Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succes, je le
sais bien; mais, tout a cote, la parole pesante y a son poids. Qu'y
faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points,
on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisement du fin, et le
Bedoch (puisque Bedoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis
XIV.

Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez
sans doute les difficultes des choses; il n'en avait pas la patience: et
l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais
applique a quelque grand sujet approfondi. L'_Histoire de Louis XI_
qu'il avait commencee est restee imparfaite; une _Histoire de France_,
dont il parlait beaucoup, n'a guere ete qu'un projet. Lui-meme cite
quelque part Montesquieu, lequel, a propos des lois ripuaires,
visigothes et bourguignonnes, dont il debrouille le chaos, se compare
a Saturne, _qui devore des pierres_. L'estomac de son esprit, a lui,
n'etait pas de cette force-la. Son ami Joubert, en le conviant un peu
naivement a la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui
conseiller que la preface. Son imagination l'avait fait, avant tout,
poete, c'est-a-dire volage.

On est curieux de savoir, dans ce role important et prolonge de Fontanes
au sein de la litterature, soit avant 89, soit depuis 1800, quelle
etait sa relation precise avec Delille. Etait-il disciple, etait-il
rival?--Ayant debute en 1780, c'est-a-dire dix ans apres le traducteur
des Georgiques, Fontanes le considerait comme maitre, et en toute
occasion il lui marqua une respectueuse deference. Mais il est aise
de sentir qu'il le loue plus qu'il ne l'adopte, et que, depuis
la traduction des Georgiques, il le juge en relachement de gout.
D'ailleurs, il appuya l'Homme des Champs dans le Mercure [152]; lorsqu'il
s'agit de retablir l'absent boudeur sur la liste de l'Institut, il prit
sur lui de faire la demarche, et, sans avoir consulte Delille, il se
porta garant de son acceptation. Les choses entre eux en resterent la,
dans une mesure parfaitement decente, plus froide pourtant que ces
temoignages ne donneraient a penser. Delille n'avait qu'un mediocre
empressement vers Fontanes. En poesie et en art, on est dispense d'aimer
ses heritiers presomptifs, et Fontanes a pu parfois sembler a Delille
un heritier collateral, qui aurait ete quelque peu un assassin, si
l'indolent avait voulu. Mais sa poesie craignait le public et la vitre
des libraires plus encore que celle du brillant descriptif ne les
cherchait.

[Note 152: Fructidor an VIII. On y trouve encore un article de lui sur
la nouvelle edition des Jardins, fructidor an IX.]

On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait
dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes a Millevoye?--Fontanes
est un maitre, Millevoye n'est qu'un eleve. Venu aux Ecoles centrales
peu apres que la proscription de Fructidor en eut eloigne Fontanes,
Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout a fait rares et
inegaux. Mais la consideration, qui est tant pour les contemporains,
compte bien peu pour la posterite; celle-ci ne voit que les restes du
talent; en recitant _la Chute des Feuilles_, elle songe au _Jour des
Morts_, et elle marie les noms.

Millevoye n'eut jamais ete pour personne un heritier presomptif bien
vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa
Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premieres
_Meditations_: je doute qu'il se soit donne celui de les apprecier.
Denue de tout sentiment jaloux, il avait ses idees tres-arretees en
poesie francaise et tres-negatives sur l'avenir. Il admettait la
regeneration par la prose de Chateaubriand, point par les vers: "_Tous
les vers sont faits_, repetait-il souvent avec une sorte de depit
involontaire, _tous les vers sont faits!_" c'est-a-dire il n'y a plus
a en faire apres Racine. Il s'etait trop redit cela de bonne heure a
lui-meme dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant,
de le redire sur d'autres dans son impatience.

Mais nous avons anticipe. Les evenements de 1813 remirent politiquement
en evidence M. de Fontanes. Au Senat ou il siegeait depuis sa sortie du
Corps legislatif, il fut charge, d'apres le desir connu de l'Empereur,
du rapport sur l'etat des negociations entamees avec les puissances
coalisees, et sur la rupture de ce qu'on appelle les Conferences de
Chatillon. C'etait la premiere fois que Napoleon consultait ou faisait
semblant. Le rapport concluait, apres examen des pieces, en invoquant
la paix, en la declarant possible et dans les intentions de l'Empereur,
mais a la fois en faisant appel a un dernier elan militaire pour
l'accelerer. Ceux qui avaient toujours present le discours de 1808 au
Corps legislatif, ceux qui, en dernier lieu, partageaient les sentiments
de resistance exprimes concurremment par M. Laine, purent trouver ce
langage faible: Bonaparte dut le trouver un peu froid et bien mele
d'invocations a la paix: dans le temps, en general, il parut digne[153].
1814 arriva avec ses desastres. M. de Fontanes souffrait beaucoup de
cet abaissement de nos armes; il n'aimait guere plus voir en France les
cocardes que la litterature d'outre-Rhin[154]. Sa conduite dans tout ce
qui va suivre fut celle d'un homme honnete, modere, qui cede, mais qui
cede au sentiment, jamais au calcul.

[Note 153: On a, au reste, sur les circonstances de ce rapport, plus
que des conjectures. La _Revue Retrospective_ du 31 octobre 1835 a
publie la _dictee_ de Napoleon par laquelle il tracait a la commission
du Senat et au rapporteur le sens de leur examen et presque les termes
memes du rapport. Les derniers mots de l'indication imperieuse sont:
"Bien devoiler la perfidie anglaise avant de faire un appel au
peuple.--Cette fin doit etre une _philippique_." Malgre l'ordre precis,
la _philippique_ manque dans le rapport de M. de Fontanes, et la
conclusion prend une toute autre couleur, plutot pacifique: l'Empereur
ne put donc etre content. La _Revue Retrospective_, qui fait elle-meme
cette remarque, n'en tient pas assez compte. Apres tout, le rapporteur,
dans le cas present, ne _manoeuvra_ pas tout a fait comme le maitre le
voulait; en obeissant, il eluda.]

[Note 154: Le trait est essentiel chez Fontanes: au temps meme ou
il attaquait le plus vivement le Directoire dans le _Memorial_, il a
exprime en toute occasion son peu de gout pour les armes des etrangers
et pour leur politique: on pourrait citer particulierement un article du
19 aout 1797, intitule: _Quelques verites au Directoire, a l'Empereur et
aux Venitiens_. Par cette maniere d'etre Francais en tout, il restait
encore fidele au Louis XIV.]

Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'idees monarchiques, une horreur
invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilite presque
a tout prix, et de quelque part qu'elle vint. Le premier article de sa
charte etait dans Homere:

. . . . [Greek: eis choiranos esto,]
[Greek: eis basileus.] . . . . . .
Le pire des Etats, c'est l'Etat populaire.

Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Herodote: _Puissent les
ennemis des Perses user de la democratie!_ Il croyait cela vrai des
grands Etats modernes, meme des Etats anciens et de ces republiques
grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les
moments ou elles avaient ete gouvernees comme monarchiquement sous
un seul chef, Miltiade, Cimon, Themistocle, Pericles. Mais, ce point
essentiel pose, le reste avait moins de suite chez lui et variait au
gre d'une imagination aisement enthousiaste ou effarouchee, que, par
bonheur, fixait en definitive l'influence de la famille. La reputation
officielle ment souvent; il l'a remarque lui-meme, et cela peut surtout
s'appliquer a lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de
M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'etait un poete au fond.
Son _dessous de cartes_, le voulez-vous savoir? comme disait M. de
Pomponne de l'amour de madame de Sevigne pour sa fille. En 1805,
president du Corps legislatif, il ne s'occupe en voyage que du poeme
des _Pyrenees_ et des Stances a l'ancien manoir de ses peres. En 1815,
president du College electoral a Niort, il fait les Stances a la
fontaine Du Vivier et aux manes de son frere. Voila le _dessous de
cartes_ decouvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant.

En 1814, au Senat, il signa la decheance, mais ce ne fut qu'avec une
vive emotion, et en prenant beaucoup sur lui; il fallut que M. de
Talleyrand le tint quelque temps a part, et, par les raisons de salut
public, le decidat. On l'a accuse, je ne sais sur quel fondement,
d'avoir redige l'acte meme de decheance, et je n'en crois rien[155]. Mais
il n'en est peut-etre pas ainsi d'autres actes importants et memorables
d'alors, sous lesquels il y aurait lieu a meilleur droit, et sans avoir
besoin d'apologie, d'entrevoir la plume de M. de Fontanes. Cela se
concoit: il etait connu par sa propriete de plume et sa mesure; on
s'adressait a lui presque necessairement, et il rendait a la politique,
dans cette crise, des services de litterateur, services anonymes,
inoffensifs, desinteresses, et auxquels il n'attachait lui-meme aucune
importance. Mais voici a ce propos une vieille histoire.

[Note 155: On croit savoir, au contraire, que la redaction de cet acte
est de Lambrechts.]

On etait en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny
et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers a l'Academie
francaise. Quelques jours avant le terme de cloture fixe pour la
reception des pieces, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit:
"Je concours pour le prix, mais ma piece n'est pas encore faite, il y
manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi."
Et M. de Fontanes les lui fit. M. de Murville, sachant cela, accourt a
son tour vers M. de Fontanes: "Ne me refusez pas, je vous en prie,
le meme service." Et le service ne fut pas refuse. On ajoute que les
passages des deux pieces, que cita avec eloge l'Academie, tomberent
juste aux vers de Fontanes.

Ce que M. de Fontanes, poete, etait en 1778, il l'etait encore en 1814
et 1815; l'anecdote, au besoin, peut servir de clef[156].--Les sentiments,
en tout temps publies ou consignes dans ses vers, font foi de la
sincerite avec laquelle, au milieu de ses regrets, il dut accueillir
le retour de la race de Henri IV. Encore Grand-Maitre lors de la
distribution des prix de 1814, il put, dans son discours, avec un cote
de verite qui devenait la plus habile transition, expliquer ainsi
l'esprit de l'Universite sous l'Empire: "Resserree dans ses fonctions
modestes, elle n'avait point le droit de juger les actes politiques;
mais les vraies notions du juste et de l'injuste etaient deposees dans
ces ouvrages immortels dont elle interpretait les maximes. Quand le
caractere et les sentiments francais pouvaient s'alterer de plus en
plus par un melange etranger, elle faisait lire les auteurs qui les
rappellent avec le plus de grace et d'energie. L'auteur du _Telemaque_
et Massillon prechaient eloquemment ce qu'elle etait obligee de taire
devant le Genie des conquetes, impatient de tout perdre et de se perdre
lui-meme dans l'exces de sa propre ambition. En retablissant ainsi
l'antiquite des doctrines litteraires, elle a fait assez voir, non sans
quelque peril pour elle-meme, sa predilection pour l'antiquite des
doctrines politiques.

[Note 156: Fontanes, litterateur, aimait l'anonyme ou meme, le
pseudonyme. Il publia la premiere fois sa traduction en vers du passage
de Juvenal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le
jeu, il commenta le morceau avec une part d'eloges. Il essaya d'abord
ses vers sur _la Bible_ en les attribuant a Le Franc de Pompignan.
Je trouve (dans le catalogue imprime de la bibliotheque de M. de
Chateaugiron) une brochure intitulee _Des Assassinats et des Vols
politiques, ou des Proscriptions et des Confiscations_, par Th. Raynal
(1795), avec l'indication de _Fontanes_, comme en etant l'auteur sous le
nom de Raynal; mais ici il y a erreur: l'ouvrage est de Servan. Dans les
_Petites Affiches_ ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se
trouvent des vers sur une violette donnee dans un bal:

Adieu, Violette cherie,
Allez preparer mon bonheur....

La piece est signee _Senatnof_, anagramme de Fontanes. Dans le _Journal
litteraire_, ou il fut collaborateur de Clement, il signait L, initiale
de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des
journaux de toutes sortes auxquels il a participe, tantot avec Dorat
(_Journal des Dames_), tantot avec Linguet ou ses successeurs (_Journal
de Politique et de Litterature_), tantot, et je l'ai dit, avec Clement.
Avant d'etre au _Memorial_ avec La Harpe et Vauxcelles, il fut un moment
a la _Clef du Cabinet_ avec Garat. On n'en finirait pas, si l'on voulait
tout rechercher: il serait presque aussi aise de savoir le compte
des journaux ou Charles Nodier a mis des articles, et il y faudrait
l'investigation bibliographique d'un Beuchot. On comprend maintenant ce
que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'etait souvent qu'un
pret facile et une dispersion active. Rien d'etonnant, quand il eut
cesse d'ecrire aux journaux, que son habitude de plume le fasse
soupconner derriere plus d'un acte public, dans un temps ou M. de
Talleyrand, avec tout son esprit, ne sut jamais rediger lui-meme deux
lignes courantes.]

Elle s'honore meme des menagements necessaires qu'elle a du garder pour
l'interet de la generation naissante; et, sans insulter ce qui vient de
disparaitre, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu."

Mais, en parlant ainsi, le Grand-Maitre etait deja dans l'apologie et
sur la defensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous cotes. Nous
avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publiees a cette
date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte a M. de Fontanes
de ses efforts constamment religieux et meme monarchiques au sein de
l'Universite. Enfin, le 17 fevrier 1815, une ordonnance emanee du
ministere Montesquieu detruisit l'Universite imperiale, et, dans la
reorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes etait evince. Il
l'etait toutefois avec egard et dedommagement; on y rendait hommage,
dans le preambule, aux hommes qui avaient sauve les bonnes doctrines au
sein de l'enseignement imperial, et qui avaient su le diriger souvent
contre le but meme de son institution.

L'ordonnance fut promulguee le 21 fevrier, et Napoleon debarquait le 5
mars. Il s'occupait de tout a l'ile d'Elbe, et n'avait pas perdu de vue
M. de Fontanes. En passant a Grenoble, il y recut les autorites, et le
Corps academique qui en faisait partie; il dit a chacun son mot, et
au recteur il parla de l'Universite et du Grand-Maitre:--"Mais, Sire,
repondit le recteur, on a detruit votre ouvrage, on nous a enleve M. de
Fontanes;" et il raconta l'ordonnance recente.--"Eh bien! dit Napoleon
pour le faire parler, et peut-etre aussi n'ayant pas une tres-haute idee
de son Grand-Maitre comme administrateur, vous ne devez pas le regretter
beaucoup, M. de Fontanes: un poete, a la tete de l'Universite!" Mais le
recteur se repandit en eloges[157]. Napoleon crut volontiers que M. de
Fontanes, frappe d'hier et mecontent, viendrait a lui.

[Note 157: Bien que M. de Fontanes ne fut pas precisement un
administrateur, l'Universite, sous sa direction, ne prospera pas moins,
grace a l'esprit conciliant, paternel et veritablement ami des lettres,
qu'il y inspirait. En face de l'Empereur, et particulierement dans
les Conseils d'Universite que celui-ci presida en 1811, et auxquels
assistait concurremment le ministre de l'interieur, M. de Fontanes
arrivant a la lutte bien prepare, tout plein des tableaux administratifs
qu'on lui avait dresses expres et representes le matin meme, etonna
souvent le brusque interrogateur par le positif de ses reponses et par
l'aisance avec laquelle il paraissait posseder son affaire. Son esprit
facile et brillant, peu propre au detail de l'administration, saisissait
tres-vite les masses, les resultats; et c'etait justement, dans la
discussion, ce qui allait a l'Empereur.]

Installe aux Tuileries, il songea a son absence; il en parla. Une
personne intimement liee avec M. de Fontanes fut autorisee a l'aller
trouver et a lui dire: "Faites une visite aux Tuileries, vous y serez
bien recu, et le lendemain vous verrez votre reintegration dans le
_Moniteur_."--"Non, repondit-il en se promenant avec agitation: non,
je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon age,...
toujours aller de Cesar a Pompee, et de Pompee a Cesar, c'est
impossible!"--Et, des qu'il le put, il partit en poste pour echapper
plus surement au danger du voisinage. Il n'alla pas a Gand, c'eut ete un
parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea
en Normandie, revit les Andelys, la foret de Navarre, regretta sa
jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours etaient trop avances
pour qu'on fit attention a lui. Toute cette conduite doit sembler
d'autant plus delicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans
compter son grief recent contre le Gouvernement dechu, son imagination
avait ete de nouveau seduite par le miracle du retour; et comme
quelqu'un devant lui s'ecriait, en apprenant l'entree a Grenoble ou a
Lyon: "Mais c'est effroyable! c'est abominable!"--"Eh! oui, avait-il
riposte, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!"

Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique
de M. de Fontanes, et nous avons cherche surtout a expliquer l'homme, a
retrouver le poete dans le personnage, sans alterer ni flatter. La pente
qui nous reste n'est plus qu'a descendre. Il alla voir a Saint-Denis
Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire.
Diverses sortes d'egards et de hauts temoignages, le titre de ministre
d'Etat et d'autres ne lui manquerent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour
reconquerir la situation considerable qu'il avait perdue. Il fut, a la
Chambre des pairs, de la minorite indulgente dans le proces du marechal
Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouverent que froid:
monarchien decide en principe, mais modere en application, il inclina
assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avanca pas trop. Quand
il vit le liberalisme naitre, s'organiser, M. de La Fayette nomme a la
Chambre elective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait a la
faiblesse du systeme, et revira legerement. On le vit, a la Chambre des
pairs, parler, dans la motion Barthelemy, pour la modification de la loi
des elections qu'il avait votee en fevrier 1817, et bientot soutenir,
comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une
ligne politique intermediaire, qu'on peut se figurer, en laissant a
gauche le semi-liberalisme de M. Decazes, et sans aller a droite jusqu'a
la couleur pure du pavillon Marsan.

Non pas toutefois qu'il fut sans rapports directs avec le pavillon
Marsan meme, et sans affection particuliere pour les personnes; mais il
n'eut contribue qu'a moderer.

En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune
officier, plein de qualites aimables et brillantes, mais qui ne portait
pas dans ses opinions politiques cette moderation de M. de Fontanes, et
de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'eclat de
son courage, fut tue dans un duel, a peine age de vingt-huit ans. La
tendresse de M. de Fontanes en recut un coup d'autant plus sensible
qu'il dut etre plus renferme.

M. de Chateaubriand, a l'epoque ou il forma, avec le duc de Richelieu,
le premier ministere Villele, avait voulu retablir la Grande-Maitrise de
l'Universite en faveur de M. de Fontanes. Au moment ou il partait pour
son ambassade de Berlin, il recut ce billet, le dernier que lui ait
ecrit son ami:

"Je vous le repete: je n'ai rien espere ni rien desire, ainsi je
n'eprouve aucun desappointement.

Mais je n'en suis pas moins sensible aux temoignages de votre amitie:
ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde."

Les deux amis s'embrasserent une derniere fois, et ne se revirent, plus.
M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au
dimanche, d'une attaque de goutte a l'estomac, qu'il jugea aussitot
serieuse. Il appela son medecin, et fit demander un pretre. Le
lendemain, il semblait mieux; apres quelques courtes alternatives,
dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de
conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le
pretre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se reveilla de son
assoupissement, et, en reponse aux questions, s'ecria avec ferveur: _"O
mon Jesus! mon Jesus!"_ Poete du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_,
tout son coeur revenait dans ce cri supreme. Il expira le samedi 17
mars, a sept heures sonnantes du matin.

A deux reprises, dans la premiere nuit du samedi au dimanche, et dans
celle du mardi au mercredi, il avait brule, etant seul, des milliers
de papiers. Peut-etre des vers, des chants inacheves de son poeme, s'y
trouverent-ils compris. Il etait bien disciple de celui qui vouait au
feu _l'Eneide_.

On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se
recueillir et paraitre le lendemain de sa mort: il semble que c'eut
ete un moment opportun. Ce qu'on a depuis appele le combat romantique
n'etait qu'a peine engage, et sans la pointe de critique qui a suivi.
Dans la clarte vive, mais pure, des premieres _Meditations_, se serait
doucement detachee et fondue a demi cette teinte poetique particuliere
qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose
de nouveau par le sentiment en meme temps que d'ancien par le ton. Sa
strophe, accommodee a Rollin, aurait deplore tout haut la ruine du
_Chateau de Colombe_, et note a sa maniere _la Bande noire_, contre
laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de _la Grece sauvee_
auraient pris soudainement un interet de circonstance, et trouve dans le
sentiment public eveille un echo inattendu.

Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces poesies, qui
n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de defleurir dans
l'ombre: elles arrivent au jour pour la premiere fois dans une forme
deja passee; elles ont manque leur heure. Mais, du moins, il en est
quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples graces que
l'haleine divine a touchees en naissant, et qui ont la jeunesse
immortelle. Celles-ci viennent toujours a temps, et d'autant mieux
aujourd'hui que l'ardeur de la querelle litteraire a cesse, et qu'on
semble dispose par fatigue a quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce
recueil s'adresse et se confie particulierement a ceux qui ont encore de
la piete litteraire.

C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'etonnant que quelques-unes
des couronnes de l'autre hier y soient deja fanees? J'y vois une
harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a
de sitot perissable dans chaque gloire.

M. de Fontanes represente exactement le type du gout et du talent
poetique francais dans leur purete et leur atticisme, sans melange de
rien d'etranger, gout racinien, fenelonien, grec par instants, toutefois
bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps
d'Auguste, voltairien du siecle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire:
celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de delicat,
d'exquis et d'a peine marque dans les meilleurs morceaux de Fontanes,
le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualites fortes et
brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse legere, laquelle
jusqu'ici n'a manque pourtant a aucun de ceux qui ont excelle a leur
tour dans la litterature francaise. Le temps peut-etre est venu ou
de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix
eloquentes nous l'assurent) a la grande unite, sinon a la confusion, des
divers gouts nationaux, a l'alliance, je le veux croire, de tous les
atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a semble interessant a
regarder de tres-pres. Il etait a maintenir dans la serie litteraire
francaise comme la derniere des figures pures, calmes et sans un
trait d'alteration, a la veille de ces invasions redoublees et de ce
renouvellement par les conquetes. Qu'il vive donc a son rang desormais,
paisible dans ce demi-jour de l'histoire litteraire qui n'est pas tout
a fait un tombeau! Qu'un reflet prolonge du XVIIe siecle, un de ces
reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe, a retrouver au front de
Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abbe Prevost, se ranime en
tombant sur lui, poete, et le decore d'une douce blancheur!

Decembre 1838.

J'ai reparle de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitule:
_Chateaubriand et son Groupe litteraire..._; il est une partie
considerable du sujet.



M. JOUBERT[158]

[Note 158: _Recueil des Pensees_ de M. Joubert, 1 vol. in-8, Paris,
1838. Imprimerie de Le Normant, rue de Seine, 8.--M. Paul Raynal, neveu
de M. Joubert, a depuis publie (1842), en deux volumes et avec un soin
tout a fait pieux, les _Pensees_ plus completes, plus correctes, et un
choix de lettres de son oncle. Je laisse subsister mon premier jugement,
que chacun desormais peut achever et controler.]

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