenait, au large, quelque berge
attardee, qu'une femme eploree, que des enfants en pleurs venaient
demander des nouvelles d'un pere, d'un mari ou d'un frere, a ceux qui
arrivaient, que les pecheurs hochaient tristement la tete, que les
voisines essuyaient des larmes, qu'elles ne pouvaient dissimuler, et
leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s'elancer
dans une berge, et, malgre le vent et la tempete, s'exposer seul, pour
aller porter secours au frele batiment desempare; souvent, grace a son
sublime devouement et a son habilete a conduire une embarcation, plus
d'un pecheur avait a le remercier d'avoir revu sa pauvre chaumiere!
Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un interet tout particulier,
etait Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que
sous cette ecorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans
ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de coeur et
d'intelligence qu'un oeil peu observateur n'en pouvait d'abord
soupconner. Jamais il ne se presentait a la demeure du bourgeois, comme
on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours; et, maintes
fois, il leur avait prouve, qu'un l'obligeant on n'avait pas rendu
service a un ingrat. Son attachement pour l'enfant etait excessif:
c'etait avec plaisir qu'il s'astreignait a un travail minutieux pour lui
confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins.
Bien des fois on l'avait confiee a ses soins, et c'etait toujours avec
une tendre sollicitude qu'il veillait sur elle. A la verite il n'etait
pas facile de faire de la peine impunement a la petite Hermine,
lorsqu'elle etait sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique
terre-neuve qu'on appelait Phedor.
III
C'est quelquefois au moment ou l'on s'estime heureux que l'infortune
vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait
paisiblement des fruits d'une vie vertueuse et exempte d'ambition;
heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves
evenements se preparaient contre les malheureux Acadiens, dans l'ancien
et le nouveau monde. Ce pays etait le point de mire des flibustiers
anglo-americains.
En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les
Acadiens avaient ete forces de s'organiser militairement pour mettre un
terme aux infames depredations de leurs ennemis.
L'histoire avait enregistre anterieurement plusieurs hauts faits
eclatants du leur bravoure. Ces faits demontrent ce que peut une poignee
d'hommes heroiques, ne comptant que sur leurs seules ressources, qui
s'arment vaillamment sans s'occuper de la force pecuniaire ou numerique
de ceux qu'ils ont a combattre, mais qui ont resolus de defendre jusqu'a
la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits, Combien n'y eut-il
pas de luttes sanglantes et desesperees ou le lion anglais dut s'avouer
battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, oblige de fuir
honteusement devant lui. Mais l'orgueil britannique s'insurgeait
et ecumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tete a ses
nombreuses armees! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sur,
la ou la force avait echouee, d'employer la ruse et la perfidie. Le plan
fut traitreusement combine et habilement execute.
Vers la fin d'aout 1755, cinq vaisseaux de guerre, charges d'une
soldatesque avide de pillage, mirent a la voile et vinrent jeter l'ancre
en face d'un poste florissant par son commerce, la fertilite de ses
terres et l'industrie de ses habitants. On fit savoir a plusieurs des
cantons voisins qu'ils eussent a se rendre a un endroit indique pour
entendre une importante communication, qui devait leur etre donnee de la
part du gouverneur. Plusieurs soupconnant un piege prirent la fuite et
se sauverent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le
plus-grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se confiant a la
loyaute anglaise, se rendit a l'appel.
Chaque annee, M. St.-Aubin etait oblige de faire un voyage aux Mines,
endroit important de commerce pour y transiger les affaires de son
negoce. Le trajet etait long et les chemins n'etaient pas toujours surs
dans ce temps-la. Par une malheureuse fatalite, il y arriva le cinq
septembre au matin, jour fixe par la proclamation pour la reunion des
acadiens. Jean Renousse et le fidele terre-neuve lui avaient servi de
gardes de corps pendant le voyage.
M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit a l'appel. Ce fut la
qu'on leur signifia qu'ils etaient prisonniers de guerre, qu'a part
de leur argent et de leurs velements, tout ce qu'ils possedaient
appartenait desormais au roi, et qu'ils se tinssent prets a etre
embarques pour etre deportes et dissemines dans les colonies anglaises.
L'ordre etait formel, on ne leur accordait que quatre jours de repit.
Il est impossible de peindre Ici stupeur et le desespoir que produisit
cette nouvelle; plusieurs refuserent de croire qu'on executat jamais
un acte d'aussi lache et execrable tyrannie, mais le plus grand nombre
s'enfermerent dans leurs maisons et passerent dans les larmes et les
sanglots, les quelques heures qui precederent leur separation. D'autres
essayerent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient ete disposees
dans les bois, ils se trouverent cernes de toute part et furent donc
ramenes au camp, apres avoir essuye toutes sortes d'avanies et de
mauvais traitements.
Ce fut a grand'peine que le venerable cure obtint du commandant la
permission de les reunir le neuf septembre, veille du depart, dans la
vieille eglise pour y celebrer le saint sacrifice et leur adresser
quelques paroles de consolation et d'adieu. Personne ne fut jamais
temoin, peut-etre, d'une scene plus dechirante. Tous les visages etaient
inondes de larmes. L'eglise retentissait des sanglots et des sourds
gemissements des malheureuses victimes. Lorsqu'avant la communion,
le bon pretre voulut leur dire quelques mots, il y eut une veritable
explosion de plaintes et de cris de desespoir. Il fut lui-meme longtemps
avant que de pouvoir dominer son emotion, et ce fut apres de longs et
penibles efforts qu'il put, d'une voix brisee par la douleur, leur faire
entendre ces paroles:
"C'est peut-etre pour la derniere fois, mes bons freres, que vous allez
partager le pain des anges dans ce lieu saint. C'est lui qui donne le
courage et la force de braver les tourments et les persecutions des
mechants. C'est lui qui sera votre soutien, votre consolation dans les
temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connait ce que l'avenir
nous reserve a tous, mais rappelons-nous que nous avons au ciel un bras
tout-puissant, qui saura dejouer les complots des mechants: que ceux qui
pleurent seront consoles et qu'ils recevront avec usure la recompense
des larmes qu'ils auront versees. Car qu'est-ce que la terre que nous
habitons, sinon un lieu d'exil et de miseres, mais le ciel, voila notre
patrie, vers laquelle doivent tendre nos desirs et nos aspirations.
Separes sur la terre, c'est la ou nous serons ensemble reunis, c'est la
que nous pourrons defier les persecutions des hommes. Recevez donc, mes
chers freres, et encore une derniere fois, la benediction d'un pretre
qui, le coeur navre d'apprehensions pour l'avenir de ses enfants, mais
confiant dans le Dieu qui prend soin de ses creatures et jusqu'au plus
petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des
jours calmes et heureux. Si nous n'avions pas d'autre destinee, je vous
dirais adieu! oui un adieu qui, peut-etre, serait eternel; mais a des
chretiens, a ceux qui croient en la parole sainte, je vous dis au
revoir! Oui, encore une fois, au revoir!...."
La scene qui suivit se concoit plutot qu'elle ne se decrit. Nous nous
permettrons d'emprunter a M. Rameau le recit que fait M. Ney, sur le
lamentable evenement du lendemain:
"Le 10 septembre fut le jour fixe pour l'embarquement. Des le point du
jour les tambours resonnerent dans les villages, et a huit heures le
triste son de la cloche avertit les pauvres Francais que le moment de
quitter leur terre natale etait arrive. Les soldats entrerent dans les
maisons et en firent sortir tous les habitants, qu'on rassembla sur la
place. Jusque la chaque famille etait restee reunie et une tristesse
indicible regnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonca l'heure
de l'embarquement, quand il leur fallut abandonner pour toujours la
terre ou ils etaient nes, se separer de leurs meres, de leurs parents,
de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais; emmenes par des
etrangers leurs ennemis; disperses parmi ceux dont ils differaient par
le langage, les coutumes, la religion; alors accables par le sentiment
de leurs miseres, ils fondirent en larmes et se precipiterent dans les
bras les uns des autres dans un long et dernier embrassement."
"Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les batiments
stationnes dans la riviere. 260 jeunes gens furent designes d'abord
pour etre embarques sur le premier batiment, mais ils s'y refuserent,
declarant qu'ils n'abandonneraient pas leurs parents, et qu'ils, ne
partiraient qu'au milieu de leurs famille. Leur demande fut rejetee!
les soldats croiserent la baionnette et marcherent sur eux; ceux
qui voulurent resister furent blesses, et tous furent obliges de se
soumettre a cette horrible tyrannie."
"Depuis l'eglise jusqu'au lieu de l'embarquement, la route etait bordee
d'enfants, de femmes qui, a genoux, au milieu de pleurs et de sanglots,
benissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux a leurs
maris, a leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents
parvenaient quelquefois a saisir, mais le soldat brutal venait bientot
les separer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus ages,
qui traverserent aussi, a pas lents, cette scene dechirante; toute
la population male des Mines fut jetee a bord de cinq vaisseaux de
transport stationnes dans la riviere Gaspareaux. Chaque batiment etait
sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. A mesure que d'autres
navires arriverent, les femmes et les enfants y furent embarques et
eloignes ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-Ecosse. Le sort
aussi deplorable qu'inoui de ces exiles excita la compassion de la
soldatesque meme.... Pendant plusieurs soirees consecutives les bestiaux
se reunirent autour des ruines fumantes, et semblaient y attendre
le retour de leurs maitres, tandis que les fideles chiens de garde
hurlaient pres des foyers deserts."
M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilites, fut l'objet d'une
surveillance particuliere. Malgre les efforts heroiques de Jean
Renousse, malgre les ruses et les stratagemes qu'il employa pour sauver
son maitre de la proscription, Celui-ci fut oblige de subir la loi
cruelle du plus fort. Blesse grievement dans la lutte qui venait d'avoir
lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-meme reussit a se
soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite eminence, et
ce fut la, la mort dans l'ame, qu'il fut temoin des scenes de violence
et de brutalite qui viennent d'etre racontees. Malgre son etat de
faiblesse, il suivit d'un oeil morne et desespere la chaloupe qui
emportait son bienfaiteur, se reprochant amerement de n'avoir pas reussi
a le sauver. En depit des tristes preoccupations auxquelles il etait en
proie, Jean Renousse ne put s'empecher de remarquer un point noir qui
suivait l'embarcation. C'etait Phedor. Le noble animal, quoique blesse,
avait voulu suivre son maitre, pour le proteger et le defendre au
besoin. Il realisait une fois de plus l'idee du peintre qui represente
un chien suivant seul le corbillard qui conduit son maitre a sa derniere
demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du
cote des hommes! Il vit tout-a-coup un matelot se lever et assener
un coup de rames sur la tete du fidele serviteur, celui-ci poussa un
gemissement plaintif et disparut. C'en etait trop, epuise par le sang
qu'il avait perdu et par les emotions de la journee, Jean Renousse
perdit connaissance. Lorsqu'il revint a lui, Phedor, couche aupres de
lui, lechait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler a
la vie. La nuit etait venue, les dernieres lueurs de l'incendie doraient
encore l'horizon. C'en etait fait! les anglais avaient accompli leur
acte odieux de vandalisme et d'implacable vengeance!...
IV
Plusieurs jours s'etaient ecoules depuis le moment fixe par M. St.-Aubin
pour le retour. Que pouvait-il lui etre arrive qui le retint si
longtemps, lui toujours si exact a revenir a l'heure dite. Deja
accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des
distances assez considerables pour aller a a sa rencontre, et chaque
fois, elle etait toujours revenue de plus en plus triste. C'etait le
soir de la dixieme journee apres le depart de M. St. Aubin. Assise dans
le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se defendre
du vague et inexprimable sentiment qui l'obsedait. Pour la premiere
fois de sa vie, les babillages et les calineries de sa petite fille ne
pouvaient la tirer de sa sombre preoccupation. Le ciel etait bas et
charge, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid
vent de nord qui s'etait eleve, ajoutait encore a sa tristesse. Parfois
une feuille dessechee, poussee par la brise, courait dans l'avenue
deserte, ou, d'une minute a l'autre, elle esperait voir arriver celui
qu'elle attendait avec tant d'angoisses.