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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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L'humble nom, du moins, subsistera desormais autre part encore que sur
la croix de bois du cimetiere de Vaugirard, ou le meme ami l'a fait
tracer. C'est le manuscrit exactement prepare par l'auteur pour
l'impression, qui, retire, moyennant accord, des mains du premier
editeur, se publie aujourd'hui a Angers sous des auspices fideles; cette
resurrection eveillera dans la patrie dijonnaise plus d'un echo. Je n'ai
pas a entrer ici dans le detail du volume; je n'ai fait autre chose que
le caracteriser par tout ceci, en racontant l'homme meme: depuis la
pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles, Bertrand est tout entier
dans son _Gaspard de la Nuit_. Si j'avais a choisir entre les pieces
pour achever l'idee du portrait, au lieu des joujoux gothiques deja
indiques, au lieu des tulipes hollandaises et des miniatures sur email
de Japon qui ne font faute, je tirerais de preference, du sixieme livre
intitule _les Silves_, les trois pages de nature et de sentiment, _Ma
Chaumiere, Sur les Rochers de Chevremorte, et Encore un Printemps_. La
premiere doit etre d'avant 1830, lorsqu'avec un peu de complaisance on
se permettait encore de rever un roi suzerain en son Louvre; les deux
autres portent leur date et nous rendent avec une grace exquise le
tres-proche reflet d'une realite douloureuse. Les voici donc, et avec
leurs epigraphes, pompon en tete; quand on cite le minutieux auteur, il
y aurait conscience de rien oublier.

MA CHAUMIERE.

En automne, les grives viendraient s'y reposer, attirees par les
baies au rouge vif du sorbier des oiseleurs.

(Le baron R. MONTHERME.)

Levant ensuite les yeux, la bonne vieille vit comme la bise
tourmentait les arbres et dissipait les traces des corneilles qui
sautaient sur la neige autour de la grange.

(Le poete allemand Voss.--Idylle XIII.)

Ma chaumiere aurait, l'ete, la feuillee des bois pour parasol, et
l'automne, pour jardin, au Lord de la fenetre, quelque mousse qui
enchasse les perles de la pluie, et quelque giroflee qui fleure
l'amande.

Mais l'hiver, quel plaisir, quand le matin aurait secoue ses
bouquets de givre sur mes vitres gelees, d'apercevoir bien loin, a
la lisiere de la foret, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant,
lui et sa monture, dans la neige et dans la brume!

Quel plaisir, le soir, de feuilleter, sous le manteau de la cheminee
flambante et parfumee d'une bourree de genievre, les preux et
les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils
semblent, les uns jouter, les autres prier encore!

Et quel plaisir, la nuit, a l'heure douteuse et pale qui precede le
point du jour, d'entendre mon coq s'egosiller dans le gelinier et le
coq d'une ferme lui repondre faiblement, sentinelle lointaine juchee
aux avant-postes du village endormi!

Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--o ma Muse inabritee
contre les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs
qu'il ignore le nombre de ses chateaux, ne nous marchanderait pas
une pauvre chaumine!


SUR LES ROCHERS DE CHEVREMORTE[171].

[Note 171: A une demi-lieue de Dijon.]

Et moi aussi j'ai ete dechire par les epines de ce desert, et j'y
laisse chaque jour quelque partie de ma depouille.

(_Les Martyrs_, livre X.)

Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chenes et les bourgeons
du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent
d'amour ensemble.

Aucun baume, le matin apres la pluie, le soir aux heures de la rosee; et
rien, pour charmer l'oreille, que le cri du petit oiseau qui quete un
brin d'herbe.

Desert qui n'entends plus la voix de Jean-Baptiste! Desert que
n'habitent plus ni les ermites ni les colombes!

Ainsi mon ame est une solitude ou, sur le bord de l'abime, une main a la
vie et l'autre a la mort, je pousse un sanglot desole.

Le poete est comme la giroflee qui s'attache frele et odorante au
granit, et demande moins de terre que de soleil.

Mais, helas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermes les yeux
si charmants qui rechauffaient mon genie!

22 Juin 1832.

ENCORE UN PRINTEMPS.

Toutes les pensees, toutes les passions qui agitent le coeur mortel
sont les esclaves de l'amour. (COLERIDGE.)

Encore un printemps,--encore une goutte de rosee qui se bercera un
moment dans mon calice amer, et qui s'en echappera comme une larme.

O ma jeunesse! tes joies ont ete glacees par les baisers du temps,
mais tes douleurs ont survecu au temps qu'elles ont etouffe sur leur
sein.

Et vous qui avez parfile la soie de ma vie, o femmes! s'il y a eu
dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi,
quelqu'un de trompe, ce n'est pas vous!

O printemps! petit oiseau de passage, notre hote d'une saison, qui
chantes melancoliquement dans le coeur du poete et dans la ramee du
chene!

Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du
jeune poete, parmi le monde, au front du vieux chene parmi les bois!

Paris, 11 mai 1836.


Que conclure, en finissant, de cette infortune de plus ajoutee a tant
d'autres pareilles, et y a-t-il quelque chose a conclure? Faut-il
pretendre, par ces tristes exemples, corriger les poetes, les guerir de
la poesie; et pour eux, natures etranges, le charme du malheur raconte
n'est-il pas plutot un appat? Constatons seulement, et pour que les
moins entraines y reflechissent, constatons la lutte eternelle, inegale,
et que la societe moderne, avec ses industries de toute sorte, n'a fait
que rendre plus dure. La fable antique parle d'un berger ou chevrier,
Comatas, qui, pour avoir trop souvent sacrifie de ses chevres aux Muses,
fut puni par son maitre et enferme dans un coffre ou il devait mourir de
faim; mais les abeilles vinrent et le nourrirent de leur miel. Et quand
le maitre, quelques temps apres, ouvrit le coffre, il le trouva vivant
et tout entoure des suaves rayons. De nos jours, trop souvent aussi,
pour avoir voulu sacrifier imprudemment aux Muses, on est mis a la gene
et l'on se voit pris comme dans le coffre; mais on y reste brise, et les
abeilles ne viennent plus.

Juillet 1842.



LE COMTE DE SEGUR.

Les ecrivains polygraphes sont quelquefois difficiles a classer;
s'ils se sont repandus sur une infinite de genres et de sujets, sur
l'histoire, la politique du jour, la poesie legere, les essais de
critique et les jeux du theatre, on cherche leur centre, un point de vue
dominant d'ou l'on puisse les saisir d'un coup d'oeil et les embrasser.
Quelquefois ce point de vue manque; le jugement qu'on porte sur eux
s'etend alors un peu au hasard et demeure disperse comme leur vie et les
productions memes de leur plume. Mais on est heureux lorsqu'a travers
cette variete d'emplois et de talents on arrive de tous les cotes,
on revient par tous les chemins au moraliste et a l'homme, a une
physionomie distincte et vivante qu'on reconnait d'abord et qui sourit.

C'est ce qui doit nous rassurer aujourd'hui que nous avons a parler de
M. de Segur. Sa longue vie, traversee de tant de vicissitudes, serait
interessante a coup sur, peu aisee pourtant a derouler dans son etendue
et a rassembler: lui-meme, en la racontant, il s'est arrete apres
la periode brillante de sa jeunesse. Ses ouvrages litteraires sont
nombreux, divers, nes au gre des mille circonstances: ses oeuvres dites
completes ne les renferment pas tout entiers. Mais a travers tout, ce
qui importe le plus, l'homme est la pour nous guider et nous rappeler;
il reparait en chaque ouvrage et dans les intervalles avec sa nature
expressive et bienveillante, avec son esprit net, judicieux et fin, son
tour affectueux et leger, sa morale perpetuelle, touchee a peine, cette
philosophie aimable de tous les instants qui repand sa douce teinte sur
des fortunes si differentes, et qui fait comme l'unite de sa vie.

Ses _Memoires_ nous le peignent a ravir durant les quinze dernieres
annees de l'ancienne monarchie jusqu'a l'heure ou eclata la Revolution
de 89. Ne en 1753, il avait vingt ans a l'avenement de Louis XVI au
trone. Lui, le vicomte de Segur son frere, La Fayette, Narbonne, Lauzun,
et quelques autres, ils etaient ce que Fontanes appelait les _princes
de la jeunesse_. C'est toujours une belle chose d'avoir vingt ans; mais
c'est chose doublement belle et heureuse de les avoir au matin d'un
regne, au commencement d'une epoque, de se trouver du meme age que son
temps, de grandir avec lui, de sentir harmonie et accord dans ce qui
nous entoure. Avoir vingt ans en 1800, a la veille de Marengo, quel
ideal pour une ame heroique! avoir vingt ans en 1774, quand on tenait
a Versailles et a la cour, c'etait moins grandiose, mais bien flatteur
encore: on avait la devant soi quinze annees a courir d'une vive,
eblouissante et fabuleuse jeunesse.

M. de Segur nous fait toucher en mainte page de ses _Memoires_ la
reunion de circonstances favorables qui rendait comme unique dans
l'histoire ce moment d'illusion et d'esperance. La litterature du XVIIIe
siecle avait ete presque en entier consacree a etablir dans l'opinion
les droits des peuples, a retrouver et a promulguer les titres du genre
humain. Les classes privilegiees avaient, les premieres, accepte avec
ardeur ces doctrines grandissantes qui les atteignaient si directement:
c'etait generosite a elles, et l'on aime en France a etre genereux. La
jeune noblesse, en particulier, se piquait de marcher en avant et de
sacrifier de plein gre ce que nul, en fait, ne lui contestait a cette
heure et ce que cette bonne grace en elle relevait singulierement. Elle
manifestait son adoption des idees nouvelles par toutes sortes d'indices
plus ou moins frivoles, par l'anglomanie dans les modes, par la
simplicite du _frac_ et des costumes: "Consacrant tout notre temps, dit
M. de Segur, a la societe, aux fetes, aux plaisirs, aux devoirs peu
assujettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions a la fois
avec incurie, et des avantages que nous avaient transmis les anciennes
institutions, et de la liberte que nous apportaient les nouvelles
moeurs: ainsi ces deux regimes flattaient egalement, l'un notre vanite,
l'autre nos penchants pour les plaisirs.

"Retrouvant dans nos chateaux, avec nos paysans, nos gardes et nos
baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir feodal, jouissant a
la cour et a la ville des distinctions de la naissance, eleves par notre
nom seul aux grades superieurs dans les camps, et libres desormais de
nous meler sans faste et sans entraves a tous nos concitoyens pour
gouter les douceurs de l'egalite plebeienne, nous voyions s'ecouler ces
courtes annees de notre printemps dans un cercle d'illusions et dans une
sorte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait ete destine qu'a
nous. Liberte, royaute, aristocratie, democratie, prejuges, raison,
nouveaute, philosophie, tout se reunissait pour rendre nos jours
heureux, et jamais reveil plus terrible ne fut precede par un sommeil
plus doux et par des songes plus seduisants."

Ainsi on ne se privait de rien en cet age d'or rapide; on etait aisement
prodigue de ce qu'on n'avait pas perdu encore; on cumulait legerement
toutes les fleurs. Les gentilshommes faisaient comme ces princes qui se
donnent les agrements de l'_incognito_, certains d'etre d'autant plus
reconnus et honores. Au sortir d'un duel ou l'on avait blesse un ami,
on arrivait au dejeuner de l'abbe Raynal pour y guerroyer contre les
prejuges; on etait le soir du quadrille de la Reine apres avoir joui
d'une matinee patriarcale de Franklin; on courait se battre en Amerique,
et l'on en revenait colonel, pour assister au triomphe des montgolfieres
ou aux baquets de Mesmer, et mettre le tout en vaudeville et en chanson.

Ce qu'il faut se hater de dire a la louange de ces hommes aimables, de
ces courtisans-philosophes si elegants et si accomplis, c'est que,
quand vinrent les epreuves serieuses, ils ne se trouverent pas trop
au-dessous: la fortune eut beau s'armer de ses foudres et de ses orages,
elle echoua le plus souvent contre leur humeur. On sait l'attitude
inalterable de Lauzun au pied de l'echafaud, celle de Narbonne au milieu
des rigueurs fameuses de cette retraite glacee. Sans avoir eu a se
mesurer a ces conjonctures tout a fait extremes, les deux freres
Segur, le comte et le vicomte, avec les nuances particulieres qui les
distinguaient, surent garder, eux aussi, leur bonne grace et toutes
leurs qualites d'esprit, plume en main, dans l'adversite.

Ce que ne garderent pas moins, en general, les personnages de cette
epoque et de ce rang qui survecurent et dont la vieillesse honoree s'est
prolongee jusqu'a nous, c'est une fidelite remarquable, sinon a tous les
principes, du moins a l'esprit des doctrines et des moeurs dont s'etait
imbue leur jeunesse; c'est le don de sociabilite, la pratique affable,
tolerante, presque affectueuse, vraiment liberale, sans ombre de
misanthropie et d'amertume, une sorte de confiance souriante et deux
fois aimable apres tant de deceptions, et ce trait qui, dans l'homme
excellent dont nous parlons, formait plus qu'une qualite vague et etait
devenu le fond meme du caractere et une vertu, la bienveillance.

Mais ne devancons point les temps; nous sommes a ces annees d'avant la
Revolution, lesquelles toutefois il ne faudrait pas juger trop frivoles.
Pour M. de Segur, cette epoque peut se partager en deux moities separees
par la guerre d'Amerique. A son retour, il entre dans la vie deja
serieuse et dans la seconde jeunesse. Jusqu'alors il n'avait fait
qu'entremeler avec agrement les camps et la cour, cultiver la
litterature legere, et arborer les gouts de son age, non sans profiter
vivement de toutes les occasions de s'eclairer ou de se murir au sein de
ces inappreciables societes d'alors, qu'il appelle si bien des ecoles
brillantes de civilisation. C'est ce serieux dissimule sous des formes
aimables qui en faisait le charme principal, et dont le secret s'est
perdu depuis. On en retrouve le regret en meme temps que l'expression en
plus d'une page des _Memoires_ de M. de Segur; car combien, sous cette
plume facile, d'apercus historiques profonds et vrais! Le lecteur amuse
qui court est tente de n'en pas saisir toute la reflexion, tant cela est
dit aisement.

M. de Segur, au retour de sa campagne d'Amerique, rapportait en
portefeuille une tragedie en cinq actes de _Coriolan_, qu'il avait
composee dans la traversee a bord du _Northumberland_ et qui fut jouee
ensuite par ordre de Catherine sur le theatre de l'Ermitage. Quelques
contes, des fables, de jolies romances, de gais couplets, lui avaient
deja valu les encouragements du duc de Nivernais, du chevalier de
Bouflers, et les conseils de Voltaire lui-meme, au dernier voyage du
grand poete a Paris. Ce gracieux bagage de famille et de societe[172]
offrait a la fin son etiquette et comme son cachet dans une spirituelle
approbation et un privilege en parodie qui etaient censes emaner de la
jeune epouse de l'auteur, petite-fille d'un illustre chancelier:

[Note 172: Une partie se trouve dans les _Melanges_, et le reste dans
le _Recueil de Famille_, volume qui n'a eu qu'une demi-publicite.]

D'Aguesseau de Segur, par la grace d'amour,
L'ornement de Paris, l'ornement de la cour,
A tous les gens a qui nous avons l'art de plaire,
C'est-a-dire a tous ceux que le bon gout eclaire,
Salut, honneur, plaisir, richesse et volupte,
Presque point de raison et beaucoup de sante!
Notre epoux trop enclin a la metromanie, etc., etc.
............................................
A ces causes voulant bien traiter l'exposant,
............................................
Nous defendons a tous confiseurs, patissiers,
Marchands de beurre ainsi qu'a tous les epiciers,
De rien envelopper jamais dans cet ouvrage,
Quoiqu'a vrai dire il soit tout propre a cet usage;
Ou bien paieront dix fois ce qu'alors il vaudra,
Modique chatiment qui nul ne ruinera.
Voulons que le precis du present privilege
Soit ecrit a la fin du livre qu'il protege;
Que l'on y fasse foi comme a l'original,
Et que les gens de bien n'en disent point de mal.
Ordonnons a celui de nos gens qui sait lire
De bien executer ce que l'on vient d'ecrire;
De soutenir partout prose, vers et couplets,
Nonobstant les clameurs, nonobstant les sifflets:
Tel est notre plaisir et telle est notre envie.
Fait dans notre boudoir, bureau digne d'envie,
Le premier jour de l'an sept cent quatre-vingt-un,
Et de nos ans un peu plus que le vingt et un.

Signe d'Aguesseau, comtesse de Segur.

Et plus bas, Laure de Segur.

(C'etait la fille de l'auteur, agee alors de moins de trois ans.)

Pourtant les depeches ecrites par M. de Segur durant sa campagne
d'Amerique avaient donne de sa prudence et de sa finesse d'observation
une assez haute idee, pour qu'au retour M. de Vergennes songeat a
le demander au marechal son pere, et a le lancer activement dans la
carriere des negociations. Le poste qu'on lui destinait au debut etait
des plus importants: il s'agissait de representer la France aupres de
l'imperatrice Catherine. Les etudes serieuses et positives auxquelles
dut se livrer a l'instant le jeune colonel devenu diplomate,
temoignaient des ressources de son esprit et marquerent pour lui
l'entree des annees laborieuses. Ces annees furent bien brillantes
encore durant tout le cours de cette ambassade, ou il sut se concilier
la faveur de l'illustre souveraine et servir efficacement les interets
de la France. Profitant de l'aigreur naissante qu'excitait contre les
Anglais la politique toute prussienne et electorale de leur roi, usant
avec adresse de l'acces qu'il s'etait ouvert dans l'esprit du prince
Potemkin, il parvint a signer, vers les premiers jours de l'annee 1787,
avec les ministres russes, un traite de commerce qui assurait a
la France tous les avantages dont jusqu'alors les Anglais avaient
exclusivement joui. Ce succes fut, en quelque sorte, personnel a M. de
Segur, qui, dans ses _Memoires_ et dans ses divers ecrits, a pu s'en
montrer fier a bon droit. Efface a son arrivee par les ministres
d'Angleterre et d'Allemagne, il n'avait du qu'a lui-meme, a cet heureux
accord de decision et de bonne grace qui ne se rencontre qu'aux
meilleurs moments, de se conquerir de plain-pied une consideration dont
l'effet s'etendit par degres jusque sur ses demarches politiques. Si
quelque interet s'attache aujourd'hui pour nous a cette negociation, il
tient tout entier, on le concoit, a la facon dont le negociateur nous
la raconte, et au jeu subtil des mobiles qu'il nous fait toucher. La
bizarrerie capricieuse du prince Potemkin ne fut pas le moindre ressort
au debut de cette petite comedie. Il etait grand questionneur, se
piquant fort d'erudition, surtout en matiere ecclesiastique. Ce faible
une fois decouvert, M. de Segur n'avait qu'a le mettre sur son sujet
favori, qui etait l'origine et les causes du schisme grec, et,
l'entendant patiemment discourir durant des heures entieres sur les
conciles oecumeniques, il faisait chaque jour de nouveaux progres dans
sa confiance. Les autres personnages de la cour ne sont pas moins
agreablement dessines. "En s'etendant un peu longuement sur ce sejour
en Russie, ecrivions-nous il y a plus de quinze ans deja, lors de
l'apparition des _Memoires_, l'auteur ou mieux le spirituel causeur a
cede sans doute a plus d'un attrait: la ou lui-meme a rencontre tant de
plaisirs et de faveurs qu'il se plait a redire, d'autres qui lui sont
chers ont recueilli dans les dangers d'assez glorieux sujets a celebrer.
Il y a dans ce rapprochement de famille de quoi faire naitre plus
d'une idee et sur la difference des epoques et sur celle des manieres
litteraires. En se rappelant les eloquents, les genereux recits du fils,
on aime a y associer par comparaison les merites qui recommandent ceux
du pere, la mesure insensible du ton, ce style d'un choix si epure,
d'une aristocratie si legitime, et toute cette physionomie, si rare
de nos jours, qui caracterise dans les lettres la posterite, prete a
s'eteindre, des Chesterfield, des Nivernais, des Bouflers[173]."

[Note 173: _Globe_, 16 mai 1826.]

_Prete a s'eteindre!_ ainsi pouvions-nous ecrire il y a quelques annees
encore. Le temps depuis a fait un pas, et cette posterite derniere est a
jamais eteinte aujourd'hui.

Une partie interessante des _Memoires_ de M. de Segur est consacree aux
details du voyage en Crimee ou l'ambassadeur de France eut l'honneur
d'accompagner Catherine. Ce voyage romanesque et meme mensonger, tout
rempli d'illusions et de prestiges, eut des resultats positifs et des
effets historiques. Potemkin n'avait songe, en le combinant, qu'a ses
interets de favori; il voulait, a l'aide de cette marche triomphale,
enlever sa souveraine a ses rivaux, la fasciner et l'enorgueillir par le
spectacle d'une puissance imaginaire, l'_enguirlander_, c'est bien le
mot, je crois. Mais ce motif unique et tout particulier ne fut pas
compris de loin ni meme de pres; on en supposa d'autres plus graves. Les
cabinets etrangers, et meme les ambassadeurs qui etaient de la partie,
crurent voir des intentions menacantes sous ces airs de fete, et a force
de craindre une agression des Russes contre la Porte, on la fit naitre a
l'inverse de la part de celle-ci. M. de Segur sait nous interesser a
ce jeu dont il nous montre au doigt point par point le dessous; il
en ranime a ravir dans son recit le divertissement et les mille
circonstances.

Est-ce avant, est-ce apres ce voyage, qu'il eut a poser lui-meme
une limite dans les degres de cette faveur personnelle qu'il avait
ambitionnee aupres de l'illustre souveraine, faveur precieuse et qu'il
ne voulait pourtant pas epuiser? Je crois bien que ce fut avant le
voyage et dans l'ete qui preceda la signature de son traite de commerce.
On sait que la glorieuse imperatrice n'avait pas seulement des pensees
hautes, et qu'elle conserva jusqu'au bout le don des caprices legers.
Aimable, jeune, empresse de plaire, il etait naturel que M. de Segur
traversat a un moment l'idee auguste et mille fois conquerante.
Lorsqu'on le questionnait en souriant la-dessus, il repondait par un
de ces recits qui ne font qu'effleurer. Il avait ete invite par
l'imperatrice a l'une des residences d'ete, Czarskozelo ou toute autre,
et divers indices, jusqu'au choix de l'appartement qu'on lui avait
assigne, semblaient annoncer ce qu'avec les reines il est toujours un
peu plus difficile de comprendre. Or M. de Segur, charge d'une mission
delicate qui etait en bonne voie, tenait apparemment a y reussir sans
qu'on put attribuer son succes a une habilete trop en dehors de la
politique. Il avait de plus quelques autres raisons sans doute, comme
on peut supposer qu'en suggere aisement la morale ou la jeunesse. Mais
comment avertir a temps et avec convenance une fantaisie imperieuse
qui d'ordinaire marchait assez droit a son but? Comment conjurer sans
offense cette bonne grace imminente et son charme menacant? Chaque
apres-midi, a une certaine heure, dans les jardins, l'imperatrice
faisait sa promenade reguliere: deux allees paralleles etaient separees
par une charmille; elle arrivait d'ordinaire par l'une et revenait par
l'autre. Un jour, a cette heure meme de la promenade imperiale, M. de
Segur imagina de se trouver dans la seconde des allees au moment du
detour, et de ne pas s'y trouver seul, mais de se faire apercevoir,
comme a l'improviste, prenant ou recevant une legere, une tres-legere
marque de familiarite d'une des jolies dames de la cour qu'il n'avait
sans doute pas mise dans le secret.--Au diner qui suivit, le front de
Semiramis apparut tout charge de nuages et silencieux; vers la fin,
s'adressant au jeune ambassadeur, elle lui fit entendre que ses gouts
brillants le rappelaient dans la capitale, et qu'il devait supporter
impatiemment les ennuis de cette retraite monotone. A quelques
objections qu'il essaya, elle coupa court d'un mot qui indiquait sa
volonte.--M. de Segur s'inclina et obeit; mais lorsqu'il revit ensuite
l'imperatrice, toute bouderie avait disparu: la souveraine et la
personne superieure avaient triomphe de la femme. C'est plus que n'en
faisaient aux temps heroiques les deesses elles-memes: _Spretoeque
injuria formoe_[174].

[Note 174: S'il est vrai, comme on l'a dit, que plus tard, les
circonstances europeennes etant changees, Catherine, pour mieux dejouer
la mission de M. de Segur a Berlin, ait envoye au roi de Prusse les
billets confidentiels dans lesquels l'ambassadeur de France avait
autrefois raille les amours de ce neveu du grand Frederic, elle ne fit
en cela sans doute que suivre les pratiques constantes d'une politique
peu scrupuleuse; mais elle put bien y meler aussi tout bas le plaisir
de se venger d'un ancien dedain. Il y a de, ces retours tardifs de
l'amour-propre blesse.]

Lorsque M. de Segur rentra dans sa patrie apres cinq annees d'absence,
la Revolution de 89 venait d'eclater: un autre ordre d'evenements et de
conjonctures s'ouvrait au milieu de bien des esperances deja compromises
et de bien des craintes deja justifiees. Pour la plupart des hommes de
la periode precedente, les reves eblouissants allaient s'evanouir; les
rivages d'Utopie et d'Atlantide s'enfuyaient a l'horizon: les voyages
en Crimee etaient termines. Les _Memoires_ de M. de Segur finissent la
aussi, comme s'il avait voulu les clore sur les derniers souvenirs de sa
belle et vive jeunesse. Son role pourtant en ces annees agitees ne fut
pas inactif; il suivit honorablement la ligne constitutionnelle
ou plusieurs de ses amis le precedaient. Nomme au mois d'avril 91
ambassadeur extraordinaire a Rome en remplacement du cardinal de Bernis,
la querelle flagrante avec le Saint-Siege l'empecha de se rendre a sa
destination. Il refusa bientot le ministere des affaires etrangeres qui
lui fut offert a la sortie de M. de Montmorin; mais il accepta de la
part de Louis XVI une mission particuliere a Berlin aupres du roi
Frederic-Guillaume. Il ne s'agissait de rien moins qu'apres les
conferences de Pilnitz, de detacher doucement le monarque prussien
de l'alliance autrichienne, et de le detourner de la guerre. Dans un
interessant ouvrage publie en 1801 sur les dix annees de regne de
Frederic-Guillaume, M. de Segur a touche les circonstances de cette
negociation delicate ou il crut pouvoir se flatter, un tres-court
moment, d'avoir reussi. Les _Memoires d'un Homme d'Etat_ sont venus
depuis eclairer d'un jour nouveau et par le cote etranger toute cette
portion longtemps voilee de la politique europeenne; les mille causes
qui dejouerent la diplomatie de M. de Segur, et qui auraient fait
echouer tout autre en sa place, y sont parfaitement definies[175]. Le
moment etait arrive ou dans ce dechainement de passions violentes et
de preventions aveugles, il n'y avait certes aucun deshonneur pour
les hommes sages, pour les esprits moderes, a se sentir inhabiles, et
impuissants.

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