Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
C >>
C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 | 23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42
Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tente
vainement de se remettre au grand poeme, il se rabat a la muse d'Horace;
et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la premiere,
il se plaint doucement a un pecheur qu'il voit revenir de sa poche, les
mains vides aussi:
Pecheur, qui des flots de la Seine
Vers Neuilly remontes le cours,
A ta poursuite toujours vaine
Les poissons echappent toujours.
Tu maudis l'espoir infidele
Qui sur le fleuve t'a conduit,
Et l'infatigable nacelle
Qui t'y promene jour et nuit.
Des deux pecheurs de Theocrite
Ton sommeil t'offrit le tresor;
Helas! desabuse trop vite,
Tu vois s'enfuir le songe d'or.
Ici, revant sur ma terrasse,
Je n'ai pas un sort plus heureux:
J'invoque la muse d'Horace,
La muse est rebelle a mes voeux.
Jouet de son humeur bizarre,
Je dois compatir a tes maux;
Tiens, que ce faible don repare
Le prix qu'attendaient tes travaux.
La nuit vient: vers le toit champetre
D'un front gai reprends ton chemin,
Dors content: tes filets peut-etre
Sous leur poids flechiront demain.
Demain peut-etre, en cet asile,
Au chant de l'oiseau matinal,
Mon vers coulera plus facile
Que les flots purs de ce canal.
Ainsi, au moment ou il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit
et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et
la maniere dont il le dit devient a l'instant cette fine perle qu'il a
l'air de ne plus chercher. De meme, dans une autre petite ode exquise,
lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en
console en le savourant:
Au bout de mon humble domaine,
Six tilleuls au front arrondi,
Dominant le cours de la Seine,
Balancent une ombre incertaine
Qui me cache aux feux du midi.
Sans affaire et sans esclavage,
Souvent j'y goute un doux repos;
Desoccupe comme un sauvage
Qu'amuse aupres d'an beau rivage
Le flot qui suit toujours les flots.
Ici, la reveuse Paresse
S'assied les yeux demi-fermes,
Et, sous sa main qui me caresse,
Une langueur enchanteresse
Tient mes sens vaincus et charmes.
Des feuillets d'Ovide et d'Horace
Flottent epars sur ses genoux;
Je lis, je dors, tout soin s'efface,
Je ne fais rien, et le jour passe;
Cet emploi du jour est si doux!
Tandis que d'une paix profonde
Je goute ainsi la volupte,
Des rimeurs dont le siecle abonde
La muse toujours plus feconde
Insulte a ma sterilite.
Je perds mon temps s'il faut les croire,
Eux seuls du siecle sont l'honneur,
J'y consens: qu'ils gardent leur gloire;
Je perds bien peu pour ma memoire,
Je gagne tout pour mon bonheur.
Mais ne peut-on pas lui dire comme a Titus: Il n'est pas perdu, o Poete,
le jour ou tu as dit si bien que tu le perdais!
Dans l'ode _au Pecheur_, un trait touchant et delicat sur lequel je
reviens, c'est le _faible don_ que le poete decu donne a son pauvre
semblable, plus decu que lui: cette obole doit leur porter bonheur a
tous deux. Cet accent du coeur denote dans le poete ce qui etait dans
tout l'homme chez Fontanes, une inepuisable humanite, une facilite
plutot extreme. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur
sans y repondre; et il n'y repondait pas seulement par un faible don,
comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y repondait de
sa main avec une delicatesse, un raffinement de bonte: _haud
ignara mali_.--On aime, dans un poete virgilien, a entremeler ces
considerations au talent, a les en croire voisines.
Les petites pieces delicieuses, a la facon d'Horace, nous semblent le
plus precieux, le plus sur de l'heritage poetique de Fontanes. Elles
sont la plupart datees de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme
toute et malgre le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre
par consequent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des
sejours de plus en plus goutes. Les Stances _a une jeune Anglaise_, qui
se rapportaient a un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-etre venues
que la, dans cette veine heureuse. Purete, sentiment, discretion, tout
en fait un petit chef-d'oeuvre, a qui il ne manque que de nous etre
arrive par l'antiquite. C'est comme une figure grecque, a lignes
extremement simples, une virginale esquisse de la Venuste ou de la
Pudeur, a peine tracee dans l'agate par la main de Pyrgotele. IL en
faut dire autant de l'ode: _Ou vas-tu, jeune Beaute_? Tout y est d'un
Anacreon chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait a la reciter aux
nouvelles mariees, lorsqu'elles se hasardaient a lui demander des vers:
[Note 144: La defaveur cessant, il resta un refroidissement au moins
politique, et ce lut un arret definitif de fortune.]
Ou vas-tu, jeune Beaute?
Bientot Vesper va descendre;
Dans cet asile ecarte
La nuit pourra te surprendre;
Du haut d'un tertre lointain,
J'ai vu ton pied clandestin
Se glisser sous la bruyere:
Souvent ton oeil incertain
Se detournait en arriere.
Mais ton pas s'est ralenti,
Il s'arrete, et lu chancelles;
Un bruit sourd a retenti.
Tu sens des craintes nouvelles:
Est-ce un faon qui te fait peur?
Est-ce la voix de ta soeur
Qui t'appelle a la veillee?
Est-ce un Faune ravisseur
Qui souleve la fouillee?
Dieux! un jeune homme parait,
Dans ces bois il suit la route,
T'appelant d'un doigt discret
Au plus epais de leur voute:
Il s'approche, et tu souris;
Diane sous ces abris
Derobe son front modeste:
Un doux baiser t'est surpris,
Les bois m'ont cache le reste.
Pan, et la Terre, et Sylvain,
En ont pu voir davantage;
Jamais ne s'egare en vain
Une nymphe de ton age.
Les Zephyrs ont murmure,
Philomele a soupire
Sa chanson melodieuse;
Le ciel est plus azure,
Venus est plus radieuse.
Nymphe aimable, ah! ne crains pas
Que mon indiscrete lyre
Ose fletrir tes appas
En publiant ton delire;
J'aimai: j'excuse l'amour.
Pars sans bruit: qu'a ton retour
Nul echo ne te decele,
Et que jusqu'au dernier jour
Ton amant te soit fidele!
Si, perfide a ses serments,
Helas! il devient volage,
Du coeur je sais les tourments,
Et ma lyre les soulage;
Je chanterai dans ces lieux:
Des pleurs mouilleront tes yeux
Au souvenir du parjure,
Mais ces pleurs delicieux
D'amour calment la blessure.
Dans cette adorable piece, comme le rhythme sert bien l'intention, et
tout a la fois exprime le malin, le tendre et le melancolique! Comme
cette strophe de neuf vers dejoue a temps et derobe vers la fin la
majeste de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime
redoublee, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable a
la grace! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait
curieusement, il l'inventait. Dans la touchante piece intitulee _Mon
Anniversaire_[145], il fait une strophe expres conforme a la marche
attristee, resignee et finalement tombante de sa pensee. Il aimait a
employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher a
Lamartine, et qui n'avait qu'a peine ete traite encore, soit au XVIIe
siecle[146], soit meme au XVIe. Sur les rimes, il a les idees les plus
justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opiniatre: "Une
affectation continue de rimes trop fortes et trop marquees donnerait,
pense-t-il[147], une pesante uniformite a la chute de tous les vers."
On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et
formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout arme
et en qui tout sonne. En garde contre le relachement de Voltaire, il
est, lui, pour l'excellent gout de Racine et de Boileau, _qui font
naitre une harmonie variee d'un adroit melange de rimes, tantot riches
et tantot exactes_. Andre Chenier sur ce point ne pratique pas mieux.
[Note 145: L'idee en est prise d'une epigramme d'Archias de Mitylene,
mais combien embellie!]
[Note 146: Je trouve, au XVIIe siecle, une piece de vers dans ce
rhythme, par un abbe de Villiers, _Stances sur la Vieillesse_ (et tout a
fait seniles), qu'on lit au tome II de la _Continuation des Memoires de
Sallengre_.]
[Note 147: Notes de l'_Essai sur l'Homme_.]
A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le
boudoir du poete, le _lectulus_ des anciens: tout y etait simple et
brillant (_simplex munditiis_). Les murs se decoraient d'un lambris en
bois des iles, espece de luxe alors dans sa nouveaute. Une glace _sans
tain_ faisait porte au grand cabinet; la fenetre donnait sur les
jardins, et la vue libre allait a l'horizon saisir les fleches elancees
de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canape, seul meuble du gracieux
reduit, se trouvait un buste de Venus: elle etait la, l'antique et jeune
deesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au
_Donec gratus eram_, quand il reprenait son Platon entr'ouvert a quelque
page du _Banquet_. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes
avait a diner l'Universite, recteurs, conseillers, professeurs, et il
faisait admirer sa vue, il ouvrait sans facon le pudique boudoir. Mais
le buste de Venus! et dans le cabinet d'un Grand-Maitre! Quelques-uns,
vieux ou jeunes, encore jansenistes ou deja doctrinaires, se
scandaliserent tout bas, et on le lui redit. De la sa petite ode
enchantee:
Loin de nous, Censeur hypocrite
Qui blames nos ris ingenus!
En vain le scrupule s'irrite,
Dans ma retraite favorite,
J'ai mis le buste de Venus.
Je sais trop bien que la volage
M'a sans retour abandonne;
Il ne sied d'aimer qu'au bel age;
Au triste honneur de vivre en sage
Mes cheveux blancs m'ont condamne.
Je vieillis; mais est-on blamable
D'egayer la fuite des ans?
Venus, sans loi rien n'est aimable;
Viens de ta grace inexprimable
Embellir meme le bon sens.
L'Illusion enchanteresse
M'egare encor dans tes bosquets;
Pourquoi rougir de mon ivresse?
Jadis les Sages de la Grece
T'ont fait asseoir a leurs banquets.
Aux graves modes de ma lyre
Mele des tons moins serieux;
Phebus chante, et le Ciel admire;
Mais, si tu daignes lui sourire,
Il s'attendrit et chante mieux.
Inspire-moi ces vers qu'on aime,
Qui, tels que toi, plaisent toujours;
Repands-y le charme supreme
Et des plaisirs, et des maux meme,
Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Ainsi, quand d'une fleur nouvelle,
Vers le soir, l'eclat s'est fletri,
Les airs parfumes autour d'elle
Indiquent la place fidele
Ou le matin elle a fleuri.
Nous saisissons sur le fait la contradiction naive chez Fontanes: le
lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chretiens
les plus serieux, les mieux sentis, en deplorant avec M. de Bonald _la
Societe sans Religion_[148]. Je l'ai dit, l'epicurien dans le poete etait
tout a cote du chretien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a
en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous represente bien sa double
vue d'imagination: tout pres le buste de Venus, la-bas les clochers de
Saint-Denis!
[Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du poete, devait etre, en
effet, dediee a l'illustre penseur.]
Ce parfum de simplicite grecque, cet extrait de grace, antique, qu'on
respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il
d'Andre Chenier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse
que Fontanes, plus de nouveaute dans son retour vers l'antique; il sait
mieux la Grece, et il la pratique plus avant dans ses vallons retires
ou sur ses sauvages sommets. Mais Andre Chenier, en sa frequentation
meditee, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du
studieux a la fois et de l'etrange; il sait ce qu'il fait, et il
le veut; son effort d'artiste se marque meme dans son triomphe. Au
contraire, dans le petit nombre de pieces par lesquelles il rappelle
l'idee de la beaute grecque (les stances _a une jeune Anglaise_, l'ode
_a une jeune Beaute, au Buste de Venus, au Pecheur_), Fontanes n'a pas
trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grece du meilleur
temps, l'extreme simplicite de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose
d'exquis et en meme temps d'infiniment leger dans le parfum. Par ces
cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xenophon, et pas
du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chenier a l'endroit
de la Grece, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la
rare qualite. Il y a pourtant des endroits ou il s'essaye directement,
lui aussi, a l'imitation de la forme antique: il y reussit dans l'ode
_au jeune Patre_, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style
poetique du XVIIIe et meme du XVIIe siecle, familieres a Fontanes, vont
mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant,
ici necessaire, qu'Andre Chenier possede si bien et qu'atteignit meme
Ronsard.
Malgre tout, je veux citer comme un bel echantillon du succes de
Fontanes dans cette inspiration directe et imprevue de l'antique a
travers le plein gout de XVIIIe siecle, la fin d'une ode _contre
l'Inconstance_, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher a sa
place dans la serie des oeuvres: Cette petite piece est de 89. Le
poete se suppose dans la situation de Jupiter, qui, apres maint volage
egarement, revient toujours a Junon. En citant, je me place donc avec
lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homere:
Que l'homme est faible et volage!
Je promets d'etre constant,
Et du noeud qui me rengage
Je m'echappe au meme instant!
Insense, rougis de honte!
Quels faux plaisirs t'ont flatte!
Les jeux impurs d'Amathonte
Ne sont pas la Volupte.
Cette Nymphe demi-nue
En secret recut le jour
De la Pudeur ingenue
Qu'un soir atteignit l'Amour...
Ce n'est point une Menade
Qui va, l'oeil etincelant,
Des Faunes en embuscade
Braver l'essaim petulant.
C'est la vierge aimable et pure
Qui, loin du jour ennemi,
Laisse echapper sa ceinture
Et ne cede qu'a demi.
Si quelquefois on l'offense,
On la calme sans effort,
Et sa facile indulgence
Fait toujours grace au remord...
Tu sais qu'un jour l'Immortelle
Qu'Amour meme seconda
Vers son epoux infidele
Descendit au mont Ida.
Jupiter la voit a peine,
Que les desirs renaissants,
Comme une flamme soudaine,
Ont couru dans tous ses sens:
"Non, dit-il, jamais Europe,
Lo, Leda, Semele,
Ceres, Latone, Antiope,
D'un tel feu ne m'ont brule!
"Viens..." Il se tait, elle hesite,
Il la presse avec ardeur;
Au Dieu qui la sollicite
Elle oppose la pudeur.
Un nuage l'environne
Et la cache a tous les yeux:
De fleurs l'Ida se couronne,
Junon cede au Roi des Dieux!
Leurs caresses s'entendirent,
L'echo ne fut pas discret,
Tous les antres les redirent
Aux Nymphes de la foret.
Soudain, pleurant leur outrage,
Elles vont, d'un air confus,
S'ensevelir sous l'ombrage
De leurs bois les plus touffus.
La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythere,
n'avaient guere accoutume la muse legere du XVIIIe siecle a cette
plenitude de ton, a cette richesse d'accent. Au sein d'un Zephyr qui
semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une
bouffee d'Homere:
De fleurs l'Ida se couronne,
Junon cede au Roi des Dieux!
Fontanes avait aussi ses retours d'Hesiode: il vient de peindre la
_Venus-Junon_; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement
antique, la _Venus-Ceres_, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au
huitieme chant de la _Grece sauvee_:
Salut, Ceres, salut! tu nous donnas des lois;
Nos arts sont tes bienfaits: ton celeste genie
Arracha nos aieux au gland de Chaonie;
Et la Religion, fille des immortels,
Autour de ta charrue eleva ses autels.
Par toi changea l'aspect de la nature entiere.
On dit que Jasion, tout couvert de poussiere,
Premier des laboureurs, avec loi fut heureux:
La hauteur des epis vous deroba tous deux;
Et Plutus, qui se plait dans les cites superbes,
Naquit de vos amours sur un trone de gerbes.
Ce sont la de ces beautes primitives, abondantes, dignes d'Ascree,
comme Lucrece les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue
conserve chastete et grandeur.
Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin resigne a vieillir, eut dans
le talent un retour de seve verdissante et comme une seconde jeunesse:
Ce vent qui sur nos ames passe
Souffle a l'aurore, ou souffle tard.
Ces annees du declin de la vie lui furent des saisons de progres
poetique et de fertilite dans la production: signe certain d'une nature
qui est forte a sa maniere. Qu'on lise son ode sur _la Vieillesse_: il
y a exprime le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une
strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturite:
Le temps, mieux que la science,
Nous instruit par ses lecons;
Aux champs de l'experience
J'ai fait de riches moissons;
Comme une plante tardive,
Le bonheur ne se cultive
Qu'en la saison du bon sens:
Et, sous une main discrete,
Il croitra dans la retraite
Que j'ornai pour mes vieux ans.
S'il n'a pas plus laisse, il en faut moins accuser sa facilite, au fond,
qui etait grande, que sa _main_ trop _discrete_ et sa vue des choses
volontiers decouragee. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et a part de
cette epoque litteraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la
qualite de son talent, surtout la qualite de son gout, de son esprit;
et par la il etait plus aisement retenu, degoute, qu'excite. On le voit
exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la litterature
qui l'environnait. Sous Napoleon, il regrette qu'il n'y ait eu que des
Cherile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il
regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui echappe une
derniere fois dans sa derniere ode. Dans celle qu'il a expressement
lancee contre la litterature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour
lui que d'etre un Silius, c'est-a-dire un adorateur respectueux, et a
distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant
classiques et vengeurs du grand Siecle le suffoquent; Geoffroy, dans ses
injures contre Voltaire et sa grossierete fonciere de cuistre, ne lui
parait, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idee de decadence,
si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son gout qu'elle
ne condamne sa sagacite; et si elle ne le rapproche pas precisement de
la litterature qui a suivi, elle le separe, avec distinction de celle
d'alors, dans laquelle il n'excepte hautement que le chantre de
Cymodocee.
Je ne puis m'empecher, en cherchant dans notre histoire litteraire
quelque role analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron.
En effet, Du Perron aussi, poete d'une ecole finissante (de celle de Des
Portes), eut le merite et la generosite d'apprecier le chef naissant
d'une ecole nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe pres de
Henri IV. Bayle a appele Du Perron le procureur-general du Parnasse de
son temps, comme qui dirait aujourd'hui le maitre des ceremonies de
la litterature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui
ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres,
par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents.
C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la precocite
brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-meme, qui commencait gravement
a percer, lui dut sa premiere chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes,
etait en son temps un oracle souvent cite, un poete rare et plus
regrette que lu; apres avoir brille par des essais trop epars, lui aussi
il parut a un certain moment quitter la poesie pour les hautes dignites
et la representation officielle du gout a la cour. Il est vrai que
Fontanes, Grand-Maitre, n'ecrivit pas de gros traites sur l'Eucharistie,
et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir ete
cardinal comme l'abbe Maury. Celui-ci meme semble s'etre veritablement
charge de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance.
Pourtant il y a cela encore entre l'hote de Bagnolet et celui de
Courbevoie, que la legerete profane et connue de quelques-uns de leurs
vers ne nuisit point a la chaleur de leurs manifestations chretiennes
et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, ecrit de
tendres vers, tels que ceux-ci, a une infidele:
M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle,
Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger,
Indignes de sortir d'un courage [150] fidele,
Ou, si soudain apres, l'oubli s'est vu loger!
Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes
Pour avoir eprouve le feu de tes regards;
Le temps contre tes traits me donnera des armes,
Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.
Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes,
Adieu, charmes coulants dont j'etois enchante:
Contre le doux venin de ces caresses feintes
Le souverain remede est l'incredulite.
[Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa tres-vivement, par un
article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses eloges en
tout lieu, au succes du debut tout a fait distingue de M. Mole.]
[Note 150: Courage, coeur.]
Et le theologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi,
je le crains, la Deesse aux douces amertumes:
. . . . . Non est Dea nescia nostri
Quae dulcem curis miscet amaritiem;
ce qui revient a l'ode de Fontanes:
Repands-y le charme supreme
Et des plaisirs, et des maux meme,
Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Mais c'est bien assez pousser ce parallele pour ceux qui ont un peu
oublie Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons
pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se decorait de decence,
s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le sejour de Rollin,
par un certain culte purifiant des hotes de Baville, de Vignai et de
Fresne.
Plus loin encore que Du Perron, et a l'extremite de notre horizon
litteraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette
maniere de role intermediaire, Mellin de Saint-Gelais, elegant et sobre
poete, arme de gout, qui, le dernier de l'ecole de Marot, sut se faire
respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand etat de
consideration a la cour de Henri II.
M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il
devait bientot rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans
ces annees 1812 et 1813. La chute desormais trop evidente de l'Empire,
l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'ame de M. de
Fontanes les tristesses et les reveries du declin:
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.
Sous le lent nuage sombre, l'entretien delicat et vif n'etait que plus
doux. M. de Fontanes avait souvent passe sa journee a relire quelque
beau passage de Lucrece et de Virgile; a noter sur les pages blanches
intercalees dans chacun de ses volumes favoris quelques reflexions
plutot morales que philologiques, quelques essais de traduction fidele:
"J'ai travaille ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:
Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur
vindemia saxis;
"ces vers-la ne me plaisent pas dans Delille: _les cotes vineuses, les
grappes paresseuses_; voici qui est mieux, je crois:
Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins
cuit la grappe amollie."
Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) a rendre l'effet
murissant des desinences en is du latin. Sa matinee s'etait passee de la
sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet epicureisme du gout. Ou
bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait
peut-etre redit, refait en vingt facons ces deux vers de sa _Maison
rustique_:
L'enclos ou la serpette arrondit le pommier,
Ou la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;
et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoubles et rapproches,
lui avait, a son gre, paru sourire.
Ou encore, dans ce verger baigne de la Seine, au bruit de la vague
expirante, il avait exprime amoureusement, comme d'un seul soupir, la
muse de l'antique idylle, Enflant pres de l'Alphee une flute docile; et
ce doux souffle divinement trouve lui avait empli l'ame et l'oreille
presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin a Boileau [151].
[Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien
frappes de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-meme quelque part dans son
_Commentaire_ (imprime) sur J.-B. Rousseau: "Il n'y a pas la ce qu'on
"appelle proprement _harmonie imitative_; mais il existe un rapport
tres-sensible entre le choix des expressions et le caractere de
l'image." On confond un peu tout cela maintenant.]
Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait ete
charge d'un Eloge de Duroc qui devait le produire pres de l'Empereur. Il
s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment
enleve; l'autre jour le delicieux causeur, avec une pointe de raillerie,
nous le recitait encore; rien que ce portrait-la portait avec lui toute
une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M.
Villemain, qui deja, dans sa curiosite eveillee, lisait Pitt, Fox,
venait a en parler, et se rejetait a l'espoir d'un gouvernement libre
et debattu, comme en Angleterre: "Allons, allons, lui disait M. de
Fontanes, vous vous gaterez le gout avec toutes ces lectures. Que
feriez-vous sous un gouvernement representatif? Bedoch vous passerait!"
Mot charmant, dont une moitie au moins reste plus vraie qu'on n'ose
le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorite, si
excellents a la longue pour les garanties et les interets, que le gout
souffre et que _les delicats sont malheureux_?
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 | 23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42