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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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"Cette chaumiere au pied d'un mur est une maison de cure au pied d'un
pont. Vous y auriez notre riviere sous les yeux, notre plaine devant vos
pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur
votre tete. Cela est assez attrayant.

"Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne; des
voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville a l'autre bord, des
bateaux entre les deux rives, et un isolement commode; tout cela est
d'assez grand prix, mais aussi vous le payeriez: le site vaut mieux que
le lieu."

Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut reinstalle
en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le
console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant:

"Ces etres d'un jour ne doivent pas etre pleures longuement comme des
hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont ameres. Je le sens,
quand je songe surtout que votre malheur peut, a chaque instant, devenir
le mien. Je vous remercie d'y avoir songe. Je ne doute pas qu'en cas
pareil vous ne fussiez pret a partager mes sentiments comme je partage
les votres. Les consolations sont un secours qu'on se prete et dont tot
ou tard chaque homme a besoin a son tour."

Il revient de la a sa difficulte d'ecrire, a ses ennuis, a sa sante, a
se peindre lui-meme selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car,
si occupe qu'il soit de lui, il a toujours _un coin a loger les autres_:
c'est l'esprit et le coeur le plus _hospitaliers_. Il se recite donc en
detail a son ami; il se plaint de son esprit qui le maitrise par acces,
qui le surmene: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui
qu'il avait l'air d'une ame qui a rencontre par hasard un corps, et qui
s'en tire comme elle peut. Mais aussi il desarconne parfois cette ame,
cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers
_en bete_ (il nous l'assure), sans penser, couche sur sa litiere: "Vous
voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout a fait a
la beatitude et aux ravissements ou vous me supposez plonge. J'en ai
quelquefois cependant; et si mes pensees s'inscrivaient toutes seules
sur les arbres que je rencontre, a proportion qu'elles se forment et
que je passe, vous trouveriez, en venant les dechiffrer dans ce pays-ci
apres ma mort, que je vecus par-ci par-la plus Platon que Platon
lui-meme: _Platone platonior._"

Une de ces pensees, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules
sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se
promenait par les bois un livre a la main, la voulez-vous savoir? la
voici; elle lui echappe a la fin de cette meme lettre:

"Il me reste a vous dire sur les livres et sur les styles une chose
que j'ai toujours oubliee: achetez et lisez les livres faits par les
vieillards qui ont su y mettre l'originalite de leur caractere et de
leur age. J'en connais quatre ou cinq ou cela est fort remarquable.
D'abord le vieil Homere, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non
plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualite
de poetes. Mais procurez-vous un peu Vairon, _Maculphi Formuloe_ (ce
Marculphe etait un vieux moine, comme il le dit dans sa preface dont
vous pourrez vous contenter); Cornaro, _de la Vie sobre_. J'en connais,
je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir.
Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne decouvrez
pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensees, des esprits
verts, quoique rides, des voix sonores et cassees, l'autorite des
cheveux blancs, enfin des tetes de vieillards. Les amateurs de tableaux
en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en
livres en mette dans sa bibliotheque."--Que vous en semble? Montaigne
dirait-il mieux? Vraie pensee de Socrate touchee a la Rembrandt!

M. Joubert est un esprit delicat avec des pointes frequentes vers le
sublime; car, selon lui, "les esprits delicats sont _tous_ des esprits
nes sublimes, qui n'ont pas pu prendre _l'essor_, parce que, ou des
organes trop faibles, ou une sante trop variee, ou de trop molles
habitudes, ont retenu leurs elans." Charmante et consolante explication!
Quelle delicatesse il met a ennoblir les delicats! Il s'y pique
d'honneur. Ainsi la qualite du cavalier est bien la meme, ce n'est que
le cheval qui a manque.

L'annee 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de
Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert
par les recits passionnes de Fontanes; une grande liaison commenca. Les
illustres Memoires ont deja fixe en traits d'immortelle jeunesse cette
petite et admirable societe d'alors, soit au village de Savigny, soit
dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M.
Mole, cette brillante et courte union d'un moment a l'entree du siecle,
avant les systemes produits, les renommees engagees, les emplois
publics, tout ce qui separe; cette conversation d'elite, les soirs,
autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: "Helas! se
disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-la sont les dernieres;
elles emporteront leur secret."

M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans
l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Universite par
l'amitie de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rever, de causer,
de marcher, baton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix
lieues qu'ecrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, etant
de ceux qui sement, et qui ne batissent ni ne fondent: "Quand je luis,
je me consomme."--"J'avais besoin de l'age pour apprendre ce que je
voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que
je sais." Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait
toujours sur de longues perspectives:

De la paix et de l'esperance
Il a toujours les yeux sereins,

disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue a Courbevoie. Les idees
religieuses prenaient sur cet esprit eleve plus d'empire de jour en
jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers
restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau
chapitre de la _Religion_, qui est de la volee de Pascal, M. de
Chateaubriand a remarque que jamais pensees n'ont excite de plus grands
doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront
avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs
par leur clameur a ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels
elixirs d'ame restent scelles. Il a dit de ce siecle-ci, bien avant
tant de declamations et de redites, et avec le plus sublime accent de
l'humilite penetree qui a foi en la misericorde:

"Dieu a egard aux siecles. Il pardonne aux uns leurs grossieretes, aux
autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-la, meconnu par ceux-ci,
il met a notre decharge, dans ses balances equitables, les superstitions
et les incredulites des epoques ou nous vivons.

"Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est
blessee; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut
nous rester de sain."

Il comprenait la piete, _le plus beau et le plus delie de tous les
sentiments_, comme on a vu qu'il entendait la poesie; il y voyait des
harmonies touchantes avec le dernier age de la vie: "Il n'y a d'heureux
par la vieillesse que le vieux pretre et ceux qui lui ressemblent." Il
s'elevait et cheminait dans ce bonheur en avancant; la vieillesse lui
apparaissait comme purifiee du corps et voisine des Dieux. Il entendait
plus distinctement cette voix de la Sagesse, _qui, comme une voix
celeste, n'est d'aucun sexe_, cette voix, a lui familiere, des Fenelon
et des Platon. "La Sagesse, c'est le repos dans la lumiere!"

Mais, comme critique litteraire, il en faut tirer encore certains mots
qui s'ajouteraient bien au chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ de La
Bruyere, et dont quelques-uns vont droit a nos travers d'aujourd'hui:

"Pour bien ecrire, il faut une facilite naturelle et une difficulte
acquise."

"Il est des mots _amis de la memoire_; ce sont ceux-la qu'il faut
employer. La plupart mettent leurs soins a ecrire de telle sorte, qu'on
les lise sans obstacle et sans difficulte, et qu'on ne puisse en aucune
maniere se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix,
l'oreille, l'attention meme, et ne laissent rien apres elles; elles
flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a
feuillete." Ceci s'adresse en arriere a l'ecole de La Harpe, au Voltaire
delaye, et, en general, le peril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce
coulant.

Voici qui nous touche de plus pres: "Avant d'employer un beau mot,
faites-lui une place." Avec la quantite de beaux mots qu'on empile,
sait-on encore le prix de ces places-la?

"L'ordre litteraire et poetique tient a la succession naturelle et libre
des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de
l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit
cloue." Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se
tiennent guere; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que
clous marteles et rives, a tete d'or.

A nos poetes lyriques ou epiques, il semble dire: "On n'aime plus que
l'esprit colossal."

A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maitre:

"Nous devons reconnaitre pour maitres des mots ceux qui savent _en
abuser_, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des
langues, et ceux-la en sont les _tyrans_."--Oui, tyrans! nos Phalaris
ne font-ils pas mugir les pensees dans les mots faconnes et fondus en
taureaux d'airain?

A tel romancier qui reussit une fois sur cent, je dirai avec lui: "Il ne
faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un
bon auteur."

A tel critique herisse et coupe-jarret, a tel autre aisement fatrassier
et sans grace: "Des belles-lettres. Ou n'est pas l'agrement et quelque
serenite, la ne sont plus les belles-lettres.

"Quelque amenite doit se trouver meme dans la critique; si elle en
manque absolument, elle n'est plus litteraire... Ou il n'y a aucune
delicatesse, il n'y a point de litterature."

A aucune en particulier, mais a toutes en general, ce qui ne peut,
certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins emancipe: "Il est
un besoin d'admirer, ordinaire a certaines femmes dans les siecles
lettres, et qui est une alteration du besoin d'aimer."

Et ces pensees qui semblent dater de ce matin, etaient ecrites il y
a quinze ans au moins, avant 1824, epoque ou mourait M. Joubert, age
d'environ soixante-dix ans[159].

[Note 159: Soixante-dix ans moins trois jours; il mourut le 3 mai. M.
de Chateaubriand dans les _Debats_ du 8 mai, el M. de Bonald dans _la
Quotidienne_ du 24, ont consigne leurs publics regrets.]

Je n'aurais pas fini de sitot, si j'extrayais tout ce qui, chez lui,
s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes
sur les anciens, sur leur genre de beaute, leur moderation decente! "On
parle de leur imagination: c'est de leur gout qu'il faut parler; lui
seul reglait toutes leurs operations, appliquant leur discernement a ce
qui est beau et convenable.

"Leurs philosophes meme n'etaient que de beaux ecrivains dont le gout
etait plus austere."

Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulieres
des styles, sur Ciceron qu'on croit circonspect et presque timide, et
qui, par l'expression, est le plus temeraire peut-etre des ecrivains,
sur son eloquence claire, mais qui sort _a gros bouillons et cascades
quand il le faut_; sur Platon, qui _se perd dans le vide_, mais
tellement qu'_on voit le jeu de ses ailes_, qu'on _en entend le bruit_;
sur Platon encore et Xenophon, et les autres ecrivains de l'ecole de
Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et _les evolutions du vol
des oiseaux_, qui _batissent_ veritablement _des labyrinthes, mais des
labyrinthes en l'air_, M. Joubert est inepuisable de vues et perpetuel
d'images. Ciceron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le
comprend par tous les aspects et le juge, car lui-meme est un homme de
_par-dela_, plus antique de gout: "La facilite est opposee au sublime.
Voyez Ciceron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut."

"Il y a mille manieres d'appreter et d'assaisonner la parole: Ciceron
les aimait toutes."

"Ciceron est dans la philosophie une espece de lune; sa doctrine a une
lumiere fort douce, mais d'emprunt: cette lumiere est toute grecque. Le
Romain l'a donc adoucie et affaiblie."

Mais je m'apercois que je me rengage.--Nul livre, en resume, ne
couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette serie francaise,
ouverte aux _Maximes_ de La Rochefoucauld, continuee par Pascal, La
Bruyere, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, a Montaigne.

Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaitre,
d'avoir rencontre et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurat a
jamais grave dans l'esprit: il suffit maintenant pour cela, en ouvrant
son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantite de points qui reviennent
sans cesse, sur bien des themes eternels, on ne saurait dire mieux ni
plus singulierement que lui: "Il n'y a pas, pense-t-il, de musique plus
agreable que les _variations_ des airs connus." Or, ses _variations_,
a lui, meriteraient bien souvent d'etre retenues comme definitives.
Sa pensee a la forme comme le fond, elle fait-image et _apophthegme_.
Esperons, a tant de titres, qu'elle aura cours desormais, qu'elle
entrera en echange habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il verifiera
a nos yeux sa propre parole: "Quelques mots dignes de memoire peuvent
suffire pour illustrer un grand esprit[160]."

1er Decembre 1838.

[Note 160: J'ajoutais, en terminant, quelques conseils de detail
relatifs a une future reimpression; ils deviennent inutiles a
reproduire, le voeu que j'exprimais ayant ete surabondamment
rempli.--(Voir encore sur M. Joubert un article de moi au tome 1er des
_Causeries du Lundi_, et l'ouvrage intitule: _Chateaubriand et son
Groupe litteraire..._; il revient presque a chaque page.)]



LEONARD[161]

[Note 161: Cet article a ete donne au _Journal des Debats_ (21 avril
1843), avec destination aux victimes du tremblement de terre de la
Guadeloupe: l'humble obole marquee au nom de Leonard revenait de droit a
ses infortunes compatriotes.]

Dans mon gout bien connu pour les poetes lointains et plus qu'a demi
oublies, pour les etoiles qui ont pali, j'avais toujours eu l'idee de
revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants
ont occupe quelques matinees de notre enfance, et dont les vers faciles
et sensibles se sont graves une fois dans nos memoires encore tendres.
Mais, tout en bercant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant
d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais eclore. Je ne
m'attendais pas que parler de Leonard put redevenir une occasion qu'il
fallut saisir au passage, un rapide et triste a-propos.

C'est un age en tout assez facheux pour le poete entre dans la posterite
(s'il n'est pas decidement du petit nombre des seuls grands et des
immortels) que de devenir assez ancien deja pour etre hors de mode et
paraitre suranne d'elegance, et de n'etre pas assez vieux toutefois
pour qu'on l'aille rechercher a titre de curiosite antique ou de rarete
refleurie. La plupart de nos poetes agreables du XVIIIe siecle se
trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passes a l'etat
de poetes du XVIe. Il y a la, pour les noms qui survivent, un age
intermediaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'interet et appelle plutot
une severite injuste et extreme, a peu pres comme, pour les vivants, cet
espace assez maussade qui s'etend entre la premiere moitie de la vie
et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore
respecte et consacre. La renommee posthume des poetes a aussi sa
cinquantaine.

Leonard y echappera aujourd'hui. Sa destinee incomplete et touchante,
revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funebre, dans le
malheur commun des siens, rappellera l'interet qu'elle merita d'inspirer
tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence.

Nicolas-Germain Leonard, ne a la Guadeloupe en 1744, vint tres-jeune
en France, y passa la plus grande partie des annees de sa vie, mais il
retourna plusieurs fois dans sa patrie premiere. Absent, il y pensa
toujours; elle exerca sur lui, a distance et a travers toutes les
vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secretes
alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener
encore, lorsqu'il expira.

Leonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction
des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succes
et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les
recueils du temps, les etrennes et almanachs des Muses furent inondes de
traductions et imitations en vers, d'apres la version en prose. Gessner,
le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse
poetique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa _Clarisse_. De
tels contrastes flattaient les gouts du XVIIIe siecle, qui etait dans
la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle a laquelle ses
moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en litterature comme la
monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oublies, qui se
firent remarquer par l'elegance et la douceur des imitations, Leonard
fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle
que la donnait Gessner et que la reproduisait Leonard, etait simplement
la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en
effet, peut se concevoir d'une maniere plus etendue, plus conforme, meme
dans son ideal, a la realite de la vie et de la nature. M. Fauriel,
dans les ingenieuses _Reflexions_ qui precedent sa traduction de _la
Partheneide_ de Baggesen, etablit que ce n'est point la condition des
personnages representes dans la poesie idyllique qui en constitue
l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec
leurs sentiments, la conformite de la situation avec les desirs
humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain etat de calme,
d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-etre, bien
qu'il soit surtout reserve au reve. Ainsi, dans les grands poemes
non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans
impropriete, qualifier d'idylles, et qui sont, meme en ce genre, les
exemples du ton certes le plus eleve et du plus grand caractere. Qu'on
se rappelle dans _l'Odyssee_ l'episode charmant de Nausicaa au sortir
de la plus affreuse detresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des
hommes vertueux sous les ombrages de l'Elysee; dans le Tasse, la fuite
d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camoens, l'arrivee de Gama
a l'ile des Nereides; dans Milton, les amours de l'Eden. En tous ces
morceaux, l'emotion se redouble du contraste de ce qui precede ou de ce
qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et
du cercle environnant de toutes les calamites humaines un moment
suspendues. Si ideal, si divin que soit le tableau, il garde encore du
reel de la vie.

Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se
definit en lui-meme, devient a l'instant quelque chose de bien moins
eleve et de moins fecond. Il y a lieu pourtant dans les poemes d'une
certaine etendue qui s'y rapportent, dans _Louise_, dans _Hermann
et Dorothee_, a des contrastes menages qui sauvent la monotonie et
eloignent l'idee du factice. Cet ecueil est encore evitable dans les
pieces plus courtes, dans les simples eglogues et idylles proprement
dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le
revers de la destinee et de diversifier les couleurs; mais Theocrite
bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont reussi. Leonard, s'il ne
vient que tres-loin apres eux pour l'originalite du cadre et de la
pensee, pour la vigueur et la nouveaute du pinceau, a su du moins
conserver du charme par le naturel.

Ne sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature a part, dont il ne
cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir songe a ce
que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits
singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la
decoration de ses scenes champetres. Parny lui-mome et Bertin, en leurs
elegies, n'ont guere songe a retremper aux horizons de l'Ile-de-France
les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythere. En son poeme des
_Saisons_, au chant de l'_Ete_, Leonard disait:

Quels beaux jours j'ai goutes sur vos rives lointaines,
Lieux cheris que mon coeur ne saurait oublier!
Antille merveilleuse, ou le baume des plaines
Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier!
Ramene-moi, Pomone, a ces douces contrees....

Toujours _Pomone_. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien elegants,
le poete ajoute:

Mais ces riches climats fleurissent en silence;
Jamais un chantre aile n'y porte sa cadence:
Ils n'ont point Philomele et ses accents si doux,
Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux.
Autour de ces rochers ou les vents sont en guerre,
Le terrible Typhon a pose son tonnerre....

Passe pour _Philomele_. On peut la rappeler pour dire avec regret que
ces printemps eternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans
que rien n'egale, pourquoi ne pas laisser le vieux _Typhon_ sous son
Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le
premier, reproduit et comme decouvert ce nouveau monde eclatant, d'en
avoir nomme par leur vrai nom les magnificences, les felicites, les
tempetes, dans sa grande et virginale idylle.

Leonard, d'ailleurs, en meme temps qu'il epanchait au sein d'un genre
riant son ame honnete et sensible, etudiait beaucoup et recherchait tout
ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait
faire agreer au public. Il ne se tient pas du tout a Gessner; les
anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs a demi elegiaques
qu'il s'approprie et paraphrase avec une grace affaiblie; il en demande
d'autres a Sapho, a Bion et a Moschus; il en emprunte surtout aux
Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il
a donnee du _Village detruit_, de Goldsmith, a de l'agrement, de
l'aisance; et offre mome une sorte de relief, si on evite de la comparer
de trop pres avec l'original. En un mot, dans cette carriere ouverte au
commencement du siecle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si
activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et
l'abbe Arnaud, Leonard a son tour fait un pas; il est de ceux qui
tendent a introduire une veine des litteratures etrangeres modernes dans
la notre. Il represente assez bien chez nous un diminutif de Thompson,
de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux poetes vicaires
de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez Andre Chenier, l'art
des combinaisons (_junctura pollens_), le procede savant, la fermete
des tons et des couleurs qu'on espere trouver en lui, on doit preferer
celles de ses pieces ou, a travers les reminiscences de ses modeles,
il nous a donne quelques marques directes et attendrissantes, quelques
temoignages intimes de lui-meme: _l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets,
les Deux Ruisseaux_.

Un grand evenement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir decide
de toute sa destinee. Il aima, il fut aime; mais, au moment de posseder
l'objet promis, une mere cruelle et interessee prefera un survenant
plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir
auparavant sa raison egaree; et lui, il passa de longues annees a gemir
amerement en lui-meme, a moduler avec douceur ses regrets. On peut lire
cette histoire sous un voile tres-legerement transparent dans le roman
qu'il a intitule _la Nouvelle Clementine_. De plus, ses vers a chaque
instant la rappellent et en empruntent une teinte melancolique, une
note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge,
temoins des serments, et les bosquets de Romainville ou les lilas lui
disaient d'esperer. _Felicite passee pour ne plus revenir!_ c'est le
refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie a
sa peine. Il ne vit plus desormais, il attend l'heure du soir, la fin de
la journee, le moment de la reunion future avec ce qu'il a perdu.

Un seul etre me manque et tout est depeuple,

il dit a peu pres cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne
cesse de le repeter, de le croire. Les grands poetes ont en eux de
puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur ame,
comme une terre fertile, se renouvelle presque a plaisir, et elle
retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit _Werther_ domine sa propre
emotion et semble, du haut de son genie, regarder sa sensibilite un
moment brisee, comme le rocher qui surplombe regarde a ses pieds l'ecume
de la cascade insensee. Le poete plus faible est souvent aussi, le
dirai-je? plus sincere, plus vrai. Il prend au serieux la poesie,
l'elegie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est la une bien
grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant.

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