Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 35: On a positivement affirme que les deux meilleures strophes
de son fameux Dithyrambe furent recitees par lui au College de France
bien avant la Revolution, qu'elles furent meme imprimees des 1776, et ne
purent etre par consequent une inspiration de la Terreur.]
[Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval
(t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbe Delille
apres le 10 aout; c'est au sujet d'une certaine reclamation qu'il fait
de ses meubles confisques parmi ceux du chateau de Bellevue, ou il avait
un logement. Le caractere gentil et peureux de l'abbe, et sa facilite
d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.]
Delille ne quitta Paris qu'apres le 9 thermidor, c'est-a-dire au moment
ou c'etait plutot le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut
occupe que de rentrer le plus tard possible et a son corps defendant,
comme s'il eut boude contre son coeur. Cette bizarrerie est restee
inexpliquee. On a dit plaisamment qu'une faute de francais, un _cuir_
d'un membre du Comite de salut public qu'il rencontra, le fit s'ecrier:
"Decidement on ne peut plus habiter ce pays-ci." On a raconte non moins
plaisamment[37] que l'abbe de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut
lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Georgiques_, etant de
garde aux Tuileries, reconnut le poete qui se promenait malgre sa mise
en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez
lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde
nationale et de l'abbe de Cournand. Delille etait encore a la rentree
publique du College de France, le 1er frimaire an III, et y recitait des
vers. Le 15 ventose, sa presence etait accueillie aux Ecoles normales
avec des applaudissements reiteres. On a pense que la preference
accordee au poete Le Blanc pour les recompenses nationales (17 floreal
an III) l'aurait mortifie et decide au depart. Peut-etre sa gouvernante,
qui avait pris sur lui un empire absolu, esperait-elle, en le retenant a
Paris, se faire des lors epouser. Peut-etre, voyant la Revolution, sinon
close, du moins sur le retour, songeait-il, en emigrant (bien qu'un peu
tard), a se mettre en regle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on
essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir a
Paris, il demandait toujours si l'abbe de Cournand y etait encore. Des
qu'il y avait quelque chose de serieux, il s'en tirait volontiers ainsi,
par une plaisanterie et une gentillesse.[38]
[Note 37: M. Michaud, en tete du recueil des _Poesies_ de Delille,
1801.]
[Note 38: Quand il eut epouse sa gouvernante, il allait lui-meme
au-devant de ses souvenirs d'abbe, en plaisantant sur ce qu'il aurait
ete fait clerc, et peut-etre sous-diacre, _mais par l'eveque de Noyon_,
et l'eveque de Noyon ne faisait rien de serieux.--L'abbe Delille eut de
tout temps son abbe de Cournand attache a lui comme une puce a l'oreille
pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passerent leur
vie a se faire des niches. En 89, l'abbe de Cournand, tres-avance dans
la Revolution, parlait, ecrivait pour le mariage des pretres, et Delille
disait de lui, en parodiant la chanson:
Cournand pleure, Cournand crie,
Cournand veut qu'on le marie.
Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page):
Et de ses larges flancs voit sortir a longs flots
Tout un peuple d'abbes, peres d'abbes nouveaux!
_It nigrum campis agmen!_--Voila le vrai Delille causant. Il jouait,
batifolait perpetuellement avec son esprit, _comme un chat avec un
marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.]
Delille gagna a ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments
plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus
profonde qu'il n'en avait marque jusqu'alors. L'inspiration directement
religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisee dans la nature
avait ete une de ses pretentions et de ses illusions plutot qu'une
source veritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de
coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit
dans le detail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau
monde.[39] Enfin, grace aux tourmentes publiques et a l'impression qui en
resta sur son coeur, une inspiration reelle lui vint; il se fit le poete
du passe, des infortunes royales, le poete du malheur et de la pitie.
Cette veine de larmes, en fecondant la seconde partie de ses oeuvres,
donna a sa renommee poetique un caractere serieux et touchant, que salua
avec transport la societe renaissante, et qui couronna dignement sa
vieillesse.
[Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cite de lui un fils
naturel ou adulterin, ne d'une relation toute bourgeoise.]
De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, ou il alla
d'abord et ou il acheva la traduction de _l'Eneide_, Delille partit pour
la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautes de
la nature lui arrivaient ca et la gaiement dans un rayon. De pres, il ne
voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux.
A Bale, fut-il en effet temoin du bombardement de Huningue et y
apprit-il a decrire le jeu de la bombe:
De son lit embrase, tantot l'affreuse bombe, etc.?
Grave question. On a avance cela dans une note de ses ouvrages, mais
qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il etait deja a Glairesse.
Habitant ce village, il dut a l'aspect de l'ile de Saint-Pierre
d'ajouter dans son poeme de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques.
Ainsi, a chaque pause de son exil, il allait decrivant et ajoutant
quelque piece a ses anciens cadres. Il passa de la Suisse a la petite
cour du duc de Brunswick, ou il travailla a son poeme de _la Pitie_. A
Darmstadt, il avait visite _incognito_ les jardins du prince dessines
et calques dans le temps, livre en main, sur le poeme. A Goettingue, il
avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui meme
le consulta, dit-on, sur un passage de l'Eneide. Vous figurez-vous bien
le tete-a-tete de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquite et
tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus a sa taille,
et se reconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils
echangerent leurs tabatieres;[40] ce fut un assaut de grace; du coup, un
bourgeois, la present, eut presque de l'esprit. Il s'y depensa plus
de bons mots en un quart d'heure, que durant des siecles de la Ligue
hanseatique.
[Note 40: Diomede et Glaucus, _Iliade_, VI.]
C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractere de
Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et desarmer
l'agression. Le Brun, parlant de Freron dans _la Metempsycose_, avait
dit:
Mais il prona l'ingenieux Delille,
Qui, sous le fard se donnant pour Virgile,
Si bien lima son vers mince et poli,
Que le grand homme est devenu joli.
Ainsi masquant de graces fantastiques
Le noble auteur des douces _Georgiques_,
Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succes...
Oh! que Le Franc a bien fui cet exces!
Dans une epigramme de date posterieure, Le Brun semble s'adoucir, et il
convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,
L'adroit et gentil emailleur
Qui brillanta _les Georgiques_,
Des poetes academiques
Delille est encor le meilleur.
Enfin dans d'autres epigrammes suivantes, il se montre tout a fait
apaise, et le nom de Delille ne revient plus qu'en eloges. Ainsi
Marie-Joseph Chenier, qui, dans une petite epitre au poete emigre
rentrant:
Marchand de vers, jadis poete,
Abbe, valet, vieille coquette,
Vous arrivez, Paris accourt, etc.;
avait ete satirique des plus apres, n'hesita pas a lui rendre bientot
dans son _Tableau de la Litterature_, des hommages consciencieux et
reflechis.
Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de la passait en Angleterre,
on se demandait en France de ses nouvelles avec un interet qu'attestent
toutes les feuilles du temps. Le premier reveil de l'attention
litteraire s'occupait a son sujet. Lalande (decembre 96) donnait dans
_la Decade_ une espece de petit bulletin de ses voyages et de ses poemes
entames ou termines. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un
article de Bottiger sur le poete dont la reputation grossissait chaque
jour a distance. L'Institut national lui faisait ecrire pour le prier de
rentrer en son sein, et ce ne fut qu'apres trois ans d'un silence par
trop boudeur, qu'on le remplaca dans la _section_ de poesie. Enfin, de
Londres, ou il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_,
il laissa echapper une seconde edition, tres-augmentee, du poeme des
_Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression etait
retardee depuis trois ans.
On publia, vers ce temps, un recueil de ses poesies diverses et
fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car
on etait avide des moindres details. Les _extraits_ de Fontanes au
_Mercure_ et de Ginguene a _la Decade_, sur _l'Homme des Champs_,
etaient inseres dans le volume; on tachait d'y refuter les critiques,
d'ailleurs fort moderees et respectueuses, de Ginguene.[41] Bref, Delille
entrait vivant dans la gloire incontestee, et prenait rang parmi ceux
qui regnent.
[Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguene que l'homme d'esprit
refute aux premieres lignes de la preface de _l'Homme des Champs_, M. de
M., est _Senac de Meilhan_; ce qui me parait plus vraisemblable que _M.
de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'editions subsequentes de Delille.]
Cette monarchie, bien suffisamment legitime, ou il allait s'asseoir, ne
se declarait pas moins par certaines attaques demesurees et desesperees,
et qui etaient en petit comme les conspirations republicaines de meme
date contre Bonaparte.
En regard du trophee poetique que lui dressaient ses amis, il parut
une brochure intitulee _Observations classiques et litteraires sur les
Georgiques francaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il
y etait dit: "Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage
qui, meme avant la publicite, etait _devoue a l'apotheose?_" On y
supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:
643 repetitions, 558 antitheses, 498 vers symetriques, 294 vers
surcharges, 164 vers leonins.
Total: 2,157.
En tete du volume se voyait une caricature d'apres le dessin d'un eleve
de David. Le poete, en costume d'abbe, tournait le dos a la Nature et
dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Gout. Des
farfadets lui presentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte
Raton etait a ses pieds; il se couvrait la tete d'un parasol, et on
lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_:
Majestueux Ete, pardonne a mon silence!
J'admire ton eclat, mais crains ta violence.
M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle preface des _Etudes francaises
et etrangeres_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous
sommes venus tard, et n'avons, meme la-dessus, rien invente.
Il ne rentra en France que deux ans apres, en 1802, pendant l'impression
du poeme de _la Pitie_. L'apparition de ce livre fut un evenement
politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait ete dans
quelques vers jusqu'a invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre
la France: cela sortait de la pitie. Il avait toutefois insiste pour que
les vers restassent. De pres, il sentit le peril. Six vers, qu'il ne
desavoua pas, furent, sans facon, substitues par un ami plus sage, et
qui prit sur lui d'oter au poete l'embarras de se retracter. A cela
pres, l'inspiration de _la Pitie_ ne parut pas moins suffisamment
royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fievee a
Bonaparte (avril 1803) le fremissement de colere qu'excitait autour du
Consul un succes impossible a reprimer. Il y eut une brochure intitulee
_Pas de pitie pour la Pitie!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre
pareil. On n'y approuvait du poeme que les six vers qui avaient ete
substitues a ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages
amasses en portefeuille par Delille se succederent rapidement et dans un
flot de vogue ininterrompu: _l'Eneide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805;
_l'Imagination_, 1806; _les Trois Regnes_, 1809; _la Conversation_,
1812. C'etait le fruit des vingt annees precedentes; de plus, Delille
aveugle ne sortait guere, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans
desemparer.
[Note 42: Les circonstances sociales s'en melerent et y mirent le
sens. D'ailleurs, a la politique proprement dite, est-il besoin de le
dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (a Londres, je
crois), dans un diner ou etait l'abbe Dillon, il avait jase sur ce
chapitre a tort et a travers. Quand il eut fini, l'abbe Dillon lui dit:
"Allons, l'abbe, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour
nous le faire avaler."]
[Note 43: Mais rien n'egale, comme violence et infamie, un certain
pamphlet intitule _Examen critique du, poeme de la Pitie, precede d'une
Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris,
1803). L'anonyme, qui parait avoir connu depuis longtemps Delille,
s'attache, en ennemi intime, a fletrir toute sa vie; il fait d'ailleurs
de la publication de _la Pitie_ un crime d'Etat, et le denonce au
Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne
rachetent pas suffisamment, meme pour les curieux et indifferents,
l'odieux de semblables libelles.]
Tous ces ouvrages, excepte le dernier, le poeme de _la Conversation_,
eurent un succes de vente et de lecture dont il est piquant de se
souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire a vingt mille
exemplaires, pour la premiere edition. L'_Eneide_, par exception, se
publia a cinquante mille exemplaires. Elle fut achetee a l'auteur
quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout,
ce n'etait pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de
notes. Dans les chateaux, dans les familles, en province, partout,
abondaient les poemes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile
et jolie, toutes choses qu'on aimait a apprendre ou a se rappeler, des
souvenirs classiques, des allusions de college a la portee de chacun,
des episodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des
infortunes ou des gloires aisement populaires, des descriptions de jeux
de societe ou d'experiences de physique, des notes anecdotiques ou
savantes, qui formaient comme une petite encyclopedie autour du poeme,
et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai
connu le manoir ou en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on
avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs
nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes
ou les vues des capitales. Un volume de Delille etait sur la cheminee,
et, sans aucun decousu, on passait de l'insecte de l'optique a
_l'araignee de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'egarant, on remontait
dans le volume a quelques pages de la, si on lisait a haute voix le
portrait de Jean-Jacques:
Helas! il le connut ce tourment si bizarre,
L'ecrivain qui nous fit entendre tour a tour
La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;
oh! alors, comme l'emotion croissante succedait! comme on cherissait
le poete et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme
ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une
heure!--a moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Regnes_ qui
etaient a cote, ne tombat sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait
l'idee et faisait diversion.
[Note 44: _Imagination_, chant VI.]
Aujourd'hui encore, si, a la campagne, un jour de pluie, vers une fin
d'automne, reprenant le volume neglige, on retrouvait tout d'abord
(sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_
ou celui des _Trois Regnes_, diversement spirituels ou touchants, on
serait charme a bon droit, on s'etonnerait d'avoir pu etre si severe
pour le gracieux poete, et l'on s'ecrierait en relisant la page: _Son
genie est la!_
Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publies par
Delille a dater de 1800; ce serait repeter a chaque examen nouveau les
memes critiques, les memes eloges, et je n'aurais guere rien a en dire
d'ailleurs qui n'ait ete trouve par des contemporains memes. Ginguene
a juge _l'Homme des Champs_ avec un melange de severite et de
bienveillance qui fait honneur a son esprit et a la critique de son
temps. Geoffroy, quoique du meme parti politique que Delille, s'est
montre beaucoup plus severe dans la nouvelle _Annee litteraire_ qu'il
essaya alors, et il menagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Annee
litteraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poete et defenseur
du poeme, cacha sous beaucoup d'eloges des critiques moins detaillees,
mais au fond a peu pres les memes que celles de Ginguene, et qui
acquierent sous sa plume favorable une autorite nouvelle. Ginguene
encore a juge dans _la Decade_ la traduction de _l'Eneide_, et cette
fois sa severite plus rigoureuse va chercher les negligences et le faux
jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de
Delille se rejetaient sur quelques morceaux ou ils admiraient un grand
merite de difficulte vaincue, l'episode d'Entelle et de Dares, et en
general la description des _jeux_. Bientot _la Decade_ cessant, le parti
philosophique perdit son organe habituel en litterature et son droit
public de contradiction: le champ libre resta aux eloges. Meme dans ces
eloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les
critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de
marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a ecrit le lendemain de
sa mort: "J'oserai dire qu'il a ete plus heureusement doue encore
comme homme d'esprit que comme grand poete." En y mettant moins de
_prenez-y-garde_, nous ne dirions guere autrement. Mais il convient
d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les
ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de
n'avoir eu ni l'art ni le style poetique.
[Note 45: "Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef a la description
de la tempete dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile:
Son mat seul un instant se montre a nos regards!
Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il
imite cette tempete de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?...
Aurait-il ensuite replace dans sa traduction cette imitation libre, sans
songer a en retirer ce qu'il y avait mis d'etranger? Il faut bien qu'un
si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tete anti-virgilienne
que celle qui medite pendant plus de trente ans une traduction de
_l'Eneide_, et qui y laisse subsister des la seconde centaine de vers
une telle marque d'oubli!"]
Racine et Boileau l'avaient a un haut degre, bien que cette qualite,
chez eux, ne soit pas aisement distincte de la pensee meme et se
dissimule sous l'elegance d'une expression d'ordinaire assez voisine de
l'excellente prose. C'est la ce qui a egare leurs successeurs, qui,
en croyant etre de leur ecole en poesie, n'ont pas vu qu'ils ne leur
derobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'etaient ou que correctement
prosaiques ou que fadement elegants. Tout ce que Boileau se donnait de
peine et d'artifice pour elever son vers, qui souvent ne renfermait
qu'une simple idee de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose,
mais dans un degre qui ne choquat pas, est inoui. Un mot bien sonnant,
pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une
quantite de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus
proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient
a composer son style.
De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents,
ne lui paraissait pas du tout la meme chose que s'il avait mis: _Du
Styx, de l'Acheron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppleait
par une quantite de moyens savants, et depuis assez inapercus, au rare
emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la metaphore et
de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en etait si distinct
pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, a ces digues de
Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont
pas inondees. Le XVIIIe siecle ne se douta pas de cela. On y reprocha
meme a Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'etaient
que des necessites ou des intentions de poesie. Ce qui est vrai a mon
sens, c'est que le genre de style poetique de Boileau et meme de Racine
avait besoin d'etre modifie apres eux pour etre vraiment continue.
Pour rester poetique, la prose montant comme elle fit au siecle de
Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un
degre les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant a la fin
du XVIIIe siecle, eut fait ainsi et eut ete au fond un novateur en style
poetique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il
ne comprit pas de quelle reparation il s'agissait. Les modifications
materielles qu'il apporta a la versification, ses enjambements et ses
decoupures ne furent que des gentillesses sans consequence, et qui
n'empecherent pas chez lui, en somme, le retrecissement de l'alexandrin.
De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule
direction fut un vague instinct de melodie et d'elegance a laquelle sa
plume cedait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais
ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de
Minerve, ou chaque point, touche par l'aiguille des Muses, a sa raison
sacree.
On l'a compare a Ovide. Le docte et elegant auteur des Metamorphoses,
comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien superieur
a Delille en invention, en idees. Mais, par beaucoup de cotes et de
details, le rapport existe. Ovide, par exemple, en etait venu a ne
faire du distique qu'une paire de vers tombant deux a deux, tandis
qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la
phrase poetique se deroulait libre a travers les distiques. Delille
et son ecole en etaient ainsi venus a accoupler deux a deux les
alexandrins.
La difference entre Ovide et Catulle est un peu la meme qu'entre Delille
et Andre Chenier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers,
de jolies idees, mais du prosaisme, du delayage. Jamais, par exemple,
l'inspiration ne lui viendra de terminer une piece de vers, comme
celle de Catulle a Hortalus, par cette image et ce vers tout poetique,
tournure imprevue, concise et de grace supreme, comme Andre Chenier fait
souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui
fait rever:
Huic manat tristi conscius ore rubor.
Jamais l'idee ne serait venue a Andre Chenier d'intituler le premier
chant d'un poeme de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel.
Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait
passer en vers lui semblait bon a prendre. Les vers meme tous faits, il
les derobait sans scrupule a qui lui en lisait, et il les glissait dans
ses poemes. Il en prit un certain nombre a Segrais, a Martin, pour ses
Georgiques, et Clement en a fait le releve. Il en prit a l'abbe Du
Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46], a Racine fils pour le
Paradis perdu. Il disait quelquefois apres une lecture: "Allons, il n'y
a rien la de bon a prendre." Mais la prose surtout, la prose etait pour
lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbe feodal qui courait sus
aux vilains: rime en arret, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non
pas comme Homere ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de
celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur
prose en vers. Il venait de reciter a Parseval-Grandmaison un morceau
dont l'idee etait empruntee de Bernardin de Saint-Pierre, ce que
Parseval remarqua: "N'importe! s'ecria Delille; ce qui a ete dit en
prose n'a pas ete dit." Les eleves descriptifs de Delille avaient tous,
plus ou moins, contracte cette habitude, cette manie de larcin, et M. de
Chateaubriand raconte agreablement que Chenedolle lui prenait, pour les
rimer, toutes ses forets et ses tempetes; l'illustre reveur lui disait:
"Laissez-moi du moins mes nuages!"
[Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.]
Les poesies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne a tant de
petites pieces de l'antiquite le sceau d'une beaute inqualifiable. Ce
sont d'agreables madrigaux, de faciles et ingenieuses bagatelles,
mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de
Voltaire en ce genre. On aime pourtant a se souvenir des jolis vers a
mademoiselle de B., agee de huit jours, qui remontent a 1769:
.......................................
Tous les etres naissants ont un charme secret:
Telle est la loi de la nature.
Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure,
M'interessent bien moins que ces jeunes boutons
Dont je vois poindre la verdure,
Ou que les tendres rejetons
Qui doivent du bocage etre un jour la parure.
Le doux eclat de ce soleil naissant
Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumiere
Qu'au plus haut point de sa carriere
Verse son char eblouissant.
L'ete si fier de ses richesses,
L'automne qui nous fait de si riches presents,
Me plaisent moins que le printemps,
Qui ne nous fait que des promesses.
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