Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Plusieurs ecrits imprimes viennent, au reste, suppleer a ce qui nous
manque et nous mettre entre les mains le fil qui desormais ne cesse
plus. M. de Maistre publia successivement vers cette epoque:
1 deg. Des _Lettres d'un Royaliste savoisien a ses Compatriotes_. M. Raymond
n'en indique que deux, mais j'ai eu sous les yeux la _quatrieme_; elles
parurent d'avril a juillet 1793.
2 deg. Un _Discours a madame la marquise de C. (Costa)_ sur la vie et la
mort de son fils Alexis-Louis-Eugene de Costa, lieutenant au corps des
grenadiers royaux de Sa Majeste le roi de Sardaigne, mort, age de
seize ans, a Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure recue, le 27
avril precedent, a l'attaque du Col-Ardent (Turin, 1794), avec cette
epigraphe:
Frutto senil insu 'l giovenil flore. (TASSE.)
C'est aussi en cette meme annee 94 que se publiait par les soins du
comte Joseph, parrain et tuteur du livre, le charmant _Voyage autour de
ma Chambre_ de son aimable frere. Ces annees de sejour a Lausanne, on le
voit, furent fecondes.
3 deg. _Jean-Claude Tetu, maire de Montagnole, district de Chambery_, a ses
chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc, salut et bon sens! (Date
de Montagnole, le 10 aout 1795).
4 deg. _Memoire sur les pretendus Emigres savoisiens_, dedie a la Nation
francaise et a ses legislateurs. (Date du 15 juillet 1796).
Cette annee 96 est celle ou parurent, a Neufchatel d'abord, les
_Considerations sur la France_, par lesquelles M. de Maistre entrait
decidement dans la publicite europeenne et devenait l'oracle
eloquent d'une doctrine; mais les ecrits que je viens d'enumerer, et
tres-differents des deux productions de jeunesse precedemment citees,
restent la preface naturelle, l'introduction explicative et immediate
des _Considerations_. Il y aura interet a parcourir, a connaitre par
extraits ces pamphlets et brochures devenus tres-rares, et qui meme,
sans une bienveillance toute particuliere qui est venue au-devant de mes
desirs, me fussent sans doute demeures introuvables et inconnus.
Je n'ai eu sous les yeux que la _quatrieme Lettre d'un Royaliste
savoisien a ses Compatriotes_, datee du 3 juillet 1793; je ne parlerai
donc que de celle-ci, qui avait ete precedee necessairement de trois
autres, et qui semblait meme reclamer une suite. La revolution est
consommee en Savoie depuis l'invasion de septembre 1792; l'auteur dit
aux siens: Voyez et _comparez_. L'objet de cette quatrieme lettre est
enonce en tete: _Idee des lois et du gouvernement de Sa Majeste le roi
de Sardaigne, avec quelques reflexions sur la Savoie en particulier_.
"Heureux, lit-on au debut, heureux les peuples dont on ne parle pas! Le
bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit;
il est le fils de la paix, de la tranquillite, des moeurs, du respect
pour les anciennes maximes du gouvernement, et de ces coutumes
venerables qui tournent les lois en habitudes et l'obeissance en
instinct." Et l'auteur montre que tel a ete le caractere constant et
le regime de la maison de Savoie, en qui il loue surtout le talent de
gouverner sans jamais se brouiller avec l'opinion. Il commence par citer
quelques-unes des declamations proferees et publiees a l'occasion de
l'_Assemblee generale des Allobroges_, "la raison eternelle et la
souverainete du peuple ayant exerce dans cette Assemblee nationale
des Allobroges l'empire supreme que les armes francaises leur avaient
reconquis." Il ne manque pas les invectives burlesques contre ces
institutions qui sacrifiaient le sang et les sueurs du peuple a
l'entretien des palais et des chateaux (les palais de Savoie!). A
ces banales insultes l'auteur oppose le tableau de ce qu'etait ce
gouvernement modere et paternel: il montre en Savoie le clerge et la
noblesse ne formant pas de corps separe dans l'Etat; les libertes de
l'Eglise gallicane observees par opposition a ce qui avait lieu en
Piemont; le haut clerge sans faste, exemplaire de moeurs; le _bas_
clerge (expression qui etait inconnue) jouissant de toute consideration,
et la noblesse elle-meme paraissant assez souvent dans cette classe des
simples cures. Quant a cette noblesse proprement dite, elle avait des
privileges sans doute, mais des privileges tres-limites; la qualite
de noble etait avant tout un titre honorifique qui obligeait plus
etroitement envers l'Etat. Chaque jour les grands emplois faisaient
entrer dans la noblesse des hommes, qui obtenaient ainsi une
illustration marquee, sans devenir pourtant tout d'un coup les egaux des
gentilshommes de race:
"La noblesse est une semence precieuse que le souverain peut creer, mais
son pouvoir ne s'etend pas plus loin; c'est au temps et a l'opinion
qu'il appartient de la feconder."
Suivent des details de l'ancienne organisation locale.--Le roi de
Sardaigne avait publie un celebre edit du 19 decembre 1771, pour
l'affranchissement des terres en Savoie et l'extinction des droits
feodaux. Depuis plus de vingt ans, le tribunal superieur charge de cette
operation delicate n'avait jamais suspendu ses fonctions.--Mais, a
chaque instant, des vues lumineuses et de haute politique generale
sillonnent le sujet et elargissent les horizons: "Il est bon, dit
le publiciste, en tout ceci purement judicieux, qu'une quantite
considerable de nobles se jette dans toutes les carrieres en concurrence
avec le second ordre; non-seulement la noblesse illustre les emplois
qu'elle occupe, mais par sa presence elle unit tous les etats, et par
son influence elle empeche tous les corps dont elle fait partie de se
cantonner... C'est ainsi qu'en Angleterre la portion de la noblesse qui
entre dans la Chambre des communes tempere l'acrete deletere du principe
democratique qui doit essentiellement y resider, et qui _brulerait_
infailliblement la Constitution sans cet amalgame precieux."
Et plus loin: "Observez en passant qu'un des grands avantages de la
noblesse, c'est qu'il y ait dans l'Etat quelque chose de plus precieux
que l'or[187]."
[Note 187: Ceci commence a se faire sentir. Je dirai plus: en France,
le triomphe de la classe moyenne et d'une certaine elite eclairee, mais
pleine de sa propre opinion, nous a appris qu'il etait bon aussi pour
l'agrement qu'il y eut, dans la societe quelque chose, non pas de plus
precieux que l'esprit, mais de non fonde exclusivement sur l'esprit,
j'entends un certain esprit fier de lui-meme et de sa doctrine.]
Il raille de ce bon rire, qui s'essaye d'abord comme en famille,
ses compatriotes devenus les _citoyens tricolores_, et se moque des
raisonnements sur les assignats: "Lorsque je lis des raisonnements de
cette force, je suis tente de pardonner a Juvenal d'avoir dit en parlant
d'un sot de son temps: _Ciceronem Allobroga dixit_[188]; et a Thomas
Corneille d'avoir dit dans une comedie en parlant d'un autre sot: _Il
est pis qu'Allobroge_." Mais deja il passe a tout moment la frontiere et
ne se retient pas sur le compte de la grande nation: "Quand on voit ces
pretendus legislateurs de la France prendre des institutions anglaises
sur leur sol natal et les transporter brusquement chez eux, on ne peut
s'empecher de songer a ce general romain qui fit enlever un cadran
solaire a Syracuse et vint le placer a Rome, sans s'inquieter le moins
du monde de la latitude. Ce qui rend cependant la comparaison inexacte,
c'est que le bon general ne savait pas l'astronomie."
[Note 188: Satire VII; il s'agit d'un certain Rufus qui traitait
Ciceron d'Allobroge, comme qui dirait de Racine qu'il est un Beotien ou
un cretin.]
Sur la justice il y a d'assez belles choses, rien qui sente le peintre
futur du _bourreau_. Il rappelle toutefois que, lorsqu'on parlait des
prisonniers d'Etat renfermes a Miolans, unique prison de ce genre en
Savoie, on etait plutot tente de s'en prendre au trop de clemence du
prince; que trop souvent les prisons d'Etat autorisaient les erreurs de
cette clemence, qu'elles derobaient celui qui etait plutot du au gibet
ou aux galeres, "et faisaient oublier cette maxime d'un homme celebre,
la plus belle chose peut-etre que les hommes aient jamais dite: _La
justice est la bienfaisance des rois_."--Plus loin, a propos des prisons
de Chambery, il se plait a faire ressortir le temoignage favorable de
l'envoye du Ciel, Howard. Ainsi, sur cette theorie de la rigueur, il n'a
pas encore de parti pris.
Il appelle de tous ses voeux, en finissant, la restauration de
Victor-Ame et s'eleve avec passion, avec ironie deja, contre les
ambitieux voisins qui tant de fois, et au commencement du XVIIe siecle
et depuis lors, ont trouble cet heureux pays: "Rejetez loin de vous
ces theories absurdes qu'on vous envoie de France comme des verites
eternelles et qui ne sont que les reves funestes d'une vanite immorale.
Quoi! tous les hommes sont faits pour le meme gouvernement, et ce
gouvernement est la democratie pure! Quoi! la royaute est une tyrannie!
Quoi! tous les politiques se sont trompes depuis Aristote jusqu'a
Montesquieu!... Non, ce n'est point sur la terre la moins fertile en
decouvertes qu'on a vu ce que l'univers n'avait jamais su voir, ce
n'est point de la fange du _Manege_ que la Providence a fait germer des
verites inconnues a tous les siecles:
......... Sterilesne elegit arenas
Ut caneret paucis, mersitque hoe _pulvere_ verum?"[189]
[Note 189: Lucain, livre IX. C'est Caton qui dit admirablement cela de
l'oracle d'Ammon au milieu des sables.]
Et suit un eloge de la monarchie en une de ces images qui vont devenir
familieres a l'ecrivain et qui saisissent la pensee comme les yeux:
"La monarchie est reellement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une
_aristocratie tournante_ qui eleve successivement toutes les familles de
l'Etat; tous les honneurs, tous les emplois sont places au bout d'une
espece de lice ou tout le monde a droit de courir; c'est assez pour
que personne n'ait droit de se plaindre. Le _Roi_ est le juge des
courses."--Que vous en semble? A voir s'ouvrir cette lice grandiose et
presque olympique dont Montesquieu eut envie avec la justesse le relief
eclatant, il devient clair que le lecteur de Pindare n'a point perdu ses
veilles, et que M. de Maistre est deja trouve.
Le _Discours a madame la marquise de Costa_ nous le rend avec des
defauts de jeunesse et presque de rhetorique encore, qui tiennent au
genre; mais en meme temps on ne perd pas longtemps de vue l'ecrivain
nouveau, le penseur original et hardi qui se decele, qui se dresse par
endroits et va decidement triompher. Les premieres pages sont un peu
dans l'imitation et le ton de Voltaire faisant l'eloge funebre des
officiers morts pendant la campagne de 1741, dans le ton de Vauvenargues
lui-meme deplorant la perte de son jeune et si interessant ami Hippolyte
de Seytres. L'auteur ne vient pas pour distraire, il ne veut pas munie
consoler, il ne veut que s'attrister avec une mere. Il celebre des
le debut l'education morale par opposition a l'education
scientifique:--Laisser murir le caractere sous le toit paternel,--ne pas
repandre l'enfance au dehors. L'homme moral est plus tot forme qu'on ne
croit. Au reste, aucun systeme d'education ne saurait etre generalise:
ici on appliqua l'amour; Eugene etait son nom, _le Bien-ne_. Le
panegyriste s'etend un peu sur les anecdotes d'enfance, _puerilia_: un
jour, on trouva l'enfant occupe a souffler de toutes ses forces le feu
dans une chambre sans lumiere: "Je travaille, dit-il, pour faire revenir
mon _negre_," il appelait ainsi son ombre.--Eugene fut un enfant
_preserve_. Il cultive les arts, la peinture. Est-ce a Geneve qu'il va
suivre ses etudes? La periphrase l'indiquerait, mais le nom n'y est pas;
l'auteur en est encore aux periphrases comme plus elegantes. Des
pensees elevees et politiques se font jour a travers cette gracieuse
declamation. Eugene, selon l'usage, entre au sortir de l'enfance dans la
carriere militaire: "Il ne depend point de nous de creer les coutumes;
elles nous commandent. Leurs suites morales et politiques sont l'affaire
du Souverain; la notre est de les suivre paisiblement et de ne jamais
declamer contre elles."--Et sur la purete de moeurs d'Eugene dans sa vie
de garnison: "Pour lui le mauvais exemple etait nul, ou changeait de
nature; il n'avait d'autre effet que de le porter a la vertu, par un
mouvement plus rapide, compose de l'attrait du bien et de l'action
repulsive du mal sur cette ame pure comme la lumiere."
Au moment ou la Revolution eclate, on dirait que l'auteur lui emprunte
son plus mauvais style pour la peindre: "Un epouvantable volcan s'etait
ouvert a Paris: bientot son cratere eut pour dimension le diametre de la
France, et les terres voisines commencerent a trembler. O ma patrie! o
peuple infortune!..." Et ailleurs: "Aussi vile que feroce, jamais elle
(la Revolution) ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand
homme; c'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les
suppots detestables ou les ecoliers ridicules du philosophisme, c'est
dans l'antre de la chicane et de l'agiotage qu'elle avait choisi ses
adeptes et ses apotres." Ce style-la, loin d'etre du bon de Maistre,
n'est que du mauvais La Mennais. Voici qui est mieux:
"Mais c'est precisement parce que la Revolution francaise, dans ses
bases, est le comble de l'absurdite et de la corruption morale,
qu'elle est eminemment dangereuse pour les peuples. La sante n'est
pas _contagieuse_; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette
Revolution bien definie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral
debarrasse de tous ses liens; de la cet epouvantable proselytisme
qui agite l'Europe entiere. L'orgueil est immense de sa nature: il
detruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer; de la
encore les succes de ce proselytisme. Quelle digue opposer a une
doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus cheres du coeur
humain, et qui, avant les dures lecons de l'experience, n'avait
contre elle que les sages? La souverainete du peuple, la liberte,
l'egalite, le renversement de toute subordination, le droit a toute
sorte d'autorite: quelles douces illusions! La foule comprend ces
dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc, ils sont mauvais.
N'importe! elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez
sur vos trones!"
Le contre-coup retentit en Savoie; la, ce n'aurait ete qu'une querelle
de famille; mais Paris convoite les pauvres montagnes: un petit nombre
de _scelerats_ (je copie) repond au cri d'appel. Le roi, se croyant
menace, arme. Le 22 septembre 1792, la Savoie est envahie par
l'armee francaise, et le Piemont pres de l'etre. Apres la defense du
Saint-Bernard (1793), Eugene, grievement malade, court des dangers: il
semblait "que la Providence voulut tenir ses parents continuellement en
alarmes sur lui et, pour ainsi dire, les _accoutumer a le perdre_." Il
passe les quartiers d'hiver de 93-94 a Asti. Mais le genie de Bonaparte
prelude deja a ses prochaines destinees d'Italie, et dicte les
operations de la campagne qui va s'ouvrir.[190] Des le 6 avril 94, eclate
l'attaque generale des Francais sur toute la chaine du comte de Nice. Le
27, Eugene, se trouvant avec sa compagnie au sommet de la _Saccarella_,
qui domine le _Col-Ardent_, marche a l'attaque de ce dernier poste, et y
recoit une balle a la jambe; ses grenadiers l'emportent; trois semaines
apres, a Turin, il succombe des suites de sa blessure.--Au moment de sa
mort, "son ame, _naturellement chretienne_, se tourna vers le Ciel... Il
pria pour ses parents, les nomma tous et ne plaignit qu'eux."
[Note 190: _Memoires_ de Napoleon, tome I, page 61.]
Un passage du recit rend avec beaute ce tableau des morts chretiennes
dont on etait desaccoutume depuis si longtemps en notre litterature,
et que le genie de M. de Chateaubriand, quelques annees apres, devait
remettre en si glorieux et si pathetique honneur:
"L'orage de la Revolution avait pousse jusqu'a Turin un solitaire de
l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, present a ce spectacle, defendait
de la part du Ciel la tristesse et les pleurs. Separe de la terre avant
le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la
nature; il accusait nos voeux indiscrets et notre tendresse cruelle; il
n'osait point unir ses prieres aux notres: il ne savait pas s'il etait
permis de desirer la guerison de l'ange. Son enthousiasme religieux
effraya celle qui vous remplacait aupres de votre fils (une belle-soeur
de Mme de Costa); elle pria l'anachorete exalte de diriger ailleurs ses
pensees et de ne former aucun voeu dans son coeur, _de peur que son
desir ne fut une priere_: beau mouvement de tendresse, et bien digne
d'un coeur parent de celui d'Eugene!"
L'auteur adresse et approprie a son heros cette apostrophe celebre de
Tacite a Agricola, reproduite elle-meme de celle de Ciceron a l'orateur
Crassus: "Heureux Eugene! le Ciel ne t'a rien refuse, puisqu'il t'a
donne de vivre sans tache et de mourir a propos.--Il n'a point vu,
madame, les derniers crimes... Il n'a point vu en Piemont la trahison...
Il n'a point vu l'auguste Clotilde sous l'habit du deuil et de la
penitence..." Mais voici le _finale_ qui s'eleve, se detache en pleine
originalite, et devient enfin et tout a fait du grand de Maistre:
"Il faut avoir le courage de l'avouer, madame, longtemps nous n'avons
point compris la Revolution dont nous sommes les temoins, longtemps nous
l'avons prise pour un evenement; nous etions dans l'erreur: c'est une
epoque, et malheur aux generations qui assistent aux epoques du monde!
Heureux mille fois les hommes qui ne sont appeles a contempler que dans
l'histoire les grandes revolutions, les guerres generales, les fievres
de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires et les
funerailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre
dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalle aux convulsions
d'une nature condamnee et souffrante!--Fuyons, madame; _Encelade se
tourne_.--Mais ou fuir? Ne sommes-nous pas attaches par tous les
liens de l'amour et du devoir? Souffrons plutot, souffrons avec une
resignation reflechie: si nous savons unir notre raison a la Raison
eternelle, au lieu de n'etre que des _patients_, nous serons au moins
des _victimes_.
"Certainement, madame, ce chaos finira, et probablement par des moyens
tout a fait imprevus. Peut-etre meme pourrait-on deja, sans temerite,
indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent decretes.[191]
Mais par combien de malheurs la generation presente achetera-t-elle le
calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas
possible de prevoir. En attendant, rien ne nous empeche de contempler
deja un spectacle frappant, celui de la foule des grands coupables
immoles les uns par les autres avec une precision vraiment surnaturelle.
Je sens que la raison humaine fremit a la vue de ces flots de sang
innocent qui se mele a celui des coupables. Les maux de tout genre qui
nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles qui disent que
_tout est bien_, et qui refusent de voir dans tout cet univers un etat
violent, absolument _contre nature_ dans toute l'energie du terme. Pour
nous, madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison que nous
connaitrons un jour; ne nous fatiguons point a chercher les _pourquoi_,
meme lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des etres,
les operations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont
inconnues. Au lieu de nous depiter follement contre un ordre de choses
que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux verites pratiques.
Songeons que l'epithete de _tres-bon_ est necessairement attachee a
celle de _tres-grand_; et c'est assez pour nous: nous comprendrons que
sous l'empire de l'Etre qui reunit ces deux qualites, tous les maux dont
nous sommes les temoins ou les victimes ne peuvent etre que des actes de
justice ou des moyens de regeneration egalement necessaires. N'est-ce
pas lui qui a dit, par la bouche de l'un de ses envoyes: _Je vous aime
d'un amour eternel_? Cette parole doit nous servir de solution generale
pour toutes les enigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance.
Attaches a un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de
rapporter tout a ce point; nous sommes tout a la fois ridicules et
coupables."
[Note 191: Toute l'oeuvre prochaine, l'oeuvre philosophique et
theosophique de De Maistre, va sortir de la: c'est le premier instant ou
on la voit poindre.]
En terminant, l'auteur s'adresse encore a l'_Ombre cherie_ d'Eugene et
retombe un peu dans la declamation, au moins pour la forme; mais les
germes de son systeme de reversibilite et d'ordre providentiel viennent
de se montrer et n'ont plus qu'a pousser leur developpement. Comme saint
Augustin, en presence des epouvantables catastrophes de son siecle, il
concoit sa _Cite de Dieu_.
Cite etrange chez l'un comme chez l'autre, plus belle de titre et de
conception que justifiable de detail, dans laquelle le bon sens, la
sagesse humaine, trouvent a s'achopper presque a chaque pas, mais ou les
esprits vraiment religieux se satisferont de quelques hautes clartes!
Le pamphlet publie et distribue a Chambery en aout 95, sous le nom de
_Jean-Claude Tetu_, est une Provinciale savoyarde a la portee du peuple,
une petite lettre de Paul-Louis en style du cru. Partant le sel en est
gros et gris, mais il y en a sous la trivialite. Il s'agit de profiter
du nouveau bail reclame par la France au sujet de la Constitution de
l'an III, pour reveiller l'opinion royaliste dans le pays et pour
pousser a une Restauration:
"..... Nous avons tous sur le coeur cette triste comedie de 1792,
lorsqu'une poignee de vauriens, qui se faisaient appeler _la nation_,
ecrivirent a Paris que nous voulions etre Francais. Vous savez tous
devant Dieu qu'il n'en etait rien, et comme quoi nous fumes tous libres
de dire non, a la charge de dire _oui_?[192]
[Note 192: Il est bon, en histoire, de controler les recits l'un par
l'autre, de se placer tour a tour sur chacun des revers des monts.
Croirait-on bien, par exemple, a lire ces assertions positives, qu'il
s'agit du meme fait que l'historien de la Revolution francaise a resume
si couramment avec son agreable vivacite? "Tandis que ses lieutenants
poursuivaient les troupes sardes, Montesquiou se porta a Chambery le 28
septembre, et y fit son entree triomphale, a la grande satisfaction des
habitants, qui aimaient la liberte en vrais enfants des montagnes, et la
France comme des hommes qui parlent la meme langue, ont les memes moeurs
et appartiennent au meme bassin. Il forma aussitot une assemblee de
Savoisiens pour y faire deliberer une question qui ne pouvait pas etre
douteuse, celle de la reunion a la France." (Thiers, tome III). Claude
Tetu va essayer de repondre dans ce qui suit a cette derniere opinion
si specieuse. L'historien victorieux nous a dit la journee de l'entree
triomphale; M. de Maistre, l'un des battus, nous racontera tout a
l'heure le lendemain et le _tous-les-jours_.
Or, voici une belle occasion de donner un dementi a ceux qui nous firent
parler mal a propos. Aujourd'hui, nous ne sommes plus si epouvantes que
nous l'etions alors; nous avons un peu repris nos sens. Croyez-moi,
disons tout rondement que nous n'en voulons plus.
Vous croirez peut-etre qu'il y a de l'imprudence a parler si clair?
Au contraire, vous pourrez par la faire grand plaisir a la C. N.
(Convention nationale). Tout le monde sait assez qu'elle a besoin et
partant envie de la paix. Or, cette reunion a la France la gene, et le
voeu de la nation, quoiqu'il n'ait jamais existe que dans la boite a
l'encre du citoyen _Gorin_,[193] forme cependant un obstacle tres-fort aux
yeux de la C. N., qui est retenue par le point d'honneur plus que par la
valeur de notre pays.
[Note 193: L'imprimeur du departement.]
En lui disant la verite, vous la mettrez a l'aise, et elle vous en saura
gre: ce raisonnement est clair comme de l'eau de roche.
Mais supposons qu'elle pense autrement, qu'elle veuille a tout prix
garder la Savoie et qu'elle y reussisse, que vous arriverait-il pour
avoir dit que vous regrettez votre ancien souverain? Il vous arriverait
d'etre particulierement estimes et cheris par la C. N. elle-meme. Tout
le monde ne sait-il pas qu'on aime les gens fideles partout ou ils
se trouvent? Quand il y a de la revolte, de l'impertinence ou de
l'insurgerie, a la bonne heure que les maitres se fachent; mais quand on
parle poliment, chacun est libre de dire sa raison; on peut tirer son
chapeau devant le drapeau tricolore et dire qu'on a de l'amitie pour la
croix blanche. Par Dieu! chacun a son gout peut-etre!--En disant qu'on
aime les poires, meprise-t-on les pommes?
Si la C. N. vous gardait meme apres cette declaration, elle vous
aimerait comme ses yeux; c'est moi qui vous le dis.
Mais ce n'est pas tout. Quand meme nous demeurerions Francais, il ne
faut pas croire que ce fut pour longtemps; un peu plus tot, un peu plus
lard, la chose volee revient toujours a son maitre. La Savoie est au
roi de Sardaigne depuis huit cents ans, personne ne peut lui faire une
anicroche la-dessus; pourquoi la lui garderait-on? Parce qu'on la lui
a prise, apparemment. Quelle chienne de raison! Demandez au tribunal
criminel du district, vous verrez ce qu'il vous en dira.
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