Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 233: Voir le _Mascurat_, page 246. Cette porte particuliere
n'eut pas temps de s'ouvrir, a cause des troubles. L'hotel du cardinal
Mazarin tenait precisement le meme local qu'occupe aujourd'hui la
Bibliotheque du Roi. Il etait dans les destinees que le voeu, le plan de
Naude se realisat en ce meme lieu et sur toute son echelle. Au tome VI
des _Manuscrits francais de la Bibliotheque du Roi_, M. Paulin Paris
fait ressortir ces analogies.]
Ce petit _Adeis_ sur les bibliotheques renferme plus d'une fine
remarque; tout en rangeant ses livres, Naude ne se fait faute dejuger
les auteurs et les sujets. Il est decidement injuste pour les romans,
qu'il estime une pure frivolite, comme si Rabelais et Cervantes
n'etaient pas venus. Sur tout le reste, il se montre ouvert, equitable,
accueillant. Son esprit se declare dans les motifs de ses choix; il veut
qu'on ait en chaque matiere controversee le pour et le contre, afin
d'entendre toutes les parties [234]: ce sont des couples de lutteurs
enchaines qu'on ne separe pas. Les heretiques donc (moyennant quelques
precautions de forme) s'avancent a distance respectueuse des orthodoxes.
A cote des anciens qu'il venere, il n'oublie les novateurs qui le font
penser, qui lui suggerent toutes les conceptions imaginables, et surtout
lui otent _l'admiration, ce vrai signe de notre faiblesse_. Plus loin,
il s'eleve contre les preventions et les exclusions en fait de livres,
"comme si ce n'etoit, dit-il, d'un homme sage et prudent de parler de
toutes choses avec indifference..." Et a la fin il parvient a nous
glisser encore sa conclusion favorite, a savoir "le bon droit des
Pyrrhoniens fonde sur l'ignorance de tous les hommes." En etudiant
beaucoup un erudit qui, certes, a du rapport avec Naude, il m'a de plus
en plus semble que M. Daunou etait l'heritier direct, le redacteur
accompli (non inventeur), et en quelque sorte le _secretaire_ posthume
du XVIIIe siecle. Eh bien! Naude peut etre dit non moins exactement le
_bibliothecaire_ du XVIe; il en recueille et en classe les livres, et,
en les rangeant, il se donne le spectacle de cette grande melee de
l'esprit humain. La reprise moderne des vieux systemes lui remet en
memoire ces _deux cent quatre-vingts_ sectes de l'antiquite toutes
fondees sur la recherche et la definition du souverain Bien. Sa
philosophie de l'histoire est des plus simples, et n'en est peut-etre
pas moins vraie pour cela. A propos des trains et des vogues d'idees qui
se succedent depuis deux mille ans, vogue platonicienne, aristotelique,
scholastique, heretique et de Renaissance, Naude se borne a remarquer
que le meme train de doctrine dure jusqu'a ce que vienne un individu qui
lui _donne puissamment du coude_ et en installe un autre a la place.
Et c'est l'ordinaire des esprits, dit-il, de suivre ces _fougues_ et
changements divers, _comme le poisson fait la maree_. Aussi, quand la
maree se retire, il en reste quelques-uns sur la greve et des plus
beaux: les gens du rivage en font leur profit et les depecent [235].
[Note 234: Bayle aussi avait pour maxime de _garder toujours une
oreille pour l'accuse_.]
[Note 235: Il s'eleve pourtant de ton en revenant sur ce sujet favori
des revolutions d'idees, au chapitre VI de son _Addition a l'Histoire de
Louis XI_. Ayant recommence a parler de _cette grande roue des siecles
qui fait paraitre, mourir et renaitre chacun a son tour sur le theatre
du monde_, "si tant est que la terre ne tourne, dit-il (car il n'a garde
d'en etre tout a fait aussi sur que Copernic et Galilee), au moins
faut-il avouer que non-seulement les cieux, mais toutes choses, se
virent et tournent a l'environ d'icelle." Et citant Velleius Paterculus,
lequel est avec Seneque un vrai penseur moderne entre les anciens, il en
vient a admirer la conjonction merveilleuse qui se fait a de certains
moments, et la conspiration active de tous les esprits inventeurs et
producteurs eclatant a la fois; mais cela ne dure que peu; la lumiere,
si pleine tout a l'heure, ne tarde pas a palir, l'eclipse recommence,
l'eternel conflit de la civilisation et de la barbarie se perpetue:
c'est toujours Castor et Pollux qui reparaissent sur la terre l'un apres
l'autre, ou plutot c'est Atree et Thyeste qui regnent successivement
en freres peu amis. Et au nombre des causes de ces mysterieuses
vicissitudes, Naude ne craint pas de mettre "la grande bonte et
providence de Dieu, lequel, soigneux de toutes les parties de l'univers,
departit ainsi le don des arts et des sciences, aussi bien que
l'excellence des armes et etablissement des empires, ou en Asie, ou en
Europe, permettant la vertu et le vice, vaillance et lachete, sobriete
et delices, savoir et ignorance, aller de pays en pays, et honorant ou
diffamant les peuples en diverses saisons; afin que chacun ait, part a
son tour au bonheur et malheur, et qu'aucun ne s'enorgueillisse par une
trop longue suite de grandeurs et prosperites." C'est la une belle page
et digne de Montaigne. (Voir aussi le debut du chapitre IV des _Coups
d'Etat_.)]
Lorsqu'on vendit, en 1657, la bibliotheque de M. Morcau, l'ancien
professeur de Naude et de Guy Patin, ce dernier ecrivait a Spon: "Ce qui
reste de la bibliotheque de M. Morcau se vend a la foire, j'entends les
livres de philosophie, d'humanites et d'histoire. Il avoit fort peu de
theologie et haissoit toute controverse de religion; meme je l'ai mainte
fois vu se moquer de ceux qui s'en mettoient en peine. Je pense qu'il
etait de l'avis de M. Naude, qui se moquoit des uns et des autres, et
qui disoit qu'il falloit faire comme les Ita"liens, bonne mine sans
bruit, et prendre en ce cas-la pour devise:
Intus ut libet, foris ut moris est.
Je prends acte a regret du fond des sentiments; mais on n'aurait
certainement pas trouve dans la bibliotheque de Naude de ces lacunes qui
se notaient dans celle de M. Moreau. Il avait le bon esprit d'y mettre
meme ce qu'il n'aimait guere; la aussi il savait faire la part de la
coutume: "Finalement, dit-il, il faut pratiquer en cette occasion
l'aphorisme d'Hippocrate qui nous avertit de donner quelque chose au
temps, au lieu et a la coutume, c'est-a-dire que certaine sorte de
livres ayant quelquefois le bruit et la vogue en un pays qui ne l'a pas
en d'autres, et au siecle present qui ne l'avoit pas au passe, il est
bien a propos de faire plus ample provision d'iceux que non pas des
autres, ou au moins d'en avoir une telle quantite qu'elle puisse
temoigner que l'on s'accommode au temps et que l'on n'est pas ignorant
de la mode et de l'inclination des hommes." En cela Naude preparait
directement les materiaux de l'histoire litteraire, telle que
l'entendait Bacon.
A un certain endroit ou il indique les moyens d'agrandir et d'accroitre
les bibliotheques, on sourit de voir le bon Naude conseiller a mots
couverts la ruse et le machiavelisme dont certains bibliophiles de tous
les temps ont su les secrets. Il ne craint pas d'alleguer l'exemple de
la republique de Venise qui, pour empecher qu'on enlevat de Padoue la
fameuse bibliotheque de Pinelli, la fit saisir au moment du depart,
sous pretexte qu'il y avait dans les manuscrits du defunt des copies
de certains papiers d'Etat. C'est un petit avis que suggere Naude aux
magistrats et personnes en charge ayant bibliotheques, pour en user a
l'occasion et faire main basse sur de bons morceaux; il a toujours eu un
faible pour les coups d'Etat. Que nos bibliophiles, nos chercheurs de
vieux livres ou de manuscrits ne fassent pas trop les indignes;
car eux-memes (je ne parle que de quelques-uns) se jouent encore,
m'assure-t-on, tous les tours possibles, reticences, supercheries entre
amis, que sais-je! C'etait de bonne guerre alors comme aujourd'hui [236].
[Note 236: Parmi les ruses les plus permises, il faut mettre celle que
raconte Rossi dans la lettre ou il parle des acquisitions de Naude a
Rome en 1645. Naude entrait dans une boutique de libraire et demandait
le prix, non pas de tel ou tel volume, mais des masses entieres et des
piles qu'il voyait entassees devant lui. Cette methode inusitee dejouait
un peu le libraire, qui hesitait, qui lachait un mot: on marchandait.
Mais Naude, en pressant, en poussant, en harcelant, enveloppait si
bien son homme, qu'il obtenait de lui un prix dont ensuite l'honnete
marchand, a tete reposee, ne manquait pas de se repentir; car il y
aurait eu souvent plus de profit pour lui a vendre ses volumes au poids
a l'epicier ou a la marchande de beurre. Naude faisait un peu a sa
maniere comme ces paysans bas-normands qui, dans les discussions
d'interet, a force de begayer, d'anonner, de faire le niais, vous
arrachent d'impatience la concession a laquelle ils visent. Il y a ruse
et stratageme a cela, il n'y a pas dol qualifie.]
Dans son enthousiasme et son culte pour la fondation dont il voudrait
doter la France, Naude n'a garde d'omettre les noms celebres qui ont
honore de tels etablissements chez les anciens. Parmi nos illustres
ancetres les bibliothecaires (car je n'y veux reconnaitre ni compter les
esclaves et les affranchis), il cite donc en premiere ligne Demetrius
de Phalere, Callimaque, Eratosthene, Apollonius, Zenodote, chez les
Ptolemees, pour la bibliotheque d'Alexandrie; Vairon et Hygin a Rome,
pour la Palatine. Ainsi Varron et Demetrius de Phalere, voila des
ancetres. Il est vrai que la realite du fait se peut contester a l'egard
de Demetrius de Phalere, qui etait un bien grand seigneur pour cet
office; mais Callimaque, Apollonius, Varron et Gabriel Naude, cela,
suffit bien.--Je tire toutes ces droleries de son livre mome, dusse-je
paraitre de ceux un peu legers dont il dit, non sans dedain, qu'ils ne
recherchent en tout que la fleur:
Decerpunt flores et summa encumina captant.
Son _Addition a l'Histoire de Louis XI_ (1630) est le dernier ouvrage
qu'il publia avant son depart pour l'Italie. Il y prelude d'instinct a
ses coups d'Etat et a son prochain code de la science des princes par
la predilection qu'il marque pour _le plus advise de nos rois_, pour
_l'Euclide et l'Archimede de la politique_, comme il le qualifie.
Voulant montrer que Louis XI n'etait pas du tout aussi ignorant qu'on
l'a pretendu et que l'a dit surtout le leger historien bel-esprit
Mathieu, il reprend le cote litteraire de l'histoire de ce regne; c'est
un pretexte pour lui d'y rattacher une foule de particularites sur les
livres, sur le prix qu'on y mettait dans les vieux temps, de raconter au
long la renaissance des lettres et de discuter a fond les origines de
l'imprimerie introduite en France precisement sous Louis XI. Au nombre
des ecrits attribues a ce prince, il omet la part, si gracieuse pourtant
et si piquante, qui lui revient dans la composition des _Cent Nouvelles
nouvelles_, ce sur quoi nous insisterions de preference aujourd'hui.
Mais Naude, nous l'avons dit, ne faisait aucun cas des romans et contes
en langue vulgaire, et ne daignait s'enquerir de leur plus ou moins
d'agrement; s'il s'est montre quelque peu savant en us, c'a ete par cet
endroit.
Il ne l'est pas du tout d'ailleurs dans le choix de la these qu'il
entreprend ici de prouver. S'il veut que Louis XI ait ete. un prince
plus lettre qu'on ne l'a dit, ce n'est pas qu'il attribue aux lettres
plus d'influence qu'il ne faut sur l'art de gouverner. Loin de la, il
pose tout d'abord la difference qu'il y a entre les lettres d'ordinaires
_melancoliques et songearts_, et les hommes d'action et de gouvernement
auxquels sont devolues des qualites toutes contraires: _Paucis ad bonam
mentem opus est litteris_, repetait-il d'apres Seneque. Il ne faut pas
tant de lecture dans la pratique a un esprit bien fait; et il insiste
sur cette verite de bon sens en homme d'esprit, tout a fait degage du
metier.
Son voyage d'Italie et le long sejour qu'il y fit acheverent vite de
l'aiguiser et de lui donner toute sa finesse morale. Ces douze annees,
depuis l'age de trente jusqu'a quarante-deux ans, lui mirent le cachet
dans toute son empreinte. Devenu l'un des domestiques, comme on disait,
du cardinal de Bagni, adopte dans la famille, il se consacra tout entier
a ses devoirs envers le noble patron, a l'agrement liberal et studieux
de cette societe romaine qui savait l'apprecier a sa valeur. On etait
alors sous le pontificat d'Urbain VIII, de ce poete latin si elegant et
si fleuri, qui se souvenait volontiers de ses distiques mythologiques,
et qui continuait de les scander tout en tenant le gouvernail de la
barque de saint Pierre. Dans cette Rome des Barberins, Naude put se
croire d'abord transporte au regne de Leon X, d'un Leon X un peu affadi:
son gout litteraire ne sentait peut-etre pas assez la difference. Tous
ses ecrits de cette epoque ne furent plus composes qu'en vue de quelque
circonstance particuliere et en quelque sorte domestique; moins que
jamais le public apparut a sa pensee, ce grand public prochain qui
allait etre le seul juge. Pour le cardinal, son maitre, homme d'Etat, il
composa son livre des _Coups d'Etat_; pour son neveu, le comte Fabrice
de Guidi, il fit en latin le petit traite _de l'Etude liberale_, a
l'usage des jeunes gentilshommes; pour un autre neveu, le comte Louis,
le gros traite latin _sur l'Etude militaire_, a l'usage des guerriers
instruits. Il dressait en meme temps pour leur pere, le marquis de
Montebello, une genealogie et une histoire de cette famille des
Guidi-Bagni. Coeur delicat sans doute et reconnaissant, on le voit
empresse de payer sa bienvenue a chacun des membres; lui aussi il se
sent riche a sa maniere, il veut rendre et donner. On peut soupconner
de plus sans injure qu'etranger et necessiteux, il n'etait pas fache
de recevoir. Je ne fais qu'indiquer d'autres opuscules latins, tous
egalement de circonstance, ses cinq theses medico-litteraires, agreables
reminiscences du doctorat [237], especes d'etrennes et de cartes de
visite qu'il envoyait a des amis anciens ou nouveaux; son traite _de la
Bibliographie politique_, adresse au Pere Gaffarel, qui l'avait consulte
sur ces sortes d'ecrits. De toutes ces productions de Naude composees
durant le sejour d'Italie et couvees, pour ainsi dire, sous le manteau
et sous la pourpre, on ne lit plus maintenant, on ne cite plus guere a
l'occasion que ses _Coups d'Etat_; et, par leur renom de machiavelisme,
ils ont presque entache sa memoire.
[Note 237: Il alla, en 1633, prendre ses degres a Padoue, a cause de
la charge de medecin honoraire de Louis XIII que son cardinal lui avait
fait obtenir.]
Nous n'essayerons pas de le justifier plus qu'il ne convient. Naude
n'appartient en rien a cette ecole de publicistes deja emancipee au XVIe
siecle, et qui deviendra la philosophique et la liberale dans les ages
suivants. Sa politique, a lui, garde son arriere-pensee mefiante
a travers tous les temps. A son arrivee en Italie, il etait deja
foncierement de l'avis de Louis XI, et il admettait cet article unique
du symbole des gouvernants: _Qui nescit dissimulare nescit regnare_.
S'il y avait erreur de sa part a cela, comme il est bienseant
aujourd'hui de le reconnaitre, ce n'etait pas a la cour romaine qu'il
pouvait s'en guerir; ce n'etait point en quittant la France sous
Richelieu pour la retrouver bientot sous Mazarin. Naude se pique des
l'abord de se bien separer de ces auteurs qui, traitant de la politique,
ne mettent pas de fin a leurs beaux discours de _Religion, Justice,
Clemence, Liberalite_; il laisse cette rhetorique a Balzac et consorts.
Pour lui, il tient a prouver aux habiles que, bien qu'homme d'etude, il
entend aussi le fin du jeu. Il commence par poser avec Charron "que la
justice, vertu et probite du Souverain, chemine un peu autrement que
celle des particuliers." A-t-il tort de le pretendre? En exceptant
toujours le temps present, ce qui est d'une politesse rigoureuse, et en
ne considerant que l'eternelle histoire, qu'y voyons-nous? Un moderne
penseur l'a repete, et il nous est impossible de le dedire: Ne mesurons
pas les hommes publics a l'aune des vertus privees; s'ils sont
veritablement grands, ils ont leur point de vue et leur role a part: ils
font ce que d'autres ne feraient pas, ils maintiennent la societe. C'est
a l'abri de leurs qualites, de leurs defauts, quelquefois meme, helas!
de leurs forfaits que les hommes prives arrivent a exercer en paix
toutes leurs vertus. C'est peut-etre parce que Richelieu a fait tomber
la tete du duc de Montmorency, qu'il a ete plus loisible a tel bon
bourgeois de vivre honnete homme en sa rue Saint-Denis. Comme fait, et
l'histoire en main, si l'on ose reflechir, on a peine a ne pas tirer
l'austere resultat.
Naude, au premier chapitre de son livre, soutient, en s'appuyant de
l'autorite de Cardan et de Campanella, que, pour bien peindre un homme
ou pour bien traiter un sujet, il faut se transmuer dedans; et il cite
spirituellement l'exemple de Du Bartas, qui, pour faire sa fameuse
description du cheval, galopait et gambadait des heures entieres dans sa
chambre, contrefaisant ainsi son objet. Je ne pousserai pas si loin, en
parlant de Naude, la transfusion et la metamorphose, je serrerai de pres
mon auteur, sans pour cela m'y confondre ni l'approuver. Mais, puisque
l'occasion s'en presente, j'userai du droit de simple moraliste pour
enoncer ce que je crois vrai, dusse-je par la sembler contredire
l'etalage vertueux et philanthropique des acteurs interesses, ou la
simplicite bienheureuse et perpetuellement adolescente de quelques
optimistes de talent.
Telle philosophie, telle politique, ou, pour parler plus exactement,
telle morale, telle politique. La politique n'est que l'art de mener
les hommes, et cet art depend de l'idee qu'on se fait d'eux. La
Rochefoucauld donne la main a Machiavel. Jeune, d'ordinaire on estime
l'humanite en masse, et l'on est plutot de la politique liberale. Plus
tard, on arrive a mieux connaitre, a ce qu'on croit, c'est-a-dire trop
souvent a moins estimer les hommes; et si l'on est consequent, on
incline alors pour la politique severe. Mais cette severite, fruit
amer de l'experience humaine, n'admet pas necessairement la fraude et
n'exclut pas la justice; et j'aime a penser toujours, malgre la rarete
du fait, que la volonte ferme du bien, une sagacite penetrante jointe a
l'absence de toute imposture, une equite inexorable, seraient encore les
voies les plus sures de gouverner, de tenir le pouvoir,--de le tenir, il
est vrai, non pas de le gagner ni de l'obtenir.
Naude n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans
cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la
religion de Louis XI, de Philippe de Macedoine, ou du vieil et perfide
Ulysse; il cite a propos Tibere. Il donne la recette de ce qu'il croit
permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et
subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de
moderation qu'il y mele ne font que mieux ressortir l'immoral du fond;
on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux
qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste
amateur qui etiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant
sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait a peine
dans quelque hardi colloque a voix basse et dans quelque debauche de
cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le redige et l'ecrit[238].
Son apologie de la Saint-Barthelemy (au chap. III) est trop connue et
resume le reste. Si, dans la facon dont il la presente, il se trouve
historiquement quelques points de verite incontestables, ils ne
rachetent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du recit. Ce n'est
point quand le sang coule a flots que l'historien doit faire parade
d'essuyer et de braquer si posement sa lunette. Lui aussi, il lui
convient d'etre entraine par le sentiment d'humanite et de se faire
peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce
mefait, que l'influence du lieu ou il ecrivait alors. Lorsqu'on entre au
Vatican, qu'apercoit-on en effet des la grande salle d'antichambre? La
Saint-Barthelemy peinte et Coligny immole.
[Note 238: On lit, il est vrai, dans la preface de la premiere
edition, que le livre n'est imprime qu'a _douze_ exemplaires. Passe
encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientot il en courut
plus de cent. Telle est l'inconsequence toujours: on n'ecrit pas pour le
public, et on imprime pour lui.]
Et en cette opinion extreme, n'admirez-vous pas comme Naude et de
Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le
cercle ordinaire, le manege de l'esprit humain.
Disons-le bien vite, en ceci Naude, encore plus que de Maistre, se
calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthelemy est le meme qui,
a Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella
persecute. Apres vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe
venait d'etre rendu a la liberte par la bonte d'Urbain VIII. Naude avait
toujours admire et venere Campanella _(ardentis penitus et portentosi
vir ingenii,_ comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur
et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social,
conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot
obscur retracait et revait sa _Cite du Soleil_. Pour celebrer cette
delivrance toute recente encore, Naude adressa, en 1632, au pape Urbain
VIII, un panegyrique latin imite de ceux des anciens rheteurs, Themiste,
Eumene. On sent, a ses frais inaccoutumes d'eloquence, qu'il parle au
pontife lettre, au poete disert, a l'_Urbanite meme_ (il fait le jeu de
mots), a celui qui, suivant son expression, a _moissonne tout le Pinde,
butine tout l'Hymette_, et _bu toute l'Aganippe_. Ce ne sont que fleurs
et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rosee. Le style latin
de Naude laissa toujours a desirer pour la vraie elegance. Mais cette
assez mauvaise prose poetique, cette flatterie plus que francaise,
cette reconnaissance trop italienne, tous ces defauts du panegyrique
composent, dans le cas present, une tres belle et tres noble action, a
savoir la defense et l'apologie, aux pieds du Saint-Siege, de la science
et de la philosophie, hier encore persecutees[240].
[Note 239: "Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la
Haute-Calabre, il choisit tres a propos pour compagnon de son entreprise
un frere Denys Pontius, qui s'etait acquis la reputation du plus
eloquent et du plus persuasif homme qui fut de son temps... etc."
(Naude, _Coups d'Etat_, chap. IV.)]
[Note 240: Voir, dans les lettres latines de Naude, la 31e a
Campanella, et la dedicace reconnaissante que celui-ci lit a Naude de
son petit traite _de Libris propriis et recta Ratione studendi_.--Osons
dire toute la verite. Il existe, au tome X de la Correspondance
manuscrite de Peiresc (Bibliotheque du Roi), une lettre de Naude qui
semble donner un bien triste dementi a ces temoignages publics, a cet
echange de bons offices et de magnifiques demonstrations entre lui et
Campanella. Il parait que ce dernier, apres sa sortie de Rome et son
arrivee en France, s'etait _licencie_ sur le compte de Naude en je ne
sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravite.
La lettre de Naude a Peiresc, datee de Riete, 30 juin 1636, nous montre
plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offense et son jugement
secret sur l'homme qu'il avait tant admire et celebre publiquement. On
y a l'envers complet de tout a l'heure. Campanella y est taxe
d'ingratitude, de legerete, de charlatanisme effronte et d'insupportable
orgueil; ce sont les inconvenients de plus d'un grand esprit, et on en
a connu de tout temps qui avaient peu a faire pour tomber dans ces
defauts-la. Naude, qui n'avait admire qu'une seule fois avec cette
ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y
reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu a des sentiments
plus favorables a son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le
Panegyrique dont nous avons parle qu'en 1644, pour preter hautement
secours a la memoire de Campanella mort _beatissimis Thomae Campanellae
Manibus_, contre de certaines calomnies dont elle venait d'etre l'objet.
Le Panegyrique imprime et la lettre manuscrite n'en font pas moins
le plus sanglant contraste, et donnent une rude lecon au biographe
litteraire qui se lierait avec candeur a ce qu'on imprime. (Voir
l'_Appendice_ a la tin du present volume.)]
Parmi les singularites de ce traite sur les _Coups d'Etat_, on a
remarque qu'il commence par _Mais_, comme le _Moyen de Parvenir_
commence par _Car_. Naude faisait nargue a la rhetorique des le premier
mot.
Parmi les opinions particulieres qui ne font faute, est celle qui range
dans les inventions des coups d'Etat la venue de la Pucelle d'Orleans,
"laquelle, ajoute Naude en passant, ne fut brulee qu'en effigie." Il ne
daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit
que, loin d'etre brulee, elle se maria et eut des enfants [241]. Naude se
complaisait un peu a ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait
tres-aisement la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru
volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brulement
postiche de la Pucelle. C'est la un faible dans cet esprit si sain. A
force de chercher finesse, on s'abuse aussi.
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