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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 197: Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits
des _Soirees de Saint-Petersbourg_, particulierement dans le onzieme
Entretien.--Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke
a Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de
mysticisme, au livre des _Considerations_ de De Maistre. Bolingbroke
parle d'un ecrit de Pope et du bien qui peut en resulter pour le genre
humain: "J'ai pense quelquefois, dit-il, que si les predicateurs, les
bourreaux, et les auteurs qui ecrivent sur la morale, arretent ou meme
retardent un peu les progres du vice, ils font tout ce dont la nature
humaine est capable; une reformation reelle ne saurait etre produite par
des moyens ordinaires: elle en exige qui puissent servir a la fois de
chatiments et de lecons; c'est par des calamites nationales qu'une
corruption nationale doit se guerir."]

Les _Considerations sur la France_ peuvent elles-memes etre considerees
sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette idee de gouvernement
providentiel dont nous parlons, qui s'y Jessine en deux ou trois grands
chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec predilection et
raffinement, ne se produit ici que justifie par la grandeur meme de la
catastrophe: la voix de Dieu s'elance toute majestueuse du milieu des
orages du Sinai. En quoi la nation francaise est coupable; en quoi les
Ordres immoles ont merite de l'etre; comment il y a solidarite au sein
du meme Ordre, comment la peine du coupable est reversible jusque sur
l'innocent, et le merite de celui-ci reversible a son tour sur la tete
de l'autre; quelle mysterieuse vertu fut de tout temps attachee au
sacrifice et a l'effusion du sang humain sur la terre; quelle effrayante
depense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, a
ce point que "le genre humain peut etre considere comme un arbre qu'une
main invisible taille sans relache, et qui va toujours en gagnant sous
la faux divine:"--telles sont les hautes questions, tels les dogmes
redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et a
la facon dont il les souleve, nul, apres l'avoir lu, meme parmi
les incredules, ne sera tente de railler. M. de Maistre, en ses
_Considerations_ et ailleurs, est, de tous les ecrivains religieux,
celui peut-etre qui nous oblige a nous representer de la maniere la plus
concevable, la plus presente et la plus terrible, le _Jugement dernier_;
il donne a penser la-dessus, meme aux sceptiques blases de nos jours,
parce qu'il fait concevoir l'inevitable fin et le _coup de filet_ du
reseau universel, d'une maniere ordonnee, toute spirituelle, tout
appropriee aux intelligences severes. Il nous met presque dans
l'alternative ou de ne croire a aucune loi regulatrice, ou de croire
avec lui.

En s'emportant dans ce vigoureux ecrit a des assertions extremes,
intemperantes, en ne voulant voir que le caractere purement _satanique_
de la Revolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer a son
egard un tel mot sans offense, une certaine _mesure_; ses conjectures du
moins observent encore, par rapport a ce qu'elles deviendront plus tard,
une sorte de modestie que j'aime a relever: "...Il n'y a point, dit-il
en un beau passage[198], il n'y a point de chatiment qui ne purifie,
il n'y a point de desordre que l'_Amour eternel_ ne tourne contre le
principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement general, de
pressentir les plans de la Divinite[199]. Jamais nous ne verrons tout
pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes
les sciences possibles, excepte les sciences exactes, ne sommes-nous pas
reduits a conjecturer? et si nos conjectures sont plausibles, si
elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idees
universelles, si surtout elles sont consolantes et propres a nous rendre
meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont
bonnes; ou plutot, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?"

[Note 198: Chap. III.]

[Note 199: C'est son _Suave mari magno_...., mais non point ici sans
une veritable onction de christianisme.]

Un second aspect des _Considerations_, c'est celui des evenements
positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliques; on
n'en saurait assez admirer la sagacite et la portee precise. Une foule
de vues qui n'ont prevalu et n'ont ete verifiees que par la suite
apparaissent la pour la premiere fois; l'auteur, en ayant l'air de tirer
a bout portant dans la melee, a prevenu et indique d'avance les visees
de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont passe apres lui dans l'etude de
ces temps l'ont-ils pris, meme ses adversaires politiques, en haute
et singuliere estime. M. de Maistre a tres-bien vu le premier que, le
mouvement revolutionnaire une fois etabli, la France et la _monarchie_
(c'est-a-dire l'integrite des Etats du _roi futur_) ne pouvaient etre
sauvees que par le jacobinisme[200]. Le discours ideal qu'il prete (chap.
II) a un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons
d'armes a sauver la France et le royaume _quand meme_, est d'une
eloquence politique qui parle d'elle-meme a toutes les ames: il conclut
par ces paroles si souvent citees, et que M. Mignet inscrivait, il y
a pres de vingt ans, en tete de son histoire: "Mais nos neveux, qui
s'embarrasseront tres-peu de nos souffrances et qui danseront sur
nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront
aisement des exces que nous avons vus, et qui auront conserve
l'integrite _du plus beau royaume apres celui du Ciel_."--Le role,
la _fonction_, la magistrature de la France entre toutes les nations
d'Europe n'a ete nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue
universelle, esprit de proselytisme, il y voit les deux instruments et
comme les deux _bras_ toujours en action pour remuer le monde.

[Note 200: C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur
tres-interesse dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier
roi _futur_ (j'en demande bien pardon a M. de Maistre).--Voir les
_Memoires_ de Napoleon, tome I, page 4.]

Un troisieme et remarquable aspect qui, dans les _Considerations_, se
rattache au precedent, et qui prouve a quel point l'auteur avait bien
vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et meme de predictions
qui se sont trouvees justifiees. Sous la question, toute civile et
politique en apparence qu'elle etait devenue, il decouvre le caractere
religieux, le sens theologique si verifie par ce qui s'est produit a nos
yeux depuis quarante ans, et lors de la grande reaction de 1800, et dans
ce mouvement actuel, persistant et encore inepuise des esprits. Il ne
craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur: "Si la
Providence _efface_, sans doute c'est pour _ecrire_... Je suis
si persuade des verites que je defends, que lorsque je considere
l'affaiblissement general des principes moraux, la divergence des
opinions, l'ebranlement des souverainetes qui manquent de base,
l'immensite de nos besoins et l'inanite de nos moyens, il me semble que
tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypotheses, ou qu'il va
se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de
quelque maniere extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions
qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la verite du
christianisme." S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une
incomparable eloquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme
tant combattu, il a du moins donne jour a la perspective sur le
_rajeunissement_. Je sais bien qu'il l'interpretait pour son compte en
un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent
varier en idee la nuance.

En 1796, M. de Maistre predisait sans marchander une Restauration et en
dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la ceremonie.
Le chapitre intitule: _Comment se fera la Contre-revolution si elle
arrive?_ est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion derniere une
suite d'extraits de Hume sur la fin du Long-Parlement a l'agonie, la
veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que
l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il
s'arrete avant 1688, avant Guillaume et la _Declaration des droits?_ On
pourrait, des cet ecrit, noter chez M. de Maistre une tendance a predire
qui est devenue par la suite une forme extreme de sa pensee, un faible,
je dirai presque un tic dans un esprit si serieux. A propos de la ville
de Washington, qu'on avait decide de batir expres pour en faire le siege
du Congres: "On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux
sur le bord d'un grand fleuve; on a arrete que la ville s'appellerait
_Washington_; la place de tous les edifices publics est marquee, et
le plan de la _Cite-reine_ circule deja dans toute l'Europe.
Essentiellement il n'y a rien la qui passe les bornes du pouvoir humain;
on peut bien batir une ville. Neanmoins, il y a trop de deliberation,
trop _d'humanite_ dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille
contre un que la ville ne se batira pas, ou qu'elle ne s'appellera
pas _Washington_, ou que le Congres n'y residera pas." Beaucoup des
predictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des
_gageures_.

De la part d'un esprit vif, hardi, resolu, cet entrainement s'explique a
merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les evenements
religieux de 1800-1804, et les evenements politiques de 1814, sur celui
meme qui les avait si pleinement conjectures. A force d'avoir predit
juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit
trop. On a releve les predictions de lui qui ont reussi; on ferait une
liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout a l'heure sur la ville
de Washington, ainsi a la fin du Pape [201]: "Souvent j'ai entretenu
des hommes qui avaient vecu longtemps en Grece et qui en avaient
particulierement etudie les habitants. Je les ai trouves tous d'accord
sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'etablir une
souverainete grecque... Je ne demande qu'a me tromper; mais aucun oeil
humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grece, et s'il
venait a cesser, qui sait ce qui arriverait?"--Eh! mon Dieu!--ni plus
ni moins,--le roi Othon.

[Note 201: Livre IV, chapitre xi.]

Cette intrepidite d'assertions au futur amene dans le detail de
singulieres discordances qui font sourire, et qui, j'en suis certain
(mais voila que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui
de sang-froid, le feraient sourire lui-meme. Predisant dans ses
_Considerations_ les bienfaits de la future restauration royale, il
s'ecriait: "Pour retablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus;
il le voudra sans doute, mais, par la nature meme des choses, il y sera
force.... Les hommes estimables viendront d'eux-memes se placer aux
postes ou ils peuvent etre utiles...." Voila un ideal de 1814 et de
1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue a l'usage seulement
des credules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre
l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le
permettre:

A mon gre le De Maistre est joli quelquefois.

Et dans la preface du _Pape_, datee de mai 1817, lorsqu'il s'ecrie:
"Le sacerdoce doit etre l'objet principal de la pensee souveraine. Si
j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais predire
de grands evenements...." En effet, sur ce tableau des ordinations,
il aurait trouve, parmi les noms de la noblesse francaise qu'il y
cherchait, celui de l'abbe-duc de Rohan. Fertile matiere a de grands
evenements Futurs!--Mais n'anticipons pas.

Rappele de Lausanne en Piemont au commencement de 1797, M. de Maistre
n'y retourna que pour assister aux vicissitudes de sa patrie et a la
ruine de son souverain. Lorsqu'il vit Charles-Emmanuel IV, qui venait
de succeder a Victor-Amedee III, oblige d'abandonner ses Etats de
terre-ferme, il se refugia lui-meme a Venise. M. Raymond a conserve des
details touchants sur la pauvrete et la serenite du noble exile en cette
crise extreme. Loge avec sa femme et ses deux enfants dans une seule
piece du rez-de-chaussee a l'hotel du resident d'Autriche, qui n'avait
pu lui faire accepter davantage, il s'y livrait encore a l'etude, a la
meditation, et le soir, quand son hote (le comte de Kevenhueller), le
cardinal Maury et d'autres personnages distingues, venaient s'y asseoir
aupres de lui, il les etonnait par l'etendue de son coup d'oeil et sa
vigueur d'esperance: "Tout ceci, disait-il, n'est qu'un mouvement de
la vague; demain peut-etre elle nous portera trop haut, et c'est alors
qu'il sera difficile de gouverner."

Apres diverses fluctuations resultant des evenements, M. de Maistre
fut mande en Sardaigne par son souverain et nomme regent de la
Grande-Chancellerie de ce royaume ainsi reduit. Le 12 janvier 1800, il
arriva a Cagliari, la capitale, et y remplit les fonctions multipliees
que comportait sa charge, jusqu'a ce qu'en septembre 1802 il fut nomme
ministre plenipotentiaire a la cour de Saint-Petersbourg. Durant ce
sejour a Cagliari, ses travaux litteraires durent necessairement
s'interrompre; il trouva pourtant moyen, sinon d'ecrire, du moins
d'etudier encore. Il y avait a Cagliari, raconte M. Raymond, un
religieux dominicain, Lithuanien de nation et professeur de langues
orientales. Chaque jour M. de Maistre avait a peine acheve son repas
que le Pere Hintz (c'etait le nom du savant) arrivait charge de vieux
livres, et des dissertations s'etablissaient a fond entre eux sur le
grec, l'hebreu, le copte. M. de Maistre y renouvela et y fortifia ses
connaissances philologiques deja si etendues, attentif a remonter sans
cesse aux racines cachees et ne separant jamais de la lettre l'esprit.
La matiere des _Soirees de Saint-Petersbourg_ se prepare.

En quittant la Sardaigne, il passa par Rome et y recut la benediction
du Saint-Pere, lui le plus veritablement _romain_ de ses fils. Arrive
a Saint-Petersbourg le 13 mai 1803, il n'en devait plus repartir que
quatorze ans apres, le 27 mai 1817. Tout ce qui nous reste a examiner
de sa carriere litteraire est la. S'il ne publia en effet, dans cet
intervalle, que l'opuscule sur le _Principe generateur des Constitutions
politiques_, il y composa tous ses autres ouvrages, le _Pape_, les
_Soirees_, (sauf la derniere ecrite a Turin), le _Bacon_, etc., etc. Il
etait parti seul et demeura ainsi plusieurs annees sans avoir pres de
lui sa famille, de sorte que sa vie d'homme d'etude et de savant n'etait
guere interrompue. Ses fonctions diplomatiques d'ailleurs ne lui
prenaient que peu de temps; il representait son souverain, alors si
appauvri, honorifiquement et, autant dire, gratuitement. Je ne veux
citer qu'un trait de sa loyaute desinteressee a l'usage des monarchies,
meme des monarchies representatives. Un jour, a titre d'indemnite pour
des vaisseaux sardes captures, on vint lui compter cent mille livres de
la part de l'empereur; il les envoya a son roi.--"Qu'en avez-vous
fait?" lui demanda quelques temps apres le general charge de les lui
remettre.--"Je les ai envoyees a mon souverain." "Bah! ce n'etait pas
pour les envoyer qu'on vous les avait donnees."--Quant a lui, il lui
suffisait d'avoir un peu de representation pour l'honneur de son maitre:
souvent il dinait seul, avec du pain sec. C'est ainsi que savent vivre
ceux qui croient.

Comme diplomate pratique, il n'est pas difficile de se figurer son
caractere: "Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce
qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais Imprudence", ainsi s'exprimait
un collegue qui avait traite avec lui. Il ne s'inquietait pas de cacher
son ame, mais de l'avoir nette: "Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche,
disait-il; si on vient a me le toucher, peu m'importe! Ah! si j'avais un
pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident." Mais
c'est a l'ecrivain qu'il nous faut revenir et nous attacher.

L'ecrivain pourtant ne serait pas assez explique dans toutes les
circonstances, si nous ne nous occupions encore de l'homme. La plupart
des ecrits de M. de Maistre, en effet, ont ete composes dans la
solitude, sans public, comme par un penseur ardent, anime, qui cause
avec lui-meme. Dans son long sejour en Russie, ce noble esprit, si vif,
si continuellement aiguise par le travail et l'etude, n'a presque jamais
ete averti, n'a presque jamais rencontre personne en conversation qui
lui dit _Hola_! Qu'y a-t-il d'etonnant qu'il se soit mainte fois echappe
a trop dire, a trop pousser ses _ultra-verites?_ On m'a lu, il y a
quelques annees, une belle lettre de lui, qu'il ecrivit a une dame de
Vienne en reponse a des representations et a des conseils qu'elle lui
avait adresses sur certains defauts de son caractere; la maniere dont
il s'executait et s'excusait m'a paru a la fois aimable et ferme, d'une
verite tout a fait charmante. Je regrette de n'avoir pas ete mis a meme
de publier cette page qui m'avait ete si precieuse a entendre; mais
voici ce que j'ai pu recueillir aupres de quelques personnes bien
competentes qui, a cette seconde epoque de sa vie, l'ont beaucoup connu,
et dont je voudrais combiner les depositions, sans trop en alterer le
mouvement et la vie. Je resume un peu a batons rompus: patience! la
physionomie, a la fin, ressortira.

Il n'ecrit que tard, on le sait, par occasion, pour rediger ses idees;
savant jurisconsulte, tenant par ce cote encore a Rome, la ville du
droit, il ne se considere que comme un amateur plume en main, et n'en
va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent
d'emblee avec l'epee. Du XVIe siecle par ses fortes etudes, il est du
XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne neglige pas, qu'il
recherche meme. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un tres-bel
esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et
qui les cite: le gout peut trouver a y redire; les allusions aux choses
lues et les citations sont trop frequentes.

En conversation, il se montrait encore superieur a ses ecrits; ce qui
s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais gout parfois,
venait mieux a point et comme en jeu dans la parole meme, et supporte
par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grace, de l'amabilite,
pourtant toujours des duretes tres-aisement, des que s'emouvaient
certaines verites. Il lui echappait de dire a des personnes, capables
d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de
contester: "Je ne concois pas qu'on n'entende pas cela _quand on a une
tete sur les epaules_." On a remarque que dans la conversation, quand il
ne discutait pas, ou meme quand il discutait, il n'entendait guere
les reponses; il etait, tour a tour et tres-vite, ou tres-anime ou
tres-endormi: tres-anime quand il parlait, volontiers endormi quand on
lui repondait: puis, sitot qu'on se taisait, il rouvrait son oeil
le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en
conversation que le role d'attaquant, comme dans ses livres.

[Note 202: Un soir, a Petersbourg, le prince Viasemski entra chez M.
de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui
etait venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir
aussi; le prince, homme d'esprit et poete, rendit ce concert d'un trait:
"De Maistre dort, lui quatrieme (a quatre), et Tourguenef a lui tout
seul." Cela fait une jolie epigramme russe, mais les epigrammes sont
intraduisibles; il faut nous en tenir a notre La Fontaine:

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

]

Vivant, il n'a pas eu d'ecole; il n'exerca que des influences
individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularite, meme la
gloire, et d'echapper au disciple, cette proie et cette lepre du grand
homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvenients. Pour
explication de ses defauts, de ses exces spirituels, de ce ton roide et
tranchant, il faut penser a la solitude ou il vivait, a ce manque d'un
enseignement, toujours reciproque, ou l'esprit enseignant se corrige
a son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former, a l'absence
frequente de discussion ou meme d'intelligence egale autour de lui. Dans
ce desert habituel, il ne savait pas combien sa voix etait haute et
percante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions
favorites, et qui lui revenait bien souvent, etait a _brule-pourpoint_.
C'etait le secret de sa tactique qui lui echappait, c'etait son geste;
il faisait ainsi: il s'avancait seul contre toute une armee ennemie,
le defi a la bouche, et tirait droit au chef _a brule-pourpoint_.
Il s'attaquait a la gloire, au triomphe, et de la des exces de
represailles. Dans la detresse spirituelle de Rome, c'etait le Scevola
chretien, et que trois cents autres ne suivaient pas.

On perdrait soi-meme la juste mesure si on le voulait juger sur le
pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du
Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire a la
pointe de l'epee du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais
j'en suis bien fache pour la place, le gentilhomme valeureux ne la
gardera pas.

"Il y a des jours ou l'esprit s'eveille au matin, l'epee hors du
fourreau, et voudrait tout saccager." On est tente parfois d'appliquer
cette pensee a ce pur esprit, si aiguise, si militant; on se le
represente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie,
s'eveillant le matin tout en flamme, en fureur de verite, dans son
cabinet solitaire, ne sachant ou frapper d'abord, mais voulant tout
saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconquerir et venger comme
avec le glaive de l'Archange.

Dans l'ordre secondaire des verites historiques, il n'a pas menage les
coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus celebre sur
l'Inquisition espagnole, cette institution _salutaire_; c'etaient des
consequences forcees qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait
conviction encore chez lui, mais conviction instantanee et moins
essentielle: "Dans toutes les questions, ecrivait-il a une amie, j'ai
deux ambitions: la premiere, le croirez-vous? _ce n'est pas d'avoir
raison_, c'est de forcer l'auditeur benevole de savoir ce qu'il dit."
Quant a l'auditeur _non benevole_, il n'etait pas fache de le mettre
hors d'etat de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la
plupart de ses paradoxes, des chicanes d'erudition, des contre-parties
neuves qu'il faisait a la declamation du ses adversaires, pour les jeter
en colere et hors d'eux-memes: c'etait un dementi bien retentissant
qu'il leur lancait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire
delirer. A _insolent insolent et demi_.

Il y a de ces esprits eleves, hardis, meme insolents (je repete ce
mot inevitable), qui ne vous enfoncent ainsi la verite que par leurs
pointes. On la trouve aussitot comme par opposition a eux; mais, sans
eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouvee. On pourrait citer
nombre de ces verites dues a de Maistre, auxquelles on ne se serai!
jamais eleve graduellement et progressivement en partant du point de vue
liberal. Il vous fait brusquement sauter, on s'ecrie; on revient un peu
en deca, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu.

Il voulait s'egayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent a
l'un de ses amis en le consultant a propos des _Soirees de
Saint-Petersbourg_: "Mettons cela, ajoutons cela encore, ca les fera
enrager la-bas." Il ecrivait a un autre: "Laissons-leur cet os a
ronger."--_La-bas_, c'est-a-dire Paris, Paris et l'esprit qui y regnait;
c'etait pour lui a la fois Carthage a detruire, Athenes a narguer, sinon
a charmer. Athenes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand
ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athenes s'est montree
reconnaissante.

Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dut jamais venir a Paris que
quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire
_nous_; il est vrai que ce bonheur-la lui fut accorde bien rarement.

Sa colere ressemblait tout a fait a celle de l'Ecriture: "Mettez-vous en
colere et ne pechez pas." C'etait un tonnerre en vue du soleil de verite
et dans les spheres sereines, la colere de l'intelligence pure. Il eut
vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe
commun dans le meme symbole, il lui aurait saute au cou.

On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en verite,
de ne les admettre a aucun degre comme chretiens, comme freres. On
cite son mot presque affreux a Mme de Stael, qui le voyant a
Saint-Petersbourg, le voulut mettre sur l'Eglise anglicane et sur ses
beautes: "Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les
Eglises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes." Ce qui
doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'Eglise anglicane,
laquelle cumule en effet toutes les cupidites et les hypocrisies.
Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage
dans le _Principe generateur_[203]. Insistant sur la necessite d'un
interprete vivant et d'un pontife de verite: "Nous seuls, dit-il,
croyons a la _parole_, tandis que nos _chers ennemis_ s'obstinent a ne
croire qu'a l'_ecriture_.... Si la _parole_ eternellement vivante ne
vivifie l'ecriture, jamais celle-ci ne deviendra _parole_, c'est-a-dire
_vie_. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole
muette, nous rirons en paix de ce _faux Dieu_, attendant toujours avec
une tendre impatience le moment ou ses partisans detrompes se jetteront
dans nos bras, ouverts bientot depuis trois siecles." Tout ce passage
est d'un bel accent.

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