Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 226: Le dernier des sceptiques erudits de cette race de Naude et
de beaucoup le plus mitige et le plus elegant, quoiqu'au fond y tenant
par les racines, c'est Huet, le tres-docte eveque d'Avranches. Il
combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la these de
Sanchez: _Quod nihil scitur_. Mais chez Huet on peut dire que le
scepticisme a moins l'air encore d'etre deguise qu'enchevetre dans
l'erudition; on ne sait trop jusqu'ou il l'etend et a quel point juste
sa religion s'y concilie. Son manteau d'eveque recouvre presque tout.
La portee reelle de son esprit est restee douteuse au milieu de cette
immensite de savoir et de cette longanimite d'indifference. Il y aurait
un beau travail a faire sur lui.]

Nul, en son temps, ne l'a pratiquee mieux que lui et dans les vraies
conditions du genre, a petit bruit, sans amour-propre, sans montre,
a l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des
catalogues; car, avec lui, c'est derriere tout cela qu'il la faut
chercher.

Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec
Guy Patin, il s'adonna a l'etude de la medecine, d'abord sous M. Moreau.
C'etait en 1622. Sa reputation de capacite et de science s'etendait
deja hors des ecoles. Il avait publie un petit livre, le _Marfore_ ou
discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je
ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le president de Mesmes, de cette
famille de Mecenes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter
Voiture, le prit pour son bibliothecaire. Il parait que Naude quitta
cette place un peu assujettissante pour aller etudier a Padoue, en
1626; il en fut rappele par la mort de son pere. En 1628, la Faculte de
medecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement
dit le _paranymphe_, qui etait d'usage a la reception des licencies;
c'etait une grande solennite scholaire. Avant de leur decerner le bonnet
doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le
monde, la Faculte, en bonne mere, les faisait louer et preconiser en
public. Ils etaient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard
celebres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naude s'acquitta de son office
avec splendeur; il prit comme corps de sujet, independamment des neuf
petits panegyriques, l'antiquite de l'Ecole de medecine de Paris. On fut
si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que ciceronien et
panache de vers latins en guise de peroraison, qu'on l'admit tout d'une
voix a compter lui-meme parmi les candidats a la licence, de laquelle il
s'etait trouve exclu par son voyage d'Italie. Peu apres, Pierre Du Puy,
qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce
en France, qui avait besoin d'un bibliothecaire et secretaire. Naude
s'attacha a ce cardinal, et le suivit en Italie a la fin de 1630 ou au
commencement de 1631; il y resta onze annees pleines, n'etant revenu a
Paris qu'en mars 1642, pour y etre bibliothecaire de Richelieu, puis
de Mazarin. Les cardinaux et les bibliotheques, ce furent la, comme on
voit, le constant abri et comme le gite de Naude.

Ces onze ou douze annees d'Italie et de Rome durent avoir grande
influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il
y etait bien prepare par la nature. Il suffira pour cela de parcourir
quelques-uns des ecrits qu'il publia anterieurement. Avant de les lire
et de les citer, une remarque pourtant, une precaution est necessaire.
Pour Naude qui debute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de
longues annees, Malherbe ni Balzac ne sont guere jamais venus. Il ecrit
en francais, sauf l'esprit et le sens, comme le Pere Garassus ou comme
le Pere Petau, quand ce dernier s'en mele. Naude y ajoutait des traits
de plume a la Mlle Gournay, meme des fleurettes parfois a la Camus pour
le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont
ses vrais contemporains en style francais (si francais il y a). S'il
appelle Montaigne _le Seneque de la France_, il n'en profite guere que
pour s'accorder les citations latines a son exemple. Il prise Charron
plus qu'il ne l'imite en ecrivant. En fait de poetes modernes, il les
ignore. Il parle de la _Pleiade_ comme etant venue _depuis peu_, et Du
Hartas, le grand encyclopedique, parait seul lui avoir ete tres-present;
il le met dans son projet de Bibliotheque en tiers avec le Tasse et
l'Arioste aupres d'Homere et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur
ne suranne, est son seul poete moderne contemporain.

Dans une lettre de Rome, _Janus Erythreus_, c'est-a-dire Rossi,
parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naude en 1643, pendant lequel
le bibliothecaire infatigable achetait des livres a la toise pour le
cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le
represente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-meme de
la tete aux pieds, tout rempli de toiles d'araignees a sa barbe, a
ses cheveux, a ses habits, tellement que ni brosses ni epoussettes
semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naude (il faut
d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignees comme sa personne.

Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se detourner; il vaut la
peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins _scholar_ au fond
et de moins pedant que lui; il verifie, aussi bien que Bayle, ce mot de
Nicole, que le pedantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et,
se rendant justice a lui-meme au chapitre 1er de ses _Coups d'Etat_, il
a pu dire: ".....Car il est vrai que j'ai cultive les Muses sans les
trop caresser, et me suis assez plu aux etudes sans trop m'y engager.
J'ai passe par la philosophie scholastique sans devenir eristique, et
par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser:

Nullius addictus jurare in verba magistri.

"Seneque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvenal
et Horace qu'Homere et Virgile; Montaigne et Charron que tous les
precedents... Le pedantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept
ou huit ans que j'ai demeure dans les colleges, sur mon corps et facons
de faire exterieures, mais je me puis vanter assurement qu'il n'a
rien empiete sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui a pas ete
maratre."

Son premier ecrit francais connu (je laisse de cote l'introuvable
_Marfore_) est son _Instruction a la France sur la verite de l'histoire
des Freres de la Rose-Croix_, publiee en 1623. Vers cette annee-la, en
effet, "le roi etant a Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld
[227] trop eloigne pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on
manquoit de discours sur le change," enfin les sujets de conversations
par toutes les compagnies etaient epuises, lorsqu'un mystificateur ou un
fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placardee aux coins de
rue et qui annoncait la venue mysterieuse des freres Rose-Croix pour
tirer les hommes _d'erreur de mort_, et reveler le grand secret final.
Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute a la societe de freres que
Bacon dit avoir existe a Paris, et dont il raconte une seance [228]. C'est
cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que
Naude entreprend de refuter et d'eclaircir. Apres s'etre raille, au
debut, de l'eternelle badauderie des Francais, il explique tres-bien
comment cette chimere, cette credulite, contagieuse des Rose-Croix a pu
naitre de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe siecle. Apres
tant de nouveautes que l'age des derniers parents avait vues sortir,
on arrivait aisement a se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule
decouverte et qu'une seule merveille qui en meritat le nom. _La nature,
jouant de son reste_, ramassait toutes ses forces pour produire ce
dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des
arguments de Naude, on croirait (sauf le style un peu different) lire
certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices
de notre age, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux
railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables reveries et de sa mere
Jeanne, qui devait emanciper, racheter les femmes (car Jesus-Christ,
disait Postel, n'avait rachete que les hommes), revient souvent comme
limite extreme des folies savantes. Le Postel fut present de bonne heure
a Naude pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui
apprendre a se mefier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits
et au sein de la plus haute doctrine. A l'age de vingt-trois ans, Naude
nous parait deja dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et
gueri de l'ambition des nouveautes ou il s'etait _fantasie_ d'abord, se
rabattant au passe de preference et aux opinions des anciens, visant a
se refugier, a penetrer de plus en plus dans la verite secrete et entre
sages, _sub rosa_, comme il dit [229]. Le chapitre VII, dans lequel il
commente a sa guise le conseil d'Aristote, _que celui qui veut se
rejouir sans tristesse n'a qu'a recourir a la philosophie_, nous le
montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir
du sceptique qui consiste a voir se jouer a ses pieds l'erreur humaine,
et laissant du premier jour echapper ce que, vingt-cinq ans plus tard,
il exprimera si energiquement dans le _Mascurat_: "Car, a te dire vrai,
Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde,
est de decouvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que
Dieu m'a donne, la faussete et l'absurdite de toutes ces opinions
populaires qui entrainent de temps en temps les villes et les provinces
entieres en des abimes de folie et d'extravagances." Aussi quelle pitie
pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi a
souhait durant sa vie.

[Note 227: Un des grands generaux de la guerre de Trente Ans, qui
guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.]

[Note 228: Voir de Maistre, _Examen de Bacon_, tome I, page 94.]

[Note 229: La rose, dans l'antiquite, etait l'embleme a la fois du
plaisir et du mystere; c'est pourquoi on la suspendait aux festins:

Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent,
Harpocrati matris dona dicavil Amor.
Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis,
Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat.

Naude, qui cite cette epigramme dans la preface de ses _Rose-Croix_, l'a
remise depuis dans son _Mascurat_, et en a fait la plus jolie page de ce
gros in-4 deg.: "La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit
present au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose,
lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle etoit toute nouvelle,
afin qu'il ne decouvrit point les secretes pratiques et conversations de
Venus sa mere; et que l'on a pris de la occasion de pendre une rose es
chambres ou les amis et parents se festinent et se rejouissent, afin
que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours
ne seront point eventes, ils puissent dire tout ce que bon leur
semble."--Cette devotion du silence a encore inspire a Naude une jolie
epigramme, la seule meme assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil
de ses vers. C'est un discours suppose dans la bouche d'un _Faune_ pour
avertir les promeneurs a l'entree d'un petit bois qui faisait partie de
son domaine de Gentilly:

Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc.

Avec Naude on a, en fait de sagesse, le _sub rosa_ exactement oppose
a l'_ex cathedra_.--Un moderne des plus modernes, qui, assurement, ne
connaissait pas l'epigramme et l'historiette mythologique de la _Rose_,
l'elegant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend a
merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire.
Ruine et crible de dettes, on lui conseillait d'ecrire ses _Memoires_ et
de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute societe,
dans laquelle il avait passe sa vie; un libraire de Londres lui
promettait bien des guinees pour cela; quelques amis meme le pressaient:
"Non, c'est impossible, repondit le comte: je ne trahirai jamais des
gens avec qui j'ai dine."--Le comte d'Orsay et Gabriel Naude! qu'importe
le costume? les galantes ames se rencontrent.]

Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion
chretienne ne semble pas suffisamment distinguee de ce qui est touche
tout a cote, il apparait assez clairement que l'auteur ne favorise en
rien les nouveautes religieuses qui ont trouble le royaume et porte
atteinte a la foi des aieux. Il incline pour l'ordre politique avant
tout, pour la raison d'Etat, et, tout en se conservant sceptique, il se
prepare a etre tres-romain.

L'_Apologie pour tous les grands personnages qui ont ete faussement
soupconnes de magie_, publiee en 1625, est un livre tres-savant dont
le sujet, pour nous des plus bizarres, ne peut s'expliquer que par
la grossierete des prejuges d'alentour. Il s'agit tout simplement de
prouver que Zoroastre, Orphee, Pythagore, Numa, Virgile, etc., etc., _e
tutti_, n'etaient point des sorciers ni des magiciens au sens vulgaire,
et que s'ils peuvent s'appeler _mages_, c'est suivant la signification
irreprochable et pure de la plus divine sagesse. On a besoin, pour
comprendre que ce livre de Naude a ete utile et presque courageux, de
se representer l'etat des opinions en France au moment ou il parut. On
etait alors dans une sorte d'epidemie de sorcellerie entre le proces
dela marechale d'Ancre et celui d'Urbain Grandier. Ce courant de folles
idees, ce souffle aveugle dans l'air, attisait plus d'un bucher.
Atrocite ici, mauvais gout la. On melait les sorciers a tout, meme aux
elegies d'amour, et non pas, croyez-le bien, a la facon de l'antiquite.
Ogier, a vingt ans, composait une heroide a l'imitation d'Ovide sur la
sotte histoire que voici et qui courait, dit-il, tout Paris: "Un M.
de F., apres des recherches passionnees, epouse Mlle de P., fille de
beaucoup de merite, mais peu accommodee des biens de la fortune, puis
incontinent apres son mariage l'abandonne lachement. Ses parents
favorisent son divorce, disent qu'il a ete _ensorcele_, etc." C'etaient
la les sujets a la mode, les gentillesses dans les belles compagnies. Le
XVIe siecle, si grand et si fertile qu'il eut ete pour les esprits des
doctes et pour les penseurs, avait laisse au vulgaire et, pour parler
plus simplement, au public, toute sa rouille; il ne l'avait pas
civilise. Le public, a son tour, on peut le dire, n'avait pas civilise
non plus les savants. Scaliger et Cardan, les deux plus grands
personnages modernes selon Naude, les deux seuls qu'on put opposer aux
plus signales des anciens, avaient pousse le plagiat de l'antiquite
jusqu'a parler d'une facon presque serieuse de leurs _demons_ familiers,
et jusqu'a se donner l'air d'y croire. Ainsi la moyenne des esprits
restait grossiere, et la sublimite des elus se montrait sauvage. On
n'avait a compter dans chaque ordre qu'avec les inities et les profes.
J'ai dit que le XVIe siecle possedait tout, mais c'etait en bloc; la
science s'y faisait en gros, en grand, et ne s'y debitait pas. Il
fallait pour cet echange mutuel entre tout le monde et quelques-uns et
pour ce second travail de la dissemination des lumieres la lente action
de deux siecles, une langue a l'usage de tous, non plus latine ni
pedantesque, l'influence paisible et bienfaisante des chefs-d'oeuvre, un
frottement prolonge de societe, et la cooperation gracieuse d'un sexe
que les Saumoise de tout temps n'ont apprecie que trop peu; en un mot il
fallait, apres Scaliger, que vinssent Mme de La Fayette et Voltaire. En
1624, le Pere Garassus avait publie le livre de la _Doctrine curieuse
des Beaux-Esprits modernes_, dans lequel il cherchait partout des
libertins et des athees; Naude put en prendre l'idee de venger, par
contre-partie, les grands esprits de l'antiquite qui avaient, d'ailleurs
ete compromis, il nous l'apprend positivement, dans les suites de cette
querelle. Une brochure publiee au sujet du livre de Garasse avait traite
Virgile de _necromancien et d'enchanteur_ au sens de l'enchanteur
Merlin. Naude en tira pretexte pour son _Apologie_. Il serait trop
fastidieux de le suivre dans les contes a dormir debout qu'il se croit
oblige de discuter, et dans la rude guerre qu'il y fait a de stupides
demonographes. Nous admettons d'emblee que la nymphe Egerie n'etait
pas un _demon succube_, et aussi que le grand chien noir de Corneille
Agrippa n'etait pas le diable en personne. Ce qui se marque plus
volontiers pour nous dans le livre, et peut nous y interesser encore,
c'est un gout de science recule et recele du vulgaire, et le tenant a
distance lui et ses sottes opinions, c'est le culte secret d'une sagesse
qui, comme il le dit, n'aime pas a _se profaner_. Naude a dedain,
par-dessus tout, de la foule moutonniere et du grand nombre: il se plait
a repeter avec Seneque: _Non tam bene cum rebus humanis geritur ut
meliora pluribus placeant_, Les choses humaines ne se trouvent pas si
bien partagees que ce soit le mieux qui agree au plus grand nombre [230].
Il parait tres-persuade "que notre esprit rampe bien plus facilement
qu'il ne s'essore, et que, pour le delivrer de toutes ces chimeres, il
le faut emanciper, le mettre en pleine et entiere possession de son
bien, et lui faire exercer son office qui est de croire et respecter
l'histoire ecclesiastique, raisonner sur la naturelle, et toujours
douter de la civile." Pour preuve de soumission a l'histoire
ecclesiastique, tout aussitot apres ce passage il entame un petit eloge
de l'empereur Julien, "de cet empereur, dit-il, autant decrie pour son
apostasie que renomme pour plusieurs vertus et perfections qui lui ont
ete particulieres [231]." L'histoire ecclesiastique ainsi exceptee, il est
evident qu'en toute matiere, civile du moins et naturelle, Naude fait
volontiers une double part, l'une de la sottise et de la credulite des
masses, l'autre de la singuliere industrie de quelques habiles. Il croit
surtout a la credulite humaine, et s'en retire en repetant pour son
compte:

[Note 230: Il reitere et developpe cette pensee avec une rare energie
au chapitre IV de ses _Coups d'Etat_: "....Ses plus belles parties (de
la populace) sont d'etre inconstante et variable, approuver et improuver
quelque chose en meme temps, courir toujours d'un contraire a l'autre,
croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer;
bref, tout ce qu'elle pense n'est que vanite, tout ce qu'elle dit
est faux et absurde, ce qu'elle improuve est bon, ce qu'elle
approuve'mauvais, ce qu'elle loue infame, et tout ce qu'elle fait et
entreprend n'est que pure folie." Ce sont de telles manieres de voir,
avec leur accompagnement politique et religieux, qui faisaient dire
plaisamment a Guy Patin que son ami Naude etait un grand _puritain_; il
entendait par la fort _epure_ des idees ordinaires.]

[Note 231: _Apologie_, chap. VIII.]


......Credat Judaeus Apella,
Non ego...........

La science humaine dans tout son fin et son retors et son _deniaise_,
pour parler comme lui, voila l'objet propre, le champ unique de Naude.
J'allais ajouter qu'il y a une chose a laquelle il n'a rien compris et
dont il ne s'est jamais doute, pour peu qu'elle existe encore, c'est
l'autre science, celle du Saint et du Divin; et qu'il semble tout a
fait se ranger a cet axiome volontiers cite par lui et emprunte des
jurisconsultes: _Idem judicium de iis quae non sunt et quae non
apparent_, Ce qu'on ne peut saisir est comme non avenu et merite d'etre
juge comme n'existant pas[232]. Mais j'irais trop loin en parlant ainsi;
on ne saurait trop se mefier de ces jugements absolus en telle matiere,
et l'_Apologie_ renferme sur Zoroastre, Orphee et Pythagore, sur toutes
ces belles ames calomniees, ces genies des lettres,

Omnes coelieolas, omnes supera alla tenentes,

des pages elevees, presque eloquentes, qui indiquent chez lui le
sentiment ou du moins l'intelligence du Saint plus que je n'aurais cru.
Il pense avec Montaigne trop de bien de Plutarque, il l'estime trop
hautement le plus judicieux auteur du monde, pour fifre entierement
denue d'une certaine connaissance religieuse dont Plutarque a ete comme
le depositaire et le supreme pontife chez les paiens. Bien que cette
disposition reparaisse tres-peu chez Naude, et que je doive avec lui la
negliger dans ce qui suit, qu'il me suffise d'en avoir marque l'eclair
et d'avoir entrevu de ce cote comme un horizon.

[Note 232: "Les eaux de Sainte-Reine ne font point de miracles. Il y
a longtemps que je suis de l'avis de feu notre bon ami M. Naude, qui
disoit que, pour n'etre trompe, il ne falloit admettre ni prediction, ni
mystere, ni vision, ni miracles." Guy Patin (_Nouvelles Lettres a Spon_,
tome II, page 183).]

Deux ans apres l'_Apologie_, il donna un petit opuscule qui nous sied
mieux et ou il se peint directement dans son vrai jour: _Advis pour
dresser une Bibliotheque_, presente a M. le president de Mesmes (1627).
Compose, on le voit, en vue d'un patron, comme la plupart de ses autres
ecrits, celui-ci du moins nous traduit la plus chere des pensees de
l'auteur, sa veritable et intime passion. Naude n'en eut qu'une, mais il
l'eut toute sa vie, et avec les caracteres de constance, d'enthousiasme
et de devouement qui conviennent aux genereuses entreprises. Sa passion
a lui, son ideal, ce fut la bibliotheque, une certaine bibliotheque
comme il n'en existait pas alors, du moins en France. Lui si sage, si
indifferent sur le reste, si incapable de s'etonner et de s'irriter,
nous le verrons un jour malheureux et vulnerable de ce cote, et meme
eloquent dans sa blessure. Ce qu'il parvint a realiser a grand-peine
vingt ans plus tard avec le cardinal Mazarin, il le concevait, jeune,
aupres du president de Mesmes; il preludait a celte creation (car c'en
fut une), a cette espece d'institution et d'oeuvre. Expliquons-nous bien
comment Naude entendait la bibliotheque.

La passion des livres, qui semble devoir etre une des plus nobles, est
une de celles qui touchent de plus pres a la manie; elle atteint toutes
sortes de degres, elle presente toutes les varietes de forme et se
subdivise en mille singularites comme son objet meme. On la dirait innee
en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce
chez eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mele dans la jeunesse au
desir de savoir et d'apprendre, elle ne s'y confond pas necessairement.
En general, toutefois, le gout des livres est acquis en avancant. Jeune,
d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les ouvre, on les lit, on les
rejette aisement. On les veut nouveaux et flatteurs a l'oeil comme a la
fantaisie; on y cherche un peu la meme beaute que dans la nature. Aimer
les vieux livres, comme gouter le vieux vin, est un signe de maturite
deja. M. Joubert, dans une lettre a Fontanes, a dit: "Il me reste a
vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours
oubliee. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont
su y mettre l'originalite de leur caractere et de leur age. J'en connais
quatre ou cinq ou cela est fort remarquable: d'abord le vieil Homere;
mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle;
vous les connaissez amplement, en leur qualite de poetes: mais
procurez-vous un peu _Varron, Marculphi Formuloe_ (ce Marculphe etait
un vieux moine, comme il le dit dans sa preface, dont vous pouvez vous
contenter); _Cornaro, de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore
un ou deux; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez
ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne decouvrez pas
visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensees, des esprits verts
quoique rides, des voix sonores et cassees, l'autorite des cheveux
blancs, enfin des tetes de vieillards. Les amateurs de tableaux en
mettent toujours dans leur cabinet; il faut qu'un connaisseur en livres
en mette dans sa bibliotheque." Nulle part ce que j'appellerai l'ideal
du vieux livre renfrogne, l'ideal du _bouquin_, n'a ete mieux exprime
qu'en cette page heureuse; mais M. Joubert y parle surtout au nom
de l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut posseder. Pour ce
dernier, le gout des livres est une des formes les plus attrayantes de
la propriete, une des applications les plus cheres de cette prevoyance
qui s'accroit en vieillissant; il a ses bizarreries et ses replis a
l'infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses,
les rivalites, les inimities meme qu'il engendre, ont quelque chose de
surprenant et de marque d'un coin a part. On a observe que les haines
entre bibliothecaires ont egalement quelque chose de sourd, de subtil,
de silencieux, comme le ver qui ronge et pique les volumes. Mais nous
sommes loin de tous ces vices et de ces raffinements avec Naude, qui
a la passion dans sa noblesse, dans sa verite premiere et dans sa
franchise.

Naude n'estime les bibliotheques _dressees qu'en consideration du
service et de l'utilite que l'on en peut recevoir_. Concevant cette
utilite dans le sens le plus large et le plus philosophique, il propose
le plan d'une bibliotheque _universelle, encyclopedique_, qui comprenne
toutes les branches de la connaissance et de la curiosite humaines, et
dans laquelle toutes sortes de livres sans exclusion soient recueillis
et classes. De plus, il la veut _publique_ moyennant de certaines
precautions, et il sait interesser a cette publicite, par d'adroits
chatouillements, la vanite des Pollions et des Mecenes. Il n'y avait a
cette epoque en Europe que trois bibliotheques veritablement publiques,
la Bodleenne a Oxford, l'Ambrosienne a Milan, et celle de la maison des
Augustins ou l'Angelique, a Rome, tandis que dans l'ancienne Rome on en
avait compte vingt-neuf selon les uns, trente-sept suivant les autres.
En France, a Paris, parmi les riches bibliotheques alors renommees, y
compris celle du Roi, il n'y en avait aucune qui repondit au voeu de
Naude, c'est-a-dire qui fut _ouverte a chacun et de facile entree, et
fondee dans le but de n'en denier jamais la communication au moindre des
hommes qui en pourra avoir besoin_. Ce fut son innovation a lui, son
instigation active. Il y poussait des lors le president de Mesmes;
vingt ans apres il y convertissait le cardinal Mazarin et avait la
satisfaction, vers 1648, a la veille meme de la Fronde, de voir la
merveilleuse bibliotheque amassee et ordonnee par ses soins s'ouvrir
le jeudi a tous les hommes d'etude qui s'y presenteraient. Par une
attention touchante et qui ne pouvait venir que de lui, sachant la
sauvagerie de bien des gens de lettres, il avait fait pratiquer une
porte particuliere afin de leur eviter l'embarras d'avoir affaire aux
grands laquais de l'hotel et de passer meme devant eux, ce qui en
pouvait effaroucher quelques-uns [233]. Notons bien ce titre d'honneur, ce
bienfait essentiel de Naude, et en meme temps son inconsequence. S'il
meprise le public dans ses livres et ne daigne pas le distinguer d'avec
la _populace_, voila qu'il le devine et qu'il le sert par la tentative
de toute sa vie. Il reve la bibliotheque publique et universelle avec
la meme persistance et la meme chaleur que Diderot a pu mettre a
l'_Encyclopedie_; il se consume a l'edifier par toutes sortes de travaux
et de voyages; il n'aime la gloire que sous cette forme, mais c'est a
ses yeux une belle gloire aussi, et, au moment ou il semble l'avoir
atteinte, il echoue, ou du moins il peut croire qu'il a echoue. Quoi
qu'il en soit, l'honneur lui en reste; il est le premier a qui la France
dut cette sorte de publicite et de conquete, l'idee et l'exemple de
l'acces facile vers ces nobles sources de l'esprit. En cela il fut bien
le contemporain et le cooperateur des Conrart, des Colbert, des Perrault
(de loin on mele un peu les noms), de tous ceux enfin du nouveau
siecle qui, par les academies, par les divers genres de fondations,
d'encouragements ou de projets, contribuerent a mettre en dehors la
pensee moderne et a la vulgariser. Lui, le moins promoteur en apparence
et le moins en avant, pour les facons, des ecrivains de sa date, il eut
sa fonction sociale aussi.

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