Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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Bien que les _Pensees_ de l'homme remarquable, dont le nom apparait dans
la critique pour la premiere fois, ne soient imprimees que pour l'oeil
de l'amitie, et non publiees ni mises en vente, elles sont destinees, ce
me semble, a voir tellement s'elargir le cercle des amis, que le public
finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au
frontispice le nom de M. de Chateaubriand _editeur_, parlons-en comme
s'il etait deja public: trop heureux si nous hations ce moment et si
nous provoquions une seconde edition accessible a la juste curiosite de
tous lecteurs!
Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un
coup ressuscite et devoile par l'amitie, quatorze ans apres sa mort?
Qu'a-t-il fait? Quel a ete son role? A-t-il eu un role?--La reponse a
ces diverses questions tient peut-etre a des considerations litteraires
plus generales qu'on ne croit.
M. Joubert a ete l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M.
de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un
lien de plus entre eux: il acheve le groupe. L'attention se reporte
aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part.
Les ecrivains illustres, les grands poetes, n'existent guere sans
qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutot encore essentiels que
secondaires, grands dans leur incomplet, les egaux au dedans par la
pensee de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par
l'art. De loin ou meme de pres, on les perd aisement de vue; au sein de
cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolee, ils s'eclipsent,
ils disparaissent a jamais, si cette gloire dans sa piete ne detache un
rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon
du genie et de l'amitie qui vient de tomber au front de M. Joubert et
qui nous le montre.
M. Joubert de son vivant n'a jamais ecrit d'ouvrage, ou du moins rien
acheve: "_Pas encore_, disait-il quand on le pressait de produire, _pas
encore_, il me faut une longue paix." La paix etait venue, ce semble,
et alors il disait: "Le Ciel n'avait donne de la force a mon esprit que
pour un temps, et le temps est passe." Ainsi, pour lui, pas de milieu:
il n'etait pas temps encore, ou il n'etait deja plus temps. Singulier
genie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots: "Le
Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donne pour
eloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'elever, et pour
vertu qu'une certaine incorruptibilite." Il disait encore, en se rendant
compte de lui-meme et de son incapacite a produire: "Je ne puis faire
bien qu'avec lenteur et avec une extreme fatigue. Derriere la force de
beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derriere ma faiblesse il y a de
la force; la faiblesse est dans l'instrument." Mais s'il n'ecrivait pas
de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses
jugements, de ses impressions: ce n'etait pas un gout simplement delicat
et pur que le sien, un gout correctif et negatif de Quintilius et de
Patru; c'etait une pensee hardie, provocante, un essor. Imaginez
un Diderot qui avait de la purete antique et de la chastete
pythagoricienne, _un Platon a coeur de La Fontaine_, a dit M. de
Chateaubriand.
"Inspirez, mais n'ecrivez pas," dit Le Brun aux femmes.--"C'est, ajoute
M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs (_aux professeurs de
ce temps-la_); mais ils veulent ecrire et ne pas ressembler aux Muses."
Eh bien! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il etait
le public de ses amis, l'orchestre, le chef du choeur qui ecoute et qui
frappe la mesure.
Il n'y a plus de public aujourd'hui, il n'y a plus d'orchestre; les
vrais M. Joubert sont disperses, deplaces; ils ecrivent. Il n'y a plus
de Muses, il n'y a plus de juges, tout le monde est dans l'arene.
Aujourd'hui toi, demain moi. Je te siffle ou je t'applaudis, je te loue
ou je te raille: a charge de revanche! Vous etes orfevre, monsieur
Josse.--Tant mieux, dira-t-on, on est juge par ses pairs.--En
litterature, je ne suis pas tout a fait de cet avis constitutionnel, je
ne crois pas absolument au jury des seuls confreres, ou soi-disant tels,
en matiere de gout. L'alliance offensive et defensive de tous les gens
de lettres, la societe en commandite de tous les talents, ideal que
certaines gens poursuivent, ne me paraitrait pas meme un immense
progres, ni precisement le triomphe de la saine critique.
Serieusement, la plaie litteraire de ce temps, la ruine de l'ancien bon
gout (en attendant le nouveau), c'est que tout le monde ecrit et a
la pretention d'ecrire autant et mieux que personne. Au lieu d'avoir
affaire a des esprits libres, degages, attentifs, qui s'interessent, qui
inspirent, qui contiennent, que rencontre-t-on? des esprits tout
envahis d'eux-memes, de leurs pretentions rivales, de leurs interets
d'amour-propre, et, pour le dire d'un mot, des esprits trop souvent
perdus de tous ces vices les plus hideux de tous que la litterature
seule engendre dans ses regions basses. J'y ai souvent pense, et j'aime
a me poser cette question quand je lis quelque litterateur plus ou moins
en renom aujourd'hui: "Qu'eut-il fait sous Louis XIV? qu'eut-il fait au
XVIIIe siecle?" J'ose avouer que, pour un grand nombre, le resultat de
mon plus serieux examen, c'est que ces hommes-la, en d'autres temps,
n'auraient pas ecrit du tout. Tel qui nous inonde de publications
specieuses a la longue, de peintures assez en vogue, et qui ne sont
pas detestables, ma foi! aurait ete commis a la gabelle sous quelque
intendant de Normandie, ou aurait servi de poignet laborieux a
Pussort. Tel qui se pose en critique fringant et de grand ton, en juge
irrefragable de la fine fleur de poesie, se serait eleve pour toute
litterature (car celui-la eut ete litterateur, je le crois bien) a
raconter dans _le Mercure galant_ ce qui se serait dit en voyage au
dessert des princes. Un honnete homme, ne pour l'_Almanach du
Commerce_, qui aura griffonne jusque-la a grand'peine quelques pages de
statistique, s'emparera d'emblee du premier poeme epique qui aura
paru, et, s'il est en verve, declarera gravement que l'auteur vient de
renouveler la face et d'inventer la forme de la poesie francaise. Je
regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes ecrivains a
moustache, qui, vers trente ans, a force de se creuser le cerveau,
passent du temperament athletique au nerveux, les beaux et braves
colonels que cela aurait faits hier encore sous l'Empire. En un mot, ce
ne sont en litterature aujourd'hui que vocations factices, inquietes et
surexcitees, qui usurpent et font loi. L'elite des connaisseurs n'existe
plus, en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isole et ne
sait ou trouver l'oreille de son semblable pour y jeter son mot. Et
quand ils sauraient se rencontrer, les delicats, ce qui serait fort
agreable pour eux, qu'en resulterait-il pour tous? car, par le bruit,
qui se fait, entendrait-on leur demi-mot; et, s'ils elevaient la voix,
les voudrait-on reconnaitre? Voila quelques-unes de nos plaies. Au temps
de M. Joubert, il n'en etait pas encore ainsi. Deja sans doute les
choses se gataient: "Des esprits rudes, remarque-t-il, pourvus de
robustes organes, sont entres tout a coup dans la litterature, et ce
sont eux qui en pesent les fleurs." La controverse, il le remarque
aussi, devenait hideuse dans les journaux; mais l'_amenite_ n'avait pas
fui de partout, et il y avait toujours les _belles-lettres_. Lui qui
avait besoin, pour deployer ses ailes, _qu'il fit beau_ dans la societe
autour de lui, il trouvait a sa portee d'heureux espaces; et j'aime a
le considerer comme le type le plus eleve de ces connaisseurs encore
repandus alors dans un monde qu'ils charmaient, comme le plus original
de ces gens de gout finissants, et parmi ces conseillers et ces juges
comme le plus inspirateur.
La classe libre d'intelligences actives et vacantes qui se sont succede
dans la societe francaise a cote de la litterature qu'elles soutenaient,
qu'elles encadraient, et que, jusqu'a un certain point, elles formaient;
cette dynastie flottante d'esprits delicats et vifs aujourd'hui perdus,
qui a leur maniere ont regne, mais dont le propre est de ne pas laisser
de nom, se resume tres-bien pour nous dans un homme et peut s'appeler M.
Joubert.
Ainsi, de meme que M. de Fontanes a ete veritablement le dernier des
poetes classiques, M. Joubert aurait ete le dernier de ces membres
associes, mais non moins essentiels, de l'ancienne litterature, de ces
ecoutants ecoutes, qui, au premier rang du cercle, y donnaient souvent
le ton. Ces deux roles, en effet, se tenaient naturellement, et devaient
finir ensemble.
Mais, pour ne pas trop preter notre idee generale, et, comme on dit
aujourd'hui, notre formule, a celui qui a ete surtout plein de liberte
et de vie, prenons l'homme d'un peu plus pres et suivons-le dans ses
caprices memes; car nul ne fut moins regulier, plus hardi d'elan et plus
excentrique de rayons, que cet excellent homme de gout.
La vie de M. Joubert compte moins par les faits que par les idees.
Joseph Joubert etait ne le 6 mai 1754, a Montignac en Perigord. Ses amis
le croyaient souvent et le disaient ne a Brive, cette patrie du cardinal
Dubois: Montignac ou Brive, il aurait du naitre plutot a Scillonte
ou dans quelque bourg voisin de Sunium. Il fit ses etudes, et
tres-rapidement, dans sa ville natale. Apres avoir, de la, redouble et
professe meme quelque temps aux Doctrinaires de Toulouse, il vint jeune
et libre a Paris, y connut presque d'abord Fontanes des les annees 1779,
1780; une piece de vers qu'il avait lue, un article de journal qu'il
avait ecrit, amenerent entre eux la premiere rencontre qui fut aussitot
l'intimite: il avait alors vingt-cinq ans, a peu pres trois ans de plus
que son ami. Sa jeunesse dut etre celle d'alors: "Mon ame habite un lieu
par ou les passions ont passe, et je les ai toutes connues," nous dit-il
plus tard; et encore: "Le temps que je perdais autrefois dans les
plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances." Les idees
philosophiques l'entrainerent tres-loin: a l'age du retour, il disait:
"Mes decouvertes (et chacun a les siennes) m'ont ramene aux prejuges."
Ce qu'on appelle aujourd'hui le _pantheisme_ etait tres-familier, on a
lieu de le croire, a cette jeunesse de M. Joubert; il l'embrassait dans
toute sa profondeur, et, je dirai, dans sa plus seduisante beaute:
sans avoir besoin de le poursuivre sur les nuages de l'Allemagne, son
imagination antique le concevait naturellement revetu de tout ce premier
brillant que lui donna la Grece: "Je n'aime la philosophie et surtout la
metaphysique, ni quadrupede, ni bipede: je la veux ailee et chantante."
En litterature, les enthousiasmes, les passions, les jugements de M.
Joubert le marquaient entre les esprits de son siecle et en vont faire
un critique a part. Nous en avons une premiere preuve tout a fait
precise par une correspondance de Fontanes avec lui. Fontanes, alors en
Angleterre (fin de 1785), et y voyant le grand monde, cherche a ramener
son ami a des admirations plus moderees sur les modeles d'outre-Manche:
on s'occupait alors en effet de Richardson et meme de Shakspeare a
Londres beaucoup moins qu'a Paris: "Encore un coup, lui ecrit Fontanes,
la patrie de l'imagination est celle ou vous etes ne. Pour Dieu, ne
calomniez point la France a qui vous pouvez faire tant d'honneur." Et
il l'engage a choisir dorenavant dans Shakspeare, mais a, relire toute
_Athalie_. M. Joubert, a cette epoque, suivait avec ardeur ce mouvement
aventureux d'innovation que prechaient Le Tourneur par ses prefaces,
Mercier par ses brochures. Il etait de cette jeunesse _delirante_ contre
qui La Harpe fulminait. Il avait charge Fontanes de prendre je ne
sais quelle information sur le nombre d'editions et de traductions,
a Londres, du _Paysan perverti_, et son ami lui repondait: "Assurez
hardiment que le conte des quarante editions du _Paysan perverti_ est du
meme genre que celui des armees innombrables qui sortaient de Thebes aux
cent portes... Les deux romans francais dont on me parle sans cesse,
c'est _Gil Blas_ et _Marianne_, et surtout du premier." M. Joubert avait
peine a accepter cela. Il se debarrassa vite pourtant de ce qui n'etait
pas digne de lui dans ce premier enthousiasme de la jeunesse; cette boue
des Mercier et des Retif ne lui passa jamais le talon: il realisa de
bonne heure cette haute pensee: "Dans le tempere, et dans tout ce qui
est inferieur, on depend malgre soi des temps ou l'on vit, et, malgre
qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau
et le sublime, et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que ce
soit, on sort des temps, on ne depend d'aucun, et, dans quelque siecle
qu'on vive, on peut etre parfait, seulement avec plus de peine en
certains temps que dans d'autres." Il devint un admirable juge du style
et du gout francais, mais avec des hauteurs du cote de l'antique qui
dominaient et deroutaient un peu les perspectives les plus rapprochees
de son siecle.
Bien avant De Maistre et ses exagerations sublimes, il disait de
Voltaire:
"Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits
hideux."
"Voltaire avait l'ame d'un singe et l'esprit d'un ange."
"Voltaire est l'esprit le plus debauche, et ce qu'il y a de pire, c'est
qu'on se debauche avec lui."
"Il y a toujours dans Voltaire, au bout d'une habile main, un laid
visage."
"Voltaire connut la clarte, et se joua dans la lumiere, mais pour
l'eparpiller et en briser tous les rayons comme un mechant."
Je ne me lasserais pas de citer; et pour le style, pour la poesie
de Voltaire, il n'est pas plus dupe que pour le caractere de sa
philosophie:
"Voltaire entre souvent dans la poesie, mais il en sort aussitot; cet
esprit impatient et remuant ne peut pas s'y fixer, ni meme s'y arreter
un peu de temps."
"Il y a une sorte de nettete et de franchise de style qui tient a
l'humeur et au temperament; comme la franchise au caractere.
"On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger.
"Voltaire l'avait, les anciens ne l'avaient pas."
Le style de son temps, du XVIIIe siecle, ne lui parait pas l'unique dans
la vraie beaute francaise:
"Aujourd'hui le style a plus de fermete, mais il a moins de grace;
on s'exprime plus nettement et moins agreablement; on articule trop
distinctement, pour ainsi dire."
Il se souvient du XVIe, du XVIIe siecle et de la Grece; il ajoute avec
un sentiment attique des idiotismes:
"Il y a, dans la langue francaise, de petits mots dont presque personne
ne sait rien faire."
Ce _Gil Blas_, que Fontanes lui citait, n'etait son fait qu'a demi:
"On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir ete ecrits
dans un cafe, par un joueur de dominos, en sortant de la comedie."
Il disait de La Harpe: "La facilite et l'abondance avec lesquelles La
Harpe parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il
l'est peu."
Il disait d'_Anacharsis_: "Anacharsis donne l'idee d'un beau livre et ne
l'est pas."
Maintenant on voit, ce me semble, apparaitre, se dresser dans sa hauteur
et son peu d'alignement cette rare et originale nature. Il portait dans
la critique non ecrite, mais parlee, a cette fin du XVIIIe siecle,
quelque chose de l'ecole premiere d'Athenes; l'abbe Arnaud ne lui
suffisait pas et lui semblait malgre tout son esprit et son savoir en
contre-sens perpetuel avec les anciens. Que n'a-t-il rencontre Andre
Chenier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus
dans un meme culte, dans le sentiment de la forme cherie! Mais M.
Joubert etait bien autrement platonicien de tendance et idealiste:
"C'est surtout dans la spiritualite des idees que consiste la poesie."
"La lyre est en quelque maniere un instrument aile."
"La poesie a laquelle Socrate disait que les Dieux l'avaient averti de
s'appliquer, doit etre cultivee dans la captivite, dans les infirmites,
dans la vieillesse.
"C'est celle-la qui est les delices des mourants."
"Dieu, ne pouvant pas departir la verite aux Grecs, leur donna la
poesie."
"Qu'est-ce donc que la poesie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je
soutiens qu'il se trouve dans tous les mots employes par le vrai poete,
pour les yeux un certain phosphore, pour le gout un certain nectar, pour
l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots."
"Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums."
"Il y a des vers qui, par leur caractere, semblent appartenir au regne
mineral; ils ont de la ductilite et de l'eclat.
"D'autres au regne vegetal; ils ont de la seve. "D'autres enfin
appartiennent au regne animal ou anime, et ils ont de la vie.
"Les plus beaux sont ceux qui ont de l'ame; ils appartiennent aux trois
regnes, mais a la Muse encore plus."
C'est le sentiment de cette _Muse_ qui lui inspirait ces jugements d'une
_concision ornee_, laquelle fait, selon lui, la beaute unique du style:
"Racine:--son elegance est parfaite; mais elle n'est pas supreme comme
celle de Virgile."
"Notre veritable Homere, l'Homere des Francais, qui le croirait? c'est
La Fontaine."
"Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La
Motte et le vrai poete." Quelle place immense, et d'autant plus petite!
ironie charmante!
Et la poesie, la beaute sous toutes les formes, il la sentait:
"Naturellement, l'ame se chante a elle-meme tout ce qui est beau ou tout
ce qui semble tel.
"Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles
mesurees, mais avec des expressions et des images ou il y a un certain
sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur
qui ont une certaine harmonie l'une avec l'autre et chacune en soi."
Par l'attitude de sa pensee, il me fait l'effet d'une colonne antique,
solitaire, jetee dans le moderne, et qui n'a jamais eu son temple.
Vieux et blanchissant, il se comparait avec grace a un peuplier: "Je
ressemble a un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'etre jeune, meme
quand il est vieux." _Albaque populus_.
M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Revolution francaise avec
des esperances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps
a ne l'envisager que par son cote profitable a l'avenir, et, a travers
tout, regenerateur. Lie avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen
d'etre de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le
lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses idees en philosophie
sociale ne se modifierent que par un contre-coup assez eloigne de
ce moment: au sortir du 9 thermidor, il parait avoir cru encore aux
ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il ecrivait a
Fontanes, qui, cache durant quelques mois, reparaissait au grand jour:
"Je vous vois ou vous etes avec grand plaisir. Le temps permet aux
gens de bien de vivre partout ou ils veulent. La terre et le ciel sont
changes. Heureux ceux qui, toujours les memes, sont sortis purs de tant
de crimes et sains de tant d'affreux perils! Vive a jamais la liberte!"
Noble soupir de delivrance qui s'exhale d'une poitrine genereuse
longtemps oppressee! Le chapitre si remarquable de ses _Pensees_,
intitule _Politique_, nous le montre revenu a l'autre pole, c'est-a-dire
a l'ecole monarchique, a l'ecole de ceux qu'il appelle les sages:
"Liberte! liberte! s'ecriait-il alors comme pour reprimander son premier
cri; en toutes choses point de liberte; mais en toutes choses justice,
et ce sera assez de liberte." Il disait: "Un des plus surs moyens de
tuer un arbre est de le dechausser et d'en faire voir les racines. Il en
est de meme des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut
pas trop en desenterrer l'origine. Tout commencement est petit" Je dirai
encore cette magnifique pensee qui, dans son anachronisme, ressemble
a quelque _post-scriptum_ retrouve d'un traite de Platon ou a quelque
sentence _doree_ de Pythagore: "La multitude aime la multitude ou la
pluralite dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unite.
"Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que
l'unite ait pour limites celles de sa juste etendue, que ses limites
viennent d'elle; ils la veulent eminente pleine, semblable a un disque
et non pas semblable a un point."
En songeant a ses erreurs, a ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas;
sa bienveillance pour l'humanite n'avait pas souffert: "Philanthropie et
repentir, c'est ma devise."
Trompe par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que,
comme administrateur du departement de la Seine, il contribua a la
formation des _Ecoles centrales_; nous avions sous les yeux un discours
qu'un M. Joubert prononca a une rentree solennelle de ces ecoles en l'an
V: ce n'etait pas le notre. La seule fonction publique de M. Joubert
durant la Revolution consista a etre juge de paix a Monugnac ou ses
compatriotes l'avaient rappele; il y resta deux ans, de 90 a 92; puis il
revint a Paris et se maria. Nous le suivons d'assez pres dans les annees
suivantes par de charmantes lettres a Fontanes, son plus vieil ami,
qu'il retrouvait, apres la separation de la Terreur, avec la vivacite
d'une reconnaissance:
"Je melerai volontiers mes pensees avec les votres, lorsque nous
pourrons converser; mais, pour vous rien ecrire qui ait le sens commun,
c'est a quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier
blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer
avec soin que des choses dignes d'etre ecrites sur de la soie ou sur
l'airain. Je suis menager de mon encre; mais je parle tant que l'on
veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites reveries dont
la continuite m'epuise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au
milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensee. Cela est d'autant
plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille a exprimer que
des choses inexprimables."
Comme ceci est tout a fait inedit et pourra s'ajouter heureusement a une
reimpression des _Pensees_, je ne crains pas de transcrire: c'est un
regal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-meme
avec une sorte de delices qui sent son voisin bordelais du XVIe siecle,
le discoureur des _Essais_:
"Je m'occupais ces jours derniers a imaginer nettement comment etait
fait mon cerveau. Voici comment je le concois: il est surement compose
de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne
sont pas tous egaux. Il n'est point du tout propre a toutes sortes
d'idees; il ne l'est point aux longs travaux.
"Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La
quantite en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais
muscles du monde. Cela me rend le gout tres-difficile et la fatigue
insupportable. Cela me rend en meme temps opiniatre dans le travail,
car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'echappe. Mon ame
chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester
oisif, ni suffire a mes mouvements. Il en resulte (pour me juger en
beau) que je ne suis propre qu'a la perfection. Du moins elle me
dedommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en
m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matieres
sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle
exige la lenteur autant que la vivacite. Elle permet qu'on recommence et
rend les pauses necessaires. Je veux, vous dis-je, etre parfait. Il n'y
a que cela qui me siee et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire
une sphere un peu celeste et fort paisible, ou tout me plaise et me
rappelle, et de qui la capacite ainsi que la temperature se trouve
exactement conforme a la nature et l'etendue de mon pauvre petit
cerveau. Je pretends ne plus rien ecrire que dans l'idiome de ce lieu.
J'y veux donner a mes pensees plus de purete que d'eclat, sans pourtant
bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant a ce que l'on
nomme force, vigueur, nerf, energie, elan, je pretends ne plus m'en
servir que pour monter dans mon etoile. C'est la que je residerai quand
je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser
avec les hommes pied a pied et de gre a gre, je ne prendrai jamais la
peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment ou je vous
souhaite le bonjour."
Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on
veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais
meme lorsqu'il y a quelque _affectation_ chez lui (et il n'en est pas
exempt), il n'a que celle qui ne deplait pas parce qu'elle est sincere,
que lui-meme definit comme tenant plus aux mots, tandis que la
_pretention_, au contraire, tient a la vanite de l'ecrivain: "Par l'une
l'auteur semble dire seulement au lecteur: _Je veux etre clair_, ou _je
veux etre exact_, et alors il ne deplait pas; mais quelquefois il semble
dire aussi: _Je veux briller_, et alors on le siffle."
Marie depuis juin 93, retire de temps en temps a Villeneuve-sur-Yonne,
il y conviait son ami et la famille de son ami; il voudrait avoir a
leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de
disponible qu'une chaumiere au pied d'un mur. Il parle la-dessus avec un
frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres
details, qui fait ressembler sa phrase familiere a quelque billet de
Ciceron:
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