Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Et moi, barbe blanche,
Un pied sur la planche
Du vieux pont,
J'ecoute, et personne
A mon cor qui sonne
Ne repond.

--Comte, en qui j'espere,
Soient, au nom du Pere, etc.

Voila des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient a dater la
piece a defaut d'autre indication. C'etait le moment de la ballade du
_roi Jean_ et de la ballade _a la Lune_, le lendemain de _la Ronde du
Sabbat_ et la veille des _Djinns_. L'espiegle _Trilby_ faisait des
siennes, et Hoffmann aussi allait operer. Bertrand, dans sa fantaisie
melancolique et nocturne, etait fort atteint de ces diableries; on peut
dire qu'entre tous il etait et resta feru du lutin, cette fine muse:
_Quem tu Melpomene semel...._

Son role eut ete, si ses vers avaient su se rassembler et se publier
alors, de reproduire avec un art acheve, et meme superstitieux, de jolis
ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns
de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouverent a Morat dans
le butin de Charles le Temeraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un
orfevre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par
surcroit s'y serait mele, et, a de certains signes et procedes, Nicolas
Flamel aurait reconnu son eleve.

[Note 165: Je n'en yeux pour temoin que ce chapelet de menus couplets
defiles grain a grain en l'honneur de la defunte cite chevaleresque:

DIJON.

O Dijon, la Tille
Des glorieux ducs,
Qui portes bequille
Dans tes ans caducs!

Jeunette et gentille,
Tu bus tour a tour
Au pot du soudrille
Et du troubadour.

A la brusquembille
Tu jouas jadis
Mule, bride, etrille,
Et tu les perdis.

La grise bastille
Aux gris tiercelets
Troua ta mantille
De trente boulets.

Le reitre qui pille
Nippes au bahut,
Nonnes sous leur grille,
Te cassa ton luth.

Mais a la cheville
Ta main pend encor
Serpette el faucille,
Rustique tresor.

O Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes bequille
Dans tes ans caducs,

Ca, vite une aiguille,
Et de ta maison
Qu'un vert pampre habille,
Recouds le blason!

]

En repondant a la precedente ballade du _Pelerin_ et en parlant aussi
des autres morceaux inseres dans le _Provincial_, Victor Hugo lui avait
ecrit qu'il possedait au plus haut point les secrets de la forme et de
la facture, et que _notre Emile Deschamps lui-meme_, le maitre d'alors
en ces gentillesses, _s'avouerait egale_. Par malheur Bertrand ne
composa pas a ce moment assez de vers de la meme couleur et de la meme
saison pour les reunir en volume; mecontent de lui et difficile,
il retouchait perpetuellement ceux de la veille; il se creait plus
d'entraves peut-etre que la poesie rimee n'en peut supporter. Doue de
haut caprice plutot qu'epanche en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine,
il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquietait.
Voici pourtant une charmante piece naturelle et simple, ou s'exprime
avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique
encore, que le discret poete ait laisse percer dans ses chants:


LA JEUNE FILLE.

Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant
pleurer un songe."

(ATALA).

Reveuse et dont la main balance
Un vert et flexible rameau,
D'ou vient qu'elle pleure en silence,
La jeune fille du hameau?

Autour de son front je m'etonne
De ne plus voir ses myrtes frais;
Sont-ils tombes aux jours d'automne
Avec les feuilles des forets?

Tes compagnes sur la colline
T'ont vue hier seule a genoux,
O toi qui n'es point orpheline
Et qui ne priais pas pour nous!

Archange, o sainte messagere,
Pourquoi tes pleurs silencieux?
Est-ce que la brise legere
Ne veut pas t'enlever aux cieux?

Ils coulent avec tant de grace,
Qu'on ne sait, malgre ta paleur,
S'ils laissent une amere trace,
Si c'est la joie ou la douleur.

Quand tu reprendras solitaire
Ton doux vol, soeur d'Alaciel,
Dis-moi, la clef de ce mystere,
L'emporteras-tu dans le ciel?

30 septembre 1828.

Sans pretendre sonder, a mon tour, le secret de cette destinee de poete
et mettre la main sur la clef fuyante de son coeur, il me semble, a
voir jusqu'a la fin sa solitaire imagination se devorer comme une lampe
nocturne et la flamme sans aliment s'egarer chaque soir aux lieux
deserts,--il me semble presque certain que cette jeune Fille ideale, cet
Ange de poesie, celle que M. de Chateaubriand a baptisee _la Sylphide_,
fut reellement le seul etre a qui appartint jamais tout son amour; et
comme il l'a dit dans d'autres stances du meme temps:

C'est l'Ange envole que je pleure,
Qui m'eveillait en me baisant,
Dans des songes eclos a l'heure
De l'etoile et du ver-luisant.

Toi qui fus un si doux mystere,
Fantome triste et gracieux,
Pourquoi venais-tu sur la terre
Comme les Anges sont aux cieux?

Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre,
Oublis du terrestre sejour,
Ombre reveuse, aimai-je une Ombre
Infidele a l'aube du jour[166]?

[Note 166: Plus tard pourtant, si nous en croyons quelques legers
indices, il aurait aime moins vaguement, ou cru aimer; mais, meme
alors, le meilleur de son coeur dut etre toujours pour l'_Ange_ et pour
l'_Ombre_.]

De ces premieres saisons de Bertrand, en ce qu'elles avaient de suave,
de franc malgre tout et d'heureux, rien ne saurait nous laisser une
meilleure idee qu'une page toute naturelle, qu'il a retranchee ensuite
de son volume de choix, precisement comme trop naturelle et trop
prolongee sans doute, car il aimait a reflechir a l'infini ses
impressions et a les concentrer, pour ainsi dire, sous le cristal de
l'art. Mais ici nous le prenons sur le fait; ce n'est plus a _l'huis
d'un chatel_ que frappe mignardement le pelerin, c'est tout bonnement a
la porte d'une ferme, durant une course a travers ces grasses et saines
campagnes:

"Je n'ai point oublie, raconte-t-il, quel accueil je recus dans une
ferme a quelques lieues de Dijon, un, soir d'octobre que l'averse
m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, apres avoir visite
les plateaux boises et les _combes_ encore vertes de Chamboeuf[167]. Je
heurtai demon baton de houx a la porte secourable, et une jeune paysanne
m'introduisit dans une cuisine enfumee, toute claire, toute petillante
d'un feu de sarment et de chenevottes. Le maitre du logis me souhaita
une bienvenue simple et cordiale; sa moitie me fit changer de linge et
preparer un chaudeau, et l'aieul me forca de prendre sa place, au coin
du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chene que sa culotte
(milady me le pardonne!) avait poli comme un miroir. De la, tout en me
sechant, je me mis a regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le
lendemain etait jour de marche a la ville, ce que n'annoncait que
trop bien l'air affaire des habitants de la ferme, qui hataient les
preparatifs du depart. La cuisine etait encombree de paniers ou les
servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la
bonne Fee aurait choisie pour en faire un carrosse a Cendrillon, la des
sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce
odeur de fruits murs, ou des poulets montrant leur rouge crete par les
barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier
qu'il avait tue dans la journee; de sa carnassiere qu'il vida sur la
table s'echapperent des lievres, des pluviers, des halbrans, dont un
plomb cruel avait ensanglante la fourrure ou le plumage. Il essuya
complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'etamine, et
l'accrocha au manteau de la cheminee, entre l'epi insigne de ble de
Turquie et la branche ordinaire du buis saint. Cependant rentraient d'un
pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la
glebe et leurs guetres detrempees. Ils grondaient contre le temps qui
retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre
contre les vitres; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la
basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aieul avec ce tube de fer creux,
ustensile oblige de tout foyer rustique, une chaudiere se couronnait
d'ecume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'_etoc_[168]
qui se tordaient comme des serpents dans les flammes: c'etait le souper
qui cuisait. La nappe mise, chacun s'assit, maitres et domestiques, le
couteau et la fourchette en main, moi a la place d'honneur, devant un
enorme chateau embastionne de choux et de lard, dont il ne resta pas une
miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on
goguenarda. Quelles honnetes figures dans ces bonnets de laine bleue!
quelles robustes santes dans ces sayons de toile couleur de terreau!
Ah! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le metayer et sa femme
m'offrirent un lit que j'aurais ete bien fache d'accepter: je voulus
passer la nuit dans la creche. Rien de _rembranesque_ comme l'aspect
de ce lieu qui servait aussi de grange et de pressoir: des boeufs qui
ruminaient leur pitance, des anes qui secouaient l'oreille, des agneaux
qui tetaient leur mere, des chevres qui trainaient la mamelle, des
patres qui retournaient la litiere a la fourche; et, quand un trait
de lumiere enfilait l'ombre des piliers et des voutes, on apercevait
confusement des fenils bourres de fourrage, des chariots charges de
"gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne eteinte
pendant a une corde. Jamais je n'ai repose plus delicieusement. Je
m'endormis au dernier chant du grillon tapi dans ma couche odorante
de paille d'orge, et je m'eveillai au premier chant du coq battant de
l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme."--Et c'est la pourtant
ce que, vous, qui le sentez et le depeignez si bien, vous quittez
toujours[169]!

[Note 167: _Combe_, creux de vallee de toutes parts entouree de
montagnes et n'ayant qu'une issue.]

[Note 168: _Etoc_, souche morte.]

[Note 169: On peut rapprocher celle page de Bertrand de la piece
celebre du poete Burns: _Le Samedi soir dans la chaumiere_. On verrait
en quoi cette derniere, independamment de la forme poetique, reste
encore tres-superieure. Car, la ou Bertrand veut etre surtout
pittoresque, Burns se montre en outre cordial, moral, chretien,
patriote. Son episode de Jenny introduit et personnifie la chastete de
l'emotion; la Bible, lue tout haut, renvoie sur toute la scene une lueur
religieuse. Puis viennent ces hautes pensees sur _la grandeur de la
vieille Ecosse_ qui s'appuie a de telles images du foyer: _Sic fortis
Etruria crevit_. Nul exemple n'est capable de faire mieux saisir le cote
quelque peu defectueux de l'ecole et de la maniere que Bertrand adopta
et poussa de plus en plus. Meme a ses meilleurs moments, il s'est trop
retranche des sources vives.--On ne saurait aussi, a propos de cette
page, ne pas se souvenir de l'admirable tableau qui termine l'idylle de
Theocrite, _les Thalysies_. Ces trois morceaux en regard appellent bien
des pensees. Si enfin l'on y joint le charmant tableau de _l'Euboique_
de Dion Chrysostome et l'arrivee du naufrage dans la cabane du chasseur,
on aura au complet tous les sujets de comparaison.]

La suspension du _Provincial_ laissait Bertrand libre, et nous le vimes
arriver a Paris vers la fin de 1828 ou peut-etre au commencement de
1829. Il ne nous parut pas tout a fait tel que lui-meme s'est plu, dans
son _Gaspard de la Nuit_, a se profiler par maniere de caricature:
"C'etait un pauvre diable, nous dit-il de Gaspard, dont l'exterieur
n'annoncait que miseres et souffrances. J'avais deja remarque, dans le
meme jardin, sa redingote rapee qui se boutonnait jusqu'au menton, son
feutre deforme que jamais brosse n'avait brosse, ses cheveux longs comme
un saule, et peignes comme des broussailles, ses mains decharnees,
pareilles a des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et
maladive, qu'effilait "une barbe nazareenne; et mes conjectures
l'avaient charitablement range parmi ces artistes au petit-pied, joueurs
de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et
une soif inextinguible condamnent a courir le monde sur la trace du
Juif-errant." Nous vimes simplement alors un grand et maigre jeune
homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux
noirs tres-vifs, a la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu
chafouine peut-etre, au long rire silencieux. Il semblait timide ou
plutot sauvage. Nous le connaissions a l'avance, et nous crumes d'abord
l'avoir apprivoise. Il nous recita, sans trop se faire prier, et d'une
voix sautillante, quelques-unes de ses petites ballades en prose, dont
le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un
rhythme: on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des
_Pelerins polonais_ et dans les _Paroles d'un Croyant_. Bertrand nous
recita, entre autres, la petite drolerie gothique que voici, laquelle se
grava a l'instant dans nos memoires, et qui etait comme un avant-gout en
miniature du vieux Paris considere magnifiquement du haut des tours de
Notre-Dame:

LE MACON.

LE MAITRE MACON:--"Regardez ces bastions, ces contre-forts: on les
dirait construits pour l'eternite."

(Schilleb.--_Guillaume Tell_.)

Le macon Abraham Knupfer chante, la truelle a la main, dans les airs
echafaude, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle
de ses pieds et l'eglise aux trente arcs-boutants et la ville aux trente
eglises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abime
confus des galeries, des fenetres, des pendentifs, des clochetons, des
tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile
echancree et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se decoupent en etoile, la citadelle qui
se rengorge comme une geline dans un tourteau, les cours des palais ou
le soleil tarit les fontaines, et les cloitres des monasteres ou l'ombre
tourne autour des piliers.

Les troupes imperiales se sont logees dans le faubourg. Voila qu'un
cavalier tambourine la-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau a
trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversee
d'une ganse, et sa queue nouee d'un ruban.

Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanache
de gigantesques ramees, sur de larges pelouses d'emeraude, criblent de
coups d'arquebuse un oiseau de bois fiche a la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathedrale s'endormit couchee
les bras en croix, il apercut de l'echelle, a l'horizon, un village
incendie par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comete dans
l'azur."

On aura remarque la precision presque geometrique des termes et
l'exquise curiosite pittoresque du vocabulaire. Tout cela est vu
et saisi a la loupe. De telles imagettes sont comme le produit du
daguerreotype en litterature, avec la couleur en sus. Vers la fin de
sa vie, l'ingenieux Bertrand s'occupait beaucoup, en effet, du
daguerreotype et de le perfectionner. Il avait reconnu la un procede
analogue au sien, et il s'etait, mis a courir apres.

Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux
gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler a l'avance une
ciselure habilement faite, une moulure enjolivee et savante, destinee
a une cathedrale qui etait en train de s'elever. Ou encore c'etait le
peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles,
en attendant que la grande rosace fut montee.

Bertrand nourrissait a cette epoque d'autres projets plus etendus, et
il n'entendait que preluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de
_bambochades_. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientot paraitre
de lui quelque roman historique qui aurait remue leur chere Bourgogne.
Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas a son haleine, et, comme
tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prelude et dans
l'escarmouche qu'il s'est consume. Singuliere, insaisissable nature,
que les gens du monde auraient peine a comprendre et que les artistes
reconnaitront bien! Reveur, capricieux, fugitif ou plutot fugace, un
rien lui suffit pour l'attarder ou le devoyer. Tantot a l'ombre, le long
des rues solitaires, on l'eut rencontre rodant et filant d'un air de
Pierre Gringoire,

Comme un poete qui prend des vers a la pipee.

Tantot, les coudes sur la fenetre de sa mansarde, on l'eut surpris par
le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la pale
giroflee du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le
peintre paysagiste La Berge, mort d'epuisement sur une herbe ou sur une
mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas la, il allait, il errait. _Un
rayon l'eblouit, une goutte l'enivre_, et en voila pour des journees.

Aussi, meme en ces mois de courte intimite, nous le perdions souvent de
vue; il disparaissait, il s'evanouissait pour nous, pour tous, pour ses
amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse decider a ecrire. Dans une
lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot
lui en faisait reproche d'une maniere touchante, en le rappelant aux
champetres images du pays et en le provoquant a plus de confiance
et d'abandon: "Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis
m'accoutumer a vous laisser la-bas dans votre imprenable solitude.
Quelque obstine que soit votre silence, je l'attribue plutot a votre
souffrance morale qu'a l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et apres
quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher
Bertrand, nous avons des promenades a travers champs qui valent
peut-etre les soirees d'Emile Deschamps. Nous avons les pechers tout
roses sur la cote, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, "tout
blancs, tout roses, tout embaumes, ou le rossignol chante; la verdure
des premiers bles, qui cache l'alouette tombee des nues, et la solitude
de nos _Combes_ qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous
apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous deposer a Gouville; la se
trouveraient votre mere, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis.
Nous dejeunerions sur l'herbe fraiche, nous irions errant tout le jour
sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez
vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient a votre case de Paris. Ce
serait le reveil apres un doux songe.--N'est-ce pas que vous donneriez
bien huit jours de Paris pour une journee comme celle-la?

"A defaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans
nos lettres. Les indifferents decouragent; les coeurs connus remettent
de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se
touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: _Voe soli!_ Ne vous
consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez
a nous, ecrivez-nous, vous serez soulage!"

Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le
corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du siecle,
et qui se compliquait pour lui des circonstances particulieres d'une
position genee. Un moment, la Revolution de Juillet parut couper court a
son anxiete, et ouvrir une carriere a ses sentiments moins contraints;
il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons a Dijon,
durant les deux annees qui suivent, prenant, a cote de son ami Brugnot
et meme apres sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au
_Patriote de la Cote-d'Or_. Le reveil ne fut que plus rude; ce _coup de
collier_ en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui
sentait le besoin de respirer. Par malheur, la litterature elle-meme
avait fait tant soit peu naufrage dans la tempete, et si Bertrand avait
recherche de ce cote la place du doux nid melodieux, il ne l'aurait plus
trouvee. Mais il ne parait pas s'etre soucie de renouer les anciennes
relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces
dix annees; il s'evanouissait de plus en plus.

Que faisait-il? a quoi revait-il? Aux memes songes sans doute, aux
eternels fantomes que, par contraste avec la realite, il s'attachait
a ressaisir de plus pres et a embellir. Il avait repris ses bluettes
fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en
voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans
l'antique eglogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occupe a
cueillir des brins de jonc et a les tresser ensemble, pour en faconner
une cage a mettre des cigales. Eh bien! Bertrand etait un de ces
preneurs de cigales; et pour entiere ressemblance, comme ce petit berger
de Theocrite, il ne s'apercut pas que durant ce temps le renard lui
mangeait le dejeuner.

"ITEM, _il faut vivre_," comme le repetait souvent un poete notaire de
campagne que j'ai connu. La vie materielle revenait chaque jour avec
ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de
Bertrand, il avait a y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre poete en
peine dans la quantite de petits journaux oublies auxquels, ca et la, il
payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait
intitule, un _drame-ballade_, fut presente par lui a M. Harel, directeur
de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera
son theatre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se
regler: il devint secretaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de
longue main sa famille, et qui eut pour lui des bontes. Mais Bertrand,
a ce metier du reve, n'avait guere appris a se trouver capable d'un
assujettissement regulier. Et puis, lui rendre service n'etait pas
chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une
reconnaissance extreme pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait
de bien; on aurait dit qu'il avait hate d'en emporter le souvenir ou
d'en respecter l'esperance, et au moindre pretexte commode, au moindre
coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait:

J'esquive doucement et m'en vais a grands pas,
La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas,
Le coeur sautant de joie et triste d'apparence[170]....

[Note 170: Mathurin Regnier, satire VIII.]

A travers cela il avait trouve, chose rare! et par la seule piperie
de son talent, un editeur. Eugene Renduel avait lu le manuscrit des
_Fantaisies de Gaspard_, y avait pris gout, et il ne s'agissait plus que
de l'imprimer. Mais l'editeur, comme l'auteur, y desirait un certain
luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet. Bref on attendit,
et le manuscrit paye, modiquement paye, mais enfin ayant trouve maitre,
continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une
fois l'affaire conclue et le denier touche, s'en etait alle selon
sa methode, se voyant deja sur velin et caressant la lueur. Un jour
pourtant il revint, et ne trouvant pas l'editeur au gite, il lui laissa
pour _memento_ gracieux la jolie piece qui suit:

A M. EUGENE RENDUEL.

SONNET.

Quand le raisin est mur, par un ciel clair et doux,
Des l'aube, a mi-coteau rit une foule etrange.
C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange,
Maitres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous.

A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous?
Le matin vous eveille, eveillant sa voix d'ange.
Mon compere, chacun en ce temps-ci vendange;
Nous avons une vigne:--eh bien! vendangeons-nous?

Mon livre est cette vigne, ou, present de l'automne,
La grappe d'or attend, pour couler dans la tonne,
Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit.

J'invite mes voisins, convoques sans trompettes,
A s'armer promptement de paniers, de serpettes.
Qu'ils tournent le feuillet: sous le pampre est le fruit.

5 octobre 1840.

Cependant, a trop attendre, sa vie frele s'etait usee, et cette poetique
gaiete d'automne et de vendanges ne devait pas tenir. Une premiere fois,
se trouvant pris de la poitrine, il etait entre a la Pitie dans
les salles de M. Serres, sans en prevenir personne de ses amis; la
delicatesse de son coeur le portait a epargner de la sorte a sa modeste
famille des soins difficiles et un spectacle attristant. Durant les huit
mois qu'il y resta, il put voir souvent passer M. David le statuaire,
qui allait visiter un jeune eleve malade. M. David avait de bonne heure,
des 1828, concu pour le talent de Bertrand la plus haute, la plus
particuliere estime, et il etait destine a lui temoigner l'interet
supreme. Bertrand lui a, depuis, avoue l'avoir reconnu de son lit; mais
il s'etait couvert la tete de son drap, en rougissant. Apres une espece
de fausse convalescence, il retomba de nouveau tres-malade, et dut
entrer a l'hospice Necker vers la mi-mars 1841. Mais, cette fois, sa
fierte vaincue ceda aux sentiments affectueux, et il appela aupres de
son lit de mort l'artiste eminent et bon, qui, durant les six semaines
finales, lui prodigua d'assidus temoignages, recueillit ses paroles
fievreuses et transmit ses volontes dernieres. Bertrand mourut dans l'un
des premiers jours de mai. M. David suivit seul son cercueil; c'etait la
veille de l'Ascension; un orage effroyable grondait; la messe mortuaire
etait dite, et le corbillard ne venait pas. Le pretre avait fini par
sortir; l'unique ami present gardait les restes abandonnes. Au fond de
la chapelle, une soeur de l'hospice decorait de guirlandes un autel pour
la fete du lendemain.

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