Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Helika written by Charles DeGuise

C >> Charles DeGuise >> Helika

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HELIKA

MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ECOLE

PAR LE

Dr. CHS. DeGUISE







LA REUNION D'AMIS.

C'est en vain que nous chercherions a nouer des liens plus forts: et
plus durables que ceux qui nous unissent a nos compagnons d'ecole, et a
nos condisciples de college. La vieille amitie d'autrefois a jete dans
nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
le nombre de nos annees.

Lorsque rage a desseche notre veine, et que les blessures de la vie ont
laisse sur chaque epine du chemin le reste de nos dernieres illusions,
elles viennent nous rejouir et nous consoler sous la riante et
gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espieglerie et son
insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs precieuses que
le vieil age se plait a cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
Canadiens."

Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restes
plus sympathiques; parce qu'ils etaient d'un caractere plus conforme au
notre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiegles, suivant,
qu'ils ont pris eux-memes plus ou moins; de part dans nos escapades
d'ecoliers. Aussi quels francs eclats de rire, lorsque nous nous
rencontrons et nous racontons nos reminiscences du passe, de notre vie
d'ecole, et de nos annees de college.

En parlant de la jeunesse, temps helas, bien eloigne de moi aujourd'hui,
il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
un ancien maitre d'ecole, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
replis de ma memoire, comme un emouvant souvenir des temps passes.
Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'a peine vingt ans
lorsque je les entendis de la bouche du pere d'Olbigny.

Le pere d'Olbigny etait un vieux maitre d'ecole.

Il etait un jour, arrivant on ne savait d'ou, venu prendre possession de
l'ecole de notre village.

Apres un examen passe devant le cure et les syndics, qui n'etaient
malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait ete decide qu'il etait
capable de nous enseigner l'alphabet.

Or, le pere d'Olbigny etait un homme instruit, profondement instruit.
Il parlait, et ecrivait correctement plusieurs langues anciennes et
modernes; comme nous pumes en juger plus tard.

Son exterieur n'etait rien moins que prevenant en sa faveur. Une balafre
affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
expression etrange; mais ses yeux etaient si bons, si doux et si charges
de tristesse; ses procedes a notre egard si affectueux et si paternels,
que nous l'aimames a premiere vue et nous nous livrames a l'elude,
crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la meme
bonte, mais il y avait une classe qui paraissait lui etre privilegiee.
Cette classe se composait de jeunes gens de mon age et j'en faisais
partie.

Ce fut donc en pleurant qu'il recut nos adieux, lorsque nous laissames
l'ecole pour endosser la livree de collegiens.

Un soir, dix ans apres, nous retrouvions les memes condisciples de cette
classe, au coin du feu ou nous avions ete convies par l'un de nous.
Naturellement, nous vinmes a parler de notre temps d'enfance et de notre
cher monsieur d'Olbigny. Il avait laisse nos endroits, et ce fut alors
que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison ecartee a
quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en veritable
ermite.

Nous decidames, seance tenante, d'aller passer une soiree avec lui.

Il vivait, paraissait-il, dans un penible etat de gene. Plusieurs de mes
amis. etaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
formee lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, recu par
ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.

Au jour fixe, personne ne manqua a l'appel.

Le pere d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous recut comme
ses veritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
apportes le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
qui me doive restitution. Ce fut apres un toast pris a sa sante, et
qu'il nous eut affectueusement remercies, qu'il continua:

Il fait bon, mes amis, d'etre jeunes, de voir l'avenir se derouler
devant nous avec tous les reves dores que l'esperance nous fait
entrevoir. Vous voir reunis autour de ma table, me rappelle une epoque
bien eloignee, et cependant a peu pres analogue.

Nous etions nous aussi, mes compagnons d'ecole et moi, autour de la
table d'un professeur, qui avait autant de plaisir a nous recevoir que
j'en eprouve aujourd'hui. Helas! j'etais cette soiree-la bien gai, bien
joyeux, et me doutais guere qu'elle aurait une si grande influence sur
le reste de ma vie.

Si je croyais que cette histoire put vous interesser, je vous en
raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
ecrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur meme d'un drame
terrible de jalousie et de vengeance.

Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutot cette
bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumerent et ce fut
avec un religieux silence que nous ecoutames le palpitant recit qui va
suivre:

Il y a au dela de soixante ans que quelques amis et moi avions forme le
meme projet que vous executez, d'aller revoir notre ancien professeur.
C'etait un bon vieux cure qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
village qui se trouvait presque sur la lisiere des bois. Rien ne pouvait
d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions decide dans notre reunion,
d'aller faire une partie de chasse et de peche aupres d'un lac qui se
trouvait a quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
qu'un faible detour a faire pour aller lui serrer la main. Outre le
plaisir que nous eprouvions d'avance a revoir ce bon vieux pere, nous
esperions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaitre
parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
fut avancee, nous nous dirigeames vers le presbytere, et ce fut en nous
pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous recut. Jamais nous ne
pouvions arriver plus a propos, car il nous annonca au reveillon que
lui-meme partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
aupres du meme lac, qu'on lui avait dit etre tres fertile, et ou il
avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards etendus sur le
parquet, la tete sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
ronflements capable de reveiller les morts. Voila nos guides,
ajouta-t-il.

Enfin, apres une intime causerie, nous recitames la priere et nous nous
etendimes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
s'endormit, le pretre agenouille priait encore.

Le lendemain, le soleil radieux s'elevait a peine de l'horizon que nous
etions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendimes.

Je ne sais quel charme cet homme de bien repandait sur tout ce qu'il
faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-etre
jamais eprouves depuis. Le dejeuner se se ressentit de notre disposition
d'esprit, il fut gai et petillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
dos, nous primes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
bois.





LE VOYAGE

Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais a mesure
que le soleil s'elevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
vers midi, l'air etait suffocant. Les moustiques, cette journee-la,
s'etaient lies pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
chacun du nous leur payat un tribut; a vrai dire, ils etaient encore
plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donne un
bonus. Les enflures et les demangeaisons insupportables, que leurs
piqures nous causaient, faisaient presque regretter d'etre venus si
loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
s'attendaient a rencontrer sur notre route, etaient taries en
consequence de la secheresse exceptionnelle de l'ete.

Vers quatre heures de l'apres midi, nos gosiers etaient arides, nos
palais desseches et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
n'avions que grignote par ci par la quelques morceaux de biscuits, tout
en marchant. Malgre l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
n'etions plus qu'a deux milles de la chute; nous allions faire halte,
lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
refrain plus agreable parvint a nos oreilles. A boire, a boire, qui donc
en voudra boire chantait-il en meme temps qu'il se montra portant une
enorme gourde bien remplie. Apres que nous eumes avidement vide le
contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
nous nous remimes en route rafraichis et reconfortes. Les guides
entonnerent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fimes
chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas ete
admis au Conservatoire de Paris.

Enfin haletants, fatigues, meconnaissables par l'enflure causee par les
piqures des mouches, nous arrivames sous la direction de Baptiste dans
une charmante erabliere ou le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
entendre. C'etait l'oasis desiree. Des hourras frenetiques la saluerent.
Nous allions nous elancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
sifflement aigue et un signe energique de Baptiste qui se tenait
immobile au milieu du sentier, nous arreta. Il nous montrait du doigt
une magnifique famille de perdrix branchees sur un arbre du voisinage.
Elles semblaient etre venues s'offrir intentionnellement comme le menu
du repas, aussi n'en fimes nous pas fi. Quatre a cinq coups de feu
jeterent a nos pieds la bande emplumee. De grands battements de mains de
la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
ce bel exploit. Notez que nous avions tire les perdrix presqu'a bout
portant.

La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui etait reste en
arriere, arriva avec quatre beaux lievres qu'il avait rencontres;
mais elle devint delirante quand nous apercumes bouillonner l'eau des
cascades dont nous n'etions plus eloigne que de quelques pas.

Une minute plus tard, nous etions sur les bords de la riviere et aux
pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
Le spectacle etait beau, grandiose, et bien digne eut-il ete le seul
de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
avions endures, mais ventre affame n'a pas d'oreilles, c'etait le temps
ou jamais de le dire, car ce qui nous rejouit le plus et nous mit en
belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumes et que les marmites
commencerent a bouillir. Pendant ce temps, tout le monde etait a
l'oeuvre. Les uns ecorchaient les lievres, d'autres preparaient les
perdrix, on decoupaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
enfin buchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
assiettes avec des ecorces de bouleau et faisait des micoines, des
fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi a l'oeuvre fit
merveille, et une demi-heure apres, le bruit des machoires eut domine
celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
pres de soixante ans et je ne crains pas de repeter aujourd'hui a la
face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonne avec
plus grande sauce de l'appetit, que celui que nous primes on plutot
devorames au pied de la chute de la decharge du Lac a la Truite. Enfin
les appetits satisfaits, les pipes allumees, nous nous etendimes avec
delices sur les bords de la riviere.

Il eut ete difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientot s'enfoncer derriere
le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits ecureuils,
d'un air eveille et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
coquettement retroussees, pour glaner quelques restes de notre repas;
puis vifs comme l'eclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colere ou de plaisir.

Mais la beaute qui ne pouvait etre surpassee, etait celle de la chute,
avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout emailles de
diamants. L'arc-en-ciel brillait a leurs pieds de ses plus vives
couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
d'abord, puis comme prise d'un acces subit de rage, se ruait un instant
apres fremissante et ecumeuse de cascades en cascades, herissant la
crete de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colere de voir
son cours intercepte.

Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautes sauvages et
primitives etaient egales, surpasses peut-etre par la grandeur de la
chute elle-meme.

L'eau se precipitait d'une hauteur d'a peu pres cinquante pieds; mais
dans sa chute, elle rencontrait d'enormes rochers superposes les uns
aux autres, bondissant de l'un a l'autre, elle s'elevait et retombait
blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce veritable peintre
celeste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus eclatant
coloris.

La splendeur de ce tableau ne saurait etre surpassee. Toutefois, un pic
incline d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
base etait minee par l'incessant travail de la riviere attirait notre
attention dans ce moment. Nous en etions meme a supputer, combien il lui
faudrait de temps, avant que de parvenir a le precipiter dans l'abime,
lorsque sur une des pointes les plus elevees, survint une apparition
presque fantastique.





LE LAC.

Cette apparition etait celle d'une jeune fille mollement appuyee sur une
legere carabine de chasse. Deux dogues enormes etaient a ses cotes. Le
costume de cette jeune fille etait demi-sauvage autant que nous en pumes
juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'eloignement, distinguer
ses traits; mais a sa taille svelte et degagee, au contour de ses
epaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose a la fois gracieuse
et nonchalante, nous nous formames l'idee qui se confirma plus tard,
qu'elle etait admirablement belle.

Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, ou donc est le vieil
Helika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant a Baptiste, elle semble nous
avoir reconnus tous les deux, et la voila qui nous fait signe d'aller la
rejoindre. Si Helika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
aupres d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrive ou qu'il git sur son
lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grace et de tristesse,
pendant que notre guide allait traverser la riviere plus loin dans un
endroit gueable.

Les chiens s'etaient etendus a ses pieds, comme deux vigilantes
sentinelles. Nous aurions du le dire deja, Baptiste etait le type du
chasseur et du trappeur canadien. Il etait par consequent le commensal
et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possedait la langue et les
dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressames monsieur Fameux
de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
douloureuse, nous repondit-il d'une voix pleine d'emotion; mais elle ne
m'appartient pas. C'etait nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosite deja bien
surexcitee. Baptiste revint au bout de quelque temps, sa bonne et
honnete figure etait empreinte de tristesse.

Helika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
Nos coups de feu a la chasse de tantot l'ont effrayee; elle a craint de
rencontrer quelques pirates des bois; voila, pourquoi elle s'est retiree
sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Helika
qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'a votre presbytere,
si elle n'avait rencontre personne pour remplir son message aupres de
vous. Helika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il desire
ardemment vous voir. Elle retourne immediatement aupres de lui, avec
l'espoir que nous la suivrons de pres. Si vous n'etes pas trop fatigue,
mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
que les autres guides dresseront des campements pour la nuit a vos
jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
des canots. Le pretre et Baptiste partirent immediatement.

La veillee se passa en conjectures. Cet incident nous avait
singulierement intrigues, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
ne pouvait donner des renseignements precis sur le nom et l'origine de
la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
bien souvent rencontree dans les bois, toujours accompagnee d'un
vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
sollicitude veritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
et ses soins etaient ceux de la mere la plus tendre. Ils ajoutaient
aussi, qu'esclave de tous ses desirs, il venait de temps en temps dans
le village, y sejourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient ou
recevaient, etaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
magasins, ne regardait jamais au prix des etoffes qu'elle choisissait,
suivant ses caprices, le prix en fut-il tres eleve.

L'un d'eux assurait meme avoir entendu monsieur Fameux dire au pere
Helika, tel etait le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
combien vous vous donnez de peine pour former l'education de votre chere
Adala, et combien elle repond admirablement a vos efforts, elle parle et
ecrit aujourd'hui parfaitement le Francais.

II y avait certes dans ces informations, matiere plus que suffisante
pour piquer notre curiosite deja excitee a l'extreme. Malgre notre
fatigue, nous mimes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
suppositions plus ou moins ridicules ou extravagantes.

De bonne heure, le lendemain matin, nos etions en route tout en
discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
jeune, la gaite nous etait revenue Avec le repos; aussi ne mimes-nous
pas de temps a franchir les trois milles qui separaient le lac du lieu
de notre campement. Lorsque nous arrivames sur ses bords, deux beaux
grands canots, creuses dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
larme.

Hatez-vous, messieurs, nous dit-il, le pere Helika desire vous voir. Il
a parait-il quelque confidence a vous faire, et le pauvre vieillard n'a
plus bien longtemps a vivre. En peu d'instants nous fumes installes dans
les canots et pesames hardiment sur l'aviron.

Le lac etait beau ce matin la. Sa surface etait plane et unie, pas une
ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
yeux. Quelques vapeurs humides s'elevaient ca et la des rochers ou de la
masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
fees de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphere etait calme. Parfois aussi, le
martin-pecheur nous envoyait des notes saccadees et stridentes, tantot
fremissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
goujon. Les fleurs des glaieuls, qui nageaient a la surface et
s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser a un riche tapis de
verdure emaille de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
avoisinantes, de beaux grands arbres seculaires donnaient par les
differentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
s'etendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majeste
impossibles a decrire.

Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
s'ils eussent voulu contempler leur beaute dans le cristal limpide de
l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
contraire elevaient leurs troncs enormes et secs, montrant ainsi leurs
branches dessechees comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
bouquet verdoyant semblait, comme la tete d'un patriarche, avoir seul
conserve un reste de seve et de vie. On voyait a ses pieds, des arbustes
de differentes familles s'elever et sembler lui demander protection.

Plus loin et du quatrieme cote du lac, s'etendait une savane sombre et
triste. Des arbres rabougris, une mousse epaisse, un terrain marecageux
et rempli de fondrieres donnaient a cet endroit un aspect solitaire
et desole. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
d'avantage la beaute des autres rives. Nous nageames en silence
pendant quelque temps, absorbes dans la contemplation de la sauvage et
pittoresque beaute de paysage, lorsqu'apres avoir double un cap, nous
apercumes un plateau eleve de quinze a vingt pieds qui dominait le lac
et la riviere.





HELIKA.

Sur ce plateau qui pouvait avoir une etendue d'une dizaine d'arpents,
trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient ete
elevees. L'une d'elles avait une apparence toute particuliere. Bien que
comme les autres, elle fut construite de materiaux grossiers, sa forme
ressemblait a celle d'une chaumiere, elle etait plus spacieuse que
les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant a
l'exterieur, lui donnaient un air de fraicheur et de bien-etre. Des
fenetres l'eclairaient de tous cotes, les unes donnant sur le lac,
les autres sur la riviere, Nous connaitrons plus tard comment le
proprietaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
la profondeur des forets.

De forts volets garnis de fer avaient ete poses pour les proteger du
dehors. Par ci par la, un trou ou plutot une meurtriere etait percee.
Enfin, on voyait combien Helika, puisque c'etait sa demeure, etait
jaloux de veiller a la surete de ceux qui l'habitaient.

Les deux autres etaient construites de gros morceaux de bois, superposes
les uns aux autres, et encochees a chacune de leurs extremites pour
s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidite a cette construction
toute primitive. Ce fut vers la premiere que Baptiste nous conduisit.
La chambre d'entree etait spacieuse et parfaitement eclairee. Bien que
l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
desirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y etaient
cultivees avec le meme soin que nous en prenons pour les fleurs
exotiques. Des livres aussi etaient disposes sur quelques rayons. Mais
ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tomberent sur un
lit recouvert d'une peau d'ours ou gisait un vieillard dont les traits
portaient l'empreinte de la mort.

Cet homme devait etre bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
front et ses joues en tous sens. Il avait plutot l'air d'un spectre,
aussi n'eut-on pas manque de le considerer comme tel, si ses yeux noirs
et enfonces dans leur orbite n'eussent conserve un eclat extraordinaire.
Ses sourcils etaient epars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
oiseau de proie. Son front etait haut et fuyant, ses levre minces et
son menton proeminent, tout annoncait dans la figure de cet homme
une indomptable energie. L'ensemble de cette figure denotait une si
implacable ferocite, qu'il eut fait fremir celui qui l'aurait rencontre
un soir dans un chemin detourne ou sur la lisiere d'un bois. Cependant,
au moment ou nous l'apercumes ses mains etaient jointes sur sa poitrine,
ses levres s'agitaient et semblaient repeter les paroles d'une priere
que monsieur Fameux disait a haute voix.

Comme contraste, agenouillee aupres du lit, se tenait dans l'attitude de
la priere la jeune fille de la veille. Son epaisse chevelure inondait
ses epaules et descendait jusqu'a la ceinture. Elle avait le dos tourne
vers la porte. C'etait bien la taille que nous avions admiree le soir
d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
imaginer dans nos reves de jeune homme de plus gracieux et de plus
parfait. Nous etions arretes sur le pas de la porte a contempler ce
tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fumes tous eblouis,
fascines. Murillo ou Raphael eussent ete heureux d'en faire la portrait
et de le presenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
etait empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
ses joues rehaussaient encore, s'il etait possible, son angelique
beaute. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
l'autre hutte. Celui-ci, apres avoir jete sur nous un regard percant, et
scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon cote, je vais avec
ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".

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