Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 252: On peut voir, si l'on veut, sur cette sotte et desagreable
affaire, la _Bibliotheque critique_ de Richard Simon, tome Ier, et
aussi le tome Ier, des _Ouvrages posthumes_ de Mabillon. Dom Thuillier,
benedictin, y prend une revanche sur Naude.]
La seconde Fronde lui laissait peu d'espoir de recouvrer sa condition
premiere; il accepta d'honorables propositions de la reine Christine,
et partit pour la cour de Stockholm, ou il fut bibliothecaire durant
quelques mois. Cette cour etait devenue sur la fin un guepier de savants
qui s'y jouaient des tours; Naude n'y tint guere. Il etait d'ailleurs
a l'age ou l'on ne recommence plus. Il revenait de la, degoute de
sa tentative, rappele sans doute aussi par le mal du pays et par la
perspective de jours meilleurs apres les troubles civils apaises,
lorsqu'il fut pris de maladie et mourut en route, a Abbeville, le 29
juillet 1633, avant d'avoir pu revoir et embrasser ses amis. Il fut
amerement regrette de tous, particulierement de Guy Patin, qui ne parle
jamais de son bon et cher ami M. Naude qu'avec un attendrissement bien
rare en cette caustique nature, et qui les honore tous deux: "Je pleure
incessamment jour et nuit M. Naude. Oh! la grande perte que j'ai faite
en la personne d'un tel ami! Je pense que j'en mourrai, si Dieu ne
m'aide (25 novembre 1653)."--Les erudits composerent a l'envi des vers
latins sur la mort du confrere qui les avait si liberalement servis.
On peut trouver cependant qu'il ne lui a pas ete fait de funerailles
suffisantes: on'n'a pas recueilli ses oeuvres completes; il n'a pas ete
solennellement enseveli. Mort en 1653, du meme age que le siecle, il
n'en representait que la premiere moitie, au moment ou la seconde, si
glorieuse et si contraire, allait eclater. Les _Provinciales_ parurent
six annees seulement apres le _Mascurat_, et donnerent le signal: la
face du monde litteraire fut renouvelee. Naude rentra vite, pour n'en
plus sortir, dans l'ombre de ces bibliotheques qu'il avait tant aimees
et qui allaient etre son tombeau. On imprima de lui un volume de lettres
latines crible de fautes. On redigea le _Naudoeana_, ou extrait de ses
conversations, crible de bevues egalement. Il n'eut pas d'editeur pieux.
Son article manque au Dictionnaire de Bayle, ce plus direct heritier de
son esprit. Lui qui a tant songe a sauver les autres de l'oubli, il est
de ceux, et des plus regrettables, qui sont en train de sombrer dans
le grand naufrage. Ses livres ont, a mes yeux, deja la valeur de
manuscrits, en ce sens que, selon toute probabilite, ils ne seront
jamais reimprimes. Quelques curieux les recherchent; on les lit peu, on
les consulte ca et la. Tel est le lot de presque tous, de quelques-uns
meme des plus dignes. Qu'y faire? la vie presse, la marche commande, il
n'y a plus moyen de tout embrasser; et nous-meme ici, qui avons tache
d'exprimer du moins l'esprit de Naude, et de redemander, d'arracher sa
physionomie vraie a ses oeuvres eparses, ce n'est, pour ainsi dire,
qu'en courant que nous avons pu lui rendre cet hommage.
1er Decembre 1843.
APPENDICE
A L'ARTICLE SUR JOSEPH DE MAISTRE, Page 446.
Nous extrayons du numero de la _Revue des Deux Mondes_, 1er octobre
1843, les quelques pages suivantes qui completent ou appuient notre
premier travail.
I.--NOTICE SUR M. GUY-MARIE DEPLACE, SUIVIE DE SEPT LETTRES INEDITES DU
COMTE JOSEPH DE MAISTRE, par M. F.-Z. Collombet.
II.--SOIREES DE ROTHAVAL, OU REFLEXIONS SUR LES INTEMPERANCES
PHILOSOPHIQUES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE (Lyon, 1843).
Dans l'article sur Joseph de Maistre, insere le 1er aout dernier, il a
ete parle d'un savant de Lyon, respectable et modeste, auquel l'illustre
auteur du _Pape_ avait accorde toute sa confiance sans l'avoir jamais
vu, qu'il aimait a consulter sur ses ouvrages, et dont, bien souvent,
il suivit docilement les avis. Cet homme de bien et de bon conseil,
que nous ne nommions pas, venait precisement de mourir le 16 juillet
dernier, et aujourd'hui un ecrivain lyonnais, bien connu par ses utiles
et honorables travaux, M. Collombet, nous donne une biographie de M.
Deplace, c'etait le nom du correspondant de M. de Maistre. Les pieces
qui y sont produites montrent surabondamment que nous n'avions rien
exagere, et elles ajoutent encore des traits precieux a l'intime
connaissance que nous avons essaye de donner du celebre ecrivain.
Disons pourtant d'abord que M. Deplace, ne a Roanne en 1772, etait de
ces hommes qui, pour n'avoir jamais voulu quitter le second ou meme le
troisieme rang, n'en apportent que plus de devouement et de services a
la cause qu'ils ont embrassee. Celle de M. Deplace etait la cause meme,
il faut le dire, des doctrines monarchiques et religieuses, entendues
comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti: il y
demeura fidele jusqu'au dernier jour. Il appartenait a cette generation
que la Revolution avait saisie dans sa fleur et decimee, mais qui se
releva en 1800 pour restaurer la societe par l'autel. Il fonda une
maison d'education, forma beaucoup d'eleves, et ecrivit des brochures ou
des articles de journaux sous le voile de l'anonyme et seulement pour
satisfaire a ce qu'il croyait vrai. Il avait defendu contre la critique
d'Hoffman des _Debats_ le beau poeme des _Martyrs_, et plus tard, en
1826, il attaqua M. de Chateaubriand pour son discours sur la liberte de
la presse. M. Deplace pretait souvent sa plume aux idees et aux ouvrages
de ses amis; pour lui, il ne chercha jamais les succes d'amour-propre,
et je ne saurais mieux le comparer qu'a ces militaires devoues qui
aiment a vieillir _dans les honneurs obscurs de quelque legion_: c'est
le major ou le lieutenant-colonel d'autrefois, cheville ouvriere du
corps, et qui ne donnait pas son nom au regiment. On lui attribue la
redaction des _Memoires_ du general Canuel, et meme celle du _Voyage a
Jerusalem_ du Pere de Geramb. Mais son vrai titre, celui qui l'honorera
toujours, est la confiance que lui avait accordee M. de Maistre, et la
deference, aujourd'hui bien constatee, que l'eminent ecrivain temoignait
pour ses decisions.
L'extrait de correspondance qu'on publie porte sur le livre du _Pape_
et sur celui de l'_Eglise gallicane_, qui en formait primitivement
la cinquieme partie et que l'auteur avait fini par en detacher.
L'avant-propos preliminaire en tete du _Pape_ est de M. Deplace: "Mais
que dites-vous, monsieur, de l'idee qui m'est venue de voir a la tete
du livre un petit avant-propos de vous? Il me semble qu'il introduirait
fort bien le livre dans le monde, et qu'il ne ressemblerait point du
tout a ces fades avis d'editeur fabriques par l'auteur meme, et qui font
mal au coeur. Le votre serait piquant parce qu'il serait vrai. Vous
diriez qu'une confiance illimitee a mis entre vos mains l'ouvrage d'un
auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En evitant tout
eloge charge, qui ne conviendrait ni a vous ni a moi, vous pourriez
seulement recommander ses vues et les peines qu'il a prises pour ne pas
etre trivial dans un sujet use, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si
cette idee vous plait: je n'y tiens qu'autant qu'elle vous agreera
pleinement."
Et dans cette meme lettre datee de Turin, 19 decembre 1819, on lit:
"On ne saurait rien ajouter, monsieur, a la sagesse de toutes les
observations que vous m'avez adressees, et j'y ai fait droit d'une
maniere qui a du vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui
ont produit des ameliorations sensibles sur chaque point. Quel service
n'avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur
sa personne? En verite l'ouvrage est a vous autant qu'a moi, et je vous
dois tout, puisque sans vous jamais il n'aurait vu le jour, du moins a
son honneur." M. de Maistre revient a tout propos sur cette obligation,
et d'une maniere trop formelle pour qu'on n'y voie qu'un remerciment de
civilite obligee. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820),
apres avoir parle des arrangements pris avec le libraire, jusqu'a offrir
a M. Deplace, avec toute la delicatesse dont il est capable, _un
coupon dans le prix qui lui est du_: "Si j'y voyais le moindre danger,
certainement, monsieur, je ne m'aviserais pas de manquer a un merite
aussi distingue que le votre, et a un caractere dont je fais tant de
cas, en vous faisant une proposition deplacee; mais, je vous le repete,
vous etes au pied de la lettre _co-proprietaire_ de l'ouvrage, et en
cette qualite vous devez etre co-partageant du prix...." M. Deplace
refuse, comme on le pense bien, et d'une maniere qui ne permet pas
d'insister; mais les termes memes de l'offre peuvent donner la mesure de
l'obligation, telle que l'estimait M. de Maistre.
En supposant qu'il se l'exagerat un peu, qu'il accordat a son judicieux
et savant correspondant un peu trop de valeur et d'action, on aime a
voir cette part si largement faite a la critique et au conseil par un
esprit si eminent et qui s'est donne pour imperieux. Tant de gens, qui
passent plutot pour eclectiques que pour absolus, se font tous les jours
si grosse, sous nos yeux, la part du lion, _quia nominor leo_, que c'est
plaisir de trouver M. de Maistre a ce point liberal et modeste.
M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclesiastique et
theologique fort etendue; il savait avec precision l'etat des esprits et
des opinions en France sur ces matieres ardentes; il pouvait donner de
bons renseignements a l'eloquent etranger, et temperer sa fougue la ou
elle aurait trop choque, meme les amis: _motos componere fluctus_.
Quant a ecrire de pareille encre et a colorer avec l'imagination, il ne
l'aurait pas su; mais il y a deux roles: on a trop supprime, dans ces
derniers temps, le second.
Il faudrait pourtant y revenir. C'est pour avoir supprime ce second
role, celui du conseiller, du critique sincere et de l'homme de gout a
consulter, c'est pour avoir reforme, comme inutiles, l'Aristarque, le
Quintilius et le Fontanes, que l'ecole des modernes novateurs n'a evite
aucun de ses defauts. Il y a la-dessus d'excellentes et simples verites
a redire; j'espere en reparler a loisir quelque jour. Qu'est-il arrive,
et que voyons-nous en effet? On a lu ses oeuvres nouvellement ecloses a
ses amis ou soi-disant tels, pour etre admire, pour etre applaudi, non
pour prendre avis et se corriger; on a pose en principe commode que
c'etait assez de se corriger d'un ouvrage dans le suivant. M. de
Chateaubriand et M. de Maistre n'ont pas fait ainsi: le premier, dans
les jeunes oeuvres qui ont d'abord fonde sa gloire, a beaucoup du (et
il l'a proclame assez souvent) a Fontanes, a Joubert, a un petit cercle
d'amis choisis qu'il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d'une
fois, lui ont fait refaire ce qu'on admire a jamais comme les plus
accomplis temoignages d'une telle muse. Mais ceci demanderait toute une
etude et une consideration a part: l'admirable docilite de l'un, la
courageuse franchise des autres, offriraient un tableau deja antique, et
preteraient une derniere lumiere aux preceptes consacres. Aujourd'hui
c'est M. de Maistre qui vient y joindre a l'improviste son autorite
d'ecrivain auquel, certes, la verve n'a pas manque. Non-seulement pour
le fond et pour les faits, mais pour la forme, il s'inquietait, il etait
pret sans cesse a retoucher, a rendre plus solide et plus vrai ce qui,
dans une premiere version, n'etait qu'eblouissant. On sait la phrase
finale du _Pape_, dans laquelle il est fait allusion au mot de
Michel-Ange parlant du _Pantheon_: _Je le mettrai en l'air_. "Quinze
siecles, ecrit M. de Maistre, avaient passe sur la Ville sainte lorsque
le genie chretien, jusqu'a la fin vainqueur du paganisme, osa porter le
_Pantheon_ dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple
fameux, le centre de l'unite catholique, le chef-d'oeuvre de l'art
humain, etc., etc." Cette phrase pompeuse et specieuse, symbolique,
comme nous les aimons tant, n'avait pas echappe au coup d'oeil serieux
de M. Deplace, et on voit qu'elle tourmentait un peu l'auteur, qui
craignait bien d'y avoir introduit une lueur de pensee fausse: "Car
certainement, disait-il, le Pantheon est bien a sa place, et nullement
en l'air."--Et il propose diverses lecons, mais je n'insiste que sur
l'inquietude.
Nous avions dit que plusieurs passages relatifs a Bossuet avaient ete
_adoucis_ sur le conseil de M. Deplace; une lettre de M. de Maistre au
cure de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi: "J'ai toujours prevu
que votre ami appuierait particulierement la main sur ce livre V (qui
est devenu l'ouvrage sur l'_Eglise gallicane_). Je ferai tous les
changements possibles, mais probablement moins qu'il ne voudrait. A
l'egard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d'affaiblir tout
ce qui n'affaiblira pas ma cause. Sur la _Defense de la Declaration_, je
cederai peu, car, ce livre etant un des plus dangereux qu'on ait publies
dans ce genre, je doute qu'on l'ait encore attaque aussi vigoureusement
que je l'ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer? Je
n'ignore pas l'espece de monarchie qu'on accorde en France a Bossuet,
mais c'est une raison de l'attaquer plus fortement. Au reste,
monsieur l'abbe, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou
convalescent, je relirai moi-meme ce ce livre, et je ne manquerai pas
de faire disparaitre tout ce qui pourrait choquer. J'excepte de ma
_rebellion_ l'article du jansenisme. Il faut oter aux jansenistes le
plaisir de leur donner Bossuet: _Quanquam o_...!"
Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans
quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits debats toute la
vivacite et tout le mordant de ce libre esprit; ainsi dans une lettre
a M. Deplace, du 28 septembre 1818: "Je reprends quelques-unes de
vos idees a mesure qu'elles me viennent. Dans une de vos precedentes
lettres, vous m'exhortiez _a ne pas me gener sur les opinions_, mais a
respecter les personnes. Soyez bien persuade, monsieur, que ceci est
une illusion francaise. Nous en avons tous, et vous m'avez trouve assez
docile en general pour n'etre pas scandalise si je vous dis qu'_on
n'a rien fait contre les opinions, tant qu'on n'a pas attaque les
personnes_.[253] Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un
autre, il n'y ait beaucoup de verite dans le proverbe: _A tout seigneur
tout honneur_, ajoutons seulement _sans esclavage_.
[Note 253: Si c'etait une illusion francaise, de respecter les
personnes en attaquant les choses, il faut reconnaitre qu'elle s'est
bien evanouie depuis peu.]
Or il est tres-certain que vous avez fait en France une douzaine
d'apotheoses au moyen desquelles il n'y a plus moyen de raisonner. En
faisant descendre tous ces dieux de leurs piedestaux pour les declarer
simplement _grands hommes_, on ne leur fait, je crois, aucun tort, et
l'on vous rend un grand service..." Et il ajoutait en post-scriptum:
"Je laisse subsister tout expres quelques phrases impertinentes sur
les _myopes_. Il en faut (j'entends de l'_impertinence_) dans certains
ouvrages, comme du poivre dans les ragouts." Ceci rentre tout a fait
dans la maniere originale et propre, dans l'entrain de ce grand jouteur,
qui disait encore qu'_un peu d'exageration est le mensonge des honnetes
gens_.--A un certain endroit, dans le portrait de quelque heretique, il
avait lache le mot _polisson_; prenant lui-meme les devants et courant
apres: "C'est un mot que j'ai mis la uniquement pour tenter votre gout,
ecrivait-il. Vous ne m'en avez rien dit; cependant des personnes en qui
je dois avoir confiance pretendent qu'il ne passera pas, et je le crois
de meme." Mais, de ces mots-la, quelques-uns ont passe par maniere
d'essai, pour _tenter notre gout_ aussi, a nous lecteurs francais,
lecteurs de Paris: nous voila bien prevenus.
Enfin, pour epuiser tout ce que cette curieuse petite publication de M.
Collombet nous apporte de nouveau sur M. de Maistre, nous citerons ce
passage de lettre sur l'effet que le livre du _Pape_ produisit a Rome;
nous avions deja dit que l'auteur allait plus loin en bien des cas que
certains _Romains_ n'auraient voulu: "(11 decembre 1820.) A Rome on n'a
point compris cet ouvrage au premier coup d'oeil, ecrit M. de Maistre;
mais la seconde lecture m'a ete tout a fait favorable. Ils sont fort
ebahis de ce nouveau systeme et ont peine a comprendre comment on peut
proposer a Rome de nouvelles vues sur le pape: cependant il faut bien
en venir la." _Il faut bien_! Combien de ces voeux imperieux, de ces
_desiderata_ de M. de Maistre, restent ouverts et encore plus inacheves
que ceux de Bacon, qui l'ont tant courrouce!
LES SOIREES DE ROTHAVAL, nouvellement publiees a Lyon, ne sont pas un
pur hommage a M. de Maistre, comme l'ecrit de M. Collombet; ces deux
somptueux volumes in-8 deg., de polemique et de discussion polie, ont
pour objet de faire contre-partie et contre-poids aux _Soirees de
Saint-Petersbourg_, a ce beau livre de philosophie elevee et variee
duquel l'auteur ecrivait: "_Les Soirees_ sont mon ouvrage cheri; _j'y ai
verse ma tete_: ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-etre,
mais au moins tout ce que je sais."--Rothaval est un petit hameau dans
le departement du Rhone, probablement le sejour de l'auteur en ete. Le
titre de _Soirees_ n'indique point d'ailleurs ici de conversations
ni d'entretiens; l'auteur est seul, il parle seul et ne soutient son
tete-a-tete qu'avec l'adversaire qu'il refute, et avec ses propres notes
et remarques qu'il compile. On peut trouver qu'il a mis du temps a cette
refutation: "Quand le livre de M. Joseph de Maistre parut, j'etais,
dit-il, occupe d'un grand travail que je ne pouvais interrompre: je me
bornai a recueillir quelques notes, et ce sont ces notes que, devenu
plus libre, je me sujs decide a presenter a mon lecteur en leur donnant
plus d'etendue." _Les Soirees de Saint-Petersbourg_ ont paru en 1821;
vingt ans et plus d'intervalle entre l'ouvrage et sa refutation,
c'est un peu moins de temps que n'en mit le Pere Daniel a refuter les
_Provinciales_. Nous ne saurions rien, de l'auteur anonyme des _Soirees
de Rothaval_, sinon, qu'il nous semble un esprit droit, scrupuleux et
lent, un homme religieux et instruit; mais une petite brochure publiee
en 1839, et qui a pour titre: _M. le comte Joseph de Maistre et le
Bourreau_, nous indique M. Nolhac, membre associe de l'Academie de Lyon,
qui avait lu des lors dans une seance publique un chapitre detache de
son ouvrage. Il avait choisi un chapitre a effet, et nous preferons,
pour notre compte, la couleur du livre a celle de l'echantillon. Le plus
grand reproche qu'on puisse adresser au refutateur de M. de Maistre,
c'est qu'il n'embrasse nulle part l'etendue de son sujet, et qu'il ne le
domine du coup d'oeil a aucun moment; il suit pas a pas son auteur,
et distribue a chaque propos les pieces diverses et notes qu'il a
recueillies. Le journaliste Le Clerc, parlant un jour de Passerat et des
commentaires un peu prolixes de ce savant sur Properce, je crois, ou sur
tout autre poete, dit qu'on voit bien que Passerat avait ramasse dans
ses tiroirs toutes sortes de remarques, et qu'en publiant il n'a pas
voulu _perdre ses amas_. On pourrait dire la meme chose de l'ermite de
Rothaval: il a voulu ne rien perdre et tout employer. Les auteurs et les
autorites les plus disparates se trouvent comme ranges en bataille et
sur la meme ligne; M. Ancelot, par exemple, y figurera pour six vers de
_Marie de Brabant_, non loin de M. Damiron et des Vedams. En revanche,
on doit au patient collecteur, en le feuilletant, de voir passer
sous ses yeux quantite de textes dont quelques-uns nouveaux, assez
interessants et qui ont trait de plus ou moins loin aux doctrines
critiquees. Plus d'une fois il a cherche a retablir au complet, et dans
un sens different, des citations que de Maistre tirait a lui; cette
discussion positive a de l'utilite. J'appliquerai donc volontiers a
ces notes ce qu'on a dit du volume d'epigrammes: _Sunt bona, sunt
quaedam_...., et je pardonne a toutes en faveur de quelques-unes.
Si l'on demandait a l'auteur des conclusions un peu generales, on les
trouverait singulierement disproportionnees a l'appareil qu'il deploie:
"J'ai montre, dit-il en finissant, M. Joseph de Maistre injuste dans sa
critique et depassant presque toujours le but qu'il voulait atteindre,
_parce que, pour ne suivre que les inspirations de la raison, il lui
aurait fallu avoir dans l'esprit plus de calme qu'il n'en Avait_."--Ce
sont la des _truisms_, comme disent les Anglais, et il semble que le
refutateur ait voulu infliger cette penitence a l'impatient et paradoxal
de Maistre, de ne pas les lui menager. A lire les dernieres pages des
_Soirees de Rothaval_, je crois voir un homme qui a entendu durant plus
de deux heures une discussion vive, animee, etincelante de saillies et
meme d'invectives, soutenue par le plus intrepide des contradicteurs, et
qui, prenant son voisin sous le bras, l'emmene dans l'embrasure d'une
croisee, pour lui dire a voix basse: "Vous allez peut-etre me juger bien
hardi, mais je trouve que cet homme va un peu loin."--L'epigraphe qui
devrait se lire en toutes lettres au frontispice des ecrits de M. de
Maistre est assurement celle-ci: _A bon entendeur salut_! L'honorable
ecrivain dont nous parlons ne s'en est pas assez penetre; il y aurait,
matiere a le narguer la-dessus. Pourtant quand je parcours ses
judicieuses reserves sur Bacon, sur Locke en particulier, si foule aux
pieds par de Maistre, une remarque en sens contraire me vient plutot a
l'esprit, et si j'ai eu tort de l'omettre dans les articles consacres a
l'illustre ecrivain, elle trouvera place ici en correctif essentiel et
en _post-scriptum_. De nos jours, les esprits aristocratiques n'ont pas
manque, qui ont cherche a exclure de leur sphere d'intelligence ceux qui
n'etaient pas censes capables d'y atteindre: de Maistre, par nature et
de race, etait ainsi; les _doctrinaires_, les esprits distingues qu'on
a qualifies de ce nom, ont pris egalement sur ce ton les choses, et par
nature aussi, ou par systeme et mot d'ordre d'ecole, ils n'ont pas
moins voulu marquer la limite distincte entre eux et le commun des
entendements. _Il entend, il comprend_, etait le mot de passe, faute de
quoi on etait exclu a jamais de la sphere superieure des belles et fines
pensees. Eh bien! non: nul esprit, si eleve qu'il se sente, n'a ce droit
de se montrer insolent avec les autres esprits, si bourgeois que ceux-ci
puissent paraitre, pourvu qu'ils soient bien conformes. Ces humbles
allures, un peu pesantes, conduisent pourtant par d'autres chemins; les
objections que le simple bon sens et la reflexion soulevent, dans ces
questions premieres, demeurent encore les difficultes definitives et
insolubles. Les esprits de feu, les esprits subtils et rapides, vont
plus vite; ils franchissent les intervalles, ils ne s'arretent qu'au
reve et a la chimere, si toutefois ils daignent s'y arreter; mais, apres
tout, il est un moment d'epuisement ou il faut revenir; on retombe
toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d'un petit nombre
de solutions qui se tiennent en presence et en echec depuis le
commencement. On a coutume de s'etonner que l'esprit humain soit si
infini dans ses combinaisons et ses portees; j'avouerai bien bas que je
m'etonne souvent qu'il le soit si peu.
APPENDICE
A L'ARTICLE SUR GABRIEL NAUDE, PAGE 497.
J'ai pense qu'il etait bon de donner ici tout l'extrait de la lettre de
Naude a Peiresc, ou il est question de Campanella.--Naude commence sa
lettre par des compliments et des excuses a Peiresc et parle de diverses
commissions; puis il ajoute:
"Je viens tout maintenant de recevoir lettre de Paris de M. Gaffarel qui
me parle entre autres choses de l'affaire de C. (Campanella); mais si la
lettre que je lui ecrivis il y a environ quinze jours ou trois semaines
ne lui donne ouverture et occasion de travailler autrement, je ne pense
pas qu'il soit bastant pour terminer le differend, car il ne m'ecrit
rien autre chose, sinon que _le Pere proteste de n'avoir rien dit a mon
desavantage et qu'il veut mourir mon serviteur et ami_, qui sont les
caquets desquels il m'a repu jusqu'a cette heure, et desquels je ne puis
en aucune facon demeurer satisfait; et s'il ne m'ecrit de sa propre main
de s'etre licencie legerement ou par inadvertance de certaines paroles
et imputations contre moi, lesquelles il voudroit n'etre point dites,
et proteste maintenant qu'elles ne me doivent ni peuvent prejudicier en
aucune facon, je suis resolu, sous votre bon consentement neanmoins, de
ne pas endurer une telle calomnie sans m'en ressentir. Ceux qui ont le
plus de pouvoir a le persuader sont MM. Diodati et Gaffarelli, auxquels
je voudrois vous prier d'ecrire confidemment que vous avez entendu
parler des differends qui se passent entre lui et moi, et que, sachant
assurement que le Pere m'a donne juste sujet de me plaindre de lui, vous
les priez de le reduire et persuader a me donner quelque satisfaction
par lettre de sa propre main, concue en telle sorte qu'il montre au
moins d'avoir regret de m'avoir offense a tort et legerement contre tant
de services que je lui avois rendus. Je crois que si vous voulez prendre
la peine de traiter cet accord de la sorte, il vous reussira. Je me
resous d'autant plus volontiers que je ne voudrois pas, par ma rupture
avec lui, vous engager a en faire autant de votre cote, comme il semble
que vous m'ecriviez de vouloir faire. Mais je vous proteste, monsieur,
que, telle satisfaction que me donne ledit Pere, je ne le tiendrai
jamais pour autre que pour un homme plus etourdi qu'une mouche, et moins
sense es-affaires du monde qu'un enfant; et si d'aventure il s'obstine
de ne vouloir entendre a tant de voies d'accord que je lui fais
presenter par mes amis en rongeant mon frein le plus qu'il m'est
possible, et qu'il veuille toujours persister en ses menteries
ordinaires et en ses impostures, j'en ferai une telle vengeance a
l'avenir que, s'il a evite les justes ressentiments du maitre du palais
de Rome en s'enfuyant a Paris sous pretexte d'etre poursuivi des
Espagnols qui ne pensoient pas a lui, il n'evitera pas pourtant les
miens. Au reste, je fusse toujours demeure dans la promesse que je vous
avois faite de mepriser les medisances qu'il vous avoit faites de moi,
si trois ou quatre mois apres je n'eusse recu nouvel avis de Paris et de
la part de M. de _La Motte_[254] que je vous nomme confidemment, et depuis
encore par la bouche du Pere Le Duc, minime, qu'il continuoit tous les
jours a vomir son venin contre moi; apres quoi je vous avoue que la
patience m'est echappee, mais non pas neanmoins que j'aie encore rien
ecrit contre ledit Pere, sinon en general a ceux que je croyois le
pouvoir remettre en bon chemin; ce qui neanmoins n'a servi de rien
jusqu'a cette heure, a cause de son orgueil insupportable: et Dieu
veuille que vous ne soyez pas le quatrieme de ses bienfaiteurs qui
eprouviez son etrange ingratitude! Je ne saurois mieux le comparer
qu'a un charlatan sur un theatre. Il _chiarle[255]_ puissamment, il ment
effrontement, il debite des bagatelles a la populace; mais avec tout
cela c'est un fol enrage, un imposteur, un menteur, un superbe, un
impatient, un ingrat, un philosophe masque qui n'a jamais su ce que
c'etoit de faire le bien ni de dire la verite. J'ai regret d'y avoir
ete attrape par les persuasions de M. Diodati, mais j'ai encore plus de
regrets qu'il vous en soit arrive de meme, et que vous lui ayez fait
tant d'honneurs et de caresses; car je penetre quasi que, depuis la
lettre que vous lui ecrivites de M. Gassendi, il a commence de ne vous
pas epargner. Mais si ce que l'on m'ecrit de Paris est veritable,
j'espere qu'il en portera bientot la peine, parce que l'on dit qu'il
n'est plus caresse que de M. Diodati, lequel encore beaucoup de ses amis
tachent de desabuser; et il fait tous les jours tant de sottises que
l'on ne l'estime deja plus bon a rien. Je ne sais si vous avez su que
l'on lui avoit retarde le payement de ses gages, a cause qu'il s'etoit
couvert impudemment devant le Cardinal et toute la Cour, sans que l'on
lui en eut fait signe, et que M. le marechal d'Estrees dit publiquement
a Rome que ce n'est qu'un pedant, et qu'il s'etoit voulu meler de lui
donner une instruction, a laquelle il n'y avoit ne sel ni sauge, ne rime
ni raison. Je suis tellement anime contre la mechancete de cet homme,
laquelle je connois mieux que homme du monde, pour l'avoir experimente
sur moi et vu pratiquer en tant d'autres occasions, que je ne me
lasserois jamais d'en medire. C'est pourquoi je vous prie, monsieur,
de pardonner si je vous en parle si longtemps: _Ipse est catharma,
carcinoma, fex, excrementum_,--de tous les hommes de lettres auxquels il
fait honte et deshonneur..."
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