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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 209: "Les Soirees sont mon ouvrage cheri. _J'y ai verse ma
tete_; ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-etre, mais au
moins tout ce que je sais." Lettre du comte de Maistre u M. Deplace, du
11 decembre 1820.]

En lisant les _Soirees_, on se demande involontairement: M. de Maistre
etait-il donc un pur catholique du passe? Ne se rattachait-il par aucune
vue, par aucun eclair, a ce christianisme futur dont M. de Chateaubriand
lui-meme, en ses derniers ecrits, semble ne pas repudier la venue [210],
dont M. Ballanche a semble, des l'abord, ouir et repeter avec douceur
les Vagues echos? M. de Maistre, malgre tout ce qu'on peut dire, en
croyant bien n'en pas etre, et en protestant contre, n'y conspirait-il
point, autant que personne, par mainte pensee hautement echappee? Et
s'il n'y a rien de nouveau en lui, comment se fait-il que, sur ses
drapeaux, la plus novatrice des sectes religieuses de notre age ait pu
inscrire a son heure tant de paroles prophetiques, a lui empruntees,
pour manifeste et pour devise?

[Note 210: Voir les _Etudes historiques_, chapitre de l'_exposition_
"Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet; c'est un
cercle qui s'etend a mesure que la societe se developpe..."]

Ce sont la des questions que nous posons a peine, mais qui se levent
devant nous; et comme la lecture de De Maistre met, bon gre mal gre,
en train de predire, nous nous risquerons a ajouter: Quoi qu'il puisse
arriver dans un avenir quelconque, et meme (pour ne reculer devant
aucune prevision), meme si quelque chose en religion devait
definitivement triompher qui ne fut pas le catholicisme pur, que ce fut
une convergence de toutes les opinions et croyances chretiennes, ou
toute autre espece de communion, De Maistre aurait encore assez bien
compris l'alternative a l'heure de crise, il aurait assez ouvert les
perspectives profondes et assez plonge avant son regard, pour s'honorer
a jamais, comme genie, aux yeux des generations futures vivant sous une
autre loi; il ne leur paraitrait a aucun titre un Julien refractaire,
mais bien plutot encore une maniere de prophete a contre-coeur comme
Cassandre, une sibylle merveilleuse.

C'est trop nous hasarder a ces extremites d'horizon ou l'absurde et le
possible se touchent; rentrons vite dans la limite qui nous convient.
Qu'on ne vienne pas tant s'etonner, apres les Soirees, que M. de
Maistre, etranger, ait si bien ecrit dans notre langue: quand on est de
cette taille comme ecrivain, on a droit de n'etre pas traite avec cette
condescendance. Compatriote de saint Francois de Sales, il ecrit dans
sa langue, qui se trouve en mome temps la notre, dans une langue
posterieure a celle de Montesquieu, et qui tient de celle-ci pour les
beautes comme pour les defauts. Son style, je le repete, est ferme,
eleve, simple; c'est un des grands styles du temps. S'il y a du Seneque,
comme on l'a remarque ingenieusement, ou donc n'y en a-t-il pas
aujourd'hui? Mais chez lui les defauts de gout, notez-le bien, ne
sont que passagers, pas beaucoup plus forts, apres tout, que ceux de
Montesquieu lui-meme. Et ce style a l'avantage d'etre tout d'une piece,
portant en soi ses defauts, sans rien de plaque comme chez d'autres
talents qu'a bon droit encore on admire.

Sans doute M. de Maistre manque essentiellement d'une qualite qui fait
le charme principal des ecrits de son frere.--une certaine naivete
gracieuse et negligente, la _molle atque facetum_, l'_aphelia_. Je
tiens de bonne source que la premiere fois qu'il eut entre les mains
le _Voyage autour de ma Chambre_, il n'en sentit pas toute la
finesse legere. Il y avait meme fait des corrections et ajoute des
developpements qui nuisaient singulierement a l'atticisme de ce charmant
opuscule; mais il eut assez de confiance dans le gout d'une femme,
d'une amie, qu'il voyait alors beaucoup a Lausanne, pour sacrifier
ses corrections et retablir le _Voyage_, a peu de chose pres, dans sa
simplicite primitive. Lorsque plus tard a Saint-Petersbourg, en 1812, il
en donna une nouvelle edition en y joignant _le Lepreux_, il y mit une
preface spirituelle assurement, mais un peu roide et pretentieuse dans
son persiflage. Montesquieu, encore une fois, a-t-il pu s'empecher
d'etre guinde dans le _Temple de Gnide_?

M. Villemain nous a appris que cette gracieuse navigation sur la Newa,
qui fait comme l'entree en scene et la bordure des _Soirees_, est de
la plume du comte Xavier: alliance delicate! deference touchante! Il
s'agissait d'un paysage; M. de Maistre ne s'etait pas cru capable de le
peindre.

Je voile ses _Lettres sur l'Inquisition_ (1822); on les passerait a
peine a un homme d'esprit, tres-nerveux, qui aurait ete condamne a subir
du _Dulaure_ toute sa vie. En insistant outre mesure sur un sujet odieux
et penible que la declamation avait exploite sans doute, et ou peut-etre
il y avait des amendements historiques a proposer, M. de Maistre a trop
oublie que, la ou il s'agit de sang verse et de tortures, la discussion
extreme, le _summum jus_ a tort. Il est des endroits sensibles de
l'humanite qu'il ne faut pas retourner rudement, pas plus que, dans un
hopital, certaines plaies du malade, pour se donner le plaisir de faire
une demonstration theorique et anatomique exacte.

On trouve, assure-t-on, chez les casuistes de tous les ordres et de
toutes les robes, bien de ces subtilites et de ces saletes que Pascal a
denoncees particulierement chez les Reverends Peres; on trouverait,
je le crois, dans les greffes des anciens Parlements, beaucoup de ces
horreurs qu'on est convenu d'imputer surtout a l'Inquisition; mais
qu'importe? il est un degre de recidive et d'habitude ou l'on endosse
_tres-justement_ (pour parler comme de Maistre) les delits du voisin,
et ou l'on paye pour les autres: Escobar ni l'Inquisition ne s'en
releveront.

Pour le _Bacon_, c'est autre chose, et, si maltraite qu'il ait pu
paraitre du fait de notre auteur, il est de force a soutenir l'assaut.
M. de Maistre n'a pas ete amene d'emblee a combattre Bacon, pas plus que
Voltaire. Extraordinairement frappe de la Revolution francaise (il faut
toujours en revenir la), l'ayant jugee _satanique_ dans son esprit, il
en vint a se retourner contre Rousseau d'abord, puis surtout contre
Voltaire, comme etant le grand auteur _satanique_ et anti-chretien.
Quant a Bacon, il y mit plus de temps et de detours; il aimait
evidemment a le lire et a le citer. Cette belle parole du moraliste, que
_la religion est l'aromate qui empeche la science de se corrompre_, lui
revient souvent. Pourtant, il nous l'avoue, a voir les eloges
universels et assourdissants decernes a Bacon par tout le XVIIIe siecle
encyclopedique, il entra en vehemente suspicion a son egard, et depuis
ce moment le proces du chancelier commenca. Il l'avait _pince_ deja en
plus d'un passage des _Soirees_; mais ce n'etait pas incidemment qu'il
pouvait avoir raison d'un tel accuse; passe pour Locke, simple bourgeois
en philosophie, dont il avait fait justice en un Entretien [211].

[Note 211: Dans le VIe. C'est dans le Ve qu'il avait commence a
accoster Bacon, a lui porter tant de piquantes atteintes: "Bacon fut un
barometre qui annonca le beau temps, et, parce qu'il l'annoncait,
on crut qu'il l'avait fait." Et lorsque, ne voulant pas de lui
pour _soleil_, il essaie de se rabattre a une _aurore_: "Et meme,
ajoute-t-il, on pourrait y trouver de l'exageration, car lorsque Bacon
se _leva_, il etait au moins dix heures du matin." Une telle escarmouche
aurait paru a tout autre un combat, mais, pour de Maistre, c'etait
peloter en attendant partie.]

M. de Maistre a comme un sens particulier, excellent, pour penetrer les
ennemis cauteleux du christianisme (Hume, Gibbon), pour les demasquer
dans leurs circuits et leurs ruses. Il crut voir en Bacon un tel
adversaire tout fourre d'hermine, et des lors il se fit devoir et
plaisir de le montrer nu. On a beaucoup dit que c'etait une maladresse
de diminuer le nombre des grands partisans pretendus du christianisme
et d'en retrancher Bacon, que c'etait tirer sur ses troupes. Pure
sensiblerie, selon de Maistre, et, pour parler a sa maniere, franche
simplicite, si ce n'est duplicite. C'est, en effet, traiter le
christianisme comme un docteur son malade qui a besoin de menagements
et d'etre dorlote. Cet ordre de considerations anodines ne fait rien a
l'affaire, a la verite, qui est de savoir si Bacon a invente ou non une
methode, et dans quelle vue il la voulait, et ou cela menait. Des qu'une
fois De Maistre interroge, il est evident qu'il se ressouvient de son
metier de magistrat; il n'a point appris a proceder comme nos bons
jures. La maniere si habituelle en ce monde de prendre les choses par
la queue est l'oppose de la sienne, qui allait d'abord au chef, a la
racine.

Il faudrait, pour examiner la valeur des accusations sans nombre qu'il
intente a Bacon, y employer tout un volume. Le fait est que Bacon a ete
tres-peu defendu. Les chefs de l'ecole eclectique regnante n'ont pas ete
faches de voir tomber sur la joue du precurseur de Locke ce soufflet
solennel qu'ils ne se seraient pas charges eux-memes de lui donner [212].
Je n'ai pas assez lu ni etudie Bacon pour avoir droit d'exprimer sur
son compte une idee complete; mais toutes les fois que dans ma jeunesse
curieuse, provoque, harcele par les eloges en quelque sorte fanatiques
que je voyais decerner invariablement a Bacon en tete de chaque preface,
dans tout livre de physique, de physiologie et de philosophie, j'essayai
de l'aborder, je fus assez surpris d'y trouver un tout autre homme que
celui de la methode experimentale stricte et simple qu'on preconisait
[213]; j'y trouvai un heureux, abondant et un peu confus ecrivain, plein
d'idees et de vues dont quelques-unes hasardees et meme superstitieuses,
mais surtout riche de projets ingenieux, d'apercus attrayants (_hints_,
_impetus_), d'observations morales revetues d'une belle forme, dorees
d'une belle veine, et capables de faire axiome avec eclat. Une telle
gloire, ou l'imagination a sa part dans la science pour la feconder, en
vaut bien une autre, ce me semble.

[Note 212: L'attaque de De Maistre a plutot mis en train contre Bacon.
M. F. Huet, dans une these ingenieuse (1838), s'est attache a evincer
tout a fait Bacon, comme autorite, du domaine de la philosophie
intellectuelle; il lui a refuse toute initiative essentielle en cette
partie. Un tel resultat semble bien tranchant, bien absolu. M. Riaux,
qui a mis une judicieuse introduction aux Oeuvres de Bacon (Charpentier,
1843), s'est tenu dans un milieu plus specieux, plus vraisemblable. Il
faut regretter que l'utile et savant travail de M. Bouillet (_Oeuvres_
de Bacon, 1834) ait paru avant l'attaque de De Maistre. J'indiquerai
encore un sage article de M. Diodati (_Bibliotheque universelle de
Geneve_, janvier 1837). Dans le journal _l'Europeen_ (fevrier 1837),
M. Buchez a fait aussi de bonnes remarques, entre autres celle-ci, que
jusqu'a present on citait Bacon a tort et a travers, et qu'un resultat
de l'ouvrage de M. de Maistre sera du moins qu'on n'osera plus invoquer
l'oracle conteste qu'en pleine connaissance de cause.]

[Note 213: Quelques-uns des purs de l'extreme XVIIIeme siecle, qui y
avaient regarde de tres-pres (comme Daunou), estimaient moins Bacon,
mais c'etait un secret qu'on se gardait.]

M. de Maistre n'etait pas homme a y rester insensible, et il se serait
maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable a Bacon, s'il n'avait aussi
ete impatiente de tout ce qu'on a debite de lieux-communs a son propos.
C'est bien la l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le
faiseur disert de prefaces et de programmes, a son cours des anciennes
Ecoles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent
Saint-Martin, l'un des eleves, lequel, tout pacifique qu'il etait,
l'attaqua sur ses pretentions baconiennes avec chaleur et, qui plus
est, nettete, mais en rendant tout respect a Bacon [214].--Beaucoup
des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le
repeter?) les eclats d'un homme d'esprit impatiente d'avoir entendu
durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en
melent: il va lui-meme au dela du but, comme pour faire payer l'arriere
de son ennui.

[Note 214: Voir au tome III des Seances des _Ecoles normales_ (edit.
de 1801), page 113; Saint-Martin y marque energiquement combien personne
ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile
Bacon: "Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses a desirer, il est
neanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais
encore cent degres au-dessus... Je suis bien sur que j'aurais ete
entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas ete de
Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gene un peu. Apres vous
etre etabli son disciple, vous n'approchez de son ecole que sobrement et
avec precaution."]

Cet examen de Bacon, publie seulement en 1836, aurait-il ete modifie,
complete, c'est-a-dire adouci par lui, s'il l'avait lui-meme donne au
public? On y sent, au ton de la querelle, un _tete-a-tete_ de cabinet et
toute la liberte du huis clos. On m'assure qu'il le considerait comme un
ouvrage termine, _sauf la preface qu'il avait dans la tete_, disait-il
toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement verifie sur place
tous les textes, afin d'eviter le reproche d'avoir quelquefois prete,
par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses
livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus
profondement lui-meme. Les chapitres des _causes finales_ et de l'_union
de la religion et de la science_ renferment sur l'ordre et la proportion
de l'univers, sur l'art, sur la peinture chretienne, sur le beau,
quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais ete
ecrites dans une langue humaine. On y lit cette definition qu'il
faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, helas! si bien
l'absence de son objet en de certains ages: "_Le Beau_, dans tous les
"genres imaginables, _est ce qui plait a la vertu eclairee_."

Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et defini Aristote
comme pas un de l'ecole ne l'eut fait; on sent de quel avantage pour lui
c'a ete de pratiquer de pres et sans intermediaire ces hauts modeles
[215]; ni Bonald, ni Lamennais [216], ni aucun de ce bord catholique,
n'a ete trempe de forte science comme lui. Et il sent l'antiquite
non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore,
mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un melange de respect et
de charme, _le docte et elegant Ovide_. Puis, tout en goutant ces
savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point _piper_ ni amuser; il veut
le sens, le but serieux. Si abeille qu'il soit, c'est a la ruche qu'il
revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il
le voit comme une _plume de paon_ de la philosophie, un bel-esprit
amoureux de l'expression et content quand il a dit: _les Georgiques de
l'ame_.

[Note 215: Il voulut tout lire a la source; il apprit l'allemand pour
mieux penetrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait
ecrit en tete: _Placo putrefactus_.]

[Note 216: Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans
dire que c'est toujours du Lamennais d'avant _George Sand_, d'un
Lamennais antediluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et
lui. "M. de Maistre pourtant (et l'eloquent novateur s'en plaignait) ne
comprenait pas son second volume de l'_Indifference_," ce qui signifie
qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette
methode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien.
Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais du
s'entendre pleinement. Quant a M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit
jamais, mais ils s'ecrivaient aussi; l'ouvrage du _Pape_ lui fut adresse
par l'auteur en offrande avec une epigramme de Martial, un _xenion_.
Voila le gentil Martial en bien grave message.]

En cela meme nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop
severe. Et nous aussi, simple historien litteraire, il est un cote par
lequel nous ne saurions assez venerer Bacon et le saluer, comme notre
premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II _De Augmentis
Scientiarum_, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les differentes
especes d'histoire civile, 1 deg. l'ecclesiastique ou sacree, 2 deg. la civile
proprement dite, 3 deg. la litteraire, il s'attache a dessiner le cadre de
celle-ci, comme entierement absente. "Et pourtant, dit-il avec cet eclat
ingenieux qui lui est propre, l'histoire du monde denuee de cette partie
essentielle, c'est la statue de Polypheme a qui on aurait arrache son
oeil." Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et
de soins, de conseils de detail, et n'a pas cesse d'etre le programme de
tout historien, de tout biographe litteraire digne de ce nom. Il sait
tres-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de proceder _a la
maniere des critiques, de perdre son temps a louer ou a blamer_,
mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-memes
_historiquement_, avec _intervention sobre de jugements_. Il insiste
encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre
chez les historiens et les critiques une matiere toute digeree, mais de
saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun
dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout
entiers, mais en les _degustant_, en sachant en saisir l'objet, le
style, la methode, d'evoquer par une sorte d'enchantement magique le
_genie_ litteraire d'un temps.--Et cela, il le conseille, non point pour
la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur
porte (bien qu'il en soit devore), non par pure curiosite poussee a
l'extreme (avis a nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un
but plus serieux et plus grave, pour suggerer aux doctes dans l'usage
et l'administration de leur science un meilleur regime, de meilleures
methodes, une prudence et une sagacite plus eclairees. "Il y a lieu,
ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et
des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter."--Ainsi
s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et
depuis tres-peu d'annees, qu'en France une telle histoire est ebauchee a
grand'-peine!

Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si
notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si
hautes et si imposantes, nous lui dirions:

"Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef
de leur ecole, un precurseur d'eux-memes, et vous avaient tire a eux,
ajuste a leur taille, et presente sous un jour etroit, faux et dans
lequel, en vous idolatrant sans cesse, ils vous avaient diminue.
D'autres sont venus qui ont defait tout cela, qui vous ont rejete de
leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour
etre plus savante et moins maigre que la precedente, me semble bien
artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'etre hors de toutes
ces questions d'ecole, car qui dit _ecole_ dit une chose officielle,
convenue et a demi mensongere, et qui, d'un cote ou d'un autre,
croulera. Excommunie par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les
heritiers de ce Descartes _qui ne doutait de rien_, restez, vous, ce que
vous etiez,--un libre et hardi investigateur de toute noble etude, un
amateur eclaire de toute connaissance et de toute belle pensee, un
ecrivain eclatant et percant, dont les mots honorent tous les sentiers
ou vous avez passe, et avec qui l'on trouve a s'enrichir chaque jour,
dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-meme, o Bacon! et,
quelle qu'ait ete votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez
salue a jamais un des auteurs originaux les plus a consulter, un des
moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine
culture!"

Pendant son sejour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste
correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il ecrivait, par le
serieux des questions et le developpement qu'il y donne, seraient dignes
de l'impression. On en a pu juger d'apres le peu qui s'est echappe ca et
la, et qu'on a publie dans divers journaux [217]. A tous les tresors de la
science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilite exquise,
qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur
passionne des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de
charme ideal pour sa vie austere; il recherchait volontiers leur
suffrage et se plaisait a cultiver leur amitie. Une bienveillance
precieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces
correspondances, qui date des annees 1812-1814. Je prendrai presque au
hasard; l'homme saisi dans l'intimite achevera de s'y dessiner.

[Note 217: Voir _le Memorial catholique_, juin et juillet 1824; le
journal _la Presse_, 8 novembre 1836; _l'Institut catholique_, recueil
mensuel qui se publie a Lyon, tome IV, aout 1843, etc., etc.]

"..... Je me tiens tres-honore (ecrivait-il donc a une spirituelle jeune
dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus
agreable, ce serait de jouir avec vous de la chose meme dont je n'ai pu
vous apprendre que le nom. _Castelliser_ avec votre famille serait pour
moi un etat extremement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien
prendre patience; mais, helas! il n'y a plus de chateau pour moi. La
foudre a tout frappe; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande
propriete quand ils sont petris comme le votre. L'estime que vous voulez
bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions precieuses
qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours
avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les
chevaliers errants protegeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames a
proteger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place
sous votre _suzerainete_." ".... Je gemis comme vous de cette folle
obstination de notre ami--, qui aime mieux manquer de tout a Paris que
d'etre ici a sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais
regardez-y bien, vous y verrez la demonstration de ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sur de la regle de
trois, et meme de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond
ulcere dans le fond de ce coeur plie et replie, ou personne ne voit
goutte. Ce monde n'est qu'une representation; partout on met les
apparences a la place des motifs, de maniere que nous ne connaissons les
causes de rien. Ce qui acheve de tout embrouiller, c'est que la verite
se mele parfois au mensonge. Mais ou? mais quand? mais a quelle dose?
C'est ce qu'on ignore. Rien n'empeche que l'acteur qui joue _Orosmane_
sur les planches ne soit reellement amoureux de _Zaire_; alors donc
lorsqu'il lui dira:

Je veux avec exces vous aimer et vous plaire, il dit la verite. Mais
s'il avait envie de l'etrangler, son art aurait imite le meme accent,
_tant les comediens imitent bien l'homme_! Nous, de notre cote, nous
deployons le meme talent dans le drame du monde, _tant l'homme imite
bien le comedien_! Comment se tirer de la?"

"....Je me suis occupe sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, des
que j'ai eu connaissance de l'incommodite de M. votre pere. Je voulais
et je ne voulais pas vous ecrire, je voulais et je ne voulais pas
aller a Czarskozelo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime,
souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit
Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.--Bois, mon enfant, c'est pour
te guerir.--Bien oblige; cependant, j'aimerais mieux du sucre.--A
propos de sucre, j'ai recu votre lettre du...."

Je saute par-ci par-la quelques petites phrases un peu bien precieuses
et manierees; mais ce qui parait tel au lecteur a souvent ete une pure
plaisanterie agreable de societe:

"....Que dire de ce que nous voyons? rien. _Et quel temps fut jamais
plus fertile en miracles_? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour
sur, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Francais
seront flagelles, tourmentes, massacres, rien n'est plus juste, mais
point du tout humilies. Sans les autres, et peut-etre malgre les autres,
ils feront...--Eh! quoi donc?--Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout
ce qu'on n'attendait pas. Voila un vers qui est tombe de ma plume, mais
n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison."

"Que vous aurez de choses a nous dire (1813), et que j'aurai pour mon
compte de plaisir a vous entendre! Je vous ai envie celui de parcourir
un pays si interessant (la Prusse probablement) dans un moment
d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le
croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut
rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours
vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons
plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considerations
politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considerations!

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