Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Janvier 1835.
(Voir sur Moliere considere dans ses rapports avec Pascal, _Port-Royal_,
liv. III, ch. XV et XVI.)
[Note 18: _Avant qu'un peu de terre,_ etc., dans l'Epitre a Racine.
Je ferai remarquer que, malgre la brouillerie ancienne de Moliere et de
Racine, c'etait par l'eclatant exemple de Moliere que Boileau songeait a
consoler l'auteur de _Phedre_ des critiques injustes qu'il essuyait. Il
n'entrait pas dans la pensee de Boileau que cet eloge de Moliere
put deplaire a Racine: il y avait equite et decence jusque dans les
brouilleries des grands hommes de ce temps-la.]
[Note 19: Cet ensemble n'eut lieu qu'apres la reunion du theatre
de l'Odeon avec celui du Palais-Royal ou _de la Republique_; car les
opinions politiques avaient aussi separe la Comedie en deux camps.
Revenue a son complet par une reconciliation, la Comedie-Francaise
presentait alors, pour les pieces de Moliere, Grandmesnil, Mole, Fleury,
Dazincourt, Dugazon, Baptiste aine, mesdemoiselles Contat, Devienne,
mademoiselle Mars deja; le vieux Preville reparut meme deux ou trois
fois dans _le Malade imaginaire_. Un pareil moment ne se reproduira plus
jamais pour le jeu de ces pieces immortelles.]
DELILLE
Rien n'est doux comme, apres le triomphe, de revenir sur les
entrainements de la lutte, et d'etre juste, impartial, pour ceux qu'on a
blesses dans l'attaque et malmenes. Ces sortes d'amnisties ont surtout
leur charme en affaires litteraires, et l'esprit, dont le propre est de
comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, apres-coup,
de ce qu'il avait d'abord nie, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a
pu, detruit. Il devra paraitre a quelques-uns, je le sens, assez
presomptueux d'etre indulgent de cette sorte envers Delille, et de
se donner a son egard pour des victorieux radoucis. Ou donc est la
victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, Ecole poetique
nouvelle, qui soit si superieur et si a l'abri d'un revers? Sans
repondre a ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant
pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon
l'entiere evidence, que la victoire de l'ecole nouvelle se prouve du
moins dans la ruine complete de l'ancienne, et que des lors on a loisir
de juger sans colere et de mesurer en detail celle-ci, dut quelque
partisan de l'heureux Pompee de cette poesie nous venir dire:
O soupirs! o respects! o qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]!
[Note 20: Notre ami M. Geruzez, dans un article sur Delille,
posterieur de date a celui-ci, a bien voulu, au milieu de temoignages
indulgents auxquels il nous a accoutume, s'arreter a ce debut pour
le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous
n'acceptons pas entierement, et dans laquelle il n'a peut-etre pas assez
tenu compte de la notre. Nous maintenons l'abbe Delille mort et bien
mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extremement que
le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit
precisement a la veille de _reprendre faveur_; nous doutons encore plus
que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citee par M.
Geruzez, et que nous-meme mentionnons avec eloge, ait rien predit du
_jugement de l'avenir_. M. Villemain, engage alors dans un concours
academique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces a-propos
et se tirer d'une de ces difficultes dont il triomphe toujours avec
tant de grace. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y
cherchait une conclusion definitive, ne soutiendrait pas l'examen; il
est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait _enfante des
beautes plus hardies et plus fieres_; c'est le contraire plutot qu'il
faudrait dire.--Il est un fait que j'oserai reveler. A l'Academie, dans
nos seances interieures, quand on lit et qu'on discute le _Dictionnaire
historique de la Langue_, s'il arrive a M. Patin, le redacteur, de
citer a la rencontre un ou deux vers de l'abbe Delille, il s'eleve
d'ordinaire, au seul nom du spirituel poete tombe en disgrace, une sorte
de murmure defavorable ou meme de clameur; on chicane les vers cites,
on en conteste la langue; rarement on leur fait grace. Et qui, dans
l'Academie, prend donc la defense de Delille? qui? c'est encore nous,
sortis de l'ecole contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent
les seuls a demander qu'on le maintienne, a sa date, a titre de temoin
et d'autorite.]
Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinee de l'abbe
Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que
tacher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles,
sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus
piquantes dans la bouche meme des personnages ses contemporains. On
verra qu'il a ete de tout temps juge, et que les bons mots sur son
compte ont ete dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant
d'esprit et de graces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses
defauts, _dulcibus vitiis_. Sa personne, son agrement de conversation,
son debit, ne sauraient se separer du succes de ses vers. L'a-propos de
circonstance, la facilite d'expression et de coloris qu'il possedait,
ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux
sentiments et aux modes de son epoque. Sa gloire se composait de toute
une partie affectueuse et charmante, qui a du perir avec lui et avec
ceux de son age. Temoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et
lecteur charme de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts a faire
pour rentrer dans l'esprit qui le faisait gouter, et pour me souvenir,
en parlant de lui, qu'il a regne, et en quel sens on le peut dire.
Delille a regne, ou du moins il a ete le prince des poetes de son temps.
Il y a eu a divers moments en France de tels _princes des poetes_, et
il serait curieux d'en noter la dynastie assez irreguliere, assez
capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'epoque de
Chrestien de Troyes, du _roi_ Adenes et autres, qui etaient les rois
des trouveres, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siecles et de
notre cote, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui meriterent ce nom.
Ronsard l'eut plus qu'aucun:
Tous deux egalement nous portons des couronnes,
lui disait Charles IX. Malherbe, apres lui, regna; mais ce fut deja
d'une autre espece d'autorite, ou le jugement et la grammaire entraient
autant que l'agrement poetique et que la vogue mondaine. Ce nom de
_prince des poetes_ implique en effet quelque chose de galant et de
mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquee au chapeau de
laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonne
de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau regna, mais a la facon serieuse
de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des poetes_; c'en
fut plutot l'oracle et le conseil. Les grands poetes du regne de Louis
XIV, et leur gloire solide, se pretaient mal a la gentillesse de role
que suppose ce titre raffine. La Fontaine seul y aurait donne, je crois
bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climenes,
si on l'avait laisse faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les
caillettes de bonne maison, un vif et assez long regne de bergerie en
tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la derniere moitie de
sa vie, regna veritablement, fut monarque comme philosophe, comme
historien, non moins que comme poete. Delille, a quelques egards son
successeur, n'herita que de la partie legere et brillante de son
sceptre; il y rattacha des rubans retrouves, rajeunis, du gout de
Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres serieux,
un Gresset qui avait tout a fait reussi. Il devint de son temps un vrai
_prince des poetes_, comme on l'etait avant Louis XIV, avec tout ce que
l'idee de mode et d'engouement ramene sous ce nom. Le monde le choya,
les femmes l'adorerent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet
charmant et une idole.
Jacques Delille, ne pres d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance
clandestine, au mois de juin 1738, fut baptise a Clermont et reconnu
sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu apres, en lui
laissant une petite rente. La mere de Delille, a laquelle ce fruit
d'un amour cache dut etre enleve en naissant, etait une personne de
condition, de la descendance du chancelier L'Hopital. Il ne parait
pas pourtant que l'enfance du poete ait ete assiegee de trop penibles
images, et quand il eut a chanter plus tard ses premiers souvenirs, il
n'en trouvait que de riants:
O champs de la Limagne, O fortune sejour!
..........................................
Voici l'arbre temoin de mes amusements;
C'est ici que Zephyr, de sa jalouse haleine,
Effacait mes palais dessines sur l'arene;
C'est la que le caillou, lance dans le ruisseau,
Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau:
Un rien m'interessait. Mais avec quelle ivresse
J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,
Et le sage pasteur qui forma mon enfance!
De cette ecole du presbytere, le jeune Delille fut envoye a Paris,
et vint faire ses etudes au college de Lisieux, ou on le recut comme
boursier. Est-ce a la surveillance secrete de sa mere, a la protection
de quelque tuteur, ami de son pere, qu'il dut cette direction heureuse?
C'est ce qui n'a pas ete dit. Il se distingua par les plus brillants
succes universitaires, et, dans sa seconde annee de rhetorique
principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans apres,
il remporta encore un prix d'eloquence latine propose aux eleves de
l'Universite qui visaient au professorat. Tous les rangs etant occupes
pourtant, il dut se rabattre a une simple place de maitre de quartier
au college de Beauvais, ou se trouvaient egalement alors, comme simples
maitres, son compatriote Thomas, l'abbe Lagrange, depuis traducteur de
Lucrece, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de
Desforges, qu'on n'ose designer, on trouve de jolis details sur la vie
de Delille a cette epoque; les sobriquets que lui donnaient les ecoliers
etaient _ecureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: "Il est certain, dit
l'auteur du _Poete_, que cet aimable jeune homme avait toute la
vivacite, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons
la verite, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi
l'innocence et la grace. Il etait fort bien fait, et aimait assez a voir
un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournee. Du
reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et meme
un merite de n'etre que _primus inter pares_, et tout n'en allait que
mieux, grace a cette presque egalite." Le soir, au coin du feu, il
proposait a ses eleves et mettait au concours entre eux la traduction de
vers et de passages des _Georgiques_, dont il s'occupait deja.
Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se
dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans
mere, cette education orpheline et a la charge d'autrui, cette pauvrete
du jeune homme, n'ont pas altere un trait de son amabilite gracieuse.
Tout en nous depend du tour des caracteres, quand ils sont donnes par
la nature un peu decidement. Voltaire recoit, jeune, des coups de baton
d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse,
du beau monde, et l'oppose en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple
moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune
fille, va en Amerique, d'ou, apres des pertes et d'affreux malheurs,
elle revient elegiaque eploree, tandis que Desaugiers revient de la
meme, apres des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du
Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, eleve par charite, n'en sera pas
moins, des son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La
Harpe ou de l'acre Chamfort, le petit abbe le plus espiegle et le bel
esprit le plus charmant.
C'est pendant et peut-etre meme avant son sejour au college de Beauvais,
et lors de ses premiers essais de la traduction des _Georgiques_, qu'il
fit a Louis Racine cette visite touchante dont il est parle dans la
preface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers
des _Georgiques_, Louis Racine se recria: "_Les Georgiques_! dit-il
d'un ton severe, c'est la plus temeraire des entreprises. Mon ami M. Le
Franc, dont j'honore le talent, l'a tentee, et je lui ai predit qu'il
echouerait."--"Cependant, continue Delille en son recit, le fils du
grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison
ou il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir a Dieu
les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis
dans cette retraite (_du cote du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai
dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait
aimer extremement. Il me repete plusieurs fois combien mon entreprise
lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidite une trentaine
de vers. Il m'arrete, et me dit: Non-seulement je ne vous detourne plus
de votre projet, mais je vous exhorte a le poursuivre."
Ginguene, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Decade_, releve ce
qu'a d'interessant cette visite qui lie ensemble la chaine des noms et
des souvenirs poetiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piete
litteraire: "On sait que le poete Le Brun eut avec Louis Racine les
liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, eleve par
lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle
esperance, le meme dont le pere pleurait la mort quand Delille eut de
lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus
grands poetes que nous ayons encore sont, avec un seul intermediaire, de
l'ecole de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'ecole a leur tour. Les
differences qui existent dans leur talent et dans le systeme de leur
style s'apercevront un jour dans leurs eleves, mais tous tiendront plus
ou moins a la grande et primitive ecole. Et voila comment se perpetue ce
bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne
s'apprennent pas dans les livres." Delille, en effet, se rattache,
sans interruption ni secousse, a cette ecole qu'il fit degenerer en la
faisant refleurir. L'auteur du poeme de _la Religion_, a quelques egards
le pere de la poesie descriptive au XVIIIe siecle, dut accueillir les
vers elegants dont lui-meme avait enseigne l'heureux tour dans son
morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la seve et
ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poesie
facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guere, pour son
compte, plus profonde et plus severe. Delille, arrivant sous leurs
auspices, favorise et comme autorise des maitres, fut novateur sans y
viser, et en s'efforcant plutot de ne pas l'etre. Comme Ovide, il eut
le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agreablement
l'heritage. Au sortir de cette retraite janseniste, ou il avait pris
oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se
redire avec le transport d'un _amant des Muses_:
Temporis illius colui fovique poelas,
Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.
Si Delille ne peut etre dit le fils bien legitime des celebres poetes
ses predecesseurs, il fut du moins pour eux, des qu'il parut, comme un
filleul gate et caressant.
Ses strophes a Le Franc, inserees dans _l'Annee litteraire_ (1758),
suivirent probablement cette visite a Louis Racine, de qui il avait
appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc
un grand _chene_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers
qu'on a de Delille a cette epoque, son ode _a la Bienfaisance_, qui
concourut pour le prix de l'Academie francaise, son epitre _sur les
Voyages_, couronnee par l'Academie de Marseille, ses autres epitres de
college, ne sont remarquables que par la facilite, l'abondance, une
certaine purete; mais nulle idee neuve, nulle couleur originale. Le gout
des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnete, s'y
montrent selon les traditions recues. Les artistes en vogue y sont
nommes et admires sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt,
et Vanloo _aux touches enflammees_ a cote de Voltaire. La _plume_ de
Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du college de Beauvais,
y ont leur part. Bien debite, cela devait etre infiniment agreable a
une these ou a une distribution de prix. Dans l'epitre a M. Laurent, _a
l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide
(1761)_, on trouve pourtant deja tout le poete didactique; les
merveilles de l'industrie et de la mecanique moderne y sont decrites en
une serie de periphrases accompagnees de notes indispensables:
La le sable, dissous par les feux devorants,
Pour les palais des rois brille en murs transparents!
Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries,
ecriture, imprimerie, moulin a vent, moulin a eau, pompes, ecluses,
ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est
passe en revue a l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus
lequel de M. Laurent ou du poete est le mecanicien. Cette epitre a M.
Laurent semble avoir ete pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si
c'est trop dire, l'echeveau qu'il tourna et devida toute sa vie.
Le bannissement des jesuites laissait vacants beaucoup de colleges de
France, et le jeune maitre de quartier du college de Beauvais fut appele
comme professeur a celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, ou
Gresset vivait alors devot et retire. Delille ne manqua pas d'y
visiter ce spirituel poete, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le
soupconnait. Occupe des _Georgiques_. de Virgile, il se croyait une muse
grave: il ne savait pas combien il etait proche parent de _Vert-Vert_,
et de quel danger mortel les dragees seraient pour son talent. Gresset,
qu'on avait essaye dans un temps d'opposer a Voltaire, et dont
Jean-Baptiste Rousseau exaltait les debuts, n'avait eu ni assez de force
de talent ni assez de pensee pour soutenir la lutte, et il avait ete
vite jete de cote. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les
derniers temps de Voltaire, reprit, a quelques egards, le role manque
par le premier, et avec du brillant, du mondain a force, rien du
college, mais peu de philosophie et de pensee, il reussit a succeder
en poesie au trone, encore imposant, qui devint aussitot pour lui un
tabouret chez la reine.
[Note 21: On est deja si loin de l'ancienne Universite, qu'il n'est
pas inutile de rappeler que les colleges de Lisieux et de Beauvais
etaient A Paris, tandis que le college d'Amiens etait bien dans cette
ville meme.]
En attendant, il succedait, au college d'Amiens, a ces jesuites dont il
allait introduire en francais les procedes de vers latins et tant de
descriptions didactiques ingenieuses. Rapin, Vaniere, par les sujets
comme par la maniere, semblent avoir ete ses maitres; il y a du Pere
Sautel dans Delille.
Un discours sur l'_Education_, prononce par Delille, en 1766, a une
distribution de prix du college d'Amiens, marquerait, au besoin, combien
peu d'idees la prose fournissait a l'elegant diseur dans un sujet deja
feconde par l'_Emile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de
l'abbe Delille, depuis son eloge de la Condamine, lors de sa reception
a l'Academie, jusqu'a son article La Bruyere dans la _Biographie
universelle_, ne dementent pas cette observation; agreables de tour et
de recits anecdotiques, ils sont tres-clair-semes d'idees. Son morceau
le plus capital, la preface des _Georgiques_, est meme en grande partie
traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'a
quel point il en profite.[22]
[Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.]
Du college d'Amiens, le jeune professeur fut rappele comme agrege a
Paris, et nomme pour faire la classe de troisieme au college de La
Marche: il y etait encore lors de sa reception a l'Academie, en 1774.
Mais la disproportion entre cette gloire si litteraire, si mondaine, et
ces themes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitie de
M. Le Beau, professeur d'eloquence latine au College de France, l'appela
a professer, comme suppleant d'abord, la poesie qui etait comprise dans
cette chaire.
La traduction des _Georgiques_ parut a la fin de l'annee 1769; elle
etait annoncee a l'avance par de nombreuses lectures dans les salons,
que frequentait deja beaucoup Delille. Le succes alla aux nues. C'etait
la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les
Georgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopedie_
ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frederic
declara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'eprit
de _Virgilius-Delille_ (il etait fort en sobriquets), et ecrivit a
l'Academie francaise pour l'y pousser (4 mars 1772): "Rempli de la
lecture des _Georgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la
difficulte si heureusement surmontee, et je pense qu'on ne pouvait faire
plus d'honneur a Virgile et a la nation. Le poeme des _Saisons_ et la
traduction des _Georgiques_ me paraissent les deux meilleurs poemes qui
aient honore la France apres _l'Art poetique_......" La Harpe, dans _le
Mercure_, celebra tout d'abord la traduction; Freron, dans _l'Annee
litteraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidele souvent, comme
reproduction du modele, il convint qu'il etait difficile de mieux
tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaitre _le faire de
Boileau_. Clement de Dijon seul, Clement _l'inclement_, comme dit
Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit
bientot un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint
troubler le succes du traducteur des _Georgiques_ et du poete des
Saisons. Saint-Lambert eut le credit et le tort d'obtenir un ordre pour
faire conduire Clement au For-l'Eveque, et pour faire saisir l'edition
(encore sous presse) de sa critique. Le pretexte etait que Clement
disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer a
madame d'Houdetot. On fit des cartons a ces endroits, le livre parut, et
tout le monde lut Clement.
Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de
la part d'un homme serieux, instruit de l'antiquite, amateur du gout
solide, mais que le rayon poetique direct n'eclaire pas. Ou se trouvait
alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poetique,
si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et Andre
Chenier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'etait
pas etranger a la critique de Clement, son ami, a qui il avait confie sa
traduction, encore inedite, de l'episode d'Aristee, pour etre opposee
a celle qu'en avait donnee Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita,
dans les editions suivantes, des critiques de Clement en ce qu'elles lui
paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus
fidele en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajoute, et ce qui etait
incommunicable, a moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain
art et style poetique qui fait que, dans la lutte de poete a poete,
independamment de la fidelite litterale, des beautes du meme ordre
eclatent en regard, et comme un prompt equivalent d'autres beautes
forcement negligees. Delille est elegant, facile, spirituel aux endroits
difficiles, correct en general, et d'une grace flatteuse a l'oreille;
mais la belle peinture de Virgile, les grands traits frequents, cette
majeste de la nature romaine:
... Magna parens frugum, Saturnia tcllus,
Magna vivum;
les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne;
cette antiquite sacree du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette
nouveaute et cette invention perpetuelle de l'expression, ce mouvement
libre, varie, d'une pensee toujours vive et toujours presente, ont
disparu, et ne sont pas meme soupconnes chez le traducteur. On glisse
avec lui sur un sable assez fin, peigne d'hier, le long d'une double
palissade de verdure, dans de douces ornieres toutes tracees. M. de
Chateaubriand a mieux rendu notre idee que nous ne pourrions faire,
quand il dit: "Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Georgiques_.
C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On
a des tableaux de Raphael merveilleusement copies par Mignard."
J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copie par Watteau, serait
encore superieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits
par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon.
Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines
d'Evandre, transportee a _Moulin-Joli_.
La question tant agitee de la traduction en vers des poetes n'en est pas
une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poete se mettait en
tete de nous traduire Virgile, Homere ou Dante, ou tel autre maitre, il
n'y reussit a force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte,
du moins pour le sentiment et la couleur. Mais a quoi bon? Jamais poete
de cette trempe ne s'enchainera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y
essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir,
detacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible,
manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayee et reconnue,
il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant
par eclairs ses autres grands egaux, il sera lui-meme.
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