BOOK REVIEWS: Assume A Can Opener
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
Ad - Free Shipping on purchases over $59.95 of products online at Tennis Express.

Book Review: grown up digital
Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42



[Note 9: Cette ingenieuse correction, qui, une fois faite, parait si
necessaire et si simple, est proposee par M. Daunou dans son excellent
commentaire de Boileau.]

La posterite sent autrement; loin de les blamer, on aime ces faiblesses
et ces contradictions dans le poete de genie; elles ajoutent au portrait
de Moliere et donnent a sa physionomie un air plus proportionne a celui
du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous,
dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le
comique Moliere etait ne tendre et facilement amoureux, de meme que le
tendre Racine etait ne assez caustique et enclin a l'epigramme.
Sans sortir des oeuvres de Moliere, on aurait des preuves de cette
sensibilite, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et
romanesque, dans beaucoup de vers de _Don Garcie_ et de la _Princesse
d'Elide_, dans ces trois charmantes scenes de depit amoureux, tant de la
piece de ce nom que du _Tartufe_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, enfin
dans la scene touchante d'Elvire voilee, au quatrieme acte de _Don
Juan_. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgre
leur reputation, des traces d'une faculte sensible, delicate, qu'on
surprend en eux avec bonheur, mais Moliere surtout; il y a tout un
Terence dans Moliere. En amitie, on n'aurait que de beaux traits a en
dire; son sonnet sur la mort de l'abbe Lamothe-Le-Vayer et la lettre
qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique
Malherbe, il s'entendait a pleurer avec un pere. Je veux citer de _Don
Garcie_ quelques vers de tendresse, desquels Racine eut pu etre jaloux
pour sa _Berenice_:

Un soupir, un regard, une simple rougeur,
Un silence est assez pour expliquer un coeur.
Tout parle dans l'amour, et sur cette matiere
Le moindre jour doit etre une grande lumiere.

_Oh!_ que la difference est connue aisement
De toutes ces faveurs qu'on fait avec etude,
A celles ou du coeur fait pencher l'habitude!
Dans les unes toujours on paroit se forcer;
Mais les autres, helas! se font sans y penser,
Semblables a ces eaux si pures et si belles
Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Et dans les _Facheux_:

L'amour aime surtout les secretes faveurs;
Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs,
Et le moindre entretien de la beaute qu'on aime,
Lorsqu'il est defendu, devient grace supreme.

Et dans _la Princesse d'Elide_, premier acte, premiere scene, ces
vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives,
developpees longtemps seulement apres la premiere rencontre:

Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
Aussitot qu'on le voit, prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes
Ou le Ciel en naissant a destine nos ames!

avec toute la tirade qui suit.--Or Moliere, de complexion sensible a ce
point et amoureuse, vers le temps ou il peignait le plus gaiement du
monde Arnolphe dictant les commandements du mariage a Agnes, Moliere,
age de quarante ans lui-meme (1662), epousait la jeune Armande Bejart,
agee de dix-sept au plus et soeur cadette de Madeleine[10].

[Note 10: On a cru longtemps que cette Bejart, femme de Moliere,
etait fille naturelle et non soeur de l'autre Bejart; on l'a meme cru
du vivant de Moliere, et depuis sans interruption, jusqu'a ce que M.
Beffara decouvrit de nos jours l'acte de mariage qui derange cette
parente. M. Fortin d'Urban a essaye d'infirmer, non pas l'authenticite,
mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines,
il a avance quelques reflexions assez plausibles. Il est bien singulier,
en effet, que tous les biographes de Moliere, a partir de Grimarest,
aient ecrit, sans contradiction, qu'il avait epouse la fille naturelle
de la Bejart, sa premiere maitresse. Montfleury adressa meme a Louis XIV
une denonciation contre l'illustre comique, l'accusant d'avoir epouse la
fille apres avoir vecu avec la mere, et insinuant par la qu'il avait
pu epouser sa propre fille: ce qui, dans tous les cas, serait
invinciblement refutable par les dates. Louis XIV ne repondit a ce
dechainement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut
Moliere. Certes, la plus directe justification que Moliere put offrir au
roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les
deux Bejart n'etaient que soeurs. Mais comment tous ceux qui ont ecrit
sur Moliere, comment Grimarest, son principal biographe, qui ecrivait
d'apres Baron, comment les autres contemporains, Marcel auteur presume
d'une premiere Vie abregee, l'auteur inconnu de _la Fameuse Comedienne_,
Bayle, De Vise qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils
ignore cette facon dont Moliere dut repondre? Comment une erreur aussi
forte, sur une relation aussi rapprochee, a-t-elle fait autorite du
temps de Moliere, et meme aupres des personnes qui l'avaient beaucoup
vu et pratique?... Et cependant, malgre la difficulte de l'explication,
c'est bien a l'acte qu'il faut croire.]


Malgre sa passion pour elle et malgre son genie, il n'echappa point au
malheur dont il avait donne de si folatres peintures. Don Garcie etait
moins jaloux que Moliere; Georges Dandin et Sganarelle etaient moins
trompes. A partir de _la Princesse d'Elide_, ou l'infidelite de sa femme
commenca de lui apparaitre, sa vie domestique ne fut plus qu'un long
tourment. Averti des succes qu'on attribuait a M. de Lauzun pres d'elle,
il en vint a une explication. Mademoiselle Moliere, dans cette situation
difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination
pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et
un evanouissement. Tout meurtri de sa disgrace, notre poete se remit a
aimer mademoiselle de Brie, ou plutot il venait s'entretenir pres d'elle
des injures de l'autre amour; Alceste est ramene a Eliante par les
rebuts de Celimene. Lorsqu'il donna _le Misanthrope_, Moliere, brouille
avec sa femme, ne la voyait plus qu'au theatre, et il est difficile
qu'entre elle, qui jouait en effet Celimene, et lui, qui representait
Alceste, quelque allusion a leurs sentiments et a leurs situations
reelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de
Moliere, la presence de l'ancienne Bejart, femme imperieuse, peu
debonnaire, a ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois
femmes, aussi embarrasse parfois, comme le lui disait agreablement
Chapelle, que Jupiter au siege d'Ilion entre les trois deesses. Mais
laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poete,
dans un recit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable
pourtant de fond ou meme de couleur, et a quoi, comme familiarite de
detail, rien ne peut suppleer:

"Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Moliere
resolut de vivre avec sa femme dans cette indifference. La raison la lui
faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des
caresses d'un honnete homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine
qu'il auroit de la voir, sans se servir des privileges que donne le
mariage, et il y revoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de
ses amis, nomme Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda,
et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs
fois le sujet. Moliere, qui eut quelque honte de se sentir si peu de
constance pour un malheur si fort a la mode, resista autant qu'il put;
mais il etoit alors dans une de ces plenitudes de coeur si connues par
les gens qui ont aime; il ceda a l'envie de se soulager et avoua de
bonne foi a son ami que la maniere dont il etoit force d'en user avec sa
femme etait la cause de cet abattement ou il se trouvoit. Chapelle, qui
croyoit etre au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un
homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres,
tomboit dans celui qu'il blamait tous les jours, et lui fit voir que le
plus ridicule de tous etoit d'aimer une personne qui ne repond pas a la
tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si
j'etois assez malheureux pour me trouver en pareil etat, et que je fusse
persuade que la meme personne accordat des faveurs a d'autres, j'aurois
tant de mepris pour elle, qu'il me gueriroit infailliblement de ma
passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si
c'etoit une maitresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place
de l'amour dans un coeur outrage, vous peut payer tous les chagrins que
vous cause votre epouse, puisque vous n'avez qu'a l'enfermer; ce sera un
moyen assure de vous mettre l'esprit en repos.

"Moliere, qui avoit ecoute son ami avec assez de tranquillite,
l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais ete amoureux.
Oui, lui repondit Chapelle, je l'ai ete comme un homme de bon sens doit
l'etre; mais je ne me serois jamais fait une si grande peine pour une
chose que mon honneur m'auroit conseille de faire, et je rougis pour
vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous n'avez encore
rien aime, repondit Moliere, et vous avez pris la figure de l'amour pour
l'amour meme. Je ne vous rapporterai point une infinite d'exemples qui
vous feroient connoitre la puissance de cette passion; je vous ferai
seulement un recit fidele de mon embarras, pour vous faire comprendre
combien on est peu maitre de soi-meme, quand elle a une fois pris sur
nous un certain ascendant, que le temperament lui donne d'ordinaire.
Pour vous repondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que
j'ai du coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les
jours, je demeurerai d'accord que je me suis etudie autant que j'ai pu a
connoitre leur foible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvoit fuir
le peril, mon experience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible
de l'eviter; j'en juge tous les jours par moi-meme. Je suis ne avec les
dernieres dispositions a la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts
pourroient inspirer a ma femme, par l'habitude, des sentiments que le
temps ne pourroit detruire, je n'ai rien oublie pour y parvenir. Comme
elle etoit encore fort jeune quand je l'epousai, je ne m'apercus pas de
ses mechantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la
plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage
ne ralentit point mes empressements: mais je lui trouvai tant
d'indifference que je commencai a m'apercevoir que toute ma precaution
avoit ete inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi etoit bien eloigne
de ce que j'avois souhaite pour etre heureux. Je me fis a moi-meme ce
reproche sur une delicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et
j'attribuai a son humeur ce qui etoit un effet de son peu de tendresse
pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon
erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps apres, pour
le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette
tranquillite apparente. Je n'epargnai rien, a la premiere connoissance
que j'en eus, pour me vaincre moi-meme, dans l'impossibilite que je
trouvai a la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de
mon esprit; j'appelai a mon secours tout ce qui pouvoit contribuer a ma
consolation. Je la considerai comme une personne de qui tout le merite
etoit dans l'innocence, et qui par cette raison n'en conservoit plus
depuis son infidelite. Je pris des lors la resolution de vivre avec
elle comme un honnete homme qui a une femme coquette, et qui est bien
persuade, quoi qu'on puisse dire, que sa reputation ne depend point de
la mauvaise conduite de son epouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une
personne sans beaute, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve a
l'education que je lui ai donnee, detruisoit en un moment toute ma
philosophie. Sa presence me fit oublier mes resolutions, et les
premieres paroles qu'elle me dit pour sa defense me laisserent si
convaincu que mes soupcons etoient mal fondes, que je lui demandai
pardon d'avoir ete si credule. Cependant mes bontes ne l'ont point
changee. Je me suis donc determine de vivre avec elle comme si elle
n'etoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez
pitie de moi. Ma passion est venue a tel point qu'elle va jusqu'a entrer
avec compassion dans ses interets. Et quand je considere combien il
m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en meme
temps qu'elle a peut-etre une meme difficulte a detruire le penchant
qu'elle a d'etre coquette, et je me trouve plus dans la disposition de
la plaindre que de la blamer. Vous me direz sans doute qu'il faut etre
poete pour aimer de cette maniere; mais, pour moi, je crois qu'il n'y
a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de
semblables delicatesses n'ont jamais aime veritablement. Toutes les
choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idee en
est si fort occupee que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse
divertir. Quand je la vois, une emotion et des transports qu'on peut
sentir, mais qu'on ne sauroit dire, m'otent l'usage de la reflexion: je
n'ai plus d'yeux pour ses defauts, il m'en reste seulement pour tout ce
qu'elle a d'aimable.[11] N'est-ce pas la le dernier point de folie, et
n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'a me faire
connoitre ma foiblesse, sans en pouvoir triompher?[12]--Je vous avoue
a mon tour, lui dit son ami, que vous etes plus a plaindre que je ne
pensois, mais il faut tout esperer du temps. Continuez cependant a faire
vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins;
pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez bientot content.
Il se retira et laissa Moliere, qui reva encore fort longtemps aux
moyens d'amuser sa douleur."

[Note 11: Les memes sentiments se retrouvent exprimes par des termes
presque semblables dans la bouche d'Alceste:

Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire;
J'ai beau voir ses defauts et j'ai beau l'en blamer,
En depit qu'on en ait, elle se fait aimer.

]

[Note 12: Ainsi encore, au cinquieme acte, Alceste dit a Eliante et a
Philinte:

Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
Et je vous fais tous deux temoins de ma foiblesse, etc.,

et tout ce qui suit.]

Cette touchante scene se passait a Auteuil, dans ce jardin plus celebre
par une autre aventure que l'imagination classique a brodee a l'infini,
qu'Andrieux a fixee avec gout, et dont la gaiete convient mieux a l'idee
commune qu'eveille le nom de Moliere. Je veux parler du fameux souper
ou, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit
si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives,
Despreaux en tete, couraient se noyer a la Seine de gaiete de coeur,
si Moliere, amene par le bruit, ne les avait persuades de remettre
l'entreprise au lendemain, a la clarte des cieux. Notez que cette
joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de
notre grand comique s'y mele et l'anime. Le nom litteraire de Boileau
n'aurait pas suffi pour la vulgariser a ce point; on ne va pas remuer de
la sorte des anecdotes sur Racine. Ces especes de legendes n'ont cours
qu'a l'occasion de poetes vraiment populaires. C'est aussi a un retour
par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Moliere et Chapelle
_l'aventure du minime_. Chapelle, reste pur gassendiste par souvenir
de college, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur
et paresseux, est reste fidele aux vers latins, Chapelle disputait a
tue-tete dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Moliere lui
niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire:
_Passe pour la morale!_ Or un religieux se trouvait la, qui paraissait
attentif au differend, et qui, interpelle tour a tour par l'un et par
l'autre, lachait de temps en temps un _hum_! du ton d'un homme qui en
dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa decision. Mais,
en arrivant devant les _Bons-Hommes_, le religieux demanda a etre mis
a terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'etait qu'un moine
mendiant. Son _hum_! discret et lache a propos l'avait fait juger
capable. "Voyez, petit garcon, dit alors Moliere a Baron enfant qui
etait la, voyez ce que fait le silence quand il est observe avec
conduite."

Quant a la scene serieuse, melancolique, du jardin, entre Chapelle et
Moliere, que nous avons donnee, Grimarest la raconte a peu pres dans les
memes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de
Chapelle. Il est tres-possible que Moliere ait parle a Rohault de ses
chagrins dans le meme sens qu'a son autre ami; mais on est tente plus
volontiers d'accueillir la version precedente, bien qu'elle fasse partie
d'un libelle scandaleux (_la Fameuse Comedienne_) publie contre la veuve
de Moliere, la Guerin, qui, comme tant de veuves de grands hommes,
s'etait remariee peu dignement. On trouve dans ce meme ecrit, qui ne
semble pas, du reste, dirige contre Moliere lui-meme, d'etranges details
racontes en passant sur sa liaison premiere avec le jeune Baron,--Baron
qui jouait alors Myrtil dans _Melicerte_. La pensee se reporte
involontairement a certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons,
repoussons pour Moliere ce que dement tout d'abord son genie _si franc
du collier_, comme la duchesse palatine d'Orleans le disait de Louis
XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer
honorablement et d'idealiser.[13]

[Note 13: Le mot _love_ employe par Shakspeare, a l'egard du jeune
seigneur dont il est l'ami, n'est sans doute qu'une forme de la
politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au XVIe siecle. Ainsi,
l'on disait chez nous au XVIIe: Je suis _avec passion_, etc.]

Si Moliere n'a pas laisse de sonnets, a la facon de quelques grands
poetes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en
a-t-il transporte indirectement quelque chose dans ses comedies? et en
quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau,
plusieurs rapprochements ingenieux des principales circonstances
domestiques avec les endroits des pieces qui peuvent y correspondre.
"Moliere, disait La Grange, son camarade et le premier editeur de ses
oeuvres completes, Moliere faisoit d'admirables applications dans ses
comedies, ou l'on peut dire qu'il a joue tout le monde, puisqu'il s'y
est joue le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa
famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est
ce que ses plus particuliers amis ont remarque bien des fois." Ainsi, au
troisieme acte du _Bourgeois Gentilhomme_, Moliere a donne un portrait
ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scene premiere de _l'Impromptu
de Versailles_, il place un trait piquant sur la date de son mariage;
ainsi, dans la cinquieme scene du second acte de _l'Avare_, il se raille
lui-meme sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'_Avare_, il
accommode au role de La Fleche la marche boiteuse de Bejart aine, comme
il avait attribue au Jodelet des _Precieuses_ la paleur de visage
du comedien Brecourt. Il est infiniment probable qu'il a songe dans
Arnolphe, dans Alceste, a son age, a sa situation, a sa jalousie, et
que sous le travestissement d'Argan il donne cours a son antipathie
personnelle contre la Faculte. Mais une distinction essentielle est a
faire, et l'on ne saurait trop la mediter parce qu'elle touche au fond
meme du genie dramatique. Les traits precedents ne portent que sur des
conformites assez vagues et generales ou sur de tres-simples details, et
en realite aucun des personnages de Moliere n'est _lui_. La plupart meme
de ces traits tout a l'heure indiques ne doivent etre pris que pour des
artifices et de menus a-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une
de ces confusions passageres entre l'acteur et le personnage, familieres
aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut
pas dire moins de ces pretendues copies que Moliere aurait faites de
certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le
Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du president de
Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, la le duc de La
Feuillade, qui fait les frais de la piece. Les Dangeau, les Tallemant,
les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'_ana_, donnent
la-dedans avec un zele ingenu et nous tiennent au courant de leurs
decouvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste
n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Moliere, qu'il n'est
Despreaux, dont il reproduit egalement quelque trait. Non, le chasseur
meme des _Facheux_ n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin
n'est l'abbe Cotin qu'un moment. Les personnages de Moliere, en un
mot, ne sont pas des copies, mais des creations. Je crois a ce que dit
Moliere des pretendus portraits dans son _Impromptu de Versailles_, mais
par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits
a l'infini chez Moliere, mais pas ou peu de portraits. La Bruyere et les
peintres critiques font des portraits, patiemment, ingenieusement,
ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs
modeles, ils reportent sans cesse sur leur toile un detail a cote d'un
autre. C'est la difference d'Onuphre a Tartufe; La Bruyere qui critique
Moliere ne la sentait pas. Moliere, lui, invente, engendre ses
personnages, qui ont bien ca et la des airs de ressembler a tels ou
tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-memes. L'entendre autrement,
c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette
mysterieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il
peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage
comique; mais entre cette realite copiee un moment, puis abandonnee,
et l'invention, la creation, qui la continue, qui la porte, qui la
transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel
salue au passage un trait de sa connaissance et s'ecrie: "C'est le
portrait de tel homme." On attache pour plus de commodite une etiquette
connue a un personnage nouveau. Mais veritablement l'auteur seul sait
jusqu'ou va la copie et ou l'invention commence; seul il distingue la
ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie
que celle de l'epaule de Pelops.

Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et a divers
rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter
Scott, Moliere est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la
faculte dramatique, et, a proprement parler, creatrice, que je voudrais
exactement determiner. Shakspeare a de plus que Moliere les touches
pathetiques et les eclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophelie;
mais Moliere rachete a certains egards cette perte par le nombre,
la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux
caracteres. Chez tous ces grands hommes evidemment, chez Moliere plus
evidemment encore, le genie dramatique n'est pas une extension, un
epanouissement au dehors d'une faculte lyrique et personnelle qui,
partant de ses propres sentiments interieurs, travaillerait a les
transporter et a les faire revivre le plus possible sous d'autres
masques (Byron, dans ses tragedies), pas plus que ce n'est l'application
pure et simple d'une faculte d'observation critique, analytique, qui
releverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits
epars qu'elle aurait rassembles (Gresset dans le _Mechant_). Il y a
toute une classe de dramatiques veritables qui ont quelque chose de
lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un
echauffement qui nait d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent
directement a leurs personnages. Moliere disait du grand Corneille: "Il
a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers,
et qui ensuite le laisse la en disant: Voyons comme il s'en tirera quand
il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse."
N'est-ce pas dans ce meme sens, et non dans celui qu'a suppose Voltaire,
que Richelieu reprochait a Corneille de n'avoir pas _l'esprit de suite_?
Corneille, en effet, Crebillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
ainsi sujets a des lutins, a des emotions directes et soudaines, dans
les acces de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur genie
selon la plenitude et la suite de la liberte humaine. Souvent sublimes
et superbes, ils obeissent a je ne sais quel cri de l'instinct et a une
noble chaleur du sang, comme les animaux genereux, lions ou taureaux;
ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Moliere, comme Shakspeare, le
sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une
sphere plus librement etendue, et par cela superieure, se gouvernant
lui-meme, dominant son feu, ardent a l'oeuvre, mais lucide dans son
ardeur. Et sa lucidite neanmoins, sa froideur habituelle de caractere
au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien a l'impartialite
calculee et glacee, comme on l'a vu de Goethe, le Talleyrand de l'art:
ces raffinements critiques au sein de la poesie n'etaient pas alors
inventes. Moliere et Shakspeare sont de la race primitive, deux freres,
avec cette difference, je me le figure, que dans la vie commune
Shakspeare, le poete des pleurs et de l'effroi, developpait volontiers
une nature plus riante et plus heureuse, et que Moliere, le comique
rejouissant, se laissait aller a plus de melancolie et de silence.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.