Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Une des plus jolies idylles de Leonard est celle des _Deux Ruisseaux_,
bien connue sans doute, mais qui merite d'etre citee encore, eclairee
comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret
douloureux:
Daphnis prive de son amante
Conta cette fable touchante
A ceux qui blamaient ses douleurs:
Deux Ruisseaux confondaient leur onde,
Et sur un pre seme de fleurs
Coulaient dans une paix profonde.
Des leur source, aux memes deserts
La meme pente les rassemble,
Et leurs voeux sont d'aller ensemble
S'abimer dans le sein des mers.
Faut-il que le destin barbare
S'oppose aux plus tendres amours?
Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours
Un roc affreux qui les separe.
L'un d'eux, dans son triste abandon,
Se dechainait contre sa rive,
Et tous les echos du vallon
Repondaient a sa voix plaintive.
Un passant lui dit brusquement:
Pourquoi sur cette molle arene
Ne pas murmurer doucement?
Ton bruit m'importune et me gene.
--N'entends-tu pas, dit le Ruisseau,
A l'autre bord de ce coteau,
Gemir la moitie de moi-meme?
Poursuis ta route, o voyageur!
Et demande aux Dieux que ton coeur
Ne perde jamais ce qu'il aime.
La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et
poete agreable lui-meme, valut a Leonard un emploi diplomatique qui le
retint pendant dix annees environ (1773-1783), tantot comme secretaire
de legation, tantot meme comme charge d'affaires aupres du
Prince-Eveque de Liege. Le pays etait beau, les fonctions mediocrement
assujettissantes; il parait les avoir remplies avec, plus de conscience
et d'assiduite que de gout. Je dois aux communications parfaitement
obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus precis sur cette
epoque un peu disparate de la vie de Leonard. Il eut l'honneur d'etre
trois fois charge d'affaires durant l'absence de son ministre, M.
Sabatier de Cabre; la premiere depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au
21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 aout 1778; la
troisieme depuis le 9 janvier jusqu'au 8 decembre 1782. C'est a ce
moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succede comme ministre
plenipotentiaire a M. Sabatier, Leonard se retira et rentra en France.
Gretry, dans le meme temps, arrivait a Liege, et y recevait des ovations
patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et
que Leonard eut ete heureux d'enregistrer.
Les depeches de celui-ci, adressees a M. de Vergennes et conservees
au depot des Affaires etrangeres, sont au nombre de soixante; plus de
depeches en tout que d'idylles. On s'apercoit aisement, en y jetant les
yeux, que le poete diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela
peut-etre, il s'applique a justifier par son zele la distinction dont
il est honore. Les affaires de la France avec le Prince et les Etats
de Liege etaient necessairement tres-petites; affaires surtout de
libellistes a poursuivre et de deserteurs a reclamer. Pourtant, par
Liege, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne,
dont cet Etat faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas
autrichiens nous tenaient separes. L'interet des Pays-Bas etait
de mettre un mur entre la France et Liege pour fermer cette voie
d'ecoulement a notre commerce. La France, au contraire, cherchait a
faciliter le passage. Aussi presque toutes les depeches de Leonard
roulent sur l'execution de certaines routes et chaussees, de certains
canaux qui avaient ete stipules par un traite recent. Il faut voir comme
le tendre auteur des _Deux Ruisseaux_ s'y evertue. Le Prince-Eveque a
l'air d'etre bien dispose pour la France; mais il ne fait pas de ses
Etats ce qu'il veut. Ceux-ci tachent de tirer de Versailles un secours
d'argent pour les routes demandees. Le chancelier ou chef du ministere
du prince est au fond moins favorable que son maitre. Il s'agit de
penetrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera
bien affecte a l'emploi promis. Il y a la un autre _M. de Leonard_ qui
n'est pas le notre, mais une espece d'ingenieur du Prince, et qu'il
s'agit de capter en tout honneur: une boite d'or avec portrait de Sa
Majeste parait produire un effet merveilleux.
A travers cela, et dans les intervalles apres tout assez monotones,
l'occupation favorite de Leonard etait la composition d'un roman
sentimental intitule _Lettres de deux Amants de Lyon_ (Therese et
Faldoni), qu'il ne publia qu'a son retour, en France et qui eut dans
le temps un succes de larmes. Sous une forme detournee, il y caressait
encore le souvenir de ses propres douleurs. L'epigraphe qu'il emprunte a
Valere-Maxime declare tout d'abord sa pensee: "Du moment qu'on s'aime
de l'amour a la fois le plus passionne et le plus pur, mieux vaut mille
fois se voir unis dans la mort que separes dans la vie."
Je crois pouvoir rapporter aussi a ce sejour de Liege la jolie piece
intitulee _le Nouveau Philemon_, ou figurent
Deux ermites voisins des campagnes belgiques.
C'est une variante et un peu une parodie de la metamorphose du _Philemon
et Baucis_ de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaiete flamande s'y
fait sentir. Une versification familiere et charmante, tout a fait digne
de Gresset, amene, en se jouant, de spirituels details dans un ton de
malice adoucie. On y voit quelle devait etre la nuance d'esprit de
l'aimable auteur, quand il s'egayait.
Quelques idylles et poesies champetres, composees en ces memes annees,
s'ajouterent a une nouvelle et assez jolie edition que donna Leonard
(La Haye, 1782). Cette publication litteraire amena un petit incident
diplomatique, un cas d'etiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque
je suis aux sources officielles, voici _in extenso_ la grave depeche du
ministre plenipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2
janvier 1782):
"M. Leonard avait presente la nouvelle edition de ses _Pastorales_
au Prince-Eveque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses
ouvrages. Son Altesse me prevint hier qu'elle lui destinait une
tres-belle tabatiere d'or emaille, et me dit qu'elle allait le faire
appeler pour la lui offrir devant moi. Je representai au prince que M.
Leonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peine du
delai qu'entrainerait cette delicatesse qu'il juge outree, puisque c'est
seulement a titre de poete distingue qu'il s'acquitte envers lui du
plaisir qu'il a du a la lecture de ses Idylles.
"Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder
moi-meme en depot la tabatiere, jusqu'a ce que M. Leonard et moi
eussions eu l'honneur de vous ecrire et de vous demander si vous trouvez
bon qu'il l'accepte. Cet expedient a satisfait Son Altesse, a qui M.
Leonard a exprime toute sa reconnaissance. J'ai ajoute qu'elle devait
etre bien persuadee du regret que j'avais de retarder le bonheur que
gouterait M. Leonard, en se parant des temoignages flatteurs de ses
bontes et de son estime."
M. de Vergennes repondit qu'il ne voyait aucun inconvenient au cadeau,
et la tabatiere fut remise. Une tabatiere pour des idylles! Le XVIIIe
siecle ne concevait rien de plus galant que ce prix-la:
........Pocula ponam
Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162].
[Note 162: La tabatiere etait alors le meuble indispensable,
l'ornement de contenance, la source de l'esprit, _fons leporum_. Quand
on reconcilia l'abbe Delille et Rivarol a Hambourg dans l'emigration,
ils n'imaginerent rien de mieux que d'echanger leurs tabatieres. Le
Prince-Eveque de Liege aurait bien pu dire a Berquin et a Leonard:
"_Et vitula tu dignus et hic..._ Vous etes dignes tous les deux de la
tabatiere. "Leonard, sur la fin de son sejour a Liege, dut connaitre le
jeune baron de Villenfagne qui aimait la litterature, qui se fit editeur
des _oeuvres choisies_ du baron de Walef (1779), et qui a depuis
publie deux volumes de _Melanges_ (1788 et 1810) sur l'histoire et la
litterature tant liegeoises que francaises. J'y ai cherche vainement le
nom de Leonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Eveque, alors
regnant: "La Societe d'emulation a pris naissance sous Welbruck; on le
determina a s'en declarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour
consolider cet etablissement. Welbruck etait un prince aimable et leger,
qui ne cherchait qu'a, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant
les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire a
presque tous les souverains de l'Europe." (_Melanges_, 1810, page 62.)
Nous voila edifies, mieux que nous ne pouvions l'esperer, sur le Leon X
de l'endroit. La _Biographie universelle_ (article _Welbruck_) lui est
plus favorable. (Voir dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, tome IV,
page 241, une Notice sur Leonard par M. Ferd. Henaux, 1847.)]
Cependant la chaine doree, si legere qu'elle parut, allait peu a l'ame
habituellement sensible et reveuse, et, pour tout dire, a l'ame malade
de Leonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours
pour temoigner la gene secrete et pour accuser l'empreinte. Il
regrettait cette chere liberte, comme il disait,
Aux dieux de la faveur si follement vendue.
Son voeu de poete et de creole se reportait par dela les mers, vers ce
berceau natal des Antilles, qui lui semblait receler pour son
existence fatiguee le dernier abri du bonheur. Lui-meme, en des vers
philosophiques, nous a confesse avec grace le faible de son inconstance:
Mais le temps meme a qui tout cede
Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas!
Aussi leger que lui, l'homme est toujours, helas!
Mecontent de ce qu'il possede
Et jaloux de ce qu'il n'a pas.
Dans cette triste inquietude
On passe ainsi la vie a chercher le bonheur:
A quoi sert de changer de lieux et d'habitude,
Quand on ne peut changer son coeur?
Revenu de Liege a Paris au commencement de 1783, il partit l'annee
suivante pour les colonies, ou il passa trois annees, apres lesquelles
on le retrouve a Paris en 1787, pret a repartir de nouveau pour la
Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant general de
l'Amiraute et de vice-senechal de l'ile. Ainsi la sirene des tropiques
l'appelait et le repoussait tour a tour. Des qu'il s'en eloignait,
elle reprenait a ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour
Bernardin de Saint-Pierre, qui de pres l'aima peu, et qui ne nous l'a
peinte si belle que de souvenir. Mais pour Leonard, c'etait plus. Il
semblait en verite que la patrie fut pour lui la Guadeloupe quand il
etait en France, et la France quand il etait a la Guadeloupe. Celle des
deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en
lui ne cessait pas. _Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam_. En ses
meilleurs jours, il est pareil encore a ce pasteur de Sicile, dont il
emprunte la chanson a Moschus, et auquel il se compare: si la mer est
calme, le voila qui convoite le depart et le voyage aux iles Fortunees;
mais, des que le vent s'eleve, il se reprend au rivage, a aimer les
bruits du pin sonore et l'ombre sure du vallon.
Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son reve, sa patrie d'au
dela, son ile du bonheur. Plus heureux peut-etre quand on n'y aborde
jamais! on y croit toujours. Pour Leonard, cette ile avait un nom; il y
alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette ame
imbue des idees philanthropiques de son siecle, les desappointements
furent grands, on le concoit, surtout lorsqu'il eut a exercer des
fonctions austeres, a maintenir et a distribuer la justice. Ses
fonctions diplomatiques elles-memes ne l'y avaient guere prepare. Lui
dont tout le code semblait se resumer d'un mot: _Et moi aussi, je suis
pasteur en Arcadie_, il se trouve brusquement transforme en Minos,
siegeant, glaive en main, sur un tribunal. La revolution de 89 ne manqua
pas d'avoir la-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives
d'anarchie. Leonard faillit etre assassine; il parait meme qu'il
n'echappa que blesse. Degoute encore une fois et de retour en France
au printemps de 1792, il exhalait a l'ombre du bois de Romainville
ses tristesses dernieres, en des stances qui rappellent les plus doux
accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la
generation nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long,
car ce qui est du coeur ne vieillit pas.
Enfin je suis loin des orages!
Les Dieux ont pitie de mon sort!
O mer, si jamais tu m'engages
A fuir les delices du port,
Que les tempetes conjurees,
Que les flots et les ouragans
Me livrent encore aux brigands,
Desolateurs de nos contrees!
Quel fol espoir trompait mes voeux
Dans cette course vagabonde!
Le bonheur ne court pas le monde;
Il faut vivre ou l'on est heureux.
Je reviens de mes longs voyages
Charge d'ennuis et de regrets,
Fatigue de mes gouts volages,
Vide des biens que j'esperais.
Dieux des champs! Dieux de l'innocence!
Le temps me ramene a vos pieds;
J'ai revu le ciel de la France,
Et tous mes maux sont oublies.
Ainsi le pigeon voyageur,
Demi-mort et trainant son aile,
Revient, blesse par le chasseur,
Au toit de son ami fidele.
Devais-je au gre de mes desirs
Quitter ces retraites profondes?
Avec un luth et des loisirs
Qu'allais-je faire sur les ondes?
Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux?
La soif de l'or qui se deplace,
Les crimes souillant la surface
De quelques marais desastreux.
Souvent les Nymphes pastorales
Me l'avaient dit dans leur courroux:
"Aux regions des Cannibales
"Que vas-tu chercher loin de nous?..."
Combien de fois dans ma pensee
J'ai dit, les yeux baignes de pleurs:
Ne verrai-je plus les couleurs
Du dieu qui repand la rosee?
Les voila, ces jonquilles d'or,
Ces violettes parfumees!
Jacinthes que j'ai tant aimees,
Enfin je vous respire encor!
Quelle touchante melodie!
C'est Philomele que j'entends.
Que ses airs, oublies longtemps,
Flattent mon oreille attendrie!
J'ai vu le monde et ses miseres;
Je suis las de les parcourir.
C'est dans ces ombres tutelaires,
C'est ici que je veux mourir!
Je graverai sur quelque hetre:
Adieu fortune, adieu projets!
Adieu rocher qui m'as vu naitre!
Je renonce a vous pour jamais.
Que je puisse cacher ma vie
Sous les feuilles d'un arbrisseau,
Comme le frele vermisseau
Qu'enferme une lige fleurie!
Amours, Plaisirs, troupe celeste,
Ne pourrai-je vous attirer,
Et le dernier bien qui me reste
Est-il la douceur de pleurer?
Mais, helas! le temps qui m'entraine
Va tout changer autour de moi:
Deja mon coeur que rien n'enchaine
Ne sent que tristesse et qu'effroi...
Ce bois meme avec tous ses charmes,
Je dois peut-etre l'oublier;
Et le temps que j'ai beau prier
Me ravira jusqu'a mes larmes.
C'etait la le chant de bienvenue qu'il adressait a la France de 92, a
cette France du 20 juin, et tout a l'heure du 10 aout, du 2 septembre!
il ne tarda pas a se rendre compte de l'anachronisme. On a dit
tres-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait _le
loup_. S'il est absent aussi dans les idylles de Leonard, ce n'est pas
que le poete ne l'ait certainement apercu. Il s'est ecrie en finissant:
Aux champs comme aux cites, l'homme est partout le meme,
Partout faible, inconstant, ou credule, ou pervers,
Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime:
Son bonheur que j'ai peint n'etait que dans mes vers.
Chose singuliere! et comme pour mieux verifier sa maxime, l'agitation de
son coeur le reprit. Ces contrees qu'il venait presque de maudire, ou la
haine l'a poursuivi, ou le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un
coup les revoir. Un mal etrange le commande; rien ne le retient; ses
amis ont beau s'opposer a un voyage que sa sante delabree ne permet
plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour meme
fixe pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans.
Comme Florian, comme Legouve, comme Millevoye, comme bien des talents de
cet ordre et de cette famille, Leonard ne put franchir cet age critique
pour l'homme sensible, pour le poete aimable, et qui a besoin de la
jeunesse. Il ne reussit pas a s'en detacher, a laisser mourir ou
s'apaiser en lui ses facultes aimantes et tendres; il mourut avec
elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent a
l'affaiblissement de leur sensibilite, a la decheance de leur coeur, il
resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des
poetes, a la liste de ces infortunes frequentes, mais non pas vulgaires.
Sa reputation modeste, et qui eut demande pour s'etablir un peu de
silence, s'est trouvee comme interceptee dans les grands evenements
qui ont suivi. Au sortir de la Revolution, un homme de gout, un poete
gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres completes de
l'oncle qui fute son premier maitre et son ami. Passant a la Guadeloupe
quelques annees apres la mort de Leonard, une jeune muse, qui n'est
autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques
notes, devenues plus brulantes, de son souffle melodieux. Qu'aujourd'hui
du moins l'horrible ebranlement qui retentit jusqu'a nous aille
reveiller un dernier echo sur sa pierre longtemps muette! que cet
incendie lugubre eclaire d'un dernier reflet son tombeau!
Avril 1843.
ALOISIUS BERTRAND[163]
[Note 163: Ce morceau a ete ecrit pour servir d'introduction au volume
de Bertrand, intitule _Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de
Callot_, qui s'est publie par les soins de M. Victor Pavie, alors
imprimeur-libraire a Angers (1842).]
Il doit etre demontre maintenant par assez d'exemples que le mouvement
poetique de 1824-1828 n'a pas ete un simple engouement de coterie,
le complot de quatre ou cinq tetes, mais l'expression d'un sentiment
precoce, rapide, aisement contagieux, qui sut vite rallier, autour des
noms principaux, une grande quantite d'autres, secondaires, mais encore
notables et distingues. Si la plupart de ces promesses resterent en
chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en general a rien de
complet ni de superieur, j'aime du moins a y constater, comme
cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de
_non-mediocre_, et qui meme repousse toute idee de ce mol amoindrissant.
La province fut bientot informee du drapeau qui s'arborait a Paris, et,
sur une infinite de points a la fois, l'elite de la jeunesse du lieu se
hata de repondre par plus d'un signal et par des accents qui n'etaient
pas tous des echos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois
jeunes imaginations un peu vives pour donner l'eveil et sonner le tocsin
litteraire. Au XVIe siecle, les choses s'etaient ainsi passees lors de
la revolution poetique proclamee par Ronsard et Du Bellay: le Mans,
Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitot leve leurs recrues et fourni
leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis
disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher,
et, finalement, a voir le resultat en gros apres une quinzaine d'annees
de possession de moins en moins disputee, il semble qu'il y ait
conquete.
Louis Bertrand, ou, comme il aimait a se poetiser, _Ludovic_, ou plutot
encore _Aloisius_ Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de
ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la
moderne ecole, mis hors de combat, en quelque sorte, des le premier feu
de la melee. S'attacher a tracer, a deviner l'histoire des poetes de
talent morts avant d'avoir reussi, ce serait vouloir faire, a la guerre,
l'histoire de tous les grands generaux tues sous-lieutenants; ou ce
serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont
les beaux germes avortes sont tombes sur le rocher. La nature en tous
les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une
fatalite etrange marque et distingue l'infortune du poete dont nous
parlons: il a ses stigmates a lui. Si Bertrand fut mort en 1830, vers
le temps ou il completait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la
premiere fois, son cercueil aurait trouve le groupe des amis encore
reunis, et sa memoire n'aurait pas manque de cortege. Au lieu de cette
opportunite du moins dans le malheur, il survecut obscurement, se fit
perdre de vue durant plus de dix annees sans donner signe de vie au
public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort
meme, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompe.
Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme preleve cette fraicheur d'interet
qui s'attache aux funerailles precoces; et en allant mourir, helas!
sur le lit de Gilbert apres Hegesippe Moreau, il a presque l'air d'un
plagiaire.
Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette serie de
mechefs et de contre-temps combles par une terminaison si funeste. Quand
meme, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous a cet effet, et ne
nous aurait pas expressement nomme pour reparer a son egard et autant
qu'il serait en nous, ce qu'il appelait _la felonie du sort_, nous
aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir a chaque
groupe litteraire, comme a chaque bataillon en campagne, de retirer et
d'enterrer ses morts. Les indifferents, les empresses qui surviennent
chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un
moment encore! et honneur avant tout a ceux qui ont aime la poesie
jusqu'a en mourir!
Louis-Jacques-Napoleon Bertrand naquit le 20 avril 1807, a Ceva en
Piemont (alors departement de Montenotte), d'un pere lorrain, capitaine
de gendarmerie, et d'une mere italienne. Il revint en France, a la
debacle de l'Empire, age d'environ sept ans, et gardant plus d'un
souvenir d'Italie. Sa famille s'etablit a Dijon; il y fit ses etudes, y
eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poete Antoine de
Latour; mais Bertrand, fidele au gite, suca le sel meme du terroir et se
naturalisa tout a fait Bourguignon.
Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui
sortent du cadre et qui appartiennent simplement a la France. Ceux qui
restent en propre a la capitale de la Bourgogne, ce sont le president de
Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siecle Tabourot; ils ont l'accent.
Bertrand, a sa maniere, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il
suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs,
celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le
Dijon gothique et chevaleresque, plutot que celui des bourgeois et des
vignerons; pourtant il y mele a propos la plaisanterie, la _gausserie_
du cru, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant
des vieux _noels_. Son originalite consiste precisement a avoir voulu
relever et enfermer sous forme d'art severe et de fantaisie exquise ces
filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-la coule au hasard et
comme par les fentes du tonneau.
Destinee bizarre, et qui denote bien l'artiste! il passa presque toute
sa vie, il usa sa jeunesse a ciseler en riche matiere mille petites
coupes d'une delicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y
verser ce que nos bons aieux buvaient a meme de la gourde ou dans le
creux de la main.
Il achevait ses etudes en 1827, et deja la poesie le possedait tout
entier. Dijon et ses antiquites heroiques, et cette fraiche nature
peuplee de legendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon
et les prairies de l'Armancon le captivaient. La nuit, aux grottes
d'Asnieres, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les
chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal
distingue paraissait alors a Dijon et y tentait le meme role honorable
que remplissait _le Globe_, a Paris. _Le Provincial_, redige par M.
Theophile Foisset (l'historien du president de Brosses), surtout par
Charles Brugnot, poete d'une vraie valeur, enleve bien prematurement
lui-meme en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes
aux essais du jeune Bertrand[164]. Je retrouve la le premier jet et la
premiere forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et
repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il dediait a l'auteur des _Deux
Archers_, a l'auteur de _Trilby_, les jolies ballades en prose dont la
facon lui coutait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient
pas; je lis, a la date du 10 juillet, _la Chanson du Pelerin qui heurte,
pendant la nuit sombre et pluvieuse, a l'huis d'un chatel_; elle etait
adressee _au gentil et gracieux trouvere de Lutece, Victor Hugo_, et
pouvait sembler une allusion ou requete poetique ingenieuse:
[Note 164: Le premier numero, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de
lui, une petite chronique de l'an 1304, intitulee _Jacques-les-Andelys_,
et depuis lors presque dans chaque numero, jusqu'a la fin de septembre,
epoque de la suspension du journal, il y insera quelque chose.]
--Comte, en qui j'espere,
Soient, au nom du Pere
Et du Fils,
Par tes vaillants roitres
Les felons et traitres
Deconfits!
J'entends un vieux garde,
Qui de loin regarde
Fuir l'eclair,
Qui chante et s'abrite,
Seul en sa guerite,
Contre l'air.
Je vois l'ombre naitre,
Pres de la fenetre
Du manoir,
De dame en cornette
Devant l'epinette
De bois noir.
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