Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 181: Voir l'etude sur le comte Xavier de Maistre, inseree dans
la _Revue des deux Mondes_, numero du Ier mai 1839; on ne l'a pas mise
dans ce volume, d'apres la regle qu'on s'est posee de n'y pas faire
entrer de vivants.--(Cette etude sur le comte Xavier est entree depuis
dans le tome II des _Portraits contemporains_, 1846.)]
I
L'aine du comte Xavier et l'un des plus eloquents ecrivains de notre
litterature, le comte Joseph-Marie de Maistre, naquit a Chambery le
1er avril 1753. Voltaire, a Ferney, ne se doutait pas, en face du
Mont-Blanc, que la grandissait, que de la sortirait un jour son
redoutable ennemi, son moqueur le plus acere. Le pere du futur vengeur,
magistrat considere, apres des charges actives noblement remplies, etait
devenu president au senat de Savoie[182]; son grand-pere maternel, le
senateur de Motz, gentilhomme du Bugey, qui n'avait eu que des filles,
s'attacha a ce petit-fils, et toute la sollicitude des deux familles se
reunit complaisamment sur la tete du jeune aine, qui devait porter
si haut leur esperance[183]. Des l'age de cinq ans, l'enfant eut un
instituteur particulier, qui, deux fois par jour, apres son travail,
le conduisait dans le cabinet de son grand-pere de Motz. La nourriture
d'etude etait forte, antique, et tenait des habitudes du XVIe siecle,
mieux conservees en Savoie que partout ailleurs. L'esprit du grand
jurisconsulte Favre n'avait pas cesse de hanter ces vieilles maisons
parlementaires. Tout concourait ainsi, des le debut, a faire de M.
de Maistre ce qu'il apparait si imperieusement dans ses ecrits, le
magistrat-gentilhomme, l'heritier et le representant du droit patricien
et fecial, comme dit Ballanche.
[Note 182: J'emprunte beaucoup, pour les details positifs, a l'_Eloge_
insere au tome XXVII des _Memoires de l'Academie des Sciences de Turin_,
et qui fut prononce en janvier 1822 par M. Raymond, physicien et
ingenieur distingue de Savoie: c'est la plus exacte notice qu'on ait
ecrite sur la vie qui nous occupe.]
[Note 183: Outre le comte Xavier, M. de Maistre eut trois freres, un
eveque et deux militaires, gens distingues a tous egards, mais que rien
d'ailleurs ne rattache plus particulierement a lui.]
Tout enfant, il eut une impression tres-vive et qui ne s'effaca jamais:
c'etait l'epoque ou l'on supprimait en France l'ordre des jesuites
(1764); cet evenement faisait grand bruit, et l'enfant, qui en avait
entendu parler tout autour de lui, sautait pendant sa recreation en
criant: _On a chasse les jesuites!_ Sa mere l'entendit et l'arreta: "Ne
parlez jamais ainsi, lui dit-elle; vous comprendrez un jour que c'est un
des plus grands malheurs pour la religion." Cette parole et le ton dont
elle fut prononcee lui resterent toujours presents; il etait de ces
jeunes ames ou tout se grave.
Les conseils des jesuites de Chambery, amis de sa famille et
tres-consultes par elle, entrerent aussi pour beaucoup dans son
instruction; la reconnaissance se mela naturellement chez lui a ce que
par la suite, en ecrivant d'eux, la doctrine lui suggera[184].
[Note 184: Voir dans le _Principe generateur_ les beaux paragraphes
XXXV et XXXVI.]
Quoique eleve sous une tutelle particuliere et domestique, il parait
avoir suivi en meme temps les cours du college de Chambery; un jour,
en effet, me raconte-t-on[185], un ecolier l'ayant defie sur sa memoire,
qu'il avait extraordinaire, il releva le gant et tint le pari: il
s'agissait de reciter tout un livre de _l'Eneide_, le lendemain, en
presence du college assemble. M. de Maistre ne fit pas une faute et
l'emporta. En 1818, un vieil ecclesiastique rappelait au comte Joseph
cet exploit de college: "Eh bien! cure, lui repondit-il, croiriez-vous
que je serais homme a vous reciter sur l'heure ce meme livre de
_l'Eneide_ aussi couramment qu'alors?" Telle etait la force d'empreinte
de sa memoire; rien de ce qu'il y avait depose et classe ne s'effacait
plus. Il avait coutume de comparer son cerveau a un vaste casier a
tiroirs numerotes qu'il tirait selon le cours de la conversation, pour
y puiser les souvenirs d'histoire, de poesie, de philologie et de
sciences, qui s'y trouvaient en reserve. Cette puissance, cette capacite
de memoire, quand elle ne fait pas obstruction et qu'elle obeit
simplement a la volonte, est le propre de toutes les fortes tetes, de
tous les grands esprits.
[Note 185: Je ne crois pas commettre une indiscretion et je remplis un
devoir rigoureux de reconnaissance en declarant que je dois infiniment,
pour toute cette premiere partie de mon travail, a M. le comte Eugene de
Costa, compatriote de M. de Maistre; mais je crois sentir encore plus
qu'envers d'aussi delicates natures la seule maniere de reconnaitre ce
qu'on leur doit est d'en bien user.]
Et pour suivre l'image: plus le casier est plein, plus les tiroirs
nombreux, separes par de minces et impenetrables cloisons, prets a se
mouvoir chacun independamment des autres et a ne s'ouvrir que dans la
mesure ou on le veut, et mieux aussi la tete peut se dire organisee.
A vingt ans, M. de Maistre avait pris tous ses grades a l'universite
de Turin. L'annee suivante, en 1774, il entra comme
substitut-avocat-fiscal-general surnumeraire (c'est le titre exact) au
senat de Savoie, et il suivit les divers degres de cette carriere du
ministere public jusqu'a ce qu'en avril 1788 il fut promu au siege de
senateur, comme qui dirait conseiller au parlement: c'est dans cette
position que la Revolution francaise le saisit. Des renseignements
puises a la meilleure des sources nous permettent d'assurer qu'il etait
entre dans cette vie parlementaire et magistrale un peu contre son gout,
mais qu'il s'y voua par devoir. Son emotion, toutes les fois qu'il
s'agissait d'une condamnation capitale, etait vive: il n'hesitait pas
dans la sentence quand il la croyait dictee par la conscience et par la
verite; mais ses scrupules, son anxiete a ce sujet, dementent assez ceux
qui, s'emparant de quelque lambeau de page etincelante, auraient
voulu faire, de l'ecrivain entraine une ame peu humaine. Lors de la
restauration de la maison de Savoie, il ne voulut pas rentrer dans cette
carriere de judicature ni reprendre la responsabilite du sang a verser.
Il faut qu'on s'accoutume de bonne heure avec nous a ces contrastes,
sans lesquels on ne comprendrait rien au vrai comte de Maistre, a
celui qui a vecu et qui n'est pas du tout l'ogre de messieurs du
_Constitutionnel_ d'alors, mais un homme dont tous ceux qui l'ont connu
vantent l'amabilite et dont plusieurs ont goute les vertus interieures,
vertus _resultant_ (comme on me le disait tres-bien) _de sa soumission
parfaite_: intolerant au dehors, tout arme et invincible plume en main,
parce qu'il ne sacrifiait rien de ses croyances, il etait, ajoute-t-on,
aimable et charmant au dedans, parce qu'il sacrifiait sa volonte.
Eblouissant, seduisant comme on peut le croire, et meme tres-souvent gai
dans la conversation, il y portait toutefois par moments une vivacite
de timbre et de ton, quelque chose de _vibrante_, comme disent les
Italiens, et l'accent seul en montant aurait semble usurper une
superiorite "qui ne m'appartient pas plus qu'a tout autre,"
s'empressait-il bien vite de confesser avec grace. Mais revenons.
Voue de bonne heure a des occupations qu'il n'eut pas naturellement
preferees, il sut reserver pour les etudes qui lui etaient cheres
les moindres parcelles de son temps, avec une economie austere et
invariable. Il ne se deplacait jamais sans but, il ne sortait jamais
sans motif: de toute sa vie, nous dit M. Raymond, il ne lui est arrive
d'aller a la promenade.--Helas! combien different de tant d'esprits de
nos jours qui n'ont jamais fait autre chose dans leur vie qu'aller a la
promenade soir et matin!--Il est vrai qu'il poussait cela un peu loin;
l'avouerai-je? il repondait un jour en riant a quelques personnes qui
l'engageaient a venir avec elles jouir d'un soleil de printemps: "Le
soleil! je puis m'en faire un dans ma chambre avec un chassis huile et
une chandelle derriere!" Il plaisantait sans doute en parlant ainsi; il
trahissait pourtant sa vraie pensee. Intelligence platonique, vivant au
pur soleil des idees, il ne voyait volontiers dans ce flambeau de notre
univers qu'une, lanterne de plus, un moment allumee pour la caverne des
ombres. On devine aussi a ce moi une nature positive que n'a du entamer
ni attendrir en aucun temps la reverie. Rever, nous le savons trop,
c'est niaiser delicieusement, c'est vivre a la merci du souffle et du
nuage, c'est laisser couler les heures vagues et amusees ou l'ennui
plus cher encore. Lui donc, comme Pline l'Ancien, auquel en cela on l'a
justement compare, il n'aurait pas perdu une minute de temps utile, meme
pendant ses repas. Son regime fut de bonne heure fixe: il travaillait
regulierement quinze heures par jour, et ne se delassait d'un travail
que par l'autre, aide a cet effet par une attention vigoureuse et par
une grande force de constitution physique. M. Royer-Collard remarque
excellemment que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est dans l'ordre
moral le _respect_, et dans l'ordre intellectuel l'_attention_. Certes
M. de Maistre n'a pas fait defaut a l'une plus qu'a l'autre de ces deux
rares conditions, mais encore moins, s'il est possible, a la derniere.
Cette faculte d'attention, comme la memoire qui en est le resultat,
constitue un signe et un don inseparable des natures predestinees.
Durant son sejour a Petersbourg, moins distrait par d'autres devoirs, M.
de Maistre ne quittait plus l'etude. Il avait une table ou un fauteuil
tournant: on lui servait a diner sans que souvent il lachat le livre,
puis, le diner depeche, il faisait demi-tour et continuait le travail
a peine interrompu. N'oublions pas, comme trait bien essentiel, qu'a
quelque heure et dans quelque circonstance qu'une personne de sa famille
entrat, elle le trouvait toujours heureux du derangement, ou plutot non
pas meme derange, mais bon, affectueux et souriant. Aussi, lorsque j'eus
l'honneur d'interroger de ce cote, les termes d'amabilite parfaite et de
_bonte tendre_ furent ceux par lesquels on me repondit tout d'abord,
et ils etaient prononces avec un accent emu, penetre, qui deja m'en
confirmait le sens et qui m'apprenait beaucoup: "La plus belle partie de
sa vie est la partie cachee et qu'on ne dira pas!"
Ainsi donc ce jeune magistrat, si oppose par sa nuance religieuse a
notre vieille race parlementaire et gallicane des L'Hopital et des de
Thou, si superieur parla gravite des moeurs a cette autre posterite plus
recente et bien docte encore de nos gentilshommes de robe, de Brosses ou
Montesquieu, M. de Maistre etait autant verse qu'aucun d'eux dans les
hautes etudes; il vaquait tout le jour aux fonctions de sa charge, a
l'approfondissement du droit, et il lisait Pindare en grec, les soirs.
Une certaine gaiete, qu'on n'aurait jamais attendue, y ajoutait pourtant
par acces sa pointe et le rapprochait des notres, de nos excellents
personnages d'autrefois. Vers 1820, un tres-jeune homme qui etait recu
chez M. de Maistre, et qui s'effrayait de lui voir entre les mains
quelque tome tout grec de Pindare ou de Platon, fut un jour fort etonne
de lui entendre chanter de sa voix la plus joviale et la plus fausse
quelques couplets du vieux temps, la Tentation de saint Antoine, par
exemple. Et je me rappelle ma propre surprise a moi-meme lorsque,
interrogeant un poete illustre sur M. de Maistre qu'il avait fort connu,
il m'en parla d'abord comme d'un conteur presque facetieux et de belle
humeur.
Comme ecrivain de marque, M. de Maistre ne se produisit qu'apres l'age
de quarante ans. Quoiqu'il eut donne quelques opuscules auparavant, ses
_Considerations_ sur la Revolution francaise, en 96, furent son premier
coup d'eclat et de maitre. Son talent d'ecrivain sortit tout brillant
et colore du milieu de ses fortes etudes, comme un fleuve deja grand
s'elance du sein d'un lac austere. On aime pourtant a suivre les sources
et les lenteurs mysterieuses des eaux aux flancs du rocher. Ces quarante
premieres annees de preparation, d'accumulation et de profondeur, ne
nous ont pas encore tout dit.
Quoiqu'on ait peu de renseignements sur la nature des travaux qui
remplirent avec le plus de suite ses loisirs de magistrat, on peut
conjecturer sans trop d'erreur que les questions de philosophie
religieuse l'occupaient des lors beaucoup. Ayant perdu, par l'effet des
evenements de 92, un amas enorme de recueils manuscrits, M. de Maistre
les regrettait extremement plus tard lorsqu'il ecrivit ses _Soirees_, et
disait que les pages qu'il en aurait tirees auraient porte au double les
developpements donnes a certaines questions dans ce dernier ouvrage.
Fut-il tout d'abord ce que ses brillants ecrits l'ont montre, theoricien
intrepide d'une pensee qui contredisait si absolument celle de son
siecle? Sa vie et sa doctrine n'eurent-elles qu'une seule et meme teneur
entiere et rigide en toute leur duree? ou bien M. de Maistre eut-il en
effet, lui aussi, une epoque de tatonnement et d'apprentissage, une
jeunesse? Il serait trop extraordinaire qu'il eut commence d'emblee par
une opposition si brusque a tout ce qui circulait. Les grands esprits
apprennent vite, mais ils apprennent; ils reculent, ils ensevelissent
leurs sources, mais ils en ont. Le temps des purs prophetes et des
jeunes Daniels est passe; c'est a l'ecole de l'histoire, a celle de
l'experience pratique et presente que se forment les sages et les mieux
voyants. Deux discours de M. de Maistre, l'un publie lorsqu'il n'avait
que vingt-deux ans, et l'autre prononce quand il en avait vingt-quatre,
vont nous le produire au debut, ayant deja l'instinct du style et du
nombre, mais des plus rhetoriciens encore, assez imbu des idees ou
du moins de la phraseologie du jour, et tout a fait l'un des jeunes
contemporains de Voltaire et de Jean-Jacques finissants.
Le premier opuscule qu'on ait de lui, publie a Chambery en 1775, a pour
sujet et pour titre l'_Eloge de Victor-Amedee III_, duc de Savoie, roi
de Sardaigne, de Chypre et de Jerusalem, prince de Piemont, avec cette
epigraphe: _Detestables flatteurs, present le plus funeste_, etc. Le
candide panegyriste en effet, s'abandonne avec ivresse, mais il ne
flatte pas. Dans cette espece d'epithalame adresse au pere et au roi au
moment du mariage de son fils Charles-Emmanuel avec Clotilde de France
et pour feter leur voyage en Savoie, le jeune substitut epanche en prose
poetique sa fidelite exaltee envers son souverain. Il vante les vertus
patriarcales de l'epoux: "...A qui vais-je parler? Quoi? dans le XVIIIe
siecle je vanterai les douceurs de l'amour conjugal?... Eh bien! je
parlerai..." Et il raconte l'anecdote de l'etranger qu'il conduit a
travers les appartements du palais et qui, arrive dans le cabinet du
roi, dit: "Je ne vois point le lit du roi."--"Monsieur, lui repondis-je,
nous ne savons ce que c'est que le lit du _roi_; mais si vous voulez
voir celui du _mari de_ la _reine_, passons dans l'appartement de
Ferdinande..." Il loue la religion du roi, il le loue de faire
disparaitre l'ignorance: l'enthousiasme, alors de rigueur, pour
l'agriculture, pour les lumieres, circule au milieu de ce culte de la
religion conserve. Ce sont des declamations sur les travaux construits:
"Une digue immense arrete le Rhone pret a engloutir les coteaux
delicieux de Chautagne. Cruelle Isere, tu rendras la proie..." On
noterait, si l'on voulait, quelques contrastes fortuits et piquants avec
ce qu'il ecrira plus tard: "J'avoue cependant qu'il y a dans tous les
pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher:
ce sont les _histrions_, les _saltimbanques_, les _delateurs_, les
_eunuques_, les _archers_, les BOURREAUX, les _traitants_.... Car, ces
gens-la n'ayant rien de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent a
leur donner." Le bourreau place entre les tratants et les histrions! il
le mettra plus a part une autre fois. Il loue encore le prince d'etre
l'_eveque exterieur_, comme on disait de Constantin, de se montrer
egalement eloigne du relachement et de la severite; et parlant des pays
ou l'accusation d'irreligion se renouvelle sans cesse parce qu'elle
est toujours sure d'etre ecoutee: "Que dis-je? n'a-t-on pas pousse
l'extravagance et la cruaute jusqu'a allumer des buchers, jusqu'a faire
couler le sang au nom du Dieu tres-bon? Sacrifices mille fois plus
horribles que ceux que nos ancetres offraient a l'affreux Teutates, car
cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes: Vous ne tuerez
point, vous etes tous freres; je vous hairai si vous ne vous aimez pas."
Le voeu de tolerance cher au XVIIIe siecle trouve la son echo.
En meme temps l'auteur, qui n'a pas encore toute sa coherence, s'eleve
contre les incredules "qui reclament a grands cris la liberte de
penser... Qu'est-ce qui les empeche de penser? Ce sont les discours, ce
sont les ecrits que Victor defend avec raison."
Tout a cote, La Fayette lui-meme n'aurait pas desavoue la ferveur de cet
elan sur la guerre d'Amerique: "La liberte, insultee en Europe, a pris
son vol vers un autre hemisphere; elle plane sur les glaces du Canada,
elle arme le paisible Pennsylvanien, et du milieu de Philadelphie elle
crie aux Anglais: Pourquoi m'avez-vous outragee, vous qui vous vantez de
n'etre grands que par moi?"--Le tout finit et se couronne par un pompeux
eloge de la France: "Charles, Clotilde, augustes epoux, vous allez
retracer a nos yeux les vertus de Ferdinande et de Victor!... Confondons
les interets des deux Etats, et que les Francais s'accoutument a se
croire nos concitoyens. Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux
droits sur nos coeurs; chez lui, les graces s'allient a la grandeur; la
raison n'est jamais triste; la valeur n'est jamais feroce, et les roses
d'Anacreon se melent aux panaches guerriers des Du Guesclin..." M. de
Maistre pensera toujours, plus qu'il n'en voudrait convenir, a la France
et a Paris, a cette Athenes absente qu'il saluait si gracieusement au
debut; mais il la peindra tout a l'heure moins anacreontique et un peu
moins couleur de rose. La _lune de miel_ ne dura pas.
Le second opuscule qui se rapporte a ces annees est un discours (reste
manuscrit) que M. de Maistre prononca, en 1777, devant le senat de
Savoie, a l'une de ces rentrees solennelles ou le jeune substitut avait
la parole au nom du ministere public; d'apres les extraits qu'on veut
bien m'en transmettre, je n'y puis voir qu'une amplification de parquet
_sur les devoirs du magistrat_. Si l'on cherchait a y surprendre les
premieres impressions, les premieres emotions de l'homme public et de
l'ecrivain, on devrait y reconnaitre surtout l'influence de Rousseau.
Les locutions familieres au philosophe de Geneve. l'_Etre des etres_,
l'_Etre supreme_, et surtout la _vertu_, y sont prodiguees; le mot de
_prejuges_ resonne souvent. Certains souvenirs des republiques grecques
y figurent et trahissent a la fois l'inexperience et la generosite du
jeune homme. Je ne donnerai ici qu'un passage decisif en ce qu'il prouve
que l'auteur, a ce moment, n'etait point encore du tout revenu des idees
generalement courantes sur le pacte ou contrat social:
"Sans doute, messieurs, tous les hommes ont des devoirs a remplir; mais
que ces devoirs sont differents par leur importance et leur etendue!
Representez-vous la naissance de la societe; voyez ces hommes, las du
pouvoir de tout faire, reunis en foule autour des autels sacres de la
patrie qui vient de naitre, tous abdiquent volontairement une partie de
leur liberte; tous consentent a faire courber les volontes particulieres
sous le sceptre de la volonte generale; la hierarchie sociale va se
former; chaque place impose des devoirs; mais ne vous semble-t-il pas,
messieurs, qu'on demande davantage a ceux qui doivent influer plus
particulierement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige d'eux un
serment particulier, et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir
de faire de grands maux?
"Voyez le ministre des autels qui s'avance le premier: "Je connais
dit-il, toute l'autorite que mon caractere va me donner sur les peuples;
mais vous ne gemirez point de m'en avoir revetu. Ministre de paix, de
clemence et de _charite_, la douceur respirera sur mon front; toutes les
vertus paisibles seront dans mon coeur; charge de reconcilier le ciel et
la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprete de
Dieu parmi vous, on ne se deliera point des oracles qu'il rendra par ma
bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes interets."
Il est evident qu'il y a, dans ce portrait du ministre de paix, comme
une reminiscence peu lointaine du _Vicaire savoyard_. Apres le pretre,
l'orateur fait intervenir le guerrier, puis le magistrat, dont les
devoirs sont le theme auquel particulierement il s'attache. Mais jusqu'a
present le de Maistre que nous cherchons et que nous admirons n'est
point encore trouve.
Les annees qui s'ecoulerent jusqu'au coup de tocsin de la Revolution
francaise le laisserent tel sans doute, etudiant et meditant beaucoup,
murissant lentement, mais ne se revelant pas tout entier aux autres
ni probablement a lui-meme. Rien ne faisait pressentir l'illustration
litteraire et philosophique, a la fois tardive et soudaine, dont il
allait se couronner. C'etait un magistrat fort distingue, non pas
precisement (quoi qu'en ait dit quelqu'un de bien spirituel) un _melange
de courtisan et de militaire_: il n'avait de militaire que son sang de
gentilhomme, et du courtisan il n'avait rien du tout. Dans cette espece
meme de mercuriale dont nous parlions tout a l'heure, nous pourrions
citer, sur l'independance et le stoicisme imposes au magistrat, des
paroles significatives qui denoteraient toute autre chose que le
partisan du bon plaisir royal[186].
[Note 186: "... Qu'on ne dise pas, messieurs, qu'il est maintenant
inutile de nous elever a ce degre de hauteur que nous admirons chez les
grands hommes des temps passes, puisque nous ne serons jamais dans le
cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous
le regne de rois sages et eclaires, les circonstances n'exigent pas de
grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices; mais
il en est que les meilleurs souverains ne sauraient prevenir; et
si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une
inflexibilite philosophique, on ne court jamais aucun danger, a coup sur
cet homme-la n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, messieurs, la
vertu est une force constante, un etat habituel de l'ame, tout a fait
independant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes
les dispositions qu'exige la tempete, et quand Titus est sur le trone,
il est pret a tout, comme si le sceptre de Neron pesait sur sa tete...]
L'est-il jamais devenu depuis lors dans le sens positif qu'on lui
impute? il y aurait lieu, en avancant, de le contester. Ce qui n'est
pas douteux, c'est que M. de Maistre passait, non seulement dans sa
jeunesse, mais beaucoup plus tard, tout pres de la Revolution, pour
adopter les idees nouvelles, les opinions _liberales_. Dans quel sens et
jusqu'a quel point? c'est ce qu'il a ete impossible d'eclaircir, et l'on
n'a pu recueillir a ce sujet que la particularite que voici:
Trop de latitude accordee au pouvoir militaire en matiere civile avant
amene quelques abus dans une petite ville de Savoie, M. de Maistre
temoigna assez hautement sa desapprobation pour s'attirer, de la part de
l'autorite superieure a Turin, une vive reprimande. Peu de temps apres,
lorsque la Savoie fut envahie, il trouva piquant de se disculper, au
moyen de cette lettre ministerielle, du reproche de _servilisme_ que lui
lancait quelque partisan de la nouvelle republique, quelque fougueux
Allobroge de fraiche date.
L'abbe Raynal etant venu a Aix en Savoie, M. de Maistre, fort jeune
encore, alla le voir avec quelques amis; mais une premiere visite suffit
a la connaissance: l'absence de dignite dans l'homme le detrompa vite
(s'il en etait besoin) des declamations philanthropiques de l'historien.
Du reste aucun evenement proprement dit, ayant trait a la vie exterieure
de M. de Maistre en ces annees, n'a laisse de souvenir; sa situation
etait plus que jamais assise, un mariage vertueux avait acheve de la
fixer; il aurait pu consumer, enfouir ainsi dans l'etude, dans la
meditation, dans ces sortes d'extraits volumineux qu'on fait pour
soi-meme et auxquels manque toujours la derniere main, cette foule de
pensees et de tresors dont on n'aurait jamais demele le titre ni le
poids; il aurait pu, en un mot, ne jamais devenir le grand ecrivain que
nous savons, quand la Revolution francaise eclata et vint degager en lui
le talent, en frapper l'effigie, y mettre le casque et le glaive.
L'armee francaise, sous les ordres de Montesquiou, envahit la Savoie le
22 septembre 1792. Fidele a son prince, le senateur de Maistre partit
de Chambery le lendemain 23; desirant neanmoins juger par lui-meme de
l'_ordre_ nouveau, et profitant d'un decret de sommation adresse aux
emigres, il revint au mois de janvier 93: c'est durant ce sejour
hasardeux qu'il eut sans doute a faire usage, pour sa justification,
de la lettre ministerielle dont on a parle. Suffisamment edifie sur le
regime de liberte, il quitta de nouveau la Savoie en avril, et se retira
a Lausanne, comme dans un vis-a-vis et sur un observatoire commode. Il
passa dans cette ville, de tout temps si eclairee et si ornee alors
d'etrangers de distinction, trois annees entieres, et ne rentra en
Piemont qu'au commencement de 97. Le roi Victor-Ame lui donna pour
mission a Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires
etrangeres; et de transmettre ses observations sur la marche des
evenements en France et alentour. Les depeches de M. de Maistre etaient
soigneusement recueillies par les ministres etrangers residant a Turin,
et devenaient de la sorte un document europeen. Bonaparte, nous apprend
M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entiere dans
les archives de Venise. Qu'est-elle devenue? Elle aurait, comme etude
de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses
impressions successives, M. de Maistre atteignit vite a toute la hauteur
de ses pensees.
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