Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Durant les quatorze annees qui suivirent son installation a Paris, et
jusqu'a l'heure de sa mort, en 1673, Moliere ne cessa de produire. Pour
le roi, pour la cour et les fetes de commande, pour le plaisir du
gros public et les interets de sa troupe, pour sa propre gloire et la
serieuse posterite, Moliere se multiplie et suffit a tout. Rien de
meticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poete de drame,
ses ouvrages sont en scene, en action; il ne les ecrit pas, pour ainsi
dire, il les joue. Sa vie de comedien de province avait ete un peu celle
des poetes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pelerins de
la Passion; ils allaient, comme on sait, se repetant les uns les autres,
se prenant leurs canevas et leurs themes, y ajoutant a l'occasion,
s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guere _copie_
de leurs representations. C'est ainsi que les ebauches et improvisades
a l'italienne, que Moliere avait multipliees (on a les titres d'une
dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, _le
Medecin volant_ et _la Jalousie du Barbouille_. Et encore, telles qu'on
a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Moliere. Suivant
le procede des poetes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs
ouvrages dans un autre, ces ebauches furent plus tard introduites et
employees dans des actes de pieces plus regulieres. Les poetes dont nous
parlons transposent, _utilisent_, si l'on peut se servir de ce mot,
certains morceaux une fois faits; ainsi, _Don Garcie de Navarre_ n'ayant
pas eu de succes, des tirades entieres ont passe de ce prince jaloux au
_Misanthrope_ et ailleurs. _L'Etourdi_ et _le Depit amoureux_, premieres
pieces regulieres de notre poete, ne furent imprimes que dix ans apres
leur apparition a la scene (1653-1663); _les Precieuses_ le furent
dans les environs du succes, mais malgre l'auteur, comme l'indique la
preface; et ce n'est pas ici une simagree de douce violence comme tant
d'autres l'ont jouee depuis: l'embarras de Moliere qui se fait imprimer
pour la premiere fois, a son corps defendant, est visible dans
cette preface. _Le Cocu imaginaire_, ayant eu pres de cinquante
representations, ne devait pas etre imprime, quand un amateur de
comedie, nomme Neufvillenaine, s'apercut qu'il avait retenu par coeur
la piece tout entiere; il en fit une copie et la publia en dediant
l'ouvrage a Moliere. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procedes.
L'insouciance de Moliere fut telle qu'il ne donna jamais d'autre edition
du _Cocu imaginaire_, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez
vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'etre glisse dans
sa copie, faite de memoire, quantite de mots les uns pour les autres.
O Racine! o Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eut ainsi manie
devant le public vos prudentes oeuvres ou chaque mot a son prix? On doit
maintenant saisir toute la difference native qu'il y a de Moliere a
cette famille sobre, econome, meticuleuse, et avec raison, des Despreaux
et des La Bruyere. Dans l'edition de Neufvillenaine, qu'il faut bien
considerer, par suite du silence de Moliere, comme l'edition originale,
la piece est d'un seul acte, quoique plus tard les editeurs de 1734
l'aient donnee en trois; mais il y a lieu de croire que pour Moliere,
comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes
est imaginee ici apres coup et artificielle. Moliere dans ses premieres
pieces ne s'astreint guere plus que Plaute a cette division reguliere;
il laisse frequemment la scene vide, sans qu'on puisse supposer l'acte
termine en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, a
la regularite des lors professee; mais on voit (et c'est sur quoi
j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'epoque
anterieure. Pour obvier a des larcins pareils a celui de Neufvillenaine,
Moliere dut songer a publier dorenavant lui-meme ses pieces au fur et
a mesure des succes. _L'Ecole des Maris_, dediee au duc d'Orleans, son
protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publie de son plein gre; a
partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les
lecteurs. On le retrouve pourtant en defiance continuelle de ce cote; il
craint les boutiques de la galerie du Palais; il prefere etre juge
_aux chandelles_, au point de vue de la scene, sur la decision de la
multitude. On a cru, d'apres un passage de la preface des _Facheux_,
qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa
poetique, a l'occasion de ses pieces; mais, a mieux entendre le passage,
il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de
genie, n'est pas serieuse en effet; ce serait plutot de sa part une
raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa
poetique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entiere
dans _la Critique de l'Ecole des Femmes_ et dans _l'Impromptu de
Versailles_, et elle y est en action, en comedie encore. A la scene VII
de _la Critique_, n'est-ce pas Moliere qui nous dit par la bouche
de Dorante: "Vous etes de plaisantes gens avec vos regles dont vous
embarrassez les ignorants et nous etourdissez tous les jours! Il semble,
a vous ouir parler, que ces regles de l'art soient les plus grands
mysteres du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations
aisees que le bon sens a faites sur ce qui peut oter le plaisir que l'on
prend a ces sortes de poemes; et le meme bon sens, qui a fait autrefois
ces observations, les fait aisement tous les jours sans le secours
d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux
choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
raisonnements pour nous empecher d'avoir du plaisir." Pour en finir avec
cette negligence de litterateur que nous demontrons chez Moliere, et qui
contraste si fort avec son ardente prodigalite comme poete et son zele
minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune edition complete
de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade
de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans apres sa
mort.
Moliere, le plus createur et le plus inventif des genies, est celui
peut-etre qui a le plus imite, et de partout; c'est encore la un trait
qu'ont en commun les poetes primitifs populaires et les illustres
dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, Andre Chenier, les
grands poetes d'etude et de gout, imitent sans doute aussi; mais leur
procede d'imitation est beaucoup plus ingenieux, circonspect et deguise,
et porte principalement sur les details. La facon de Moliere en ses
imitations est bien plus familiere, plus a pleine main et a la merci
de la memoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitie de
ses oeuvres aux _vieux bouquins_. Il vecut d'abord, dans sa premiere
maniere, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; a partir des
_Precieuses_ et de _l'Ecole des Maris_, il devint lui-meme; il gouverna
et domina des lors ses imitations, et, sans les moderer pour cela
beaucoup, il les mela constamment a un fonds d'observation originale. Le
fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant
de plus en plus etendu et puissant. Riccoboni a donne une liste assez
complete, et parfois meme gonflee, des imitations que Moliere a faites
des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont
ajoute. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le genie de Moliere
ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration
du commentateur pour son poete va presque en raison du nombre des
imitations qu'il decouvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il
le voit dans _l'Avare_ mener, a ce qu'il dit, jusqu'a cinq imitations de
front, et etre la-dessous, et a travers cette melee de souvenirs, plus
original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grace,
et le sieur Angelo, _docteur_ de la comedie italienne, allait jusqu'a
revendiquer le sujet du _Misanthrope_, qu'il avait, affirmait-il,
raconte tout entier a Moliere, d'apres une certaine piece de Naples,
un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est
_quinze jours_ apres cette conversation memorable que la comedie du
_Misanthrope_ aurait ete achevee et sur l'affiche. A de pareilles
pretentions, appuyees de pareils dires, on n'a a opposer que le
judicieux dedain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance
avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le merite d'avoir fort bien
apprecie Moliere; la lettre du poete a M. Chauvelin sur le sujet qui
nous occupe vaut mieux, comme pensee, que les trois quarts de ses odes.
Ce qu'il faut reconnaitre, c'est que les imitations chez Moliere sont
de toute source et infinies; elles ont un caractere de loyaute en meme
temps que de sans-facon, quelque chose de cette premiere vie ou tout
etait en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement
combinees et descendant quelquefois a de purs details. Plaute et Terence
pour des fables entieres, Straparole et Boccace pour des fonds de
sujets, Rabelais et Regnier pour des caracteres, Boisrobert et Rotrou et
Cyrano pour des scenes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples
phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le meme.
La ou il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? a cote de Sosie
qu'il copie, ne voila-t-il pas Cleanthis qu'il invente? De telles
imitations, loin de nous refroidir envers notre poete, nous sont cheres;
nous aimons a les rechercher, a les poursuivre jusqu'au bout, dans un
interet de parente. Ces masques fameux de la bonne comedie, depuis
Plaute jusqu'a Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces
philosophes satiriques et ingenieux, nous les convoquons un moment
autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et ou il preside; les
moins considerables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont meme
introduits a la faveur de ce qu'ils lui ont prete, de ce qui surtout les
recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus
souvent pour nous que le resume heureux de toute une famille d'esprits
et de tout un passe comique dans un nouveau type original et superieur,
comme un enfant aime du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime a la
fois tous ses aieux.
Chacune des pieces de Moliere, a les suivre dans l'ordre de leur
apparition, fournirait matiere a un historique etendu et interessant; ce
travail a deja ete fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre;
ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de _l'Ecole des Femmes_,
en 1662, et plus tard autour du _Tartufe_, il se livra des combats
comme precedemment il s'en etait livre autour du _Cid_, comme il s'en
renouvela ensuite autour de _Phedre_; ce furent la d'illustres
journees pour l'art dramatique. _La Critique de l'Ecole des Femmes_ et
_l'Impromptu de Versailles_ en apprennent suffisamment sur le premier
demele, qui fut surtout une querelle de gout et d'art, quoique deja la
religion s'y glissat a propos des commandements du mariage donnes a
Agnes. Les _Placets au Roi_ et la preface du _Tartufe_ marquent assez le
caractere tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent
depuis et si ardemment continuee. Ce que je veux rappeler ici, c'est
qu'attaque des devots, envie des auteurs, recherche des grands,
valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les
fetes, Moliere, avec cela trouble de passions et de tracas domestiques,
devore de jalousie conjugale, frequemment malade de sa fluxion de
poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comedien infatigable bien
qu'au regime et au lait, Moliere, durant quinze ans, suffit a tous les
emplois, qu'a chaque necessite survenante son genie est present et
repond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative.
Entre la dette precipitamment payee aux divertissements de Versailles
ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie,
Moliere trouve jour a des oeuvres meditees et entre toutes immortelles.
Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours
pret; _l'Amour medecin_ est fait, appris et represente en cinq jours;
_la Princesse d'Elide_ n'a que le premier acte en vers, le reste suit en
prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Moliere, la
comedie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais
elle parait a l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas
lace. _Melicerte_ seule n'est pas finie, mais _les Facheux_ le furent en
quinze jours; mais _le Mariage force_ et _le Sicilien_, mais _Georges
Dandin_, mais _Pourceaugnac_, mais _le Bourgeois Gentilhomme_, ces
comedies de verve avec intermedes et ballets, ne firent jamais faute.
Dans les interets de sa troupe, il lui fallut souvent depecher
l'ouvrage, comme quand il fournit son theatre d'un _Don Juan_, parce que
les comediens de l'hotel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient
deja le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire
merveille.--Et ces diversions ne l'empechaient pas tout aussitot de
songer a Boileau, aux juges difficiles, a lui-meme et au genre humain,
par _le Misanthrope_, par le _Tartufe_ et _les Femmes savantes_.
L'annee du _Misanthrope_ est en ce sens la plus memorable et la plus
significative dans la vie de Moliere. A peine hors de ce chef-d'oeuvre
serieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir
en hate a la jovialite bourgeoise par _le Medecin malgre lui_, et de la,
de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite a Saint-Germain
pour _Melicerte_, la _Pastorale comique_ et cette vallee de Tempe ou
l'attendait sur le pre M. de Benserade: Moliere faisait face a tous les
appels.
Dans une epitre adressee en 1669 au peintre Mignard, sur le dome du
Val-de-Grace, Moliere a fait une description et un eloge de la fresque
qui s'applique merveilleusement a sa propre maniere; il y preconise, en
effet;
Cette belle peinture inconnue en ces lieux,
La fresque, dont la grace, a l'autre preferee,
Se conserve un eclat d'eternelle duree,
Mais dont la promptitude et les brusques fiertes
Veulent un grand genie a toucher ses beautes!
De l'autre qu'on connoit la traitable methode
Aux foiblesses d'un peintre aisement s'accommode:
La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
Du plus tardif genie attend la pesanteur;
Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
Les faux pas que peut faire un pinceau qui tatonne;
Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux,
Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.
Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance
Qu'un peintre s'accommode a son impatience,
La traite a sa maniere, et d'un travail soudain
Saisisse le moment qu'elle donne a sa main.
La severe rigueur de ce moment qui passe
Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grace;
Avec elle il n'est point de retour a tenter,
Et tout au premier coup se doit executer, etc...
[Note 8: Voir MM. Auger et Taschereau.]
A cette belle chaleur de Moliere pour la fresque, pour la grande
et dramatique peinture, pour celle-la meme qui agit sur les masses
prosternees dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaitre
la sympathie naturelle au poete du drame, au poete de la multitude, a
l'executeur soudain, vehement, de tant d'oeuvres imperieuses aussi et
pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour etre vues
de pres, vingt fois remaniees et repolies, a la Mieris, a la Despreaux,
a la La Bruyere, nous retrouvons _la paresse de l'huile_. L'allusion est
trop directe pour que Moliere n'y ait pas un peu songe. Cizeron-Rival,
d'ordinaire exact, a dit d'apres Brossette: "Au jugement de Despreaux
(et autant que je puis me connoitre en poesie, ce n'est pas son meilleur
jugement), de tous les ouvrages de Moliere, celui dont la versification
est la plus reguliere et la plus soutenue, c'est le poeme qu'il a
fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poeme, disoit-il a M.
Brossette, peut tenir lieu d'un traite complet de peinture, et l'auteur
y a fait entrer toutes les regles de cet art admirable (et Despreaux
citait les memes vers que nous avons donnes plus haut). Remarquez,
monsieur, ajoutoit Despreaux, que Moliere a fait, sans y penser, le
caractere de ses poesies, en marquant ici la difference de la peinture a
l'huile et de la peinture a fresque. Dans ce poeme sur la peinture, il a
travaille comme les peintres a l'huile, qui reprennent plusieurs fois le
pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses
comedies, ou il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il preferoit
les _brusques fiertes_ de la fresque a _la paresse de l'huile_." Ce
jugement de Boileau a ete fort conteste depuis Cizeron-Rival. M. Auger
le mentionne comme _singulier_. Vauvenargues, qui est de l'avis de
Fenelon sur la poesie de Moliere, trouve ce poeme du Val-de-Grace peu
satisfaisant et prefere en general, comme peintre, La Bruyere au grand
comique: predilection de critique moraliste pour le modele du genre.
Vous etes peintre a l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi
interesse qu'il etait dans la question, se montre plus fermement
judicieux. Non que j'admette que ce poeme du Val-de-Grace soit bon et
satisfaisant d'un bout a l'autre, ou que Moliere ait modifie, ralenti sa
maniere en le composant. La poesie en est plus chaude que nette; elle
tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer.
Mais Boileau a bien mis le doigt sur le cote precieux du morceau.
Boileau, reconnaissons-le, malgre ce qu'on a pu reprocher a ses reserves
un peu fortes de l'_Art poetique_ ou a son etonnement bien innocent et
bien permis sur les rimes de Moliere, fut souverainement equitable
en tout ce qui concerne le poete son ami, celui qu'il appelait _le
Contemplateur_. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus
etrangeres a lui-meme; il se plaisait a etre son complice dans le latin
macaronique de ses plus folles comedies; il lui fournissait les malignes
etymologies grecques de _l'Amour medecin_; il mesurait dans son entier
cette faculte multipliee, immense; et le jour ou Louis XIV lui demanda
quel etait le plus rare des grands ecrivains qui auraient honore la
France durant son regne, le juge rigoureux n'hesita pas et repondit:
"Sire, c'est Moliere."--"Je ne le croyais pas, repliqua Louis XIV; mais
vous vous y connaissez mieux que moi."
On a loue Moliere de tant de facons, comme peintre des moeurs et de la
vie humaine, que je veux indiquer surtout un cote qu'on a trop peu mis
en lumiere, ou plutot qu'on a meconnu. Moliere, jusqu'a sa mort, fut en
progres continuel dans la _poesie_ du comique. Qu'il ait ete en progres
dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du
_Misanthrope_, du _Tartufe_ et des _Femmes savantes_, le fait est
trop evident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce
developpement, ou la raison de plus en plus ferme, l'observation de
plus en plus mure, ont leur part, il faut admirer ce surcroit toujours
montant et bouillonnant de verve comique, tres-folle, tres-riche,
tres-inepuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisee
a definir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque
ou Moliere trempa au debut. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y
a entre la prose du _Roman comique_ et tel choeur d'Aristophane ou
certaines echappees sans fin de Rabelais. Le genie de l'ironique
et mordante gaiete a son lyrique aussi, ses purs ebats, son rire
etincelant, redouble, presque sans cause en se prolongeant, desinteresse
du reel, comme une flamme folatre qui voltige de plus belle apres que
la combustion grossiere a cesse,--un rire des dieux, supreme,
inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de gout,
Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'appreciation de ce qu'on a
appele les dernieres farces de Moliere. M. de Schlegel aurait du le
mieux sentir; lui qui celebre mystiquement les poetiques fusees finales
de Calderon, il aurait du ne pas rester aveugle a ces fusees, pour le
moins egales, d'eblouissante gaiete, qui font aurore a l'autre pole
du monde dramatique. Il a bien accorde a Moliere d'avoir le genie du
burlesque, mais en un sens prosaique, comme il eut fait a Scarron, et en
preferant de beaucoup le _genie_ fantastique et poetique du comedien
Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune a Moliere pour le trait
innocent du pedant Caritides sur les Allemands d'alors, _grands
inspectateurs d'inscriptions et enseignes_? Quoi qu'on ait dit,
_Monsieur de Pourceaugnac_, _le Bourgeois Gentilhomme_, _le Malade
imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et
imprevu qui, a sa maniere, rivalise en fantaisie avec _le Songe d'une
Nuit d'ete_ et _la Tempete_. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le
cote de Sganarelle continue, mais plus poetique, plus degage de la farce
du _Barbouille_, plus enleve souvent par dela le reel. Moliere, force
pour les divertissements de cour de combiner ses comedies avec des
ballets, en vint a deployer, a dechainer dans ces danses de commande les
choeurs bouffons et petulants des avocats, des tailleurs, des Turcs,
des apothicaires; le genie se fait de chaque necessite une inspiration.
Cette issue une fois trouvee, l'imagination inventive de Moliere s'y
precipita. Les comedies a ballets dont nous parlons n'etaient pas du
tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des
provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvat
son compte; elles furent imaginees plutot a l'occasion des fetes de la
cour. Mais Moliere s'y complut bien vite et s'y exalta comme eperdument;
il fit meme des ballets et intermedes au _Malade imaginaire_, de son
propre mouvement, et sans qu'il y eut pour cette piece destination de
cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie a la fois et de gaiete de
coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalieres, comme
dans une acre et etourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise
et dans le son le plus aigu de cette saillie montee au delire. Or,
maintenant, entre ces deux points extremes du _Malade imaginaire_ ou de
_Pourceaugnac_ et du _Barbouille_, du _Cocu imaginaire_, par exemple,
qu'on place successivement _la charmante naivete_ (expression de
Boileau) de _l'Ecole des Femmes_, de _l'Ecole des Maris_, l'excellent
et profond caractere de _l'Avare_, tant de personnages vrais, reels,
ressemblant a beaucoup, et non copies pourtant, mais trouves, le sens
docte, grave et mordant du _Misanthrope_, le _Tartufe_ qui reunit tous
les merites par la gravite du ton encore, par l'importance du vice
attaque et le pressant des situations, _les Femmes savantes_ enfin, le
plus parfait style de comedie en vers, le troisieme et dernier coup
porte par Moliere aux critiques de _l'Ecole des Femmes_, a cette race
des prudes et precieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura
toute l'echelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse
du debut, on se sera eleve, en passant par le naif, le serieux, le
profondement observe, jusqu'a la fantaisie du rire dans toute sa pompe
et au gai sabbat le plus delirant.
_Les Fourberies de Scapin_, jouees entre _le Bourgeois Gentilhomme_ et
_l'Ecole des Femmes_, appartiennent-elles a cette adorable folie comique
dont j'ai tache de donner idee, ou retombent-elles par moments dans la
farce un peu enfarinee et bouffonne, comme l'a pense Boileau en son _Art
poetique_? Je serais peut-etre de ce dernier avis, sauf les conclusions
trop generales qu'en tire le poete regulateur:
Etudiez la cour et connoissez la ville;
L'une et l'autre est toujours en modeles fertile.
C'est par la que Moliere, illustrant ses ecrits,
Peut-etre de son art eut remporte le prix,
Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures,
Il n'eut pas fait souvent grimacer ses figures,
Quitte pour le bouffon l'agreable et le fin,
Et sans honte a Terence allie Tabarin:
Dans ce sac ridicule ou _Scapin l'enveloppe_,
Je ne reconnois plus l'auteur du _Misanthrope_.
Quant aux restrictions reprochees et reprochables a Boileau en cet
endroit, son tort est d'avoir trop generalise un jugement qui, applique
a _Scapin_, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette piece est
effectivement imitee en partie du _Phormion de Terence_, et en partie de
la _Francisquine_ de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers:
Dans ce sac ridicule ou Scapin l'enveloppe [9]
(car Moliere en cette piece jouait le role de Geronte, et par consequent
il entrait en personne dans le sac), on concoit l'impression penible que
causait a Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, age de
pres de cinquante ans et batonne sur le theatre. Si nous eussions vu
notre Talma a la scene dans la meme situation subalterne, nous en
aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui
eclaire et precise le passage de l'Art poetique: "Deux mois avant la
mort de Moliere, M. Despreaux alla le voir et le trouva fort incommode
de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer
d'une fin prochaine. Moliere, assez froid naturellement, fit plus
d'amitie que jamais a M. Despreaux. Cela l'engagea a lui dire: Mon
pauvre monsieur Moliere, vous voila dans un pitoyable etat. La
contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos
poumons sur votre theatre, tout enfin devroit vous determiner a renoncer
a la representation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse
executer les premiers roles? Contentez-vous de composer, et laissez
l'action theatrale a quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus
d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes;
vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous,
sentiront mieux votre superiorite.--Ah! monsieur, repondit Moliere,
que me dites-vous la? il y a un honneur pour moi a ne point
quitter.--Plaisant point d'honneur, disoit en soi-meme le satirique,
qui consiste a se noircir tous les jours le visage pour se faire une
moustache de Sganarelle, et a devouer son dos a toutes les bastonnades
de la comedie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit
et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingenieux censeur de
toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles
dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les
hommes." Boileau en effet ne conseillait pas a Moliere d'abandonner ses
camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu
refuser par humanite, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons;
il le pressait seulement de quitter les planches: c'etait le vieux
comedien obstine qui chez Moliere ne voulait pas. Boileau dut ecrire,
ce me semble, le passage de _l'Art poetique_ sous l'impression qui lui
resta du precedent entretien.
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