Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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La Savoie a bien ete prise d'autres fois. On l'a gardee trois ans, cinq
ans, sept ans, trente ans, mais toujours elle est revenue. Il en sera de
meme cette fois.
Le roi de France qui etait avant celui qui etait avant le dernier, fut
un grand fier-a-bras, a ce que tout le monde dit: c'est une chose sure
qu'il faisait peur a tout le monde, et cependant, quoiqu'il convoitat la
Savoie et qu'il s'evertuat beaucoup pour l'avoir, il ne put jamais en
passer son envie.
Dans ma jeunesse, je ne comprenais pas pourquoi notre petite Savoie
n'etait pas une province de France, et comment cette _drumille_ avait pu
vivre si longtemps a cote d'un gros brochet sans etre croquee; mais, en
y pensant depuis, j'ai vu combien feu ma grand'mere avait raison quand
elle me disait: _Jean-Claude, mon ami, quand tu< ne comprends pas
quelque chose, fie-toi a celui qui a fait le manche des cerises_.
La Savoie n'est pas a la France parce qu'il ne faut pas qu'elle soit a
la France. Si les Francais la possedaient, l'Italie serait flambee; ils
batiraient dans notre pays des forteresses a tout bout de champ; ils
feraient des chemins larges comme la grande allee du _Verney_ jusque sur
nos plus hautes montagnes.[194] A la place de l'hospice Saint-Bernard, ou
l'on donne la soupe aux pelerins, il y aurait une bonne citadelle avec
des canons et de la poudre, et toute la diablerie que vous savez; et
puis, au premier moment d'une guerre, ce serait une benediction de les
voir degringoler de l'autre cote! Soyez surs qu'ils y descendraient les
mains dans leurs poches, et, quand une fois on est en Piemont, les gens
qui savent un peu comment le monde est fait, disent que ce n'est plus
qu'une promenade. Si M. l'empereur etait assez grue pour souffrir que
ces gaillards gardassent la Savoie, il ferait tout aussi bien de les
mettre en garnison a Milan.
[Note 194: Verifie par le Simplon.]
Mais tandis que la Savoie est au roi de Sardaigne, on ne peut pas etre
surpris en Italie. Diantre! c'est bien different d'etre dans un pays ou
d'y aller.
Et nos bons amis les Suisses, croyez-vous qu'ils soient bien amuses
d'entendre les tambours des Francais de l'autre cote du lac? Les
Genevois, qui ne sont que des marmousets, les fatiguent deja
passablement; jugez comme ils ont envie de toucher de tous cotes la
republique francaise! Surement les Francais ne pourraient pas leur faire
un plus grand plaisir que de s'en aller d'ou ils sont venus. Les Suisses
et les Savoyards sont cousins, ils font leurs fromages en paix et ne se
font point d'ombrage. Que les grands seigneurs demeurent chez eux et ne
viennent pas casser nos pots!
Il faudra donc rendre la Savoie parce que tout le monde voudra qu'on la
rende, et quand la C. N. aurait les griffes assez fortes pour la retenir
dans le moment present, croyez-vous que ce fut pour longtemps? Bah! les
choses forcees ne durent jamais.
Le courage des Francais fait plaisir a voir, mais ne vous laissez pas
leurrer par cette lanterne magique. Vous savez que lorsqu'on se rosse un
jour de _vogue_, surtout lorsqu'on est un peu gris, on ne sent pas les
coups; mais c'est le lendemain qu'on se trouve bleu par-ci et bleu
par-la, qu'on se sent roide comme le manche d'une fourche, et qu'il n'y
a pas moyen de mettre un pied devant l'autre.
"Quand la France sera froide, vous l'entendrez crier."
Ce sont la, il me semble, de ces accents vibrants qui denotent que,
meme sous le masque du Jacques Bonhomme et du Sancho de son pays, M. de
Maistre ne peut pas se deguiser longtemps. Plus loin, pour exprimer
que les Francais ne sont pas encore gueris ni pres de guerir du mal
revolutionnaire: "S'ils etaient veritablement ennuyes d'etre malades,
dit-il, est-ce qu'ils ne se donneraient pas tous le mot pour faire venir
de la _theriaque de Venise?_" Louis XVIII, comme on sait, etait alors a
Venise. Le maire de Montagnole continue de prendre ses compatriotes par
tous les bouts, par l'enumeration de tous leurs griefs, en reservant
pour le dernier coup l'interet de la religion catholique si cher aux
populations. Je continue de citer tout ce qui me parait un peu
saillant, ce pamphlet curieux etant parfaitement inconnu et introuvable
aujourd'hui:
"Il y a plus de deux cents ans qu'il y eut deja un tapage en France pour
les affaires de huguenots. Notre cure en parlait un jour avec M. le
chatelain: il appelait cela la _Digne_ ou la _Ligue_, ou la _Figue_,
enfin quelque chose en _igue_. Mais c'etait diabolique. Il disait que
celle machine dura je ne sais combien de temps, trente ou quarante ans,
je crois. Sainte Vierge Marie! cela ne fait-il pas dresser les cheveux?
C'est bien pire aujourd'hui, puisqu'alors il y avait des rois, des
princes, des seigneurs, des parlements, en un mot tout ce qu'il fallait
pour faire la besogne apres la folie passee; mais a present que tout le
royaume est en loques, ce sera le diable a confesser pour tout refaire.
Serait-il possible que nous fussions meles la-dedans? _Libera nos,
Dominus_.
"Vous croyez peut-etre, vous autres petits messieurs qui avez des habits
de drap d'Elbeuf et des boutons d'acier, que c'est pour vous que le
four chauffe, et que vous serez toujours les maitres? Ah bien! oui,
fiez-vous-y. On a deja fait main-basse sur les'municipalites de
campagne, ainsi adieu aux rois de village! il n'y a plus de districts,
ainsi adieu aux rois de petites villes! ne voyez-vous pas comme
tout s'achemine a vous rendre des zeros en chiffre? Quand tout sera
tranquille, le peuple donnera les places a ceux que vous teniez en
prison; et si, pendant cette tempete, quelques champignons sont sortis
de terre, vous n'y gagnerez rien, car les _ci-apres_ sont bien plus
insolents que les _ci-devant_.
"On vous amuse aussi en vous parlant de la suppression des impots.
Sans doute qu'on n'ose pas mettre le peuple de mauvaise humeur dans ce
moment, pour raison; mais seriez-vous assez simples pour croire que, des
qu'on sera maitre de lui, on ne vous chargera pas comme des mulets du
Mont-Cenis? La C. N. a fait tant d'assignats! tant d'assignats! que si
on les collait tous par les bords, il y aurait de quoi couvrir la France
de papier. Malgre ce qu'on en a brule dans toutes les gazettes, il en
reste pour 14 milliards: or, savez-vous ce que c'est que 14 milliards?
Pour faire celle somme en numeraire, il faudrait autant de louis qu'il
y a de grains de ble en 455 sacs, mesure de Chambery, pesant chacun 140
livres poids de marc. Le citoyen _Ginollet_, ci-devant collecteur de la
taille, qui sait l'arithmetique comme son _Pater_, a fait ce compte sur
ma table.
"Mais toutes ces debauches de papier ne peuvent durer, et a la fin, pour
faire face aux depenses, on vous demandera l'argent que vous avez, et
meme celui que vous n'avez pas.
"Enfin, comme il faut toujours garder la meilleure raison pour la
derniere, tenez pour certain que, si vous demeurez Francais, vous serez
prives de votre religion. La C. N., disent certaines personnes, a promis
la liberte du culte: oui; mais vous savez bien qu'on n'a rien tenu de
ce qu'on vous avait promis. Souvenez-vous de ce qui se passa lorsqu'on
etablit l'Eglise constitutionnelle. Il n'y eut qu'un cri en Savoie
contre cette manipulation ecclesiastique; mais vos electeurs eurent beau
protester, on ne les ecouta pas, et le jour qu'ils s'assemblerent pour
l'election de ce drole d'eveque qui nous a tant fait rire avant de nous
faire pleurer, un des representants du peuple dit expressement que, _si
les electeurs raisonnaient, on ferait conduire deux pieces de canon a la
porte de la cathedrale_: voila comment on fut libre.
"Nous avons d'ailleurs un bon temoin de ce qui se passa. Gregoire, l'un
des representants, n'a-t-il pas dit formellement, dans le sermon qu'il
a debite a la tribune de la Convention sur la liberte des cultes:
_Nous avons promis de votre part la liberte du culte aux habitants du
Mont-Blanc, et nous les avons trompes?_
"C'est clair, cela; mais ce que ce bon apotre n'a pas dit, c'est qu'il
etait venu en Savoie tout justement pour y faire ce qu'il a blame dans
les autres.
"Ce n'est pas seulement le culte de la deesse Raison dont nous ne
voulons pas: nous ne voulons rien de nouveau, rien, ce qui s'appelle
rien. On nous l'avait promis; pourquoi nous a-t-on trompes?
"Je l'entendis, ce cure d'Embremenil, le 16 fevrier 1793, lorsqu'il se
donna tant de peine dans la cathedrale de Chambery pour nous prouver que
l'Eglise constitutionnelle etait catholique. Son discours emberlucoqua
beaucoup de gens; mais, quoiqu'il ait de l'esprit comme quatre, il ne me
fit pas reculer de l'epaisseur d'un cheveu. Quand je le vis en chaire,
sans surplis, avec une cravate noire, ayant a cote de lui un chapeau
rond au lieu d'un bonnet a houppe, et nous disant _citoyen_ au lieu de
_mes freres_ ou _mon cher auditeur_, je me dis d'abord en moi-meme:
_Cet homme est schismatique_.
"En effet, quelle apparence que le bon Dieu n'ait fait la religion que
pour les esprits pointus, et qu'il n'y ait pas quelque maniere facile de
connaitre ce qui est faux? Quand il viendra quelque grivois d'_apotre_
vous precher un _Credo_ de sa facon, au lieu de s'embarquer dans de
grands alibi-forains qui font tourner la tete, vous n'avez, qu'a le
regarder bien attentivement; je veux ne moissonner de ma vie si vous ne
decouvrez pas sur sa personne quelque chose d'heretique, ne fut-ce qu'un
bouton de veste.
"Mais, baste! la C. N. se moque de l'Eglise constitutionnelle, ce n'est
pas l'embarras; le mal est qu'elle deteste la notre et qu'elle n'en
veut point. Ainsi c'est a vous de voir si vous voulez vous trouver sans
religion.
"La liberte du culte qu'on vous a promise depuis quelque temps, n'est
qu'une farce. Si vous etes catholiques, essayez un peu de jeter a la
poste une lettre adressee _a Sa Saintete, le Pape, a Rome_, vous verrez
si elle arrivera.
"C'est cependant drole qu'un catholique ne puisse pas ecrire au Pape!
"Et vos eveques, ou sont-ils? et vos pretres, pourquoi ne vous les
rend-on pas? Est-ce agir rondement de promettre une Eglise catholique,
et de bannir les pretres catholiques?--Mais, dira-t-on, nous en avons en
Savoie.--Oui, ils y sont a leurs perils et risques. On les a calomnies,
insultes, emprisonnes, fusilles. On recommencera demain, aujourd'hui,
quand on voudra. On n'a point revoque la loi qui les deporte ni celle
qui confisque leurs biens, apres une loi solennelle qui leur permettait
de les administrer par procureur.
"Ne vous laissez donc pas tromper: la rancune contre notre religion est
toujours la meme, et, si l'on a fait quelque chose en sa faveur, ce
n'est pas par amitie, ce n'est pas par justice, c'est par crainte. Les
gens de l'_ouest_[195] n'ont pas voulu demordre, il a bien fallu accorder
quelque chose, mais c'est bien a contre-coeur et de mauvaise grace.
[Note 195: Les Bretons, les Vendeens.]
"Boissy-d'Anglas est, a ce qu'on dit, un des bons enfants de
l'Assemblee; je ne crois pas qu'il aime a tourmenter son prochain.
Cependant, quand il fit son rapport sur la liberte du culte, au nom des
trois comites, il dit tout net que les interets de la religion etaient
_des chimeres_. Il ajouta: "Je ne veux point decider s'il faut une
religion aux hommes..., s'il faut creer pour eux des illusions et
laisser des opinions erronees devenir la regle de leur conduite. C'est
a la philosophie a eclairer l'espece humaine et a bannir de dessus la
terre les longues erreurs qui l'ont dominee. C'est par l'instruction que
seront gueries toutes les MALADIES de l'esprit humain. Bientot vous ne
les connaitrez que pour les mepriser, ces dogmes absurdes, enfants
de l'erreur et de la crainte: bientot la religion des Socrate, des
Marc-Aurele, des Ciceron, sera la seule religion du monde.... Ainsi vous
preparerez le seul regne de la philosophie.... Vous couronnerez avec
certitude la revolution commencee par la philosophie."
"Il faudrait avoir les yeux poches pour ne pas voir ici un homme en
colere, qui se console du decret dans la preface.
"Je mentirais au reste si j'assurais que je comprends tout ce morceau,
et que je connais les trois theologiens dont il parle; mais je gagerais
bien a tout hasard mes deux charrues contre un exemplaire de la nouvelle
Constitution, que Socrate, Marc-Aurele et Ciceron etaient protestants."
L'objection contre les _trois theologiens_ pouvait porter coup en
Savoie, a cette date de 1795; hors de la elle n'est que gaie.
Et ceci n'est pas, autant qu'on pourrait bien le croire, un accident du
genre. Certes M. de Maistre, par le fond habituel de sa pensee, restera
toujours un ecrivain profondement serieux; mais pourtant on n'a pas fait
en lui la part de ce qui tres-souvent dans le detail n'est que gai. On y
aurait gagne de le voir beaucoup plus au naturel et moins terrible.
La derniere des brochures preliminaires de M. de Maistre, que j'aie a
analyser, est son _Memoire sur les pretendus Emigres savoisiens_ (1796).
Ici, comme il s'adresse a la legislature de France, il sait prendre le
ton convenable, bien qu'energique, et non sans quelques-uns encore de
ces eclats de parole qui vont devenir le cachet inseparable de son
talent. C'est d'abord tout un tableau de la Terreur en sa malheureuse
patrie. Puisque les grands historiens s'occupent si peu de ces verites
de detail, de ces bagatelles provinciales et locales, qui generaient
leurs evolutions, qu'on veuille bien permettre au biographe de ne pas
les negliger. Les Francais, comme on l'a dit, etant entres en Savoie le
22 septembre 1792, on ne vit, pendant un mois, que ce qu'on voit dans
toutes les conquetes; mais bientot, les assemblees primaires ayant ete
convoquees, elles nommerent des deputes qui se reunirent a Chambery sous
le nom d'Assemblee nationale des Allobroges. L'homme influent dans cette
Assemblee qui ne siegea que huit jours, celui qui dirigea tout, et dicta
presque tous les decrets, fut le depute Simond, de Rumilli dans le
Mont-Blanc, ci-devant pretre, guillotine en 1794. Une loi de cette
Assemblee invita tous les citoyens _qui avaient emigre des le 1er aout_
1792 a reprendre leur domicile dans le terme de deux mois, sous peine de
confiscation de tous leurs biens. On antidatait l'emigration, comme on
voit, et on la faisait meme anterieure a l'entree des Francais dans le
pays: c'etait pour atteindre certains grands proprietaires.
Les militaires firent leur devoir et resterent a leur poste, fideles a
leurs serments. Presque tous les autres (et M. de Maistre de ce nombre),
les femmes surtout et les enfants, rentrerent en Savoie sur la foi de
l'Assemblee. Au coeur de l'hiver, ils arriverent en foule et reprirent
domicile dans le delai qui s'etait prolonge jusqu'au 27 janvier 93;
mais, au lieu de la tranquillite qu'ils avaient droit d'attendre, ils
ne trouverent qu'une persecution cruelle. L'auteur du memoire, temoin
oculaire, en signale les hideuses particularites qui ne sont qu'une
variante de ce qui se passait alors universellement; on emprisonne les
hommes d'une part, les femmes de l'autre; on separe les meres et les
enfants; on separe les epoux: "C'etait, disait le representant Albitte,
pour satisfaire a la decence. La cruaute dans le cours de cette
Revolution a souvent eu, s'ecrie l'auteur, la fantaisie de plaisanter:
on croit voir rire l'Enfer: il est moins effrayant quand il hurle."
Le reglement des prisons destinees a enfermer les suspects les accuse
d'un crime tout nouveau, d'etre _coalises_ de VOLONTE _avec les ennemis
de la republique_; sur quoi l'auteur ajoute: "Caligula ne punissait que
les reves, il oublia les desirs!"
Le 1er septembre 1793, tout d'un coup, en vertu d'une determination
soudaine, a minuit, on tire les detenus de prison et on les transporte
sur des charrettes de Chambery a Grenoble, ou ils manquent en arrivant
d'etre massacres par la populace. Puis un autre caprice les ramene de
Grenoble a Chambery: le 9 thermidor les sauve: "Sans le 9 thermidor, dit
l'auteur du memoire, c'est une opinion universelle dans le departement
du Mont-Blanc, tous les prisonniers devaient etre egorges."
Dans un moment si terrible, il arriva ce qui devait arriver: tous ceux
qui purent s'echapper le firent et se refugierent soit en Piemont,
soit en pays neutre. Et ici l'auteur invoquant les actes memes de la
Convention apres le 9 thermidor, demontre que ces emigres par force
majeure ne sont pas des emigres.
Redevenue libre, la Convention, dans sa seance du 9 mars 1795, disait
anatheme au coup d'Etat du 31 mai qui avait proscrit les pretendus
federalistes.--Une nouvelle loi (celle du 22 prairial) vint au secours
des malheureux qui n'avaient fui la terre de liberte que pour echapper
a la hache de Robespierre: elle rappelait ceux qui s'etaient soustraits
depuis le 31 mai 93.
L'auteur discute avec fermete et eloquence pour reclamer le benefice de
cette loi en faveur des pretendus emigres savoisiens. Il s'adresse, en
terminant, aux Conseils, il apostrophe le Directoire executif et le
rappelle a la clemence et a la justice au debut d'un regime nouveau.
M. de Maistre est ici le Lally-Tolendal de sa contree, comme dans son
pamphlet de _Claude Tetu_ il s'en etait montre par avance le Paul-Louis
Courier.
Ces preliminaires une fois accomplis, cette dette payee, et comme tout
echauffe encore de sa guerre de montagnes, il sort enfin de la politique
locale et s'eleve au role de publiciste europeen par ses _Considerations
sur la France_. L'aspect change: ce n'est plus a un _Vendeen de Savoie_
qu'on va avoir affaire, c'est a un contemplateur plutot stoique et
presque desinteresse. On a souvent admire comment M. de Maistre, un
etranger, avait si bien, je veux dire si fermement juge du premier coup,
et de si haut, la Revolution francaise; c'est, on vient de le faire
assez comprendre, qu'il n'y etait pas etranger, c'est qu'il l'avait
subie et soufferte dans le detail; il ne l'a si bien jugee en grand que
parce qu'il en avait pati _de tres-pres_, et en meme temps _de cote_. La
double position (outre le genie) etait necessaire. A un certain moment,
il a pu se detacher de la question locale et planer du dehors sur
l'ensemble. Nous allons l'y suivre et le considerer dans cette phase
nouvelle, definitive. Jusqu'ici il nous a suffi de le faire connaitre
graduellement et de le produire, non absolu encore, par des extraits,
par des analyses, en nous effacant. Malgre notre desir et notre
insuffisance, il nous sera difficile de continuer a faire de meme, et de
contenir tout jugement contradictoire en face de l'intolerance frequente
des siens.
II
Trois ecrivains du plus grand renom debutaient alors a peu pres au meme
moment, chacun de son cote, sous l'impulsion excitante de la Revolution
francaise, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage
immense, comme pour y demeler l'oracle: on reconnait madame de Stael, M.
de Maistre, et M. de Chateaubriand.
Le plus jeune des trois, le seul meme qui fut a son vrai debut, M. de
Chateaubriand, en ce fameux _Essai sur les Revolutions_, versant a flots
le torrent de son imagination encore vierge et la plenitude de ses
lectures, revelait deja, sous une forme un peu sauvage, la richesse
primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires;
d'admirables eclairs sillonnent a tout instant les sentiers qu'il
complique a plaisir et qu'il entre-croise; a travers ces rapprochements
perpetuels avec l'antiquite, jaillissent des coups d'oeil singulierement
justes sur les hommes du present: lui-meme, apres tout, l'auteur de
_Rene_ comme des _Etudes_, l'eclaireur inquiet, eblouissant, le songeur
infatigable, il est bien reste, jusque sous la majeste de l'age, l'homme
de ce premier ecrit.
Madame de Stael, qui, a la rigueur, avait deja debute par ses _Lettres
sur Jean-Jacques_, et qui devait accomplir un jour sa course genereuse
par ses eloquentes et si sages _Considerations_, laissait echapper alors
ses reflexions, ou plutot ses emotions sur les choses presentes, dans
son livre _de l'Influence des Passions sur le Bonheur_; mais ce titre
purement sentimental couvrait une foule de pensees vives et profondes,
qui, meme en politique, penetraient bien avant.
M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais debuts
anterieurs, eclatait pour la premiere fois par un ecrit etonnant, que
les annees n'ont fait, a beaucoup d'egards, que confirmer dans sa
prophetique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce
qu'il a tente d'edifier depuis. Des le premier mot, il indique le point
de vue ou il se place: comme Montesquieu, il commence par l'enonce des
rapports les plus eleves, mais c'est en les eclairant de la Providence:
"Nous sommes tous attaches au trone de l'Etre supreme par "une chaine
souple, qui nous retient sans nous asservir." Ce sont les voies de la
Providence dans la Revolution francaise que l'auteur se propose de
sonder par ses conjectures et de devoiler autant qu'il est permis.
L'originalite de la tentative se marque d'elle-meme. Le XVIIIe siecle ne
nous a pas accoutumes a ces regards d'en haut, perdus en France depuis
Bossuet. Pour etre juste toutefois, il convient de rappeler qu'un
homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu,
_le Philosophe inconnu_, Saint-Martin publiait, a la date de l'an
III (1795), sa _Lettre a un Ami_, ou _Considerations politiques,
philosophiques et religieuses sur la Revolution francaise_, curieux
opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement
pose[196]. Que M. de Maistre ait lu cette Lettre de Saint-Martin au moment
meme ou elle fut publiee, on n'en saurait guere douter, parce qu'elle
dut parvenir tres-vite a Lausanne, ou se trouvait alors un petit noyau
organise de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de
mourir precisement en ces annees. Or, si l'on suppose M. de Maistre
recevant, ainsi qu'il est tres-probable, la communication de cette
brochure dans le temps ou il ecrivait son pamphlet de _Claude Tetu_, mur
comme il etait sur la question et tout echauffe par le prelude, il lui
suffit d'un eclair, pour l'enflammer; il dut se dire a l'instant, dans
sa conception rapide, que c'etait le cas de refaire la brochure de
Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur a demi
inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une
phraseologie beate qui tenait du jargon, mais avec franchise, nettete,
autorite, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portat
coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie
de rire.
[Note 196: Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue a
celui de M. de Maistre, voici ce qu'apres un preambule sur ses principes
spiritualistes et sur la liberte morale, Saint-Martin disait a son ami:
"Supposant donc... toutes ces bases etablies et toutes ces verites
reconnues entre nous deux, je reviens, apres cette legere excursion, me
reunir a toi, te parler comme a un croyant, te faire, dans ton langage,
ma profession de foi sur la Revolution francaise, et t'exposer
pourquoi je pense que la Providence s'en mele, soit directement, soit
indirectement, et par consequent pourquoi je ne doute pas que cette
Revolution n'atteigne a son terme, puisqu'il ne convient pas que la
Providence soit decue et qu'elle recule."
"En considerant la Revolution francaise des son origine, et au moment ou
a commence son explosion, je ne trouve rien a quoi je puisse mieux la
comparer qu'a une image abregee du Jugement dernier, ou les trompettes
expriment les sons imposants qu'une voix superieure leur fait prononcer,
ou toutes les puissances de la terre et des cieux sont ebranlees, et ou
les justes et les mechants recoivent dans un instant leur recompense;
car, independamment des crises par lesquelles la nature physique sembla
prophetiser d'avance cette Revolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle
a eclate, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'Etat fuir
rapidement, presses par la seule terreur, et sans qu'il y eut d'autre
force qu'une main invisible qui les poursuivit? N'avons-nous pas vu,
dis-je, les opprimes reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous
les droits que l'injustice avait usurpes sur eux?
"Quand on la contemple, cette Revolution, dans son ensemble et dans la
rapidite de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre
caractere national, qui est si eloigne de concevoir, et peut-etre de
pouvoir suivre de pareils plans, on est tente de la comparer a une sorte
de feerie et a une operation magique; ce qui a fait dire a quelqu'un
qu'il n'y aurait que la meme main cachee qui a dirige la Revolution qui
put en ecrire l'histoire.
"Quand on la contemple dans ses details, on voit que, quoiqu'elle frappe
a la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle
frappe encore plus fortement sur le clerge..." Et il poursuit en
s'attachant a exposer le mode de vengeance providentielle sur le clerge
dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu
differemment; mais peu importent ces varietes: la donnee providentielle
est la meme.]
Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue general
et meme d'un certain ordre d'idees aux premieres pages, tout concourt
a preter a cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne
dement [197].
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