Book review: The Intelligent Investor, by Benjamin Graham
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Film review: Choke
Ad - Free Shipping on purchases over $59.95 of products online at Tennis Express.

Book review: "Autophobia" and "Just After Sunset"
You should not, ?know the price of everything and the value of nothing?. In stock investing, consider yourself part owner of a company, not a trader. When Benjamin Graham first started working on Wall Street in 1914, most investing took the form of

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

L\'assassinat du pont rouge written by Charles Barbara

C >> Charles Barbara >> L\'assassinat du pont rouge

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9


L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE

PAR

CHARLES BARBARA


BIBLIOTHEQUE DES CHEMINS DE FER

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
PARIS, RUE PIERRE-SARRAZIN, N deg. 14
Droit de traduction reserve


1859


TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie
Imprimeurs du Senat et de la Cour de Cassation
Paris, rue de Vaugirard N deg.9.




L'ASSASSINAT
DU PONT-ROUGE.




I.

Deux Amis.


Dans une chambre claire, inondee des rayons du soleil d'avril, deux jeunes
gens dejeunaient et causaient. Le plus jeune, d'apparence frele, avec des
cheveux blonds, des yeux extremement vifs, une physionomie a traits
prononces ou se peignait un caractere ferme, faisait, a cote de l'autre,
qui avait des joues encore roses, des buissons de cheveux bruns et cet
oeil langoureux particulier aux natures indecises qu'un rien abat et
decourage, un contraste saisissant. Le blond disait _Rodolphe_ en
s'adressant au brun, et ce dernier appelait _Max_ le jeune homme aux yeux
bleus, dont le vrai nom etait Maximilien Destroy. C'etaient deux camarades
d'enfance et de college; ils devisaient sur la litterature, et Rodolphe
qui, dans un etat de marasme, etait venu voir son ami avec l'espoir d'un
allegement, s'appesantissait sur les mecomptes, l'amertume, _les epines
sans roses_ de la vie d'artiste.

Au contraire, il semblait que Max se fit un jeu d'ajouter a cette
melancolie.

"Les productions de ces rares elus que l'on compare justement aux arbres a
fruits exceptees, disait-il, les oeuvres d'art sont en general des filles
de l'obstacle et, notamment, de la douleur. Et, par la je ne pretends pas
que le bonheur steriliserait un homme de genie; mais, dans ma conviction,
nombre d'hommes superieurs, pour ne pas dire la grande majorite, doivent
d'etre tels ou au mepris qu'on a fait d'eux, ou aux empechements qu'on a
semes sous leurs pas, en un mot, a des souffrances quelconques."

Pour Rodolphe, qui, a l'instar de tant d'autres, ne voyait guere dans les
arts qu'un moyen de satisfaire les appetits et les vanites qui
tenaillaient sa chair et gonflaient son esprit, cette sorte de profession
de foi etait litteralement une ortie entre le cou et la cravate. D'un air
piteux il regardait alternativement son chapeau et la porte, et se remuait
a la facon d'un enfant tiraille par la danse de Saint-Gui.

Les ressources de Max se bornaient presentement a une place de second
violon dans l'orchestre d'un theatre de troisieme ordre. La misere ne lui
causait ni impatience ni velleite de revolte. Loin de la: dans la douce
persuasion de porter en lui le germe d'excellents livres, il puisait la
patience heroique de l'homme sur de lui-meme et de l'avenir. Il n'avait ni
horreur ni engouement pour la pauvrete; il la regardait comme un mal utile
et transitoire, et, au grand scandale de beaucoup de ses amis, comme un
stimulant energique contre l'engourdissement de l'ame et des facultes. Il
comprenait parfaitement la pantomime de Rodolphe. Il n'en continua pas
moins:

"Aussi, ne puis-je sans irritation entendre gemir sur les douleurs du
poete et parler de l'urgence d'en empecher le retour. J'en demande
pardon a ceux qui ont soutenu cette these: c'est un paradoxe, un pretexte
a declamations contre une societe a qui on peut imputer des torts plus
graves. En definitive, l'homme exempt de douleurs ne sera jamais qu'un
homme mediocre. Il n'y a pas de milieu, il faut choisir ou d'etre une
borne, une vegetation, un manoeuvre, ou de souffrir...."

Il semblait decidement que Rodolphe fut devore par des fourmis.
Vraisemblablement sa vertu etait a bout. Il se souvint a point nomme d'un
rendez-vous de consequence, et se leva avec l'etourderie d'un jouet a
surprise. Mais au moment de sortir, frappe par les sons d'un piano qui
resonnait a l'etage inferieur, il s'arreta pour demander qui _faisait
ainsi rouler des accords_.

"Une femme avec qui je fais de la musique, repliqua Destroy.

--Est-elle jolie?"

A cette question, balbutiee avec un empressement qui la rendait comique,
Max fixa sur son ami des yeux etonnes; puis, peu apres, pencha la tete et
dit d'un ton reveur:

"Tu es plus curieux que moi, je n'y ai point encore pris garde. Je sais,
par exemple, qu'elle est d'une elegance rare et que sa physionomie me
plait infiniment...."

Oubliant deja de s'en aller, Rodolphe ne tarissait plus au sujet de cette
amie qu'il ne savait pas a Destroy. Sommairement, Max repondit qu'elle
etait veuve, qu'elle donnait des lecons de piano, qu'elle vivait avec sa
mere, et que la mere et la fille recevaient journellement la visite d'un
vieillard nomme Frederic, qui semblait tout entier a leur discretion.

"J'ai pressenti leur gene, ajouta Max, et je tache, sans le leur dire, de
leur trouver des eleves.

--Comment se nomment-elles?

--Voici leur nom, ou du moins celui de la fille, dit Max en prenant une
carte de visite sur sa table: Mme Thillard-Ducornet."

Rodolphe ouvrit demesurement les yeux, et, de la porte qu'il entr'ouvrait
deja, revint au milieu de la chambre.

"Ah! fit-il tout d'une haleine, on voit bien que tu ne lis pas les
journaux. Tu connaitrais au moins de nom le mari de cette veuve. Il etait
agent de change. On l'a retire de la Seine, un matin ou un soir, il n'y a
pas de cela tres-longtemps. La nouvelle, Dieu merci, a fait assez de
tapage, car on a decouvert dans la caisse du defunt un deficit de plus
d'un million. C'etait un vrai siphon que cet homme-la, a cheval sur deux
urnes: la Bourse et le quartier Breda; il pompait l'or dans l'une pour
l'epancher dans l'autre...."

Le visage de Max exprimait une stupefaction profonde.

"C'est etrange! fit-il. Je pressentais bien quelque secret funebre, mais
je ne l'eusse jamais suppose si horrible.

--Attends donc, reprit Rodolphe, je me rappelle quelques details. Il etait
en tenue de voyage, en casquette et en manteau, avec un sac de nuit et un
portefeuille gonfle de cent mille francs en billets de banque. A dire vrai,
il n'y avait pas la de quoi plomber une de ses dents creuses; aussi
a-t-on dit qu'il ne s'etait noye que par remords de ne pas emporter
davantage."

Destroy n'ecoutait deja plus. Secouant la tete,
l'air pensif, a mi-voix, il disait:

"Je m'explique actuellement leur melancolie. Ce n'est rien d'etre pauvre;
mais avoir grandi au milieu du luxe et tomber dans la misere, je ne sache
pas qu'il soit d'infortune plus grande."

Cet attendrissement ramenait par une pente sensible a la conversation de
tout a l'heure, et Rodolphe, qui s'en apercut, en eut le frisson.

D'ailleurs, par le fait d'un tic singulier qui devait plus tard degenerer
en maladie, il eprouvait un besoin perpetuel de locomotion, et ne semblait
entrer dans un endroit que pour songer sur-le-champ au moyen d'en sortir.
Pour la deuxieme fois, il invoqua la haute gravite de son rendez-vous, et
se sauva, non moins satisfait de changer de lieu que d'echapper a ce qu'il
appelait ironiquement _les douches philosophiques du docteur Max_.




II.

Profil du heros.


Tout entier a la preoccupation d'un fait qui lui donnait la clef des
tristesses que Mme Thillard essayait vainement de dissimuler sous des
manieres calmes et dignes, Destroy, comme il faisait presque
quotidiennement, a une heure donnee, se rendit au jardin du Luxembourg. Il
s'y rencontra avec un autre de ses amis, un nomme Henri de Villiers,
lequel, que ce fut a cause de ceci ou de cela, de sa naissance ou de son
entendement, ou d'autre chose encore, se posait en defenseur intrepide du
passe. Bien que lie avec lui, Max ne l'en trouvait pas moins tout aussi
peu logique qu'un homme qui donnerait, a tout bout de champ, ses peches de
jeunesse en exemple aux errements d'un autre age. De Villiers, outre cela,
chez lequel le sentiment semblait faire defaut, etait loin d'avoir
l'humeur charitable. Mais il se piquait de mener une vie conforme aux
principes qu'il confessait, et ses opinions et ses actes en recevaient un
lustre d'honnetete que Destroy ne pouvait meconnaitre.

Causant de choses et d'autres, ils avaient deja mesure nombre de fois, de
bout en bout, a pas comptes, l'allee de l'Observatoire, quand ils se
croiserent avec un promeneur qui devia de son chemin pour venir a eux.

"Mais c'est Clement!" s'ecria Max en devancant brusquement de Villiers
pour etre plus tot aupres du nouveau venu.

Dans les mysteres de notre nature, a la vue de certains hommes, nous
sommes parfois assaillis d'impressions penibles que nous ne saurions
definir. Leur exterieur ne suffit pas toujours a justifier l'antipathie
instinctive qu'ils soulevent; on dirait qu'il se degage de leur vie un
fluide qui les enveloppe d'une atmosphere ou l'on ne peut respirer sans
malaise. Destroy accostait precisement un individu de ce genre. De taille
moyenne et degagee, ses jambes solides, ses bras d'athlete, sa carrure,
eveillaient des idees de sante et de force que dementaient bientot une
figure cadavereuse dont les plans a vives aretes, les plis profonds, les
ravages, l'impassibilite, rappelaient ces joujoux en sapin qu'on taille au
couteau dans les villages de la foret Noire. Ses cheveux chatains aux
reflets rougeatres, sa moustache rare de couleur rousse, sa peau terreuse,
parsemee de taches vertes, composaient un ensemble de tons qui donnaient a
sa tete une apparence sordide et venimeuse. Par instants, un regard eteint,
louche, sinistre, percait le verre de ses lunettes en ecaille. Evidemment,
les trous et les desordres de ce visage n'etaient, on peut dire, que les
stigmates d'une vie terrible. Aussi, n'eut-on pas imagine de probleme
psychologique d'un attrait plus emouvant que celui de rechercher par suite
de quelles impressions, pensees, luttes, douleurs, cet homme, jeune encore,
avec un beau front, des traits fermement dessines, un menton proeminent,
tous indices de force et d'intelligence, etait devenu l'image d'une
degradation immonde.

Max lui saisit les mains avec effusion; de Villiers, au contraire, se
composa un maintien glacial. Ledit Clement, de son cote, se borna envers
ce dernier a un froid salut, tandis qu'il repondit avec assez
d'empressement aux amities de Destroy.

Aux questions de celui-ci, qui s'etonnait de ne l'avoir pas vu depuis
longtemps et lui demandait s'il n'etait plus a Paris:

"Si fait, repondit-il d'un air de negligence. J'ai change de milieu, voila
tout.

--Est-ce que tu as herite?" ajouta Max en jetant les yeux sur les
vetements neufs et bien faits de son ami.

Une expression d'inquietude se peignit sur le visage
de Clement.

"Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il. Parce que tu me vois mieux vetu?
Mais j'ai une place, je gagne ma vie...."

Destroy l'en felicita cordialement.

"Peuh! fit Clement en hochant la tete; j'ai aussi de lourdes charges: une
femme presque toujours malade, un enfant en nourrice, de vieilles dettes a
eteindre....

--Tu parles de femme malade, d'enfant en nourrice, dit Max a la suite
d'une pause; serais-tu marie?

--Oui, repondit Clement; avec Rosalie.

--Avec Rosalie! s'ecria Destroy, qui semblait n'en pas croire ses
oreilles.

--N'est-ce pas la chose du monde qui devrait le moins te surprendre? dit
Clement avec calme. J'ai, du reste, a te conter des faits bien autrement
curieux. Mais, ajouta-t-il en regardant de Villiers avec des yeux ou il y
avait de la defiance et de la haine, ce serait trop long, je n'ai pas le
temps. Viens donc me voir un de ces jours, nous dinerons ensemble et nous
causerons. Je suis certain aussi que Rosalie sera heureuse de te revoir."

Destroy affirma qu'il lui rendrait visite d'ici a une epoque
tres-prochaine. Clement lui indiqua son domicile, et, quelques pas plus
loin, lui serra les mains et s'eloigna.

A la suite de cette rencontre, Max et de Villiers arpenterent quelque
temps la promenade sans souffler mot. Penetres l'un et l'autre de la
persuasion d'etre d'une opinion essentiellement differente sur le
personnage avec lequel ils venaient de se rencontrer, ils ne paraissaient
nullement jaloux d'avoir une discussion qui ne pouvait etre que penible.

Mais, chose singuliere, sans se parler ils s'entendaient et se
comprenaient parfaitement. Aussi quand Max, par inadvertance, pensa tout
haut et laissa echapper un mot de compassion sur Clement, la replique de
de Villiers ne se fit-elle pas attendre.

"A la bonne heure! dit-il durement; il vous reste a faire le panegyrique
de ce miserable!

--Ah! fit Destroy d'un ton de reproche.

--Pas de talent et pas de conscience! poursuivit de Villiers; et
par-dessus cela, de l'orgueil et de l'envie a gonfler cent poitrines. Cet
homme sans foi, sans idee, avec des appetits de brute, serait le plus
grand des scelerats, n'etait la crainte des lois.

--On peut contredire, repartit Max avec vivacite. Depuis ma liaison au
college avec lui, a part cette annee et la precedente, je l'ai a peine
perdu de vue. Je connais ses tentatives desesperees contre une misere
innommable. Maitre de lui-meme a moins de seize ans, sans famille et sans
ressources, de tous ces etats ou l'apprentissage n'est pas rigoureusement
necessaire, je n'en sais aucun qu'il n'ait essaye. Il a ete tour a tour
plieur de bandes dans un journal, correcteur d'epreuves, journaliste,
homme de lettres, vaudevilliste, que sais-je? Un moment, ne s'est-il pas
resolu a etudier la pharmacie, et, a cet effet, n'est-il pas reste six
mois chez un apothicaire? Enfin, ce que sans doute vous ignorez, il n'y a
pas encore dix-huit mois, en sortant de l'hopital, reduit au denument le
plus horrible, couvert litteralement de haillons, impuissant a trouver un
ami pitoyable, oblige, en outre, de pourvoir aux besoins de cette Rosalie
avec qui il vivait depuis trois ans, il est entre, ce qui de sa part
exigeait certainement plus que du courage, chez un agent de change, a
titre de garcon de bureau. Aussi je le declare, loin de lui jeter la
pierre a cause de ses vices, suis-je pret a m'etonner de ne pas le voir
plus meprisable.

--Allons donc! repondit energiquement de Villiers. Je prefererais en
appeler a sa propre franchise. Oubliez-vous donc qu'il a gache les
elements de dix avenirs, qu'il a ete aime plus que pas un de la fortune et
des hommes! Du nombre considerable de personnes qui lui ont rendu de bons
offices, citez-m'en une seule, si vous pouvez, qu'il n'ait pas alienee, je
ne dirai pas par ses desordres, mais par l'indecence meme de sa conduite
vis-a-vis d'elle. N'est-il pas, en outre, parfaitement avere qu'il n'a
jamais recouru au travail qu'a l'heure ou les dupes lui manquaient? Et ce
n'est pas tout! Crevant d'egoisme, de vanite, d'envie, de haine, incapable
de rendre un reel service, n'ayant jamais eu d'amis que pour les exploiter,
il ne suffit pas que sa vie n'ait ete qu'une perpetuelle debauche des
sens et de l'esprit, il faut encore que, depourvu absolument d'indulgence,
excepte pour ses vices, il se soit incessamment montre le plus impitoyable
critique des travers d'autrui. Apres cela, qu'on deplore sa depravation et
qu'on l'en plaigne, passe encore; mais qu'on s'extasie, en quelque sorte,
a ses merites, cela m'exaspere!

--Vous ne tenez pas non plus assez compte des passions.

--Les passions!... Mais nous en avons pour les combattre, et non pour nous
y abandonner a l'instar des animaux.

--En definitive, reprit Max, qu'a-t-il fait, sinon ce que font, sur une
moins vaste echelle, bien d'autres jeunes gens de notre generation?
Combien ont en eux le germe des vices qui sont en fleur chez lui, et
n'atteignent point a l'enormite de ses fautes, uniquement parce qu'il leur
manque sa force, son temperament, son audace!

--Mais je suis de votre avis, dit brusquement de Villiers. Votre Clement
n'est pas le seul que j'aie en vue. Il est pour moi un type d'une
actualite saisissante. Sans chercher plus loin, on pourrait dire qu'en lui
sont vraiment concentres et resumes les vices, les prejuges, le
scepticisme, l'ignorance et l'esprit de ces bohemes dont l'histoire
superficielle semble suffire a l'ambition de votre ami Rodolphe...."




III.

Sur la mort d'un agent de change.


Le lendemain, dans l'apres-midi, Destroy descendit chez ses voisines, avec
quelques autres preoccupations que celles d'y faire simplement de la
musique. En traversant l'antichambre, il apercut, par la porte
entre-baillee d'une petite cuisine, le vieux Frederic qui attisait les
charbons d'un fourneau. La mere et la fille accueillirent Max comme elles
faisaient toujours, avec un empressement affectueux.

Il est a remarquer que celui-ci, dans sa conversation avec Rodolphe, avait
singulierement attenue la beaute surprenante de Mme Thillard: peut-etre
avait-il craint que la vivacite de son enthousiasme n'inspirat quelque
epigramme a son ami. Outre qu'elle etait grande, pas trop cependant, et
svelte, elle avait des epaules incomparables, que le deuil faisait plus
belles encore. Son visage ovale, d'une chaude paleur, n'offrait, quoique
d'une regularite parfaite, aucun de ces contours arretes, delicats, qui
donnent aux figures anglaises quelque chose de si froid; le modele en
etait gras, doux, harmonieux; on n'y eut pas decouvert l'ombre d'un pli.
Un regard de ses yeux noirs produisait l'effet d'un eclair; quand elle
souriait, l'ivoire legerement dore de ses dents ne faisait point mal sur
le rouge des levres un peu fortes. Il semblait qu'elle rougit de ses
charmes, par exemple, de sa chevelure brune, dont elle essayait, mais en
vain, de dissimuler l'exuberance splendide; de ses mains blanches
coquettement enfouies sous des nuages de dentelles; des courbes gracieuses
de son pied que gardaient en jaloux les ombres de sa robe. Par-dessus cela,
tout, dans ses mouvements, etait souplesse et grace, et du bout de son
pied a l'extremite de ses cheveux, les seductions ruisselaient vraiment de
sa personne. Si, a la voir, le moins qu'on put faire etait de l'aimer, aux
sons de sa voix musicale et sympathique, c'etait miracle que cet amour
n'allat pas jusqu'a l'adoration.

L'autre femme, avec sa grave et belle figure, encadree de boucles blanches,
comparables a des flocons de soie, avec ses yeux d'ou la bonte coulait
comme d'une source, etait bien la digne mere de Mme Thillard. D'un mot,
Destroy faisait de Mme Ducornet un eloge auquel on ne peut rien ajouter:
"C'etait, disait-il, une de ces rares femmes qui savent vieillir, une de
celles qu'on voudrait pour mere, quand on n'a plus la sienne."

Mme Thillard s'assit au piano et Max accorda son violon; ils jouerent une
des grandes sonates de Beethoven pour ces deux instruments. Destroy avait
une maniere large et une vigueur qui naturellement nuisaient beaucoup au
fini de son execution. Mais il avait un merite rare: celui de sentir et de
s'identifier a ce point avec son violon, qu'il semblait que l'instrument
fit partie integrante de lui-meme. Bien que la facon tout exceptionnelle
dont il interpreta l'_andante_ manquat de ces tatillonnages premedites qui
mettent l'instrumentiste au niveau d'un bateleur de haut gout, il n'en fit
pas moins sur Mme Thillard la plus vive impression.

"Quelle magnifique chose!" s'ecria-t-elle avec enthousiasme.

L'ame de Max debordait de reveries.

"Oui, fit-il a mi-voix, cet homme est le vrai poete de notre epoque, On
jurerait qu'il a prevu nos dechirements et compose en vue de nos miseres.
J'imagine que, dans le principe, a cote du calme et profond Haydn, il
devait paraitre singulierement turbulent et tenebreux. Ses oeuvres sont
aujourd'hui une source inepuisable de consolations a la hauteur des
calamites qui pesent sur nous. Heureux qui les admirent autrement que sur
parole! Il l'a dit lui-meme: "Celui qui sentira pleinement ma musique sera
a tout jamais delivre des miseres que les autres trainent apres eux."

Au moment ou Mme Thillard et Destroy achevaient la sonate, le vieux
Frederic se trouvait la et se disposait a sortir. C'etait un petit homme
maigre, entierement chauve, toujours frais rase, plein de verdeur encore,
sur le visage duquel brillait ce que l'on peut appeler la passion du
sacrifice. Max l'avait toujours vu en cravate blanche, avec la meme
redingote bleu a petit collet et le meme pantalon gris-souris. Il ne s'en
alla pas qu'il n'eut donne un coup d'oeil a toutes choses et n'eut pris
humblement conge de la mere et de la fille. Destroy, que brulait l'envie
de le questionner, le suivit de pres et le joignit bientot, comme par
hasard.

Le bonhomme avait pour Max une predilection marquee; il fut visiblement
enchante de la circonstance. Promenant sa manche sur une tabatiere ronde
en buis qu'il tira de sa poche, il respira une forte pincee de tabac,
apres en avoir offert a Destroy. Celui-ci, pour le faire jaser, usa
d'ambages au moins inutiles. Frederic, tout discret qu'il etait, ne
pouvait songer a taire les points essentiels d'une histoire que les
journaux avaient colportee dans toute la France. D'un air navre, en termes
amers, il en indiqua a grands traits les phases notables. Depuis nombre
d'annees deja il etait au service de M. Ducornet, quand Thillard, encore
imberbe, y etait entre au titre le plus humble. Des dehors seduisants, de
l'application, une precoce intelligence des affaires, et notamment une
souplesse d'esprit peu commune, lui avaient rapidement concilie les bonnes
graces du patron; et, tout entier a l'ambition d'exploiter cette
bienveillance, il avait fait un chemin qui, vu le point de depart, dut le
surprendre lui-meme. En moins de dix annees, apres en avoir employe la
moitie au plus a conquerir la place de premier commis, il etait devenu,
sans posseder un sou vaillant, l'associe de M. Ducornet, puis son gendre,
finalement son successeur. Jusque-la, il est vrai, rien n'etait plus
legitime. Mais comment devait-il en user et acquitter sa dette envers une
famille qui, eu egard seulement au chiffre de sa fortune, pouvait exiger
dans un gendre bien autre chose que du merite.

Son beau-pere mourut. A observer l'effet de cette mort sur Thillard, on
eut dit d'un homme qu'on debarrasse de chaines pesantes, a la suite d'une
longue et dure reclusion. Toute la vertu de son passe n'etait qu'une
imperturbable hypocrisie. Actuellement, aux plus mauvais instincts, a un
egoisme incommensurable, il fallait joindre une vanite sans contre-poids
de parvenu et le vertige dont le frappait l'eclat d'une fortune inesperee.
Sa femme et sa belle-mere, engouees de lui a en perdre toute clairvoyance,
ne discontinuerent pas d'etre ses dupes et ses victimes. Elles furent les
dernieres a connaitre ses desordres, et, hormis un luxe ruineux, elles
crurent jusqu'a la fin n'avoir point de reproche a lui faire. Cependant,
bien qu'il se montrat vis-a-vis d'elles toujours aussi empresse, toujours
aussi jaloux de leur plaire, sa pensee s'eloignait de plus en plus de sa
femme et de son interieur. Entraine par gloriole au milieu de ces rentiers
parasites autour de qui rodent des industriels de toutes sortes, comme
font les requins autour d'un navire, il achetait le triste honneur de
cette compagnie par un mepris de l'argent analogue a celui d'un homme qui
n'est pas le fils de ses oeuvres ou qui l'est devenu trop vite. En proie
au jeu, a d'insatiables courtisanes, a une dissipation effrenee, bientot a
l'usure, quand, apres quatre annees de ces exces, l'embarras de ses
affaires exigeait des mesures urgentes, energiques, radicales, il achevait
de compromettre irreparablement sa position en se jetant pieds et poings
lies dans des speculations hasardeuses. Enfin, aux defiances dont il etait
l'objet, a son credit ebranle, il n'etait plus possible de prevoir comment,
a moins d'un miracle, il parviendrait a conjurer sa ruine.

"Je vous laisse a penser dans quelles anxietes je vivais, continua
Frederic qui, en cet endroit, plongea de nouveau les doigts dans sa
tabatiere. Notez que je me consolais un peu en songeant que madame
Ducornet et sa fille, quoi qu'il arrivat, auraient toujours les ressources
de leur avoir personnel. Qu'est-ce que je devins donc quand je m'apercus
que M. Thillard, qui probablement combinait deja sa fuite, fondait des
esperances sur sa femme et sur sa belle-mere, et ne premeditait rien moins
que de les depouiller toutes deux? Ah! je fus pire qu'un diable. Trente
annees passees dans la maison me donnaient bien d'ailleurs quelque droit.
Hors de moi, je jurai a madame Ducornet et a sa fille que M. Thillard
avait creuse un abime que des millions ne combleraient pas, et les
suppliai, a mains jointes, de prendre pitie d'elles-memes. Mais, ouiche!
qu'est-ce que je pouvais peser, moi, vieux radoteur, a cote d'un homme
jeune, beau garcon, brillant, spirituel, qui etait adore de sa femme a
laquelle il faisait accroire ce qu'il voulait! Il joua aupres d'elle sa
comedie d'habitude, eut l'air de l'aimer plus que jamais, et, finalement,
arracha a l'aveugle faiblesse des deux femmes les signatures dont il avait
besoin.

--Quel miserable! dit Max indigne.

--Oui, miserable, en effet, ajouta le vieillard en secouant la tete, et
plus que vous ne pensez. Aussi, il avait trop d'avantages superficiels
pour ne pas etre mauvais au fond. Un homme ne peut pas tout avoir, que
diable! Je n'avais pas attendu jusqu'a ce jour pour reconnaitre qu'il
manquait absolument de coeur. Il sortait de parents extremement pauvres
qui s'etaient impose les plus dures privations pour lui faire apprendre
quelque chose. Eh bien! il en rougissait, il les reniait, il les
consignait a sa porte et les laissait dans la misere. Le malheureux
semblait n'avoir d'autre vocation que celle de prendre en haine ceux qui
lui avaient fait du bien ou l'aimaient. Comment expliquer autrement qu'il
delaissat madame Thillard, la beaute, l'amour, le devouement en personne,
pour de malhonnetes femmes, souvent laides, quelquefois vieilles, toujours
degoutantes par leurs moeurs, qui le volaient, le ruinaient et se
moquaient de lui?

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.