Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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Le genie lyrique, elegiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner
tous les noms plutot que celui de _subjectif_, qui sent trop l'ecole),
ce genie qui est l'antagoniste-ne du dramatique, se chante, se plaint,
se raconte et se decrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est
tente a chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les
personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se deguisant a
peine; il est le contraire de la diversite. Moliere, en son Epitre a
Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages:
Et c'est la qu'un grand peintre, avec pleine largesse,
D'une feconde idee etale la richesse,
Faisant briller partout de la diversite
Et ne tombant jamais dans un air repete;
Mais un peintre commun trouve une peine extreme
A sortir dans ses airs de l'amour de soi-meme.
De redites sans nombre il fatigue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poete caracterisait, sans y songer, le genie lyrique qui, du
reste, n'etait pas developpe et isole de son temps comme depuis. La
Fontaine, qui en avait de naives effusions, y associait une remarquable
faculte dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine,
genie admirablement heureux et proportionne, capable de tout dans
une belle mesure, aurait excelle a se chanter, a se soupirer et a se
decrire, si c'avait ete la mode alors, de meme qu'en se tournant a la
realite du dehors, il aurait excelle au portrait, a l'epigramme fine
et a la raillerie, comme cela se voit par la lettre a l'auteur des
_Imaginaires_. Les _Plaideurs_ trahissent en lui la vocation la plus
opposee a celle d'_Esther_. Son principal talent naturel etait pourtant,
je le crois, vers l'epanchement de l'elegie; mais on ne peut trop le
decider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles
personnages, dans la region mixte, ideale et moderement dramatique, ou
il se deploie a ravir.
Une marque souveraine du genie dramatique fortement caracterise, c'est,
selon moi, la fecondite de production, c'est le maniement de tout un
monde qu'on evoque autour de soi et qu'on peuple sans relache. J'ai
cherche a soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, delicat et
attentif, peut faire avec soi-meme, et moyennant le souvenir choisi et
reflechi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en
dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'a un certain point
une bonne comedie, un bon drame, en sa vie; temoin Gresset et Piron.
C'est dans la recidive, dans la production facile et infatigable, que
se declare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns
meme fabuleux en cela, ont montre cette fertilite primitive de genie,
une fecondite digne des patriarches. Voila bien la preuve du don, de ce
qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul
talent de peindre: faculte magique de certains hommes, qui, enfants,
leur fait jouer des scenes, imiter, reproduire et inventer des
caracteres avant presque d'en avoir observe; qui plus tard, quand la
connaissance du monde leur est venue, realise a leur gre des originaux
en foule, qu'on reconnait pour vrais sans les pouvoir confondre avec
aucun des etres deja existants, l'inventeur s'effacant et se perdant
lui-meme dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur.
L'ingenieux critique allemand Tieck a essaye de discerner la personne
de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les
Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi
la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres
personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut meme en conjecturer
autant pour Moliere.
[Note 14: Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez
naturellement ici: "C'etait, dans le roman, un de ces genies qu'on est
convenu d'appeler impartiaux et desinteresses, parce qu'ils savent
reflechir la vie comme elle est en elle-meme, peindre l'homme dans
toutes les varietes de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne
melent en apparence a ces peintures et a ces representations fideles
rien de leur propre impression ni de leur propre personnalite. Ces
sortes de genies, qui ont le don de s'oublier eux-memes et de se
transformer en une infinite de personnages qu'ils font vivre, parler
et agir en mille manieres pathetiques ou divertissantes, sont souvent
capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils
ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par
exemple, que Shakspeare et Moliere, les deux plus hauts types de cette
classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois
amere les choses de la vie. Il n'en a pas ete ainsi de Scott, qui, pour
etre de la meme famille, ne possedait d'ailleurs ni leur vigueur de
combinaison, ni leur portee philosophique, ni leur genie de style. D'un
naturel bienveillant, facile, agreablement enjoue; d'un esprit avide
de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs
dominantes et aux opinions accreditees; d'une ame assez temperee, autant
qu'il semble; habituellement heureux et favorise par les conjonctures,
il s'est developpe sur une surface brillante et animee, atteignant
sans effort a celles de ses creations qui doivent rester les plus
immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en meme temps
qu'elles lui echappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce
je ne sais quoi de trop acre et de trop intime qui trahit toujours les
mysteres de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de
ses romans, c'a ete dans des caracteres comme celui de Morton des
_Puritains_, c'est-a-dire dans un type pale, indecis, honnete et bon."]
Mademoiselle Poisson, femme du comedien de ce nom, a donne de Moliere le
portrait suivant[15], que ceux qu'a laisses Mignard ne dementent pas pour
les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche
qu'il suggere: "Moliere, dit-elle, n'etait ni trop gras, ni trop maigre;
il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe
belle; il marchoit gravement, avoit l'air tres-serieux, le nez gros, la
bouche grande, les levres epaisses, le teint brun, les sourcils noirs
et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la
physionomie extremement comique. A l'egard de son caractere, il etoit
doux, complaisant, genereux; il aimoit fort a haranguer, et quand il
lisoit ses pieces aux comediens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs
enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels." Ce
qui apparait en ce peu de lignes de la male beaute du visage de
Moliere m'a rappele ce que Tieck raconte de la _face tout humaine _de
Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre
d'une auberge l'arrivee de lord Southampton, qui allait devenir son
protecteur et son ami. Il ecoutait en silence le poete Marlowe, qui
s'abandonnait a sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu.
Lord Southampton, etant arrive dans la ville, depecha son page a
l'hotellerie: "Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la
chambre commune; la, regarde attentivement tous les visages: les uns,
remarque-le bien, te paraitront ressembler a des figures d'animaux moins
nobles, les autres a des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours
jusqu'a ce que tu aies rencontre un visage qui ne te paraisse ressembler
a rien autre qu'a un visage humain. C'est la l'homme que je cherche;
salue-le de ma part et amene-le-moi." Et le jeune page s'empressa
d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit a examiner
les visages; et apres un lent examen, trouvant le visage du poete
Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'etait l'homme, et il l'amena
a son maitre. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de
ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un
enfant qu'il etait encore, en avait ete frappe plus que de tout autre.
Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui
expliqua comment le visage humain et proportionne de Shakspeare, qui
frappait peut-etre moins au premier abord, etait pourtant le plus beau.
Ce que Tieck a dit la si ingenieusement des visages, il le veut dire
surtout, on le sent, de l'interieur des genies[16].
[Note 15: _Mercure de France_, mai 1740.]
[Note 16: On peut tirer de cette theorie une conclusion immediatement
applicable a un eminent poete de nos jours. Les grands genies
dramatiques creent toujours leurs personnages avec les elements
interieurs dont ils disposent; ils les creent a leur image, non pas en
se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la
meme nature humaine qu'ils sont eux-memes, sauf les differences de
proportions qu'ils combinent a dessein. C'est pour cela que les grands
genies dramatiques doivent unir tous les elements de l'ame humaine _a
un plus haut degre, mais dans les memes proportions_ que le commun des
hommes; qu'ils doivent posseder un equilibre moyen entre des doses plus
fortes d'imagination, de sensibilite, de raison. Or, supposez une nature
tres-lyrique, c'est-a-dire un peu singuliere, exceptionnelle, chez
laquelle les elements de l'ame humaine fortement combines ne sont pas
dans les memes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle,
par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre,
inegale, la logique opiniatre et subtile, la sensibilite violente, ne se
produisant jamais qu'a l'etat heroique de passion sans remplir doucement
les intervalles. Qu'une telle nature de poete lyrique veuille creer des
personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de peres, etc.;
il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la _moyenne_, en
quelque sorte, de l'ame humaine, le poete se meprendra sur toutes les
proportions des caracteres, et ne parviendra pas a les poser dans un
rapport naturel de terreur et de pitie avec les impressions de tous.
C'est ce qui est arrive a notre celebre contemporain en ses drames. La
base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relevent
et sont en jeu, ne semble pas la meme entre le poete et les spectateurs.
Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne
parle qu'en son nom, ces singularites fortes peuvent n'etre que des
traits de caractere qu'on admet, ou que meme on admire.--Il s'agit, dans
ce qui precede, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des
_Bargraves_, quelqu'un disait: "Ce sont les marionnettes de l'ile des
Cyclopes."]
Moliere ne separait pas les oeuvres dramatiques de la representation
qu'on en faisait, et il n'etait pas moins directeur et acteur excellent
qu'admirable poete. Il aimait, avons-nous dit, le theatre, les planches,
le public; il tenait a ses prerogatives de directeur, a haranguer en
certains cas solennels, a intervenir devant le parterre parfois orageux.
On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires
furieux de ce qu'on leur avait supprime leurs entrees. Comme acteur, ses
contemporains s'accordent a lui reconnaitre une grande perfection dans
le jeu comique, mais une perfection acquise a force d'etude et de
volonte. "La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refuse
ces dons exterieurs si necessaires au theatre, surtout pour les roles
tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilite de
langue qui precipitoit trop sa declamation, le rendoient de ce cote fort
inferieur aux acteurs de l'hotel de Bourgogne. Il se rendit justice et
se renferma dans un genre ou ses defauts etoient plus supportables. Il
eut meme bien des difficultes pour y reussir et ne se corrigea de cette
volubilite, si contraire a la belle articulation, que par des efforts
continuels qui lui causerent un hoquet qu'il a conserve jusqu'a la mort
et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses
inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusites, qui
le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on
s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les roles de Mascarille, de
Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les roles de
haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors
que par la verite des sentiments, par l'intelligence des expressions et
par toutes les finesses de l'art, il seduisoit les spectateurs au point
qu'ils ne distinguoient plus le personnage represente d'avec le comedien
qui le representoit. Aussi se chargeoit-il toujours des roles les plus
longs et les plus difficiles." Tous les contemporains, De Vise, Segrais,
sont unanimes sur ce succes prodigieux obtenu par Moliere des qu'il
consentait a deposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il
avait un faible[17]. Dans ce qu'on appelle les roles _a manteau _ou il
jouait, le seul Grandmesnil peut-etre l'a egale depuis. Mais dans le
tragique aussi, sa direction, si ce n'est son execution, etait parfaite.
La lutte qu'il soutint avec l'hotel de Bourgogne, et dont l'_Impromptu
de Versailles_ constate plus d'un detail piquant, n'est autre que
celle du debit vrai contre l'emphase declamatoire, de la nature contre
l'ecole. Mascarille, dans les _Precieuses_, se moque des comediens
ignorants qui recitent comme l'on parle; Moliere et sa troupe etaient de
ceux-ci. On croirait dans l'_Impromptu_ entendre les conseils de notre
Talma sur _Nicomede_. Comme Talma encore, Moliere etait grand et
somptueux en maniere de vivre, riche a trente mille livres de revenu,
qu'il depensait amplement en liberalites, en receptions, en bienfaits.
Son domestique ne se bornait pas a cette bonne Laforest, confidente
celebre de ses vers, et les gens de qualite, a qui il rendait volontiers
leurs regals, ne trouvaient nullement chez lui un menage bourgeois et a
la Corneille. Il habitait, dans la derniere partie de sa vie, une maison
de la rue de Richelieu, a la hauteur et en face de la rue Traversiere,
vers le n deg. 34 d'aujourd'hui.
[Note 17: Dans le tome Ier des _Hommes illustres_ de Perrault,
l'article _Moliere_ se termine par cet eloge: "Il a ramasse en lui seul
tous les talents necessaires a un comedien. Il a ete si excellent acteur
pour le comique, quoique tres-mediocre pour le serieux, qu'il n'a pu
etre imite que tres-imparfaitement par ceux qui ont joue son role apres
sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en
leur donnant leur veritable caractere, et il a eu encore le don de
leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si
parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comedie que les
vraies personnes qu'ils representaient." ]
Moliere, arrive a l'age de quarante ans, au comble de son art, et, ce
semble, de la gloire, affectionne du roi, protege et recherche des
plus grands, mande frequemment par M. le Prince, allant chez M. de La
Rochefoucauld lire _les Femmes savantes_, et chez le vieux cardinal de
Retz lire _le Bourgeois Gentilhomme_, Moliere, independamment de ses
desaccords domestiques, etait-il, je ne dis pas heureux dans la vie,
mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que
non. Eteignez, attenuez, deguisez le fait sous toutes les reserves
imaginables; malgre l'eclat du talent et de la faveur, il restait dans
la condition de Moliere quelque chose dont il souffrait. Il souffrait
de manquer parfois d'une certaine consideration serieuse, elevee; le
comedien en lui nuisait au poete. Tout le monde riait de ses pieces,
mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il
le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Moliere
avec Tartufe-y doit jouer son role.
On le faisait venir pour egayer _ce bon vieux cardinal_, pour
l'emoustiller un peu; madame de Sevigne en parle sur ce ton. Chapelle
l'appelait _grand homme_; mais ses amis considerables, et Boileau le
premier, regrettaient en lui le melange du bouffon. On voit, apres sa
mort, De Vise, dans une lettre a Grimarest, contester le _monsieur_ a
Moliere; et a son convoi, une femme du peuple a qui l'on demandait quel
etait ce mort qu'on enterrait: "Eh! repondit-elle, c'est ce Moliere."
Une autre femme qui etait a sa fenetre et qui entendit ce propos,
s'ecria: "Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour
toi."--Moliere, observateur clairvoyant et inexorable comme il etait,
devait ne rien perdre de mille chetives circonstances qu'il devorait
avec mepris. Certains honneurs meme le dedommageaient mediocrement, et
parfois le flattaient assez amerement, je pense, comme, par exemple,
l'honneur de faire, en qualite de domestique, le lit de Louis XIV.
Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, etait
parrain avec la duchesse d'Orleans du premier enfant de Moliere, et
couvrait ainsi le mariage du comedien de son manteau fleurdelise;
lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir a sa table, et
disait tout haut, en lui servant une aile de son _en-cas-de-nuit_: "Me
voila occupe de faire manger Moliere, que mes officiers ne trouvent
pas assez bonne compagnie pour eux," le fier offense etait-il
et demeurait-il aussi touche de la reparation que de l'injure?
Vauvenargues, dans son dialogue de Moliere et d'un jeune homme, a
fait exprimer au poete-comedien, d'une maniere touchante et grave, ce
sentiment d'une position incomplete. Il aura pris l'idee de ce dialogue
dans un entretien reel, rapporte par Grimarest, et ou le poete dissuada
un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le theatre.
Dix mois avant sa mort, Moliere, par la mediation d'amis communs,
s'etait rapproche de sa femme qu'il aimait encore, et il etait meme
devenu pere d'un enfant qui ne vecut pas. Le changement de regime,
cause par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de
poitrine. Deux mois avant sa mort, il recut cette visite de Boileau dont
nous avons parle. Le jour de la quatrieme representation du _Malade
imaginaire_, Moliere se sentit plus indispose que de coutume; mais je
laisse parler Grimarest, qui a du tenir de Baron les details de la
scene, et dont la naivete plate me semble preferable sur ce point a la
correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-la donc
"Moliere, se trouvant tourmente de sa fluxion beaucoup plus qu'a
l'ordinaire, fit appeler sa femme, a qui il dit, en presence de Baron:
Tant que ma vie a ete melee egalement de douleur et de plaisir, je me
suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accable de peines sans
pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je
vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre
les douleurs et les deplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de
relache. Mais, ajouta-t-il en reflechissant, qu'un homme souffre avant
que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.--La Moliere et Baron
furent vivement touches du discours de M. de Moliere, auquel ils ne
s'attendoient pas, quelque incommode qu'il fut. Ils le conjurerent, les
larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-la et de prendre du repos
pour se remettre.--Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y
a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journee pour vivre; que
feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir neglige de
leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.--Mais
il envoya chercher les comediens, a qui il dit que, se sentant plus
incommode que de coutume, il ne joueroit point ce jour-la s'ils
n'etoient prets a quatre heures precises pour jouer la comedie. Sans
cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre
l'argent. Les comediens tinrent les lustres allumes et la toile levee,
precisement a quatre heures. Moliere representa avec beaucoup de
difficulte, et la moitie des spectateurs s'apercurent qu'en prononcant
_Juro_, dans la ceremonie du _Malade imaginaire_, il lui prit une
convulsion. Ayant remarque lui-meme que l'on s'en etoit apercu, il se
fit un effort et cacha par un ris force ce qui venoit de lui arriver."
"Quand la piece fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la
loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa piece. M. Baron
lui repondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse reussite
a les examiner de pres, et que plus on les representoit, plus on les
goutoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantot.--Cela
est vrai, lui repondit Moliere, j'ai un froid qui me tue.--Baron, apres
lui avoir touche les mains qu'il trouva glacees, les lui mit dans son
manchon pour les rechauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le
porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur
qu'il ne lui arrivat quelque accident du Palais-Royal dans la rue
Richelieu, ou il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui
faire prendre du bouillon, dont la Moliere avoit toujours provision pour
elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle
en avoit.--Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie
eau-forte pour moi; vous savez tous les ingredients qu'elle y
fait mettre. Donnez-moi plutot un petit morceau de fromage de
Parmesan.--Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain,
et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas ete un moment qu'il envoya
demander a sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je
l'eprouve volontiers; mais les remedes qu'il faut prendre me font peur;
il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant
apres il lui prit une toux extremement forte, et apres avoir crache il
demanda de la lumiere. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le
sang qu'il venoit de rendre, s'ecria avec frayeur.--Ne vous epouvantez
point, lui dit Moliere, vous m'en avez vu rendre bien davantage.
Cependant, ajouta-t-il, allez dire a ma femme qu'elle monte. Il resta
assiste de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement
a Paris queter pendant le careme, et auxquelles il donnoit
l'hospitalite. Elles lui donnerent a ce dernier moment de sa vie tout le
secours edifiant que l'on pouvoit attendre de leur charite, et il
leur fit paroitre tous les sentiments d'un bon chretien et toute la
resignation qu'il devoit a la volonte, du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'etouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron
remonterent, ils le trouverent mort."
C'etait le vendredi 17 fevrier 1673, a dix heures du soir, une heure au
plus apres avoir quitte le theatre, que Moliere rendit ainsi le dernier
soupir, age de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours.
Le cure de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sepulture
ecclesiastique, comme n'ayant pas ete reconcilie avec l'Eglise. La veuve
de Moliere adressa, le 20 fevrier, une requete a l'archeveque de Paris,
Harlay de Champvalon. Accompagnee du cure d'Auteuil, elle courut a
Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon cure saisit l'occasion
pour se justifier lui-meme du soupcon de jansenisme, et le roi le fit
taire. Et puis, il faut tout dire, Moliere etait mort, il ne pouvait
plus desormais amuser Louis XIV; et l'egoisme immense du monarque,
cet egoisme hideux, incurable, qui nous est mis a nu par Saint-Simon,
reprenait le dessus. Louis XIV congedia brusquement le cure et la veuve;
en meme temps il ecrivit a l'archeveque d'aviser a quelque moyen terme.
Il fut decide qu'on accorderait _un peu de terre_, mais que le corps
s'en irait directement et sans etre presente a l'eglise. Le 21 fevrier,
au soir, le corps, accompagne de deux ecclesiastiques, fut porte au
cimetiere de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ
suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant
funebre. Dans la journee meme des obseques, la foule, toujours
fanatique, s'etait assemblee autour de la maison mortuaire avec des
apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut
moins aise de la dissiper au convoi de Louis XIV.
A peine mort, de toutes parts on apprecia Moliere. On sait les
magnifiques vers de Boileau, qui s'y eleva a l'eloquence[18] et qui eut
un accent de Bossuet sur une mort ou Bossuet eut la violence d'un Le
Tellier. La reputation de Moliere a brille croissante et incontestee
depuis. Le XVIIIe siecle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamee
avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre,
que les reclamations morales de Jean-Jacques et quelques reserves du bon
Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguene
a publie une brochure pour montrer Rabelais precurseur et instrument de
la Revolution francaise; c'etait inutile a prouver sur Moliere. Tous les
prejuges et tous les abus flagrants avaient evidemment passe par ses
mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-meme
n'etait pas plus present que lui; le _Tartufe_, a la veille de 89,
parlait aussi net que _Figaro_. Apres 94, et jusqu'en 1800 et au dela,
il y eut un incomparable moment de triomphe pour Moliere, et par les
transports d'un public ramene au rire de la scene, et par l'esprit
philosophique regnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble,
la perfection des comediens francais charges des roles comiques, et
l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Revolution close,
Napoleon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait
ebrechees autrefois Moliere, lui rendit un singulier et tacite hommage;
en retablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il desespera des
Marquis, et sa volonte imperiale s'arreta devant Mascarille. Notre jeune
siecle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais revoquee en doute,
s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une
arme de defense ou de renversement. Mais bientot, en l'embrassant d'une
plus equitable maniere, en la comparant, selon la philosophie et l'art,
avec d'autres renommees des nations voisines, il l'a mieux comprise
encore et respectee. Sans cesse agrandie de la sorte, la reputation de
Moliere (merveilleux privilege!) n'est parvenue qu'a s'egaler au vrai et
n'a pu etre surfaite. Le genie de Moliere est desormais un des ornements
et des titres du genie meme de l'humanite. La Rochefoucauld, en son
style ingenieux, a dit que l'absence eteint les petites passions et
accroit les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles
et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de
l'eloignement, et de la violence des siecles, par rapport aux gloires.
Les petites s'y abiment, les grandes s'y achevent et s'en augmentent.
Mais parmi les grandes gloires elles-memes, qui durent et survivent, il
en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire,
et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la memoire des hommes.
Moliere, lui, est du petit nombre toujours present, au profit de qui
se font et se feront toutes les conquetes possibles de la civilisation
nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passe s'etend derriere et se grossit
de tant de debris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunes et
les exhausse; un flot eternel les ramene tout d'abord au rivage des
generations qui recommencent. Les reputations, les genies futurs, les
livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer
dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes
oeuvres qui sont entrees dans le fonds inalienable de la pensee humaine.
Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Moliere.
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