Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors meme que
l'ensemble echappe a nos faibles yeux, c'est une consolation cependant
de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans
l'auguste brouillard ou il se cache [218].--Depuis que vous nous avez
quittes, j'ai beaucoup griffonne, mais je ne suis pas tente de faire une
visite a M. Antoine Pluchard [219]. Il n'y a point ici un theatre pour
parler un certain langage. Le grand theatre [220] est maintenant ferme, et
qui sait _si_ et _quand_ et _comment_ il se rouvrira?
[Note 218: Voila l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurite
humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans
ses ecrits.--Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des
_Considerations_, que j'ai cite au commencement de cet article.]
[Note 219: Le libraire-imprimeur a Petersbourg.]
[Note 220: Toujours la France.]
Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner
audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout a
Rodolphe [221]. Si par hasard, pendant que je me promene encore sur cette
pauvre planete, il se presentait un de ces moments d'a-propos sur
lesquels le tact ne se trompe guere, je dirais a mes chiffons: _Partez,
muscade_! mais, quoique je regarde comme sur que ce moment arrivera,
cependant son importance me persuade "qu'il est encore fort eloigne."
[Note 221: Son fils, qui servait alors dans les armees coalisees.]
On n'est pas fache de surprendre son opinion sur Napoleon et les
generaux allies qui le combattent (1814):
"Au moment ou je vous ecris, je n'ai point encore de lettres de
Rodolphe. Malgre tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas
tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car
il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la
fameuse reponse faite a Charles-Quint par un gentilhomme francais son
prisonnier.--_Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici a Paris?--Sire_,
CINQ JOURNEES, avec une profonde reverence.--Au reste, madame, apres le
congres qui a donne _a notre ami_ Napoleon les deux choses dont il avait
le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'etonner de
rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son
metier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enrage et son
ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans
les salons de Petersbourg de ses fautes et de la superiorite de nos
generaux, je me sens le gosier serre par je ne sais quel rire convulsif
aimable comme la cravate d'un pendu."
On n'aurait jamais su mieux definir le rire _sarcastique_ et meprisant,
tel qu'il se le passe quelquefois.--Sur la bigarrure de Petersbourg en
ces annees de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante:
"... Voulez-vous que je vous conte a mon tour quelque chose dans le
genre du _salmigondis_? Le samedi-saint, un jeune negre de la cote de
Congo a ete baptise dans l'eglise catholique de Saint-Petersbourg: le
celebrant etait un jesuite portugais; la marraine, la premiere dame
d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le
parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le neophyte a ete interroge et
a repondu en anglais.--_Do you believe?_--_I believe_.--En verite, ceci
ne peut se voir que dans ce pays, a cette epoque."
Mais, pour derniere citation, voici une reflexion d'ironique et haute
melancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:
"La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de
particulierement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le
vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions
le sens commun. Si nous venions a reflechir bien serieusement qu'une vie
commune de vingt-cinq ans nous a ete donnee pour etre partagee entre
nous, comme il plait a la loi inconnue qui mene tout, et que, si vous
atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort a
vingt-quatre, en verite chacun se coucherait et daignerait a peine
s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie,
l'autre donne une bataille, un troisieme batit, sans penser le moins
du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le _Te
Deum_, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et
c'est assez."
En mai 1817, M. de Maistre disait adieu a Saint-Petersbourg, pour
rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui temoigna par mille
distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisement les
rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte,
qui partait alors pour la France, fut mis a sa disposition: "Une
circonstance aussi inattendue, ecrivait-il, m'envoie a Paris, ville
tres-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais
connaitre." Il y sejourna bien peu de temps: arrive a Paris le 24 juin,
il etait rendu a Turin le 22 aout. Toutes les dignites et les plus
hautes fonctions l'y attendaient. Independamment du titre de Premier
President, il eut la charge de ministre d'Etat et de regent de la
Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et
le sol qui tremblait sur bien des points n'etaient pas propres a
donner du calme a ce noble esprit excite; ses illuminations sombres ne
faisaient que gagner en avancant: il avait de ces tristesses de Moise
et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5
septembre 1818 au chevalier de..., il ecrivait:
"Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis
l'age de la maturite, il n'y a plus de veritable joie pour lui.
Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les
illusions; mais, a mon age, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu?
Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Meme
reponse, encore plus douloureuse. C'est a cette epoque surtout que tout
espoir nous est defendu. Nes fort mal a propos, trop tot ou trop tard,
nous avons essuye toutes les horreurs de la tempete sans pouvoir jouir
de ce soleil qui ne se levera que sur nos tombes. Surement, Dieu n'a
pas remue tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement,
meritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu
convertir, je ne dis pas a la religion, mais au bon sens, et qui ne
sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?
"Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la meme question
que je lis dans votre lettre: _Pourquoi n'ecrivez-vous pas sur l'etat
actuel des choses?_ Je fais toujours la meme reponse: du temps de la
_canaillocratie_, je pouvais, a mes risques et perils, dire leurs
verites a ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se
trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de
leur dire la verite. La Revolution est bien plus terrible que du temps
de Robespierre; en s'elevant, elle s'est raffinee. La difference est
du mercure au sublime corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible
corruption des esprits; vous en touchez vous-meme les principaux
symptomes. Le mal est tel, qu'il annonce evidemment une explosion
divine. _Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas a nous de connaitre
le temps_, etc."
Cette perspective d'une explosion prochaine etait devenue son idee fixe.
A le voir avec la tete haute toujours decouverte, ses beaux cheveux
blancs et son verbe ardent, enflamme, il avait l'air d'un prophete:
"C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait
de causer avec lui, il a la neige sur la tete et le feu dans la bouche:
_Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca_."
Peu de temps avant sa mort, il ecrivait a un de ses amis de France: "Je
sens que mon esprit et ma sante s'affaiblissent tous les jours. _Hic
jacet_, voila ce qui va bientot me rester de tous les biens de ce monde.
_Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie_."--On
m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort
qu'il ecrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les
_Soirees_, au IVe Entretien deja compose.
Vers la fin de decembre 1820, de graves symptomes se declarerent; sa
demarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on
n'osait plus le laisser sortir seul: "Nous nous apercevions bien qu'il
perdait ses forces, ecrivait un temoin ami, mais nous etions loin de le
croire en danger; nous supposions plutot cet affaiblissement du a l'age,
dont les effets se hataient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus
rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eut aucune maladie, il se sentait
frappe a mort. Je me rappelle que j'avais commence son portrait, et que,
voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir,
je "crois, le jour de l'an ou il devait faire sa cour au roi. Il vint en
effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas du venir ce jour-la,
car il paraissait tres-fatigue d'avoir monte notre escalier, il me
repondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne
l'entendit pas: _J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus
revenir_, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait
cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque
contrariete. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait
a s'occuper et a travailler comme a son ordinaire; il n'avait ni fievre
ni aucune maladie appreciable, seulement un degout de la nourriture
qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fit mal.
Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les
medecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je
passais chez lui presque toutes les soirees, et je lui ai entendu faire
plusieurs fois allusion a sa mort prochaine, et toujours de la meme
maniere, c'est-a-dire avec une paix admirable et le soin de menager sa
famille, pour laquelle il n'avait jamais ete si tendre et si affectueux.
Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a precede sa
mort" (dont une fois le 29 janvier, jour de la fete de saint Francois de
Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on
lit ces details qui conduisent de plus en plus pres et jusqu'a la fin:
"Nous osions cependant nous livrer quelquefois a l'esperance, parce que
ses facultes morales n'avaient jamais ete si vives ni si prodigieuses;
pendant cinquante jours qu'a dure sa maladie, il n'a cesse de s'occuper
des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la
litterature et de la politique; il nous a dicte plus de cinquante
lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que
nous lui faisions. Etonne lui-meme de ce que son esprit ne se ressentait
point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: _Vous serez
fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit_.
"Les bonnes oeuvres n'ont jamais cesse de l'occuper, et il versa
beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une
pauvre femme qu'il avait recommandee au ministre des finances venait de
recevoir une somme considerable: une joie pure colora pour la derniere
fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec
attendrissement..." Il expira le 26 fevrier 1821, a l'age de pres de
soixante-huit ans.
Les annees qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en
en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'elever de plus en plus
haut son nom et l'autorite de son esprit parmi les hommes. Il est meme
arrive que, lui aussi, lui si isole de son vivant et si dedaigneux de
la vogue, il a eu en France une espece d'ecole, et qu'on s'est mis a le
celebrer, a le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence
posthume serait assez longue, assez compliquee, et, ce me semble,
fastidieuse a faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact
de dire ce qu'il a dit lui-meme de tout ecrivain, d'apres Platon, que
la parole ecrite ne represente pas toute la parole vive et vraie de
l'homme, _car son pere n'est plus la pour la defendre_. M. de Maistre me
parait, de tous les ecrivains, le moins fait pour le disciple servile
et qui le prend a la lettre: il l'egare. Mais il est fait surtout pour
l'adversaire intelligent et sincere: il le provoque, il le redresse.
Et pour parler a sa maniere, on ne craindrait pas de dire, dut-on faire
regarder d'un certain cote, que le disciple qui s'attache aux termes
memes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est _bete_. La bete
a l'inconvenient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.
Mais coupons vite avec cette queue facheuse et parfaitement indigne d'un
sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en presence de la
haute, de l'integre et venerable figure. Rappelons-nous a son propos ce
que Bossuet a dit de Rance dont on venait denoncer les exagerations, et
appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran
sur saint Bernard: "C'a ete _un vrai gentilhomme chretien_."
Juillet-Aout 1843.
(Comme article essentiel a joindre a celui-ci sur le comte de Maistre,
voir ce que j'ai ecrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV
des _Causeries du Lundi_; et sur sa _Correspondance diplomatique_, un
article dans le _Moniteur_ du 3 decembre 1860. Voir aussi _Port-Royal_,
tome III, livre III, chap. xiv.)
GABRIEL NAUDE
Il me semble difficile, lorsqu'on est arrive en quelque endroit nouveau,
en quelque coin du monde, pour s'y etablir et y vivre quelque temps, de
ne pas s'enquerir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si
isole qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes
y ont passe, s'y sont assis a leur tour; quels l'ont fonde, donjon ou
clocher, maison d'etude ou de priere; quels y ont grave leur nom sur le
mur, ou seulement y ont laisse un vague echo dans les bois. Ce passe une
fois ressaisi, ces hotes invisibles et silencieux une fois reconnus, on
jouit mieux, ce semble, du sejour, on le possede alors veritablement,
et le _Genius loci_, que notre hommage a rendu propice, anime doucement
chaque objet, y met l'ame secrete, et accompagne desormais tous nos pas.
Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom,
d'une fondation destinee precisement a perpetuer la memoire des hommes
et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de negliger pour notre
bibliotheque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir,
et que le regime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend
les douceurs d'Evandre; je me suis senti sollicite du premier jour
a rechercher l'histoire des predecesseurs. Un de ces derniers, M.
Petit-Radel, a ecrit fort savamment (je dirais peut-etre un autre mot si
ce n'etait, lui aussi, un ancetre) l'historique de l'etablissement qu'il
administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant ete livree au public
dans le local et sous la forme actuelle que bien apres lui, desservie
durant tout le XVIIIe siecle par une dynastie purement theologique de
docteurs en Sorbonne, cette bibliotheque s'ouvrit, au moment de la
Revolution, u des noms de conservateurs un peu melanges. La, Sylvain
Marechal siegea; il fallut purifier la place. La, Palissot, vieillard
souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de
l'Institut de ne pouvoir pas en etre. Boullers, nomme un instant pour
lui succeder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer
demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, ou etaient
les ecuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans
doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des _Quatre
Espagnols_, si oublie, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en rejouir
et d'y mourir. Mais tous ces hotes passagers qui ne pourraient qu'egayer
d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils aupres du fondateur meme,
je veux dire le bibliothecaire de Mazarin et le grand bibliographe
d'alors, ce Gabriel Naude dont le cachet est la partout sous nos yeux,
dont l'esprit se represente a chaque instant dans le choix des livres
et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est a lui que je m'attacherai
aujourd'hui, moins encore au savant qu'a l'homme; moi, le dernier venu
et le plus indigne de sa posterite directe, je veux gagner mon titre
d'heritier et lui consacrer, a lui le grand sceptique, cet article tout
pieux, au moins en ce sens-la.
[Note 222: M. de Feletz.]
Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des annees deja,
une etude de Naude en cette _Revue_ [223]; il s'est applique a toute sa
vie, s'est etendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de
l'erudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutot ici;
c'est l'esprit de la personne et le procede de cet esprit que je vais
m'efforcer de degager, de faire saillir de dessous la croute d'erudition
assez epaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il
faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naude
encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et
qui etouffe son idee comme a dessein sous une masse de citations et
de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de
retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de
la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant a celui de
Racine; j'ai souvent admire le contraste, et je ne sais si c'est ce
que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les
deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux ecrivains qui se
produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois,
cousu de grec et de latin, et d'une diction veritablement polyglotte,
l'autre le plus elegant et le plus poli; celui-ci le plus noble de
visage et si beau, celui-la si fin. Il y a de quoi passer entre les
deux. Mais le point ou je voudrais relever et voir placer le buste de
Naude, c'est a son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et
Bayle: il fait le noeud de l'un a l'autre, un tres gros noeud, assez dur
a delier, mais qui en vaut la peine. Otez encore une fois l'enveloppe et
l'ecorce, je resume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un
sceptique moraliste sous masque d'erudit.
[Note 223: _Revue des Deux Mondes_, 15 aout 1836, article de M.
Labitte.]
Gabriel Naude est qualifie _Parisien_, en tete de ses livres, selon la
vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en fevrier
1609, sur la paroisse Saint-Mery, de parents bourgeois, qui, voyant ses
heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux etudes. On cite
d'ordinaire ses deux maitres de philosophie, celebres pour le temps,
Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy
Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant a s'expliquer
sur les sentiments religieux de Naude, ecrivait a Spon [224]: "Tant que je
l'ai pu connoitre, il m'a semble fort indifferent dans le choix de la
religion et avoir appris cela a Rome, tandis qu'il y a demeure douze
bonnes annees; et meme je me souviens de lui avoir oui dire qu'il avoit
autrefois eu pour maitre un certain professeur de rhetorique au college
de Navarre, nomme M. Belurgey, natif de Flavigny "en Bourgogne, qu'il
prisoit fort..." Or, ce professeur de rhetorique se vantait notoirement
d'etre de la religion de Lucrece, de Pline, et des grands hommes de
l'antiquite; pour article unique de foi, on l'entendit alleguer souvent
certain choeur de Seneque dans la _Troade_: "Bref, ajoute Guy Patin,
M. Naude avoit ete disciple d'un tel maitre," et il conclut en citant ce
vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient mediter:
Qui viret in foliis venit a radicibus humor.
Cherchez bien, cette humeur et cette seve qui verdoie diversement dans
le feuillage, elle provient de la racine.
[Note 224: _Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin_, tome V,
page 283.]
Le XVIe siecle finissait d'hier quand Naude naquit. On se figure
difficilement ce que devait paraitre cette feconde et forte epoque aux
yeux de ceux qui en sortaient, qui en heritaient, et pour qui elle etait
veritablement le dernier et grand siecle. Il faut voir comme Naude
s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siecle n'en
disaient pas plus a l'issue de leur age fameux. Tant de decouvertes
successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent
nouveau, tout recemment l'economie des cieux cedant ses secrets aux
observations d'un Tycho-Brahe et aux lunettes d'un Galilee, voila ce que
Naude, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord a considerer, et
il s'en exalte avec Bacon. On aime a l'entendre proclamer _la felicite
de notre dernier siecle_, et on sourit en songeant que c'est celui meme
duquel nos litterateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient a
parler comme d'une epoque presque barbare. La ressource de l'humanite,
en avancant, est de se debarrasser du bagage trop pesant et d'oublier:
ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de
fraicheur et une soif de nouveaute. Cardan, Pic de la Mirandole,
Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre
auteur, ces _preux de pedanterie_, aussi merveilleux et plus vrais que
ceux de la Table-Ronde, etaient donc les maitres familiers de Naude et
les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence.
Quant a ceux qui avaient ecrit en francais, tels que Bodin, Charron
et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant
c'etait facilite de les aborder au prix des autres. Le XVIe siecle
(on avait droit de le croire a l'immensite de l'inventaire) avait et
possedait tout,--tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux,
qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'a de certaines saisons et a de
certaines expositions de soleil, je veux dire le bon gout, ce present
des Graces [225].
[Note 225: S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et
sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.]
Le bon gout dans les choses litteraires, et la methode, cet autre bon
gout qui est particulier aux sciences, le XVIe siecle n'en sut point
le prix ni l'usage. Galilee seul fit exception comme savant, et offrit
l'instrument exact a l'age qui succeda. Auparavant, la confusion tout
le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de
compte la decouverte. L'astronomie de ces temps continuait de se meler
a l'astrologie, la chimie a l'alchimie, la geometrie aux nombres
mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce
n'etait pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de
toutes sortes trouvaient place a cote de l'audace de la pensee et jusque
dans l'incredulite philosophique. Les plus grands esprits, Cardan,
Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux
chimeres. Le resultat de cette vaste epoque effervescente a son
lendemain et aupres des esprits rassis, judicieux, critiques, qui
l'embrasseraient par la lecture, devait etre naturellement le doute, au
moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siecle
finissant l'engendra.
On avait tout dit, tout pense, tout reve; on avait exprime les idees
et les recherches en toute espece de style, dans une langue en general
forte, mais chargee et bigarree a l'exces. Qu'y avait-il a faire
desormais? Quelques ecrivains, mediocrement penseurs, doues seulement
d'une vive sagacite litteraire, ouvrirent des l'abord une ere nouvelle
pour l'expression; le gout, qui implique le choix et l'exclusion,
les poussa a se procurer l'elegance a tout prix et a rompre avec les
richesses memes d'un passe dont ils n'auraient su se rendre maitres.
Ainsi opererent Malherbe et Balzac. Quant au fond meme des idees, la
revolution fut plus lente a se produire; on continua de vivre sur le
XVIe siecle et sur ses resultats, jusqu'a ce que Descartes vint decreter
a son tour l'oubli du passe, l'abolition de cette science genante, et
recommencer a de nouveaux frais avec la simplicite de son coup d'oeil et
l'eclair de son genie. Naude, lui, n'avait aucun de ces caracteres
qui etaient propres au siecle nouveau; il ne se souciait en rien de
l'expression litteraire, il ne s'en doutait meme pas; et pour ce qui est
d'innover et de rencherir en fait de systeme, s'il avait jamais pense a
le faire, c'eut ete dans les lignes memes et comme dans la poussee du
XVIe siecle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquite et
en greffant la hardiesse sur l'erudition. Mais s'il eut a un moment ces
velleites d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de
jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba
vite a l'etat de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la
moralite de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et,
pour verite favorite, se donnant surtout le divertissement et le mepris
de chaque erreur. Naude appartient essentiellement a cette race de
sceptiques et academiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus
doctes ou plus penseurs, etudiant tout, doutant de tout entre eux, que
Descartes est venu ruiner en etablissant d'autorite une philosophie
spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de
supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale
qui regnait durant le premier tiers du siecle, et l'impuissance d'en
sortir en continuant la tradition, on apprecie l'importance de cette
brusque reforme cartesienne a titre d'institution publique de la
philosophie. Quant a l'autre espece de sagesse plus a huis-clos et dans
la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas
une methode, mais un resultat, pas un debut ni une promesse, mais une
habitude et une fin, et de laquelle il faut repeter avec Seneque: _Bona
mens non emitur, non commodatur_, c'est-a-dire qu'elle est une maturite
toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir a Gabriel Naude.
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