Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 241: Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.]
"Qui peut savoir et dire ce qu'arrive a penser sur toute question
fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un
siecle et dans une societe ou tout fait une loi de cette prudence?"
Naude n'oubliait jamais cette pensee en lisant l'histoire; il en faisait
surtout l'application aux grands esprits cultives depuis la renaissance
des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait.
Dans cette familiarite du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut
etre de ceux qui trouvent, apres tout, que c'eut ete un bel ideal
que d'etre cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'etait pas
philosophe ni protestant a demi, il jugeait qu'il y avait plus de place
encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante
de ses patrons que sous l'habit noir serre du ministre; mais c'etait a
condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie
avec ce pli romain tres-marque. Ses amis, au retour, s'apercurent d'un
changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence
s'etait fort raffinee. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait a
personne,--"a personne, hormis a M. Moreau et a moi, nous dit Guy Patin;
et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en
revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens."
[Note 242: Dans une page du _Mascurat_ (190), on voit trop bien en
quel sens Naude est catholique et soumis a l'Eglise; c'est de la meme
maniere et dans le meme esprit que Montaigne se declarait contre les
huguenots lorsqu'ils interpretaient les Ecritures. La raison qu'allegue
Naude est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat repond a Saint-Ange,
qui vient d'exprimer la conviction naive qu'aucune doctrine pernicieuse
ne saurait se fonder sur la Sainte-Ecriture: "Si tu ajoutes _bien
entendue_, dit Mascurat, je suis de ton cote; mais, a faute de suivre
l'interpretation que la seule Eglise catholique donne a ces Livres
sacres, ils sont bien souvent causes de beaucoup de desordres, tant es
moeurs a cause du livre des Rois et autres pieces du Vieil Testament,
qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouillee dans le Nouveau et
par les Epitres de saint Paul principalement: _Mare enim est Scriptura
divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem
propheticorum enigmatum_, comme disoit saint Ambroise..." Quand
j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me
dis qu'il y a anguille sous roche.]
La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa
Naude au depourvu et comme naufrage sur le rivage. Le cardinal
Antoine Barberin le prit alors a son service et le recueillit avec un
empressement affectueux. L'etoile de Naude le voua toute sa vie
aux Eminentissimes. Rappele l'annee suivante en France pour etre
bibliothecaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que comble des
bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte
inopinee du cardinal de Bagni ait laisse des traces dans son humeur. Il
considera des lors sa fortune comme un peu manquee; il reconnut qu'apres
avoir tant use de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait
menage aucun sort pour l'avenir; il en devint dispose a se plaindre
quelquefois de la destinee plus qu'il n'avait coutume de faire
auparavant [243]. Nous le rencontrons frequemment les annees suivantes
dans les lettres de Guy Patin, et c'est a cette date seulement que la
petite societe de Gentilly commence. Mais, a travers ses relations
resserrees avec ses amis de France, Naude, tout occupe de former la
bibliotheque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs
et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en
Allemagne, rapportant de chaque tournee des milliers de volumes et
des voitures tout entieres. Il nous a donne le bulletin de ses doctes
caravanes dans le _Mascurat_ [244]. Enfin, au commencement de 1647, il
n'eut plus qu'a coordonner son immense butin, a organiser en quelque
sorte sa conquete. C'allait etre un beau jour pour lui, le plus beau
jour de sa vie, que celui ou la publicite de cet etablissement unique
eut ete complete [245]; deja la porte particuliere a l'usage des savants
etait pratiquee sur la rue; deja l'inscription latine destinee a figurer
au-dessus, et qui devait dire a tous les passants (aux passants qui
savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en
lettres d'or; Naude touchait a l'accomplissement du reve et du labeur de
toute sa vie. C'est a ce moment precis que se rapporte la lettre souvent
citee de Guy Patin (27 aout 1648) [246]: "M. Naude, bibliothecaire de M.
le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien,
nous a engages pour dimanche prochain a aller souper et coucher nous
trois en sa maison de Gentilly, a la charge que nous ne serons que nous
trois et que nous y ferons la debauche: mais Dieu sait quelle debauche!
M. Naude ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goute vin. M.
Gassendi est si delicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son
corps bruleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de
l'un et de l'autre ce vers d'Ovide:
Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247].
Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'ecriture de ces deux
grands hommes, j'en bois fort peu; et neanmoins ce sera une debauche,
mais philosophique, et peut-etre quelque chose davantage, pour etre tous
trois gueris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des
consciences. Nous irons peut-etre jusque fort pres du sanctuaire..."
Naude celebrait a sa maniere, dans cette petite orgie de Gentilly, _sub
rosa_, la prochaine dedicace de ce temple de Minerve et des Muses dont
il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour meme de la fete, la
Fronde eclata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut
ou sous le je ne sais quoi qui les dejoue. L'inscription en resta la, et
le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29
decembre 165l, le parlement rendit l'arret de vandalisme qui ordonnait
la vente de la _bibliotheque_ et des meubles du cardinal. Mais
n'anticipons pas. Quand Naude vit la Fronde, il put etre afflige, il
n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses _Rose-Croix_,
compte sur la badauderie des Francais; dans ses _Coups d'Etat_, s'il
nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits
energiques et meprisants, que l'emeute presente semblait faite expres
pour verifier. Si tout s'etait borne a cette premiere Fronde, il y
aurait eu plutot encore de quoi s'en gaudir entre amis.
[Note 243: Une lettre de lui a Peiresc, du 20 juillet 1634
(_Correspondance de Peiresc_, tome X, manuscrits de la Bibliotheque du
Roi), nous trahit le secret de toutes les demarches, sollicitations et
suppliques trop peu dignes auxquelles la necessite et la peur de manquer
poussaient Naude en terre etrangere: il subit l'air du pays.]
[Note 244: Page 254.]
[Note 245: Une sorte de publicite existait des les annees precedentes:
la bibliotheque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se
presentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts a cent qui y
etudiaient ensemble (_Mscurat_, page 244).--Voir aussi, dans les Lettres
latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naude en
souvenir de quelque seance.]
[Note 246: _Lettres choisies_ de Guy Palin, tome I, page 35.]
[Note 247: Autre temoignage: "Naude etoit d'une vie sobre et chaste;
il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et
les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des
chataignes et des noisettes. Il etoit de taille elevee, de corps allegre
et dispos." (Voir l'Eloge latin de Naude, par Pierre Halle.)]
[Note 248: Les barricades sont, precisement de la meme date que la
lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 aout.]
L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naude; il y
composa (1649) son ouvrage le plus interessant, le plus original et le
plus durable: _Jugement de tout ce qui a ete imprime contre le cardinal
Mazarin, depuis le sixieme janvier jusques a la Declaration du premier
avril mil six cens quarante-neuf_, ou plus brievement le _Mascurat_.
C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades,
Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y defend chaudement et
finement le cardinal son maitre, et montre la sottise de tant de propos
populaires qui se debitaient a son sujet; puis, chemin faisant, il y
parle de tout. La bonne edition du Mascurat, la seconde, est un gros
in-4 deg. de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les delices de bien
des erudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le
refeuillette une fois chaque annee. M. Bazin, l'historien de la France
sous Mazarin, en a beaucoup profite dans son spirituel recit. Naude,
si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci,
l'honneur d'avoir apporte une piece indispensable et du meilleur aloi
dans un grand proces historique: son nom a desormais une place assuree
en tout tableau fidele de ce temps-la. Je voudrais pouvoir donner idee
du _Mascurat_ a des lecteurs gens du monde, et j'en desespere. Dans ce
style reste franc gaulois et gorge de latin, il trouve moyen de tout
fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas.
Il y a des tirades et enfilades de curiosites et de documents a tout
propos, des kyrielles a la Rabelais, ou le bibliographe se joue et met
les series de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et
faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), la sur les femmes savantes (p.
81); plus loin, sur les bibliotheques publiques (p. 242); ailleurs, sur
tous les imprimeurs savants qui ont honore la presse (p. 691); a un
autre endroit, sur toutes les academies d'Italie (p. 139, 147), que
sais-je[249]? Pour qui aurait un traite a ecrire sur l'un quelconque de
ces sujets, le _Mascurat_ fournirait tout aussitot la matiere d'une
petite preface des plus erudites; c'est une mine a fouiller; c'est, pour
parler le langage du lieu, une marmite immense d'ou, en plongeant au
hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau.
[Note 249: Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes
sur des reponses faites par bevue, et se moque en meme temps de la
rhetorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons erudits
et de moqueur des tours oratoires.--Il ne trouve pas moins son double
compte de fureteur historique et de defenseur du Mazarin, lorsqu'il
se donne (page 266) le malin plaisir d'enumerer tous les profits et
pots-de-vin de l'integre Sully, lequel "tira _trois cens mille livres_
pour la demission, de sa charge des Finances et de la Bastille;
_soixante mille_ pour celle de la Compagnie de la Reine-Mere; _cinquante
mille_ pour celle de Surintendant des Batiments; _deux cens mille_ pour
le Gouvernement de Poitou; _cent cinquante mille_ pour la charge de
Grand-Voyer, et _deux cens cinquante mille_ pour recompense ou plutot
_courretage_ de beaucoup de benefices donnes a sa recommandation." Et le
fin Naude part de la pour opposer le _desinteressement_ du Mazarin; mais
il tenait encore plus, je le crains bien, a ce qu'il avait lache en
passant contre cette renommee populaire de Sully.]
La scene se passe au cabaret; on y boit a meme des pots, on y mange des
harengs _saurets_, tout s'en ressent. On a remarque que la plaisanterie
d'une nation ressemble (regle generale) a son mets ou a sa boisson
favorite. On n'a donc ici ni le _pudding_ de Swift, ni le Champagne
ou le moka de Voltaire. Le _Mascurat_ de Naude, c'est une espece de
salmigondis epais et noir, un vrai fricot comme nos aieux l'aimaient, ou
il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une
grande discussion sur la poesie macaronique; ce livre est une espece de
macaronee aussi.
Au commencement du _Mascurat_ il n'est pas huit heures et demie du matin
(page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour
discourir a l'aise _a mane ad vesperam_ (p. 38). A la page 322, on les
voit qui dinent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander a boire. Page
379, il continue de macher et de boire. Page 385, il est question
de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart
d'heure, ou une _bonne heure_, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est
assez pour donner idee de la composition etrange de cet autre _Neveu de
Rameau_. A travers ces divers incidents de la journee, le dialogue dure
toujours.
Le caractere de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, pres de Mascurat
qui represente l'erudit ruse: "Tu m'emportes, lui dit a certain
moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon element;
revenons..." Et plus loin, lorsque Mascurat lui enumere complaisamment
les grands genies de premiere classe, les _douze preux de pedanterie_:
Archimede, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais
grace des autres), le matois Saint-Ange repond: "Tu m'endors quand tu
me parles de tous ces auteurs-la que je ne connois point; il y avoit
l'autre jour un homme bien sense, chez "Blaise, qui n'y faisoit pas tant
de finesse; car il disoit que _la Sagesse_ de Charron et _la Republique_
de Bodin etoient les meilleurs livres du monde, et sa raison etoit que
le premier enseigne a se bien gouverner soi-meme, et le second a bien
gouverner les autres... Ce discours, a te dire vrai, me tient lieu
de demonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les
mathematiciens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu
voudrois toujours etre avec les auteurs de la premiere classe. Pour moi,
je me tiens aux mediocres, c'est-a-dire a ceux que tu appelles honnetes
gens et bons esprits." Naude, en ecrivant cette charmante page, ne
comprenait-il donc pas que le nombre de ces honnetes gens et de ces bons
esprits vulgaires a la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un
public qui ne serait plus la populace? Le tiers etat de Sieyes etait au
bout, notre classe moyenne.
Si Naude ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits,
il semble avoir encore moins soupconne qu'une autre portion plus
delicate s'y introduirait, et que l'heure approchait ou il faudrait
ecrire en francais pour etre lu meme des femmes. Chez Naude, les femmes
n'entrent pas; latin a part, il y a des grossieretes.
La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie meme de
l'auteur entre ces deux bons comperes, Saint-Ange et Mascurat, va aussi
loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa
methode habituelle. A un endroit, par exemple, il enumere au long
les academies d'Italie; rien de plus interessant pour les esprits
academiques; on croirait, a la complaisance du detail, que Naude admire,
qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voila qu'a la fin, citant
Petrone sur les declamateurs, il montre que ces facons pompeuses
d'exercice litteraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands
ecrivains sont de date anterieure, que _les bons esprits vont a ces
nouvelles Academies comme les belles femmes au bal, c'est-a-dire sans en
chercher autre profit que d'y passer_ _le temps agreablement et de s'y
faire voir et admirer_.--Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers,
dit a Muscurat: "Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le
pot au lait soit plein pour le renverser[250]..." Voila, en bon francais,
la methode de Gabriel Naude et des grands sceptiques.
[Note 250: Page 152.]
En matiere religieuse, il ne procede pas autrement, et c'est ici que
le mot de _sournoiserie_ s'applique a merveille. Ainsi, a propos
de l'_Alcoran_, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont
_tres-belles et bonnes_, quoique la doctrine en soit fort mauvaise,
Saint-Ange se recrie, et Mascurat repond entre autres choses: "... Joint
aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de
connoitre quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les
ceremonies, par la seule lecture de l'_Alcoran_; tout de meme, SANS
COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le _Nouveau
Testament_, ne pourroit jamais connoitre le detail de la religion
catholique, vu qu'elle consiste en diverses regles, ceremonies,
etablissements, institutions, traditions et autres choses semblables que
les papes et les conciles ont etablies de temps en temps, et _pieces
apres autres_, conformement a la doctrine contenue _implicite_ ou
_explicite_ dans ledit livre." On a le venin.
J'aime mieux citer une belle page philosophique, et meme religieuse a la
bien prendre, qui rentre dans une pensee souvent exprimee par lui. Il
s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que
les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat repond:
"Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne reussiroient pas mieux au
gouvernement des Etats et empires que les plus doctes medecins font a
celui des malades; car il faut necessairement que les uns et les autres
prennent fin, tantot d'une facon et tantot de l'autre: _Quotidie aliquid
in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova
gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem
validioris conversis, oriuntur_ (chaque jour quelque changement s'opere
en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de
nouvelles nations s'elevent sur la ruine des anciennes dont le nom
s'eteint ou va se perdre dans la gloire d'un Etat plus puissant). Je ne
dis pas toutefois qu'un peu de regime ne fasse grand bien, et que tant
de livres qu'ecrivent tous les jours les medecins _de vita proroganda_
soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne
pas attendre des remedes l'eternite que Dieu seul s'est reservee."--Et
dans les _Coups d'Etat_ (chap. IV) il avait dit: "Il ne faut donc pas
croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome
sera toujours le siege des saints Peres, et Paris celui des rois de
France." Je trouve que, de nos jours, les sages eux-memes ne sont pas
assez persuades que de tels changements restent toujours possibles, et
l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus
flatteur, qui est que _les nations ne meurent pas_.
Je ne pousserai pas plus loin ce qui aussi bien n'aurait aucun terme,
car il faudrait extraire a satiete, sans pouvoir jamais analyser. La
conclusion du _Mascurat_ est spirituelle et va au-devant des objections
d'invraisemblance.--Saint-Ange: "Tu me dis de si belles choses, que, si
elles etoient imprimees, on ne s'imagineroit jamais qu'elles vinssent
du cabaret ni qu'elles eussent ete dites par deux libraires ou
imprimeurs..." Et Mascurat repond en citant des exemples de l'antiquite:
"... Au contraire, je vois dans Plutarque et Athenee que les plus doctes
de ce temps-la tenoient des propos aussi serieux entre la poire et le
fromage et ayant le verre a la main, comme nous l'avons maintenant, que
tous les Academistes de Ciceron en ses plus delicieuses vignes, _in
Tusculano, in Cumano, in Arpinati_." Il continue, selon son usage,
d'epuiser tous les exemples de dialogues anciens qui se tiennent, tantot
au milieu des rues, comme le _Gorgias_, tantot dans une maison du Piree,
comme la _Republique_, ou bien encore sous le portique du temple de
Jupiter ou aux bords de l'Ilissus. De la a un cabaret de la Cite
evidemment il n'y a qu'un pas. Et sur ce que ce sont deux imprimeurs qui
ont dit ces belles choses, Mascurat, qui a voyage, cite l'exemple des
savetiers italiens dont la politique est encore plus raffinee que celle
des imprimeurs de ce pays-ci: "Finalement, ajoute-t-il, pourquoi trouver
etrange que nous ayons dit tant de choses en un jour, puisque nous
voyons tant de tragedies nous representer en pareil espace de temps
des histoires que l'on ne jugeroit jamais, a cause d'une infinite
de rencontres et d'incidents, avoir ete faites dans l'espace de
vingt-quatre heures... Et puis, si le _Timee_, le _Gorgias_, le _Phedon_
et les dialogues _de Republica_ et _de Legibus_ de Platon, quoiqu'ils
soient bien plus longs que les notres, ont bien ete faits en un jour...,
pourquoi ne voudra-t-on pas que nous ayons dit, depuis cinq heures du
matin jusques a sept heures du soir, ce que, s'il etoit imprime, il ne
faudroit guere davantage de temps pour lire?..." Il en faut un peu plus,
quoi qu'il en dise; et, avec notre dose d'attention d'aujourd'hui, ne
vient pas a bout qui veut de ce gros in-4 deg. immense. C'est pourquoi nous
y avons tant insiste.[251]
[Note 251: M. Artaud, dans son ouvrage sur _Machiavel_ (tome II,
pages 336-350), cite un ouvrage manuscrit francais qui est une apologie
remarquable de l'illustre Florentin, et il se dit tente de l'attribuer
a Gabriel Naude. Mais, sans parler des autres objections, comme cette
apologie ne put etre composee que vers ou apres 1649, Naude eut bien
assez a faire, en ces annees, avec son _Mascurat_ d'abord, puis avec les
tracas et calamites qui vont l'envahir, pour qu'on ne puisse lui imputer
un travail dont on ne verrait d'ailleurs pas le but sous sa plume.]
La seconde Fronde vint renverser encore une fois la fortune de Naude
et lui porter au coeur le coup le plus sensible, celui qu'un pere eut
eprouve de la perte d'une fille unique, deja nubile et passionnement
cherie. L'arret du parlement de Paris qui ordonnait la vente de la
bibliotheque du cardinal lui arracha un cri de douleur et presque
d'eloquence. Dans un _Advis_ imprime (1651) a l'adresse de _nos
Seigneurs du Parlement_, il exhale les sentiments dont il est plein:
".....Et pour moi qui la cherissois comme l'oeuvre de mes mains et le
miracle de ma vie, je vous avoue ingenuement que, depuis ce coup de
foudre lance du ciel de votre justice sur une piece si rare, si belle et
si excellente, et que j'avois par mes veilles et mes labeurs reduite a
une telle perfection que l'on ne pouvoit pas moralement en desirer une
plus grande, j'ai ete tellement interdit et etonne, que si la meme cause
qui fit parler autrefois le fils de Cresus, quoique muet de sa nature,
ne me delioit maintenant la langue pour jeter ces derniers accents au
trepas de cette mienne fille, comme celui-la faisoit au dangereux etat
ou se trouvoit son pere, je serois demeure muet eternellement. Et,
en effet, messieurs, comme ce bon fils sauva la vie a son pere en le
faisant connoitre pour ce qu'il etoit, pourquoi ne puis-je pas me
promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront
la vie a cette fille, ou, pour mieux dire, a cette fameuse bibliotheque,
quand je vous aurai dit, pour vous representer en peu de mots l'abrege
de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de
toutes les bibliotheques qui ont jamais ete au monde et qui pourront, si
l'affection ne me trompe bien fort, y etre a l'avenir."--Et il finit en
repetant les vers attribues a Auguste, lorsque celui-ci decida de casser
le testament de Virgile plutot que d'aneantir l'_Eneide_:
.... Frangatur potius legum veneranda potestas
Quam tot congestos noctesque diesque labores
Hauserit una dies, _supremaque jussa Senatus_!
La vente se fit pourtant, bien qu'avec de certains accommodements
peut-etre. Naude en racheta pour sa part tous les livres de medecine,
et il parait qu'il y eut des prete-noms du cardinal qui en sauverent
d'autres series tout entieres. Du moins M. Petit-Radel a beaucoup
insiste sur ces rachats concertes qu'il demontre avec chaleur, comme si
son amour-propre d'administrateur et d'heritier y etait interesse. Quoi
qu'il en soit, le coup etait porte pour l'auteur meme; l'integrite et
l'honneur de l'oeuvre unique avaient peri. "On vend toujours ici la
bibliotheque de ce rouge tyran, ecrit Guy Patin (30 janvier 1652); seize
mille volumes en sont deja sortis; il n'en reste plus que vingt-quatre
mille. Tout Paris y va comme a la procession: j'ai si peu de loisir que
je n'y puis aller, joint que le bibliothecaire qui l'avoit dressee,
mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette
dissolution et destruction....." Il fallait que Guy Patin aimat bien
fort Naude pour s'attendrir a l'endroit d'une disgrace arrivee au
Mazarin.
Un malheur ne vient jamais seul; Naude en eut un autre en ces annees.
Etant autrefois a Rome, il avait ete consulte et avait donne son avis
sur des manuscrits de l'_Imitation de Jesus-Christ_ que les benedictins
revendiquaient pour un moine de leur Ordre, _Gersen_; il n'etait pas
de leur avis, et avait juge les manuscrits quelque peu falsifies. Son
temoignage en resta la et sommeilla quelque temps. Mais bientot les
chanoines reguliers de Saint-Augustin, qui revendiquaient l'_Imitation_
pour _Akempis_, c'est-a-dire pour leur saint, comme les benedictins
pour le leur, introduisirent l'autorite, et l'acte de Naude dans la
discussion. Il y intervint lui-meme par de nouveaux ecrits publics.
Courier, avec son fameux pate sur le manuscrit de Longus, sut ce que
c'est que d'avoir affaire a des pedants antiquaires et chambellans;
Naude, si prudent, si modere, apprit bientot a ses depens ce que c'est
que d'avoir affaire a des pedants, de plus theologiens, surtout a un
Ordre tout entier et a des moines. Quand on est sage, regle generale, il
ne faut jamais se mettre sans necessite telles gens a robe noire a ses
trousses. Si je l'osais, j'en donnerais le conseil meme aujourd'hui
encore a mes brillants amis. Du temps de Naude, on en vint d'emblee aux
injures. Il y avait des lors un Dom Robert Quatremaire (notait-il pas de
la famille de M. Etienne Quatremere?) qui en disait. Naude eut le tort
d'y ceder et d'y repondre. Tout cela se passait a propos du plus clement
et du plus misericordieux des livres, autour de l'_Imitation_. Ajoutez
que, dans cette querelle de Naude et de Dom Quatremaire, on ne savait
pas tres-bien le francais de part et d'autre, ou du moins on ne savait
que le vieux francais; les injures en etaient d'autant plus grosses.
Il en resulta meme des meprises singulieres. Naude, s'en prenant a
un benedictin italien, le Pere Cajetan, qui etait petit et assez
contrefait, l'avait appele _rabougri_; les benedictins de Saint-Maur ne
se rendirent pas bien compte du terme, et le confondirent avec un bien
plus grave qui a quelque rapport de son. Ces venerables religieux en
demanderent reparation en justice comme d'une appellation infame. La
naivete preta a rire. Naude lui-meme porta plainte en diffamation devant
le Parlement; on a son factum (_Raisons peremptoires_, etc., 1651); je
le voudrais supprimer pour son honneur. Sur ce terrain-la, il n'a pas
son esprit habituel: ce n'est plus qu'un savant du XVIe siecle en
colere. Il prit pourtant occasion de sa defense pour dresser une
liste et kyrielle, comme il les aime, de toutes les falsifications,
corruptions de pieces, tricheries, qu'on imputait aux benedictins dans
les divers ages. En poussant cette pointe, il a, sous air pedantesque,
sa double malice cachee, et il infirme plus de choses ecclesiastiques
qu'il ne fait semblant. On assure qu'il eut alors les rieurs de son
cote; mais il dut etre au fond mecontent de lui-meme: le philosophe en
lui avait fait une faute.[252]
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