Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 175: _Memoires tires des papiers d'un Homme d'Etat_, t. 1, p.
180-194.--Un adversaire et sans aucun doute un ennemi personnel du
comte de Segur, Senac de Meilhan, a ecrit, a ce sujet, cette page peu
connue: "... La presomption que l'homme est porte a avoir de ses
talents et de son esprit faisait croire a plusieurs jeunes gens qu'ils
joueraient (en 1789) un role eclatent; mais la Revolution, en mettant en
quelque sorte l'homme a nu, faisait evanouir promptement cette illusion,
qu'il etait aise de se faire a l'homme de cour, a celui du grand monde,
qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblee les memes succes que dans la
societe. Le ton, les manieres, une certaine elegance qui cache le defaut
de solidite, l'art des a-propos, tout cela se trouve sans effet au
milieu d'hommes etrangers au grand monde et habitues a reflechir. Le
comte de Segur est un exemple frappant de mediocrite demasquee, de
presomption dejouee, d'infidelite punie. Les succes qu'il avait eus dans
la societe avaient enfle son ambition, il crut avoir dans la Revolution
une occasion de s'elever promptement, et se flattant, d'etre l'oracle
de l'Assemblee, il quitta une Cour (la Cour de Russie) ou quelques
_agrements_ dans l'esprit et des connaissances en litterature lui
avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir a Paris, arme
de sa tragedie de _Coriolan_, d'une douzaine de fables et de cinq a six
chansons. Madame de Stael alla au-devant du futur premier ministre,
_Jeanne Gray_ a la main, et tous deux s'electriserent en faveur de la
democratie; mais bientot le merite du comte fut apprecie a sa valeur, et
il fut trop heureux d'obtenir d'etre ministre a Berlin. Traite avec le
plus grand mepris dans cette Cour, et prive de l'espoir de jouer un role
a Paris, la mort lui parut etre sa seule ressource; mais il porta sur
lui une main mal assuree; le courage manqua a ce nouveau Caton, pour
achever... L'amour de la vie prevalut, un chirurgien fut appele, et le
comte prouva qu'il ne savait ni vivre ni mourir." Quand on a eu affaire
dans sa vie a des haines aussi cruelles et aussi envenimees que cette
page en fait supposer, on a quelque merite a n'avoir jamais pratique
qu'indulgence et bienveillance, comme l'a fait M. de Segur.]

Les evenements se precipitaient; M. de Segur et les siens demeurerent
attaches au sol de la la France lorsqu'il n'etait deja plus qu'une arene
embrasee. Son pere le marechal fut incarcere a la Force, et lui detenu
avec sa famille dans une maison de campagne a Chatenay, celle meme ou
l'on dit qu'est ne Voltaire. Le volume intitule _Recueil de Famille_
nous le montre, en ces annees de ruine, plein de serenite et de
philosophie, adonne aux vertus domestiques, egayant, des que le grand
moment de Terreur fut passe, les tristesses et les miseres des etres
cheris qui l'entouraient. Son esprit n'avait jamais plus de vivacite que
quand il servait son coeur. Chaque evenement, chaque anniversaire de
cette vie interieure etait celebre par de petites comedies, par des
vaudevilles qu'on jouait entre soi, par de gais ou tendres couplets
qui parfois circulaient au dela: quelques personnes de cette societe
renaissante se rappellent encore la chanson qui a pour titre: _les
Amours de Laure_. En meme temps, des qu'il le put, M. de Segur reprit
son role de temoin attentif aux choses publiques; de Chatenay il
accourait souvent a Paris; il voyait beaucoup Boissy-d'Anglas et les
hommes politiques de cette nuance. S'il ne fut point lui-meme a
cette epoque membre des assemblees instituees sous le regime de la
Constitution de l'an III, s'il n'eut point l'honneur de compter parmi
ceux qui, comme les Simeon, les Portalis, lutterent regulierement pour
la cause de l'ordre, de la moderation et des lois, et qui, eux aussi,
suivant une expression memorable, faisaient alors au civil leur
_Campagne d'Italie_[176], il la fit au dehors du moins et comme en
volontaire dans les journaux. Plus d'une fois, m'assure-t-on, dans les
moments d'urgence, il preta sa plume aux discours de Boissy-d'Anglas et
de ses autres amis. En 1801 enfin, il contribua au retablissement des
saines notions historiques et au redressement de l'opinion par deux
publications importantes et qui meritent d'etre rappelees.

[Note 176: _Eloge de M. Simeon_, par M. le comte Portalis, p. 24.]

_La Politique de tous les Cabinets de l'Europe_ sous Louis XV et sous
Louis XVI, contenant les ecrits de Favier et la correspondance secrete
du comte de Broglie, avait deja paru en 93; mais M. de Segur en donna
une edition plus complete, accompagnee de notes et de toutes sortes
d'additions qui en font un ouvrage nouveau ou il mit ainsi son propre
cachet. La politique exterieure de la France avait subi un changement
decisif de systeme lors du traite de Versailles (1756), au debut de
la guerre de Sept Ans: de la rivalite jusqu'alors constante avec
l'Autriche, on avait passe a une etroite alliance en haine du roi de
Prusse et de sa grandeur nouvelle. Les principaux chefs et agents de la
diplomatie secrete que Louis XV entretenait a l'insu de son ministere
etaient tres-opposes a cette alliance, selon eux decevante et infeconde,
avec le cabinet de Vienne, et ils ne cessaient de conseiller le retour
aux anciennes traditions ou la France avait puise si longtemps gloire
et influence. Ils n'avaient pour cela qu'a enumerer, comme resultats du
systeme contraire, les pertes de la derniere guerre, le partage honteux
de la Pologne, et a constater une sorte d'abaissement manifeste du
cabinet de Versailles dans les conseils de l'Europe. D'une autre part,
il etait incontestable que d'habiles ministres, tels que M. de Choiseul
et M. de Vergennes, avaient su tirer de cette situation nouvelle, l'un
par le Pacte de famille, l'autre a l'epoque de la guerre d'Amerique,
des ressources imprevues qui avaient balance les desavantages et repare
jusqu'a un certain point l'honneur de notre politique. Eleve a l'ecole
de ces deux ministres, M. de Segur oppose frequemment ses vues moderees
et judicieuses aux raisonnements un peu exclusifs du comte de Broglie
et de Favier, et il en resulte d'heureux eclaircissements. Il nous
est toutefois impossible de ne pas admirer la sagacite et presque la
prophetie de Favier, quand il insiste sur les inconvenients constants
de cette alliance autrichienne qu'on a vue depuis encore si fertile en
erreurs et en deceptions: "Il faut, ecrivait-il en faisant allusion au
mariage du Dauphin (Louis XVI) et de Marie-Antoinette, il faut avoir peu
de connaissance de l'histoire pour croire qu'on puisse en politique se
reposer sur les assurances amicales qu'on se prodigue, ou au moment de
la formation d'une alliance, ou a celui d'une union faite ou resserree
par des mariages. La prudence exige de n'y compter qu'autant que les
interets communs s'y trouvent, et l'experience de tous les siecles
apprend que ces liaisons de parente sont souvent plus embarrassantes
qu'utiles quand les interets sont naturellement opposes."--Un des soins
de M. de Segur dans ses notes est de rejoindre, autant que possible,
la morale et la politique, et de ne plus les vouloir separer. Voeu
honorable, mais qui est plus de mise dans les livres que dans la
pratique, meme depuis qu'on croit l'avoir renouvelee! De telles maximes,
d'ailleurs, qui n'ont pas pour principe unique l'agrandissement, avaient
peu le temps de prendre racine au lendemain du grand Frederic et au
debut de Napoleon.

Une autre publication de M. de Segur, qui date de la meme annee (1801),
est sa _Decade historique_, ou son tableau des dix annees que comprend
le regne du roi de Prusse Frederic-Guillaume II (1786-1797). Sous ce
titre un peu indecis, l'auteur n'avait sans doute cherche qu'un cadre
pour retracer l'histoire des preliminaires de notre Revolution, ses
diverses phases au dedans et ses contre-coups au dehors jusqu'a l'epoque
de la paix de Bale. On peut soupconner toutefois qu'en y rattachant si
expressement en tete le nom assez disparate du roi de Prusse, en serrant
de pres avec une exactitude severe le regne de ce champion si empresse
de la coalition, qui fut le premier a rengainer l'epee et a deserter
dans l'action ses allies compromis, M. de Segur prenait a sa maniere, et
comme il lui convenait, sa revanche de la non-reussite de Berlin. Si ce
roi eut avec lui des torts de procede, comme on l'a dit et comme vient
de le repeter un ecrit recent[177], il les paya dans ce tableau fidele;
une plume veridique est une arme aussi. M. de Segur ne l'a jamais eue si
ferme, si franchement historique. Ici d'ailleurs comme toujours (est-il
besoin de le dire?), et soit qu'il jugeat les affaires du dehors, soit
qu'il deroulat les crises revolutionnaires du dedans, il usait d'une
equitable mesure. Marie-Joseph Chenier, en parlant de cet ecrit en son
_Tableau de la Litterature_, lui a rendu une justice a laquelle ses
reserves memes donnent plus de prix. Place a son point de vue modere et
purement constitutionnel de 91, l'auteur eut le merite d'exposer les
faits interieurs et de faire ressortir ses vues sans trop irriter les
passions rivales. Quant au point de vue exterieur et europeen, ce livre
d'un diplomate instruit et qui avait tenu en main quelques-uns des
premiers fils, commencait pour la premiere fois en France a tirer un
coin du voile que les _Memoires d'un Homme d'Etat_ ont, bien plus tard,
souleve par l'autre cote. M. d'Hauterive, l'annee precedente, avait
publie son ouvrage de l'_Etat de la France a la fin de l'an VIII_.
Au sein de cette regeneration universelle d'alors qui s'operait
simultanement dans les lois, dans la religion, dans les lettres, les
publications de MM. de Segur et d'Hauterive eurent donc leur part; elles
contribuerent a remettre sur un bon pied et a restaurer, en quelque
sorte, la connaissance historique et diplomatique contemporaine.

[Note 177: La Russie en 1839, par M. le marquis de Custine, lettre
deuxieme.]

Un Gouvernement glorieux s'inaugurait, avide de tous les services
brillants et des beaux noms: la place de M. de Segur y etait a l'avance
marquee. Successivement nomme au Corps legislatif, a l'Institut, au
Conseil d'Etat et au Senat, grand maitre des ceremonies sous l'Empire,
nous le perdons de vue a cette epoque au milieu des grandeurs qui
le ravissent aux lettres, mais non pas a leur amour ni a leur
reconnaissance: une elegie de madame Dufrenoy a consacre le souvenir
d'un bienfait, comme il dut en repandre beaucoup et avec une delicatesse
de procedes qui n'etait qu'a lui. Il aimait, en donnant, a rappeler
ces annees de detresse, ces journees d'humble et intime jouissance ou
lui-meme il avait du au travail de sa plume la subsistance de tous les
siens. La premiere Restauration traita bien M. de Segur: Louis XVIII,
etant comte de Provence, avait voulu etre pour lui un ami, que dis-je?
un _frere d'armes_[178]. Dans les Cent-Jours, M. de Segur n'eut d'autre
tort que celui de croire qu'il pourrait revoir en face l'Empereur et se
delier. Lorsqu'on veut rompre avec une maitresse imperieuse et longtemps
adoree, il ne faut pas affronter sa presence: sinon, un geste, un coup
d'oeil suffisent, et l'on a repris ses liens. M. de Segur, le lendemain
du merveilleux retour de l'ile d'Elbe, s'etait rendu aux Tuileries pour
y porter ses hommages et comptant bien y faire agreer ses excuses: il
en revint ce qu'il avait ete auparavant, c'est-a-dire grand-maitre des
ceremonies. La seconde Restauration se vengea avec durete, et durant
trois annees M. de Segur, depouille de ses dignites, de ses pensions, de
son siege a la Chambre des pairs, dut recourir de nouveau a sa plume
qui ne lui fit point defaut. C'est alors qu'il composa son _Histoire
universelle_, simple, nette, instructive, anterieure a bien des systemes
et a bon droit estimee. Dans une _Lettre a mes enfants et a mes
petits-enfants_, placee en tete du manuscrit de cette Histoire tout
entier ecrit de la main de madame de Segur, on lit ces paroles
touchantes:

[Note 178: On peut voir dans les _Memoires_ l'anecdote du bal de
l'Opera.]


Paris, ce 1er decembre 1817.

"Je n'ai pas de fortune a vous leguer; celle que je tenais de mes peres
m'a ete enlevee par la Revolution, et j'ai ete prive par le Gouvernement
royal de presque toute celle que je devais a mes travaux et aux services
rendus a ma patrie...

"Je vous legue ce manuscrit: il est tel que je l'ai dicte du premier
jet, sans ponctuation, sans corrections; le public a l'ouvrage tel que
je l'ai corrige; mais j'ai voulu deposer dans vos mains ce manuscrit
comme je l'ai dicte, et je desire que l'aine de ma famille le conserve
toujours religieusement.

"C'est un legs precieux, honorable, sacre... J'avais perdu par une
goutte sereine un oeil dans la guerre d'Amerique; de longs travaux
avaient affaibli l'autre; les medecins me menacaient de le perdre, si je
l'exercais trop. Cependant la ruine de ma fortune me rendait le travail
indispensable; je me decidai a ecrire cet ouvrage; et, pour me conserver
la vue, ma femme, votre tendre et vertueuse mere,... elevee dans toutes
les delicatesses du grand monde, agee de soixante ans, presque toujours
souffrante,... me servant de secretaire avec une constance et une
patience inimitables, a ecrit de sa main, d'abord toutes les notes qui
m'ont servi a rediger, et ensuite tout ce livre: ainsi toute cette
_Histoire universelle_ a ete tracee par sa main..."

Cette _Histoire universelle_ qui aboutissait a la fin du Bas-Empire
avait pour suite naturelle une _Histoire de France_, et M. de Segur
se decida a l'entreprendre: il l'a poussee jusqu'au regne de Louis XI
inclusivement. En louant les qualites saines de jugement, de composition
et de diction qui ne cessent de recommander ce long et utile travail,
nous n'essayerons pas de le discuter par comparaison avec tant d'autres
plus modernes qui ont eu pour but et meme pour pretention de renouveler
presque tous les aspects d'un si vaste champ. Mais ce nous est un vif
regret que l'auteur, eut-il du courir sur certains intervalles, n'ait
pu mener son oeuvre jusqu'a travers le XVIIIe siecle; nul n'etait plus
designe que lui pour retracer la suite et l'ensemble politique de ce
temps encore neuf a peindre par cet aspect; il s'y fut montre original
en restant lui-meme.

M. de Segur se delassait de ces travaux severes par des morceaux plus
courts, par des Essais d'observation et de causerie qui, inseres d'abord
dans plusieurs journaux, ont ete recueillis sous le titre de _Galerie
morale et politique_ (1817-1823): cet ouvrage, ou l'auteur apparait
aussi peu que possible et ou l'homme se decouvre au naturel, etait aussi
celui des siens qu'il preferait. Nous partageons de grand coeur cette
predilection. M. de Segur prend la sa place au rang de nos moralistes
les plus fins et les plus aimables; on a comme la monnaie, la petite
monnaie blanche de Montaigne, du Saint-Evremond sans affeterie, du
Nivernais excellent. Je ne sais qui a dit de Nicole qu'il reussissait
particulierement dans les sujets moyens qui ne fourniraient pas tout a
fait la matiere d'un sermon. M. de Segur reussit volontiers de meme dans
quelques-uns de ces petits sujets qui feraient aussi bien le refrain
d'un couplet philosophique et qui lui fournissent un Essai:--_Rien de
trop!_--_Arretez-vous donc!_--On est embarrasse avec lui de citer,
parce que cette causerie plait surtout par sa grace courante et qu'elle
s'insinue plus qu'elle ne mord. Son frere le vicomte, avec moins de
fond, avait plus de trait et de pointe: M. de Segur est plutot un
esprit uni, orne, nuance; il ne sort pas des tons adoucis. N'allez rien
demander non plus de bien imprevu, de bien surprenant, a la morale qu'il
propose; Horace, Voltaire et bien d'autres y ont passe avant lui; c'est
celle d'un Aristippe non egoiste et affectueux. Il ne croit pas pouvoir
changer l'homme, il ne se pique meme pas de le sonder trop a fond; mais
il le sent tel qu'il est, et il tache d'en tirer parti. Il sait le mal,
mais il y glisse plutot que d'enfoncer, et il vous incline au mieux,
au possible. Sa morale est surtout usuelle. A cote des exemples a la
Plutarque dont il l'autorise, et qui feraient un peu trop lieu-commun en
se prolongeant, arrive un souvenir d'hier, un mot de Catherine, une de
ces anecdotes de XVIIIe siecle que M. de Segur conte si bien; on passe
avec lui d'Epaminondas a l'abbe de Breteuil, et le tout s'assaisonne, et
l'on rentre en souriant dans le reel de la vie. Un des Essais nous le
resume surtout et nous le rend dans sa physionomie habituelle et
dans l'esprit qui ne cessait de l'animer; c'est le morceau sur la
_Bienveillance_: "Il est une vertu, dit-il, la plus douce et la plus
eclairee de toutes, un sentiment genereux plus actif que le devoir, plus
universel que la bienfaisance, plus obligeant que la bonte..." Qu'on
lise le reste de l'Essai, on l'y trouvera tout entier. La bienveillance,
comme il l'entend, n'est autre que la _charite_ secularisee, se
souvenant et se rapprochant de son etymologie de _grace_, telle qu'il
l'avait entrevue dans sa jeunesse chez madame Geoffrin, telle qu'il
l'eut pu designer non moins heureusement par un nom plus moderne de
femme dont c'est le don accompli et l'immortelle couronne[179].

[Note 179: Madame Recamier.]

Ces pages agreables et sensibles de la Galerie eurent leur recompense
que les livres de morale n'obtiennent pas toujours. Si elles firent
alors plaisir a beaucoup, elles firent du bien a quelques-uns.
L'indulgence pratique et communicative qu'elles respirent ne fut pas
toute sterile. Un jour, en avril 1822, M. de Segur recut une lettre
timbree de Montpellier dont voici quelques extraits:

"Monsieur le comte,

Souffrez qu'un inconnu vous rende un hommage qui doit au moins avoir
cela de flatteur pour vous, que vous y reconnaitrez, j'en suis sur, le
langage de la verite. Jouet d'une basse et odieuse intrigue... (et ici
suivent quelques details particuliers)...,--le temps me vengera, me
disais-je, c'est inevitable; et je brulais du desir de voir ce temps
s'ecouler, et mon ame se livrait a un sentiment haineux, a un espoir, a
un desir de vengeance qui troublaient toutes mes facultes morales, qui
minaient, qui consumaient toutes mes facultes physiques... j'etais
malheureux, bien malheureux. J'eus occasion de lire votre _Galerie
morale et politique_: bientot un peu de calme entra dans mon sein; je
suivais avec interet le voyageur que vous guidez dans l'orageux passage
de la vie; j'aurais voulu l'etre, ce voyageur, je le devins. Je reconnus
aisement avec vous que les maladies de l'ame, plus cruelles que celles
du corps, nous otent toute tranquillite; je ne l'eprouvais que trop.
Bientot vous m'apprites qu'_il etait douteux que ma haine fit a mes
ennemis le mal que je leur souhaitais, que ce qui etait seulement
certain etait le mal qu'elle me faisait a moi-meme_. Vous m'exhortates
a pardonner, a rendre le bien pour le mal, a _montrer a ceux qui me
haissaient leur injustice, en leur prouvant mes vertus, a les forcer
ainsi a l'admiration, a la reconnaissance_, et vous m'assurates du plus
beau triomphe qu'une ame genereuse put souhaiter... J'eus le bonheur de
pleurer et bientot le courage de combattre. Ce combat ne fut pas long,
ni meme bien penible... Je l'ai remporte, ce triomphe, il est complet.
La serenite rentree dans mon ame se peignit bientot dans mes regards,
et je vois deja dans les yeux de ceux que j'appelais mes ennemis
un etonnement et un sentiment de regret, de honte et de compassion
bienveillante qui va presque a l'admiration et au respect... je suis
heureux, bien heureux. Un seul regret eut encore un peu altere ce
bonheur; ma reconnaissance pour mon guide, pour mon bienfaiteur, m'eut
pese, si je n'avais pu la lui faire connaitre..."

Rentre a la Chambre des pairs au moment ou M. Decazes usait de sa faveur
pour ramener du moins quelque conciliation entre tant de violences
contradictoires, M. de Segur passa les onze dernieres annees de sa vie
dans un loisir occupe, dans les travaux ou les delassements litteraires,
entremeles aux devoirs politiques que les circonstances d'alors
imposaient a tous les hommes d'un liberalisme eclaire. Le succes de
ses _Memoires_ fut grand et dut le tenter a une continuation que tous
desiraient: ce fut peut-etre bon gout a lui de laisser les lecteurs sur
ce regret et d'en rester pour son compte aux annees brillantes et sans
melange. Ce fut a coup sur une noble action que de se refuser a quelques
instances plus pressantes; le libraire-editeur ne lui demandait qu'un
quatrieme volume qu'il aurait intitule _Empire_. La somme qu'il offrait
etait telle que le permettaient alors les ressources opulentes de la
librairie et le concert merveilleux de l'interet public: trente billets
de 1,000 fr. le jour de la remise du manuscrit. M. de Segur n'hesita
point un moment: "Je dois tout a l'Empereur, disait-il dans l'intimite;
quoique je n'aie que du bien personnel a en dire, il y aurait des
faits toutefois qui seraient inevitables; il y en aurait d'autres qui
seraient mal interpretes et qui pourraient actuellement servir d'arme
a ses ennemis et tourner contre sa memoire.--Oh! plus tard, je ne dis
pas."

M. de Segur mourut[180] au lendemain du triomphe de Juillet. Quinze jours
auparavant, un matin, sur son canape, quatre vieillards etaient
assis, lui, le general La Fayette, le general Mathieu Dumas et M.
de Barbe-Marbois; le plus jeune des quatre etait septuagenaire; ils
causaient ensemble de la situation politique et de leurs craintes, des
revolutions qu'ils avaient vues et de celles qu'ils presageaient
encore. C'etait un spectacle touchant et inexprimable pour qui l'a pu
surprendre, que cet entretien prudent, fin et doux, que ces vieillesses
amies dont l'une allait etre bien jeune encore, et dont aucune n'etait
lassee.

[Note 180: Le 27 aout 1830.]

Mais j'aime mieux finir sur un trait plus humble, plus assorti a la
morale familiere dont M. de Segur n'etait un si fidele et si persuasif
organe que parce qu'il la pratiqua. Sa bonte de coeur attentive et
delicate ne se dementit pas un seul jour au milieu des souffrances
souvent tres-vives qui precederent sa fin. Un jour qu'il dictait selon
sa coutume, son secretaire distrait peut-etre, ou entendant mal la voix
deja alteree, lui fit repeter le meme mot deux et trois fois; a la
troisieme, un mouvement de vivacite et d'humeur echappa. La dictee
continuant, M. de Segur eut soin d'adresser a plusieurs reprises la
parole au jeune homme, comme pour couvrir ce mouvement involontaire;
mais il put deviner, a l'accent un peu emu des reponses, l'impression
penible qu'il avait causee. La dictee s'achevait et le secretaire
finissait d'ecrire, lorsque tout d'un coup il apercut le vieillard de
soixante-dix-huit ans qui s'etait leve du canape ou il reposait et qui
s'approchait de lui en tatonnant: "Mon ami, je vous ai fait tout
a l'heure de la peine, pardonnez-moi." Ce furent ses paroles. Le
secretaire, bien digne d'ailleurs d'un tel temoignage, ne put que saisir
cette main venerable qui le cherchait, en la baignant de larmes. Je ne
sais si je m'abuse, mais un tel trait bien simple, si on l'omettait
quand on en a connaissance, ferait faute au portrait du moraliste, et
l'on n'aurait pas tout entier devant les yeux l'auteur de l'Essai sur la
Bienveillance.

15 mai 1843.



JOSEPH DE MAISTRE.

En tardant si longtemps, depuis la premiere promesse que nous en avions
faite[181], a venir parler de cet homme celebre, de ce grand theoricien
theocratique, il semble que, sans l'avoir cherche, nous ayons
aujourd'hui rencontre une occasion de circonstance et presque un
a-propos. Les Discussions religieuses, qui font ce qu'elles peuvent pour
se reveiller autour de nous, viennent rendre ou preter a tout ce qui
concerne le comte de Maistre une sorte d'interet present que ce nom si
a part et orgueilleusement solitaire n'a jamais connu, et dont il peut,
certes, se passer. Pour nous, nous n'essayerons pas de le meler plus
qu'il ne convient a ces querelles, qu'il surmonte de toute la hauteur de
sa venue precoce et de son genie. Nous l'etudierons d'abord en lui-meme,
nous y reconnaitrons et nous y suivrons de pres l'homme antique,
immuable, a certains egards prophetique, le grand homme de bien qui a
senti le premier et proclame avec une incomparable energie ce qui allait
si fort manquer aux societes modernes en cette crise de regeneration
universelle. En le prenant des le berceau, dans son education, dans sa
carriere et sa nationalite exterieures et contigues a la France, nous
aurons deja fait la part de bien des exagerations ou il a paru tomber,
et sur lesquelles, d'ici, le parti adversaire l'a voulu uniquement
saisir. Ces exagerations pourtant, en ce qu'elles ont de trop reel, nous
les poursuivrons aussi, nous les denoncerons dans la tournure meme de
son talent, dans l'absolu de son caractere; nous en mettrons, s'il
se peut, a nu la racine. Heureux si, dans ce travail respectueux
et sincere, nous prouvons aux admirateurs, je dirai presque aux
coreligionnaires de l'auguste et vertueux theoricien, que nous ne
l'avons pas meconnu, et si en meme temps nous maintenons devant le
public impartial les droits desormais imprescriptibles du bon sens, de
la libre critique et de l'humaine tolerance!

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