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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 203: Paragraphe XXII.]

Particulierement lie a Lausanne et a Geneve avec beaucoup
d'_heretiques_, il sut cultiver et garder jusqu'a la fin leur amitie. Un
jour qu'il avait parle avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs
de la Revolution, Mme Huber (de Geneve) lui dit: "Oh! mon cher comte,
promettez-moi qu'avec votre plume si aceree vous n'ecrirez jamais contre
M. Necker personnellement." Elle etait un peu cousine de M. Necker. Il
promit. A quelque temps de la, vers 1819, a l'occasion, je crois, du
congres de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbe
de Pradt ou M. Necker etait maltraite. On crut un moment que M. de
Maistre en etait l'auteur. Quelqu'un le dit a Mme Huber: "Eh bien! votre
comte de Maistre, il vous a bien tenu parole...."Elle repondit: "Je n'ai
pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaque, il
n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole." Belle
certitude morale en amitie, de la part d'un de ces _chers ennemis!_

M. de Maistre, me dit-on encore, etait a certains egards un homme
inconsequent: il se plaisait a tout, a toute lecture, au trait
qui l'attirait. On raconte que Sieyes et M. de Tracy lisaient
perpetuellement Voltaire; quand la lecture etait finie, ils
recommencaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux
resultats etaient la. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par
edification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se
mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de
Voltaire que par lui. Mais c'etait a son imagination qu'il accordait ce
plaisir, sans jamais laisser entamer l'idee ni la foi. Excursion faite,
la conclusion rigoureuse revenait toujours.

Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus consequent des
hommes, celui de tous chez qui la foi, l'idee acceptee et crue, etait
le plus devenue la substance et faisait le plus veritablement loi. A
quelque point de la circonference qu'on le prit, sur toutes les parties
et dans tous les points de son etre et de sa vie, sa foi entiere etait a
l'instant presente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui
se presentait, martinisme ou autre, separant le faux comme a l'aide d'un
centre discernant et d'un foyer epurateur; _discrimen acre_. Ici point
de concessions, de doutes, d'influence vaguement recue, de limites
indecises. L'omnipresence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons
temoins, il merite d'etre reconnu celui de tous les hommes peut-etre
en qui un tel phenomene s'est le plus rencontre et qui s'est le moins
permis.

Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pensee etait sure, sa vie
grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on
appelle _devot_.

Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on
pourrait dire secondaire, un peu de ce mepris ultra-montain a l'endroit
des puissances par ou a commence feu l'abbe de La Mennais. Il pourrait
bien m'etre arrive, ecrit-il quelque part tres-ingenieusement, le meme
malheur qu'a Diomede, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se
trouva avoir blesse une divinite.--Il est persuade qu'a choses nouvelles
il faut hommes nouveaux, et qu'apres la Restauration les vieux et
lui-meme sont hors de pratique.--On lui parlait un jour de quelque
defaut d'un de ses souverains: "Un prince, repondit-il, est ce que le
fait la nature; le meilleur est celui qu'on a." Il disait encore: "Je
voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples:
_Les abus valent mieux que les revolutions_; et aux rois: _Les abus
amenent les revolutions_."

A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus meme que
certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des _Soirees_
sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a ete
interprete dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait
revolte, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vecu: "Ce serait
la pensee la plus capable de reveiller sa cendre, si elle pouvait etre
reveillee par nos bruits." Il accordait tout a Rome et tellement,
qu'il lui accordait cette evolution nouvelle _qu'elle se suggererait a
elle-meme_; mais il ne l'admettait pas hors de la [205].

[Note 204: Voir ci-apres _l'Appendice_, a la fin du present volume.]

[Note 205: Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a
pu s'y meprendre; la voici un peu construite et condensee, comme l'on
fait toujours lorsqu'on tire a soi: "Il faut nous tenir prets pour un
evenement immense dans _l'ordre divin_, vers lequel nous marchons avec
une vitesse acceleree qui doit frapper tous les observateurs. _Il n'y
a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet
etat_.... Mais attendez que l'AFFINITE NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA
SCIENCE les reunisse dans la tete d'un seul homme de genie. L'apparition
de cet homme ne saurait etre eloignee, et _peut-etre meme existe-t-il
deja_. Celui-la sera fameux et mettra fin au XVIIIe siecle, qui dure
toujours, car les siecles intellectuels ne se reglent pas sur le
calendrier, comme les siecles proprement dits.... Tout annonce je ne
sais quelle grande unite vers laquelle nous marchons a grands pas."
(_Soirees de Saint-Petersbourg_, tome II, pages 279, 288, 294, edition
de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le repete,
a ete citee et commentee dans les _Lettres_ d'Eugene Rodrigue,
mort tres-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'ecole
saint-simonienne.]

Il eut ete attentif, m'assure-t-on, a plusieurs des jeunes tentatives;
il l'etait toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilite decidee. Il
jugeait par lui-meme, et discernait, sans paresse, sans prejuges;
l'originalite se retrouvait en chacun de ses Jugements.--Au reste, il
n'a guere eu rien a voir a aucune de ces tentatives que nous appelons
_notres_; il etait disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe siecle, il
l'a toujours en presence. Quand il dit _notre siecle_, c'est de celui-la
qu'il s'agit pour lui.

Revenons un peu a ses ouvrages. La Revolution francaise fut son grand
moment, son point de maturite et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui
etait la, meme a travers la poussiere, meme dans le sang, il le vit
bien; mais ce qui se prepara ensuite, il n'etait plus a cote pour
l'observer. De la ses opinions de plus en plus particulieres. Son
esprit confine en Russie, dans ce belvedere trop lointain, continua de
conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand
il se trouva a Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du
tout la meme heure que la France: etait-ce a l'horloge des Tuileries
qu'etait toute l'erreur?

Il est donne au genie de beaucoup prevoir et deviner; rien toutefois
n'est tel que de voir et d'observer en meme temps. Si M. de Maistre
a compris d'emblee, a ce degre de justesse, la Revolution francaise,
c'est, nous l'avons assez montre, qu'il l'avait vue de pres et sentie
a fond par sa propre experience douloureuse. Ce fut la sa grande
inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en eloigne, il va
s'enfoncant dans la prediction; il croit sentir en lui _je ne sais
qu'elle force indefinissable_, ce que nous appellerions l'entrain d'une
grande nature en verve. L'impulsion est donnee; comme Jeanne d'Arc
continua de combattre, il continue de predire apres que le Dieu,
c'est-a-dire le rayon juste du moment, s'est retire de lui. Le voila (o
infirmite humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe
dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel,
etincelant, mystique et hautain, encore seme d'apercus, de lueurs
merveilleuses, mais non plus fecond ni frappant en plein dans le but.
A Petersbourg, il est seul ou n'a affaire qu'a des esprits absolus. La
solitude entete; l'aurore boreale illumine; il ecrit n'etant qu'a un
_pole_. Or, en toute verite, il faut, pour l'embrasser, tenir a la fois
les deux poles et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite,
les objets se reflechissent aisement sous des angles qui pretent a
l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que
de loin, par les grands evenements exterieurs: ce qui s'y engendre et
s'y prepare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom
encore, il ne le sait pas.

Rien d'etonnant donc, rien d'injurieux a M. Le Maistre, que de
reconnaitre qu'il lui est arrive, a cet esprit si eleve et si avide des
hautes verites, la meme chose qu'on a precisement remarquee de certains
empereurs et conquerants: il a eu ses deux phases. Dans la premiere,
s'il ne marche pas _avec_, il marche droit du moins _sur_ son temps; il
le contredit, il le croise, en le devancant, en l'expliquant. Dans
la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit
universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire retrograder ou
devier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des eclats.

En mai 1809, il achevait d'ecrire son petit traite sur le _Principe
generateur des Constitutions politiques_. C'est le premier ouvrage de
lui qui s'echappa de son portefeuille apres son long silence; il le
publia a Saint-Petersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un
exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu apres
la Charte: furieux contre la concession royale, le theoricien de
la _Legislation primitive_ n'eut rien de plus presse que de faire
reimprimer le _Principe generateur_ par maniere de contre-partie et de
refutation _ad hoc_. Louis XVIII, l'auguste auteur, pique dans sa plus
belle page, en voulut a M. de Maistre, auquel autrefois il avait ecrit
une lettre de compliments a l'epoque des _Considerations_. M. de
Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'ecrire a M. de Blacas
pour se justifier de tout dessein de refutation; il invoqua les deux
grandes preuves, _l'alibi_ et _l'art de verifier les dates_: il etait a
Saint-Petersbourg, il y ecrivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au
commencement de 1814, avant que Louis XVIII fut rentre en France. Comme
procede, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au
fond, M. de Bonald ne s'etait pas trompe sur la portee de l'ouvrage,
qu'il avait pris au bond. Le _Principe generateur_, a chaque page, est
comme un soufflet donne a la Charte et a nos constitutions ecrites.

[Note 206: M. de Saint-Victor (preface des _Soirees_) dit que le
_Principe generateur_ fut publie a Saint-Petersbourg des 1810; l'exact
Querard le porte a cette annee egalement; mais je crois que c'est une
meprise qui provient de la date mise a l'ouvrage (mai 1809). L'auteur
dit positivement dans la preface qu'il garde son opuscule en
portefeuille depuis cinq ans.]

Deja dans les _Considerations_, M. de Maistre avait fort insiste sur
l'ancienne constitution monarchique ecrite _es-coeurs_ des Francais; il
revient expressement ici sur l'origine _divine_ de toute constitution
destinee a vivre. Nourri de l'antiquite, abreuve a ses hautes sources et
a ses sacres reservoirs, il comprend la force et nous revele le genie
inherent des legislateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est
lui-meme, comme esprit, de cette lignee des Pythagore et des Platon; il
en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et
civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau
mot, qu'il est le _Prophete du passe_[207].

[Note 207: Ballanche, _Prolegomenes_.]

Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions generales
ont ete introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut
subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les
principes antiques, et les voyant vivants et pratiques (avec moins de
rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le passe, dans un passe recent,
il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou a
peu pres dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces
principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replantes, deviennent
aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des
faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas a volonte les
grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le refuter,
de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, _crescit
occulto velut arbor cevo._ En effet, a travers ce qu'il appelle un pur
interregne, un chaos, quelque chose en dessous s'est peniblement forme,
ou du moins triture, petri, prepare; c'est ce quelque chose de nouveau
et de mixte qui doit faire le fond du prochain regime et qui doit vivre.
Il manquait a M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de pres, _encore sans
nom_ (car le nom de tiers-etat dont Sieyes l'avait baptise au debut
n'etait que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des
_Considerations_ se moque, tenait deja compte a sa maniere, autant
qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette _moyenne_ encore
informe de la nation que les journees de Fructidor et autres coups
d'Etat refoulerent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda;
l'Empire a la fin la meconnut tout a fait et se perdit. C'est egalement
pour avoir meconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant
contribue a creer et a organiser, que la Restauration a peri; c'est
parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le
contente, que le regime present est en train de vivre. Il oublie meme
un peu trop de le diriger, et il y cede trop.--Soit.--C'est le defaut
contraire au precedent.--Ce n'est pas un tres noble regime, dira-t-on,
qu'un tel regime representatif et monarchique, avec une seule heredite,
sans aristocratie veritable, sans democratie entiere et Franche.--Non:
mais c'est un regime sense, modere, tolerable assurement, et, qui plus
est, assez heureux.--Mais vivra-t-il? s'ecriera le theoricien absolu;
qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'annees?
Qu'on attende!--Oui, on attendra. Je ne repondrai point que cette forme
de gouvernement elle-meme ne soit une preparation, un intervalle, une
transition a de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement
en sont la. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps
d'annees, et qu'elles procurent durant ce temps a un certain nombre de
generations repos et bonheur, de la maniere dont celles-ci l'entendent.
Apres quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment.
Les historiens, les theoriciens viennent alors, les degagent de ce qui
les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et
en font a leur tour des principes et des systemes qu'ils opposent aux
nouvelles formes naissantes et a peine ebauchees. Ainsi va le monde; et,
pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore,
dans tout cela, de retrouver Dieu.--Je crois avoir repondu fort
terre-a-terre, mais non pas trop indirectement, a la doctrine du
_Principe generateur_.

En traduisant et en publiant (1816) avec des additions et des notes
le traite de Plutarque sur _les Delais de la Justice divine dans la
Punition des Coupables_, M. de Maistre donnait la mesure de la largeur
et de la spiritualite de son christianisme; en se faisant l'introducteur
et comme l'hote genereux du sage paien, il disait a tous que les bras
toujours ouverts de son Christ n'etaient pas etroits. Son fameux ouvrage
du _Pape_, publie en 1819, semblait au contraire retrecir et rehausser
singulierement le seuil du temple. Il n'aurait voulu que le rendre a
jamais stable et visible, en le fondant sur le rocher.

M. de Maistre fut conduit a son livre du _Pape_ par sa force logique. Il
etait penetre du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu
les coups de foudre dans notre Revolution; mais, au lieu de se borner
a reconnaitre et a constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque
sorte ces coups, d'en sonder la loi mysterieuse et de remonter au
dessein supreme. Son esprit positif et precis ne pouvait s'accommoder
d'une vague idee et d'un a-peu-pres de Providence, ne se manifestant que
ca et la. Or, pour faire cette Providence complete et vigilante, et sans
cesse unie a l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle
permanent. Il n'etait pas homme, comme les mystiques, comme Saint-Martin
et les autres, a supposer je ne sais quelle petite Eglise secrete et
quelle franc-maconnerie a voix basse, dont le sacerdoce catholique n'eut
ete qu'un simulacre sans vertu, une ombre degradee et epaissie. Quant
aux protestants et aux chretiens libres, dissemines, croyant a la Bible
sans interprete, c'est-a-dire, selon lui, a l'ecriture sans la parole
et sans la vie, il ne s'y arretait meme pas. Pour lui, le siege et
l'instrument de la chose sacree devait etre manifeste et usuel, visible
et accessible a toute la terre; ce ne pouvait etre que Rome; et comme
les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement,
dogmatiquement, et de tout expliquer: tour de force dont il s'est
acquitte moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement,
moyennant surtout quelques entorses ca et la a l'exactitude et a
l'impartialite historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres
detracteurs en ont donne dans l'autre sens; mais les entorses de De
Maistre sont magnifiques et a la Michel-Ange. Les autres, les enrages et
les malins, n'ont donne que des crocs-en-jambe.

Je sais tout ce qu'on peut opposer de front et dans le detail a une
pareille theorie et a l'histoire qu'elle suppose et qu'elle impose. De
ce qu'une chose, selon qu'il le croit, est necessaire pour le salut
moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est et qu'elle
est vraie. Ce raisonnement est heroique, il mene loin. Chaque esprit
systematique, au nom du meme raisonnement, va nous apporter sa promesse
ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne reve pas, qu'il
y a possession pour son idee, qu'il y a le fait subsistant et reconnu;
mais ce fait lui-meme est une question. Pourtant, jusque dans l'exces de
sa theorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer
sa foi vive et a tout prix au gouvernement providentiel. Bien des
historiens et des philosophes nous parlent dans leurs discours officiels
de la Providence, de laquelle ils ne se preoccupent pas du tout
ailleurs, ne la prenant que comme il prennent leur toque ou leur bonnet
de ceremonie. Le probleme qui consiste a chercher a cette Providence un
signe distinct, un fanal terrestre, auquel on puisse la reconnaitre pour
s'y diriger, demeure tout entier pendant et nous ecrase. Les politiques,
(je ne les en blame pas) et tous les interesses qui font semblant de
croire ont beau voiler l'abime rouvert, l'anxiete douloureuse de bien
des ames le trahit. Entre une Rome a laquelle on ne croit plus qu'assez
difficilement, et une Providence philosophique qui n'est guere qu'un mot
vague pour les discours d'apparat, bien des esprits inquiets et sinceres
se refugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre
absolu, qui a deja essaye plusieurs costumes en ces derniers temps.

I1 n'entre dans mon dessein ni dans mes moyens de discuter
historiquement un livre tel que celui du _Pape_; dogmatiquement, ce
n'est point aux sceptiques qu'il s'adresse, la _couleuvre_ serait trop
forte du premier coup. C'est aux chretiens plus ou moins separes
et pourtant fideles encore a la hierarchie, c'est aux catholiques
gallicans, aux episcopaux anglicans, aux Eglises grecques photiennes,
qu'il va chercher querelle directe et faire la lecon. Le style en est
grand, male, eclaire d'images, simple d'ordinaire, avec des taches
d'affectation; si on peut noter du mauvais gout par points, on n'y
rencontre jamais du moins de declamation ni de phrases. Il y a du
_sophiste_, a-t-on dit; soit; mais il n'y a jamais de _rheteur._
Arrangez cela comme vous voudrez.

Quelles que soient les croyances ou les non-croyances du lecteur, il ne
peut qu'admirer historiquement le beau passage (livre II, chapitre V)
sur la translation de l'empire a Constantinople et sur la _fable_ de
la donation, qui est _tres-vraie_. De telles vues, dont ce livre offre
maint exemple, rachetent bien de petits exces. Un resultat incontestable
qu'aura obtenu M. de Maistre, c'est qu'on n'ecrira plus sur la papaute
apres lui, comme on se serait permis de le faire auparavant. On y
regardera desormais a deux fois, on s'avancera en vue du brillant et
provoquant defenseur, sous l'inspection de sa grande ombre. Tout en le
combattant, on l'abordera, on le suivra. En se faisant attaquer par ceux
qui viennent apres, il les amene sur son terrain, il les traine a la
remorque. N'est-ce pas une partie de ce qu'il a voulu?

Un fait positif et piquant, c'est que, dans ce terrible ouvrage du
_Pape_, beaucoup de choses ont ete (qui le croirait?) _adoucies_,
plus d'un trait relatif a Bossuet, par exemple. J'ai eu l'honneur de
connaitre a Lyon le savant respectable et modeste [208] que M. de Maistre
n'avait jamais vu, mais a qui il avait accorde entiere confiance; ce fut
par ses soins que, dans cette ville toute religieuse, foyer de librairie
catholique pour le Midi et la Savoie, se prepara l'edition du _Pape_
et de plusieurs des ecrits qui suivirent. Une correspondance reguliere
s'etait engagee, dans laquelle le consciencieux editeur ne menageait pas
les objections, les critiques; M. de Maistre s'y montrait bien souvent
docile, et avec une remarquable facilite, denue en effet de toute
pretention litteraire proprement dite, comme un homme du monde dont ce
n'etait pas le metier. Il n'y avait que les cas reserves ou l'idee de
ces _damnes_ Parisiens lui revenait en tete et le faisait insister
sur sa phrase: "Laissons cela, ils aimeront cela;" ou bien: "Bah!
_laissons-leur cet os a ronger_." Je prends plaisir a repeter ce mot qui
est une clef essentielle dans le De Maistre.

[Note 208: M. Deplace. Voir sur cet homme de bien la tres-utile
Notice de M. Collombel, laquelle confirme et developpe pleinement nos
assertions. J'en donne un extrait dans l'_Appendice_ ci-apres, a la
fin de ce volume.]

Le livre intitule _de l'Eglise gallicane dans son rapport avec le
souverain Pontife_ n'est qu'un appendice du _Pape_. Ecrit en 1817 a la
fin du sejour en Russie, il ne parut qu'en 1821, vers le temps de la
mort de l'auteur, qui en avait dispose lui-meme la publication par une
preface d'aout 1820. c'est dans ce fameux pamphlet qu'il s'attaque plus
expressement a Bossuet et a Pascal, a Port-Royal et au jansenisme. Le
chapitre dans lequel j'ai du examiner et refuter cette polemique fait
partie de l'ouvrage sur Port-Royal que je continue, et il est tout
entier ecrit depuis longtemps. Dans un sujet que j'ai etudie assez a
fond et sur un terrain circonscrit ou je me sens le pied solide, je ne
crains pas d'affronter, de choquer M. de Maistre, qui y arrive avec
quelque peu de cette legerete et de ce bel air superficiel qu'il a
reproche a tant d'autres. Mais detacher et donner ici ce chapitre serait
chose impossible pour l'etendue, et meme peu assortie pour le ton. Quand
je fais le portrait d'un personnage, et tant que je le fais, je me
considere toujours un peu comme chez lui; je tache de ne point le
flatter, mais parfois je le menage; dans tous les cas, je l'entoure de
soins et d'une sorte de deference, pour le faire parler, pour le bien
entendre, pour lui rendre cette justice bienveillante qui le plus
souvent ne s'eclaire que de pres. Lorsqu'une fois cette tache est
remplie, je me retrouve au-dehors, je suis en mesure de m'exprimer plus
librement, me souvenant toujours, s'il est possible, de ce que j'ai
dit et juge; mais je parle plus haut, s'il est besoin, et du ton que
m'inspire la rencontre. Telle est ma morale en ce genre de critique et
de _portraiture_ litteraire; c'est ainsi que j'observe les _moeurs_ de
mon sujet.

Les Soirees de _Saint-Petersbourg_ suivirent de pres l'_Eglise
gallicane_, et parurent la meme annee (1821). Il ne leur manque, pour
etre completes, que quelques pages du dernier Entretien, et une autre
Soiree de conclusion que l'auteur voulait ajouter sur la Russie, par
reconnaissance de l'hospitalite qu'il y avait trouvee. Les _Soirees_
sont le plus beau livre de M. de Maistre [209], le plus durable, celui
qui s'adresse a la classe la plus nombreuse de lecteurs libres et
intelligents. On ne lit plus Bonald, on relit comme au premier jour son
libre et mordant cooperateur. Chez lui, l'imagination et la couleur
au sein d'une haute pensee rendent a jamais presents les eternels
problemes. L'origine du mal, l'origine des langues, les destinees
futures de l'humanite,--pourquoi la guerre?--pourquoi le
juste souffre?--qu'est-ce que le sacrifice?--qu'est-ce que la
priere?--l'auteur s'attaque a tous ces _pourquoi_, les perce en tous
sens et les tourmente: il en fait jaillir de belles visions. La forme
d'entretien amene a chaque pas la variete, l'imprevu, met en jeu
l'erudition, justifie la boutade et le sarcasme, tout en laissant jour a
l'effusion et a l'eloquence. Le _chevalier_, le Francais, homme du
monde et honnete homme, c'est le bon sens noble, ouvert et loyal; le
_senateur_, le Russe-grec, c'est la science elevee, religieuse, un peu
subtile et irreguliere, c'est l'elan philosophique; le _comte_ est ou
veut etre le theosophe prudent et rigoureux: on a, dans ce concert
des trois, quelque chose d'un Platon chretien. Celui qui consent a se
laisser emporter dans cette sphere superieure, et a diriger son regard
selon le rayon, sent par degres, en montant, de grandes difficultes
s'aplanir, et bien des notes discordantes d'ici-bas s'apaiser en
harmonie.

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