BOOK REVIEWS: Assume A Can Opener
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
Ad -

Book Review: grown up digital
Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42



[Note 117: Dans l'_Introduction_ qui precede sa _Correspondance_ avec
Bonaparte.]

C'etait, durant les mois qui precederent cette journee, une grande
polemique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les
_monarchiens_, La Harpe, Fontanes, Fievee, Lacretelle, Michaud, ecrivant
soit dans _le Memorial_, soit dans _la Quotidienne_, dans _la Gazette
francaise_; et, parmi les republicains, Garat, Chenier, Daunou, dans les
journaux intitules _la Clef du Cabinet, le Conservateur_; Roederer dans
le _Journal de Paris_; Benjamin Constant deja dans des brochures.
Le role de Fontanes, au milieu de cette presse animee, devient fort
remarquable: la moderation ne cesse pas d'etre son caractere et fait
contraste plus d'une fois avec les virulences et les gros mots de
ses collaborateurs. Il est pour l'accord des lois et des moeurs, des
principes religieux et de la politique, pour le retour des traditions
conservatrices, et (ce qui etait rare, ce qui l'est encore) il n'en
violait pas l'esprit en les prechant. A part les jacobins, il ne hait ni
n'exclut personne: "Des gens qui ne se sont jamais vus, dit-il (28 aout
1797), se battent pour des opinions et croient se detester; ils seraient
bien etonnes quelquefois, en se voyant, de ne trouver aucune raison de
se hair. Tel adversaire conviendrait mieux au fond que tel allie." En
fait de croyances religieuses, il exprime partout l'idee qu'elles sont
necessaires aux societes humaines comme aux individus, qu'elles seules
remplissent une place qu'a leur defaut envahissent mille tyrans ou mille
fantomes; et, a propos des superstitions des incredules, il rappelle
de belles paroles que Bonnet lui adressait en sa maison de Genthod,
lorsqu'il l'y visitait en 1787: "Il faut laisser des aliments sains
a l'imagination humaine, si on ne veut pas qu'elle se nourrisse
de poisons[118]." Je trouve, dans ce meme _Memorial_, un parfait et
incontestable jugement de Fontanes sur Mirabeau[119], et un autre, bien
impartial, sur La Fayette, qu'on croyait encore prisonnier a Olmuetz[120]:
s'il exprime simplement une honorable compassion pour le general, il n'a
que des paroles d'admiration pour son heroique epouse; de meme qu'en un
autre endroit il sait allier a une expression peu flattee sur l'ancien
ministre Roland un hommage rendu a l'esprit superieur et aux graces
naturelles de madame Roland, avec laquelle il avait eu occasion de
passer quelques jours pres de Lyon, en 1791. Enfin, nous trouvons
Fontanes (sa ligne de parti etant donnee) aussi sage, aussi juste, aussi
parfait de gout qu'on le peut souhaiter envers les personnes, envers
toutes... excepte une seule: je veux parler de madame de Stael. Car il
la toucha malicieusement bien avant les fameux articles du _Mercure_ en
1800. A plusieurs reprises, dans _le Memorial_, elle revient sous
sa plume: en s'attaquant a une brochure de Benjamin Constant[121], il
n'hesite pas a la reconnaitre aux endroits les plus vifs, les plus
heureux, et c'est pour l'en louer avec une ironie cavaliere que
dorenavant, a son egard, il ne desarmera plus. Le piquant des premieres
escarmouches fut tel, des ce temps du _Memorial_[122], que plusieurs
lettres de reclamations anonymes lui arriverent. En declarant le tort de
M. de Fontanes, on sent le besoin de se l'expliquer.

[Note 118: _Memorial_ du 1er juillet 1797, article sur les
francs-macons et les illumines.--Fontanes, dans son voyage a Geneve,
avait ete introduit naturellement pres de Bonnet par M. de Fontanes,
pasteur et professeur, qui etait d'une branche de sa famille restee
calviniste et Refugiee.]

[Note 119: 11 et 12 aout.]

[Note 120: 13 juillet.]

[Note 121: 20 juin.]

[Note 122: Article du 22 juillet et numero du 1er septembre.]

Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'ecrivains d'un talent doux,
affectueux, tendre, avait tout a cote l'epigramme facile, aceree.
Chez lui la goutte de miel lent et pur etait gardee d'un aiguillon
tres-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilite dans
le talent, il portait de la passion dans le gout. Il etait, ai-je dit,
de l'ecole francaise en tout point: et en effet, tout ce qui, a
quelque degre, tenait au germanisme, a l'anglomanie, a l'ideologie, a
l'economisme, au jansenisme, tout ce qui sentait l'outre, l'obscur,
l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et
invincible; il voyait de tres-loin et tres-vite: son imagination faisait
le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire
aurait eues si vives durant la Revolution et de nos jours, Fontanes les
a eues et nous les represente, et non par routine ni par tradition, mais
bien vives, bien senties, bien originales aussi; il etait ne tel. De la
famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait a Voltaire
par l'esprit et par le ton courant. Tres-aisement son tact fin
tressaillait offense, irrite: son accent se faisait moqueur; et, en meme
temps, sa veine de poete sensible, et son imagination plutot riante,
n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout
cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien varie et qui se tient,
une nature, un homme enfin.

Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les
femmes philosophes. S'il ne faisait des lors que prevoir et redouter ce
qui s'est emancipe depuis, il doit sembler, comme, au reste, en un bon
nombre de ses jugements, beaucoup moins etroit que prompt. En admirateur
du XVIIe siecle, il permettait sans doute a madame de Sevigne ses
lettres, a madame de La Fayette ses tendres romans; il aurait passe a
madame de Stael ses _Lettres sur Jean-Jacques_, comme probablement
il tolerait ses vers d'elegie chez madame Dufrenoy; mais c'etait la
l'exception et l'extreme limite. Une celebrite plus active, l'influence
politique surtout, et l'expression metaphysique, le revoltaient chez une
femme, et lui paraissaient tellement sortir du sexe, qu'a lui-meme il
lui arriva, cette fois, de l'oublier. Madame de Stael ne se vengea qu'en
retrouvant a l'instant son role de femme, qu'on l'accusait d'abandonner,
et en le marquant par la bonne grace superieure et inalterable de ses
reponses[123].

[Note 123: Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du _Jour des
Morts_ au liv. IV, chap. III, de _Corinne_.]

Pour revenir au _Memorial_, l'ensemble de la redaction de Fontanes dans
cette feuille nous montre un esprit des lors aussi mur en tout que
distingue, qui ne reviendra plus sur ses impressions, et qui, dans la
science de la vie, est maitre de ses resultats. La connaissance de cette
redaction est precieuse en ce qu'elle nous le revele, a cette epoque
d'entiere independance, essentiellement tel, au fond, qu'il se
developpera plus tard dans ses roles publics et officiels; avec tous ses
principes, ses sentiments, ses aversions meme; journaliste louant deja
Washington[124] dans le sens ou, orateur, il le celebrera devant le
premier Consul; attaquant deja madame de Stael, avant qu'on le puisse
soupconner par la de vouloir complaire a quelqu'un.

[Note 124: _Memorial_, 22 aout 1797.]

Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes, a cette date, est son
gout declare pour le general Bonaparte, alors conquerant de l'Italie.
Le 15 aout 1797, il lui adresse, dans _le Memorial_, une lettre trop
piquante de verve et trop percante de pronostic, pour qu'on ne la
reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse
politique, comme il s'en est tant depense et perdu en France depuis _la
Satire Menippee_ jusqu'a Carrel: sauvons du moins cette page-la. Le
bruit venait de se repandre dans Paris qu'une revolution republicaine
avait eclate a Rome et y avait change la forme du gouvernement.

"A BONAPARTE.

"Brave general,

"_Tout a change et tout doit changer encore_, a dit un ecrivain
politique de ce siecle, a la tete d'un ouvrage fameux.

Vous hatez de plus en plus l'accomplissement de cette prophetie de
Raynal. J'ai deja annonce que je ne vous craignais pas, quoique vous
commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous _faire peur_
en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas
de petites intrigues, et du role d'un conspirateur subalterne auquel
on voudrait vous reduire. Il me parait que vous aimez mieux monter au
Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre
conduite n'est pas conforme aux regles d'une morale tres-severe; mais
l'heroisme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire
que vous faites votre metier d'illustre brigand comme Alexandre et comme
Charlemagne. Cela peut suffire a un guerrier de vingt-neuf ans.

"Je me promenerais, je le repete, avec la plus grande securite, dans
votre camp peuple de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort
agreable de vous voir de pres, de suivre votre politique, et meme de la
deviner quand vous garderiez le silence.

"Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous preter de grands
desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinees de
l'Europe et de l'Asie.

"Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a change
son gouvernement. Cette nouvelle est prematuree sans doute; mais elle
pourra bien se realiser tot ou tard.

"Vous aviez montre pour la vieillesse et le caractere du chef
de l'Eglise des egards qui vous avaient honore. Mais peut-etre
esperiez-vous alors que la fin de sa carriere amenerait plus vite le
denoument prepare par vos exploits et votre politique. Les Transteverins
se sont charges de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient
de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous
transporterez le siege de la nouvelle republique lombarde au milieu de
cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore
sous vous a l'art de conquerir le reste de l'Italie. "On pretend qu'a ce
propos le ministre Acton disait naguere au roi de Naples:--_Sire, les
Francais ont deja la moitie du pied dans la botte. Encore un coup, et
ils l'y feront entrer tout entier_.--Acton pourrait bien avoir raison:
qu'en dites-vous?

"Mais je soupconne encore de plus vastes combinaisons. Le theatre de
l'Italie est deja trop etroit pour la grandeur de vos vues. Je reve
souvent a vos correspondances avec les anciens peuples de la Grece, et
meme avec leurs pretres, avec leurs _papas_; car, en habile homme, vous
avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses.

"Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est
un evenement tres-probable, si on vous laisse faire, et si
Aubert-Dubayet[125] vous seconde. L'insurrection peut se communiquer
facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est deja pleine des
revolutions tragiques dont ils furent les instruments.

[Note 125: Ambassadeur a Constantinople.]

"Ainsi, je ne serais point etonne que vous eussiez concu le projet hardi
de planter a la fois l'etendard francais sur les murs du Vatican et sur
les tours du Serail, dans la capitale des Etats chretiens et dans celle
de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une etrange maniere de
renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez
accoutume aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est
toujours ce qui s'execute le plus facilement depuis l'origine de la
Revolution francaise.

"Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Saintete, qui sont
recus le meme jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et
qui s'amusent a l'Opera francais, a nos jardins de Bagatelle et
de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de
Constantinople?

"En verite, brave General, vous devez bien rire quelquefois, du haut de
votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites.

"Vous preparez de memorables evenements a l'histoire. Il faut l'avouer,
si les rentes etaient payees, et si on avait de l'argent, rien ne serait
plus interessant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous
allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'equite en
murmure un peu.

"Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous creez partout
des constitutions republicaines. Il me semble que Rome, dont vous
pretendez ressusciter le genie, avait des maximes toutes contraires.
Elle se gardait d'elever autour d'elle des republiques rivales de la
sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action
fut moins energique, et flechit plus aisement sous sa volonte.
Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragedie:

Ces lions, que leur maitre avait rendus plus doux,
Vont reprendre leur rage et s'elancer sur nous;
...............................................
Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc.

"Mais peut-etre avez-vous la-dessus, comme sur tout le veste, votre
arriere-pensee, et vous ne me la direz pas.

"J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressee:
vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment a vous
faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le meme
gout se communique a tous vos lieutenants qui savent se battre aussi
bien que vous. On dit que vous avez toujours _Ossian_ dans votre poche,
mome au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur.
Vous avez, de plus, consacre un monument a Virgile dans Mantoue, sa
patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un
peu:

J'aime fort les heros, s'ils aiment les poetes.

"Je suis un peu poete; vous etes un grand capitaine. Quand vous serez
maitre de Constantinople et du Serail, je vous promets de mauvais vers
que vous ne lirez pas, et les eloges de toutes les femmes, qui vaudront
mieux que les vers pour un heros de votre age. Suivez vos grands
projets, et ne revenez surtout a Paris que pour y recevoir des fetes et
des applaudissements. F."

Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est tres-possible), son gout pour
Fontanes doit remonter jusque-la[126].

[Note 126: Les Memoires du savant botaniste de Candolle, recemment
publies (1862), contiennent une anecdote singuliere sur Fontanes,
laquelle se rapporte a cette epoque voisine de fructidor. Sortant du
Lycee ou il avait entendu une lecon de La Harpe et revenant a pied avec
Fontanes, de Candolle ne put s'empecher de lui exprimer son etonnement
du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y
applaudir: "Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but
n'est pas de retablir la puissance des pretres, mais il faut frapper
l'opinion publique de l'utilite d'une religion, et ensuite nous avons
l'intention de pousser la France au protestantisme." De Candolle,
qui croit avoir eu a se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maitre,
triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, etait en effet
vaguement et politiquement religieux plutot que catholique, et, parlant
a un protestant, il dit la une de ces choses en l'air qui traversent
l'imagination d'un poete et dont sans doute il ne se souvenait pas le
lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant,
ait trop precise le dire de Fontanes. ]

Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par
contre-coup, de reveiller en Fontanes le poete, qui se dissipait trop
dans cette vie de polemique et de parti. Laissant madame de Fontanes a
Paris, il se deroba a la deportation par la fuite, quitta la France,
passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand,
qu'il avait deja connu en 89. C'est a l'illustre ami de nous dire en ses
_Memoires_ (et il l'a fait) cette liaison etroitement nouee dans l'exil,
ces entretiens a voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces
doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards
ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui,
apres avoir ete quelque temps une grande douceur, devient une grande
amertume_. Fontanes n'hesita pas un seul instant a reconnaitre l'etoile
a ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels emigres, le
chevalier de Panat et ce monde leger du XVIIIe siecle, paraissaient
douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout reveur
et sauvage, Fontanes leur disait: "Laissez, messieurs, "patience!
il nous passera tous." Et a son jeune ami il repetait: "Faites-vous
illustre." M. de Chateaubriand, a son tour, lui rendait en conseils et
en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, apres avoir
repris vivement a la Grece sauvee, semblait en d'autres moments s'en
distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: "Vous possedez le plus beau
talent poetique de la France, et il est bien malheureux que votre
paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami,
que les annees peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux
immortels que la posterite est en droit d'attendre de vous, vous ne
laisserez peut-etre que quelques cartons. C'est une verite indubitable
qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possedez cet art
qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier
du vaste tombeau qui devore les peuples et les temps. Est-il possible
que vous ne soyez pas touche de tout ce que le Ciel a fait pour vous,
et que vous songiez a autre chose qu'a la Grece sauvee?" Ainsi au poete
melancolique, delicat, pur, eleve, noble, mais un peu desabuse, parlait
l'ardent poete avec grandeur.

Ces paroles, tombant dans les heures fecondes du malheur, faisaient une
vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa
proscription, on le voit tout occupe de son monument. Son imagination se
passionnait en ces moments extremes; il ressaisissait en idee la gloire.
Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint a Hambourg, sejourna a
Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son
ame a nu et ses gouts, du fond de la detresse. Il manquait des livres
necessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait
achete pres de la Bourse, a Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer
chez d'honnetes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel,
mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg
(que n'allait-il tout droit a Klopstock?); et dans ces pays ou son genre
d'etudes etait peu goute, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une
terre barbare. Tant de souffrance etait peu propre a le reconcilier avec
l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait a sa _Grece
sauvee_, et, comme il l'ecrit, _s'y jetait a corps perdu_. Enviant le
sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient caches en
France (et La Harpe l'avait ete quelque temps chez madame de Fontanes
meme), il songeait impatiemment a rentrer: "Je viens de lire une partie
du decret; quelque severe qu'il soit, je persiste dans mes idees. Je
me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus
qu'un tres-petit nombre d'annees a employer pour l'imagination, je veux
en user mieux que des precedentes. Je veux finir mon poeme. Peut-etre
me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque
monument apres moi..." Son cri perpetuel, en ecrivant a madame de
Fontanes et a son ami Joubert, etait: "Ne me laissez point en Allemagne;
un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une
"cave, au milieu des livres necessaires, mon poeme commence. Quand il
sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir." Un jour,
apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les deportes, on avait
designe l'ile de Corfou, ce ciel de la Grece tout d'un coup lui sourit:
"J'ai ete vivement tente d'ecrire a cet effet au Directoire: je ne vois
pas qu'il put refuser a un poete deporte, qui mettrait sous ses yeux
"plusieurs chants (_il y avait donc des lors plusieurs chants_) d'un
poeme sur la Grece, un exil a Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres
individus frappes par le meme decret. Ceci vous parait fou. Mais
songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg?" Durant
toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant
a tirer son epopee du naufrage, me fait l'effet de Camoens qui souleve
ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grece sauvee_ ne
s'en est tiree qu'en lambeaux.

Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes annees de l'orage qui
lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouve et des
grandeurs.

Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grece en
automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enferme dans
un poele_, comme dit Descartes, Fontanes ecrivait a son ami de Londres
qu'il ne serait heureux que lorsque, rentre dans sa patrie, il lui
aurait prepare _une ruche et des fleurs a cote des siennes_; et l'ami
poete lui repondait: "Si je suis la seconde personne a laquelle vous
ayez trouve quelques rapports d'ame avec vous (_l'autre personne
etait M. Joubert_), vous etes la premiere qui ayez rempli toutes les
conditions que je cherchais dans un homme. Tete, coeur, caractere, j'ai
tout trouve en vous a ma guise, et je sens desormais que je vous suis
attache pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose
qui parle au coeur dans une liaison commencee par deux Francais
malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup a celle de
_Rene_ et d'_Outougami_: nous avons jure dans un _desert_ et sur des
_tombeaux_." Ainsi se croisaient dans un poetique echange les souvenirs
de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles
images.

Le 18 brumaire trouva Fontanes deja rentre en France, et qui s'y tenait
d'abord cache. Je conjecture que _la Maison rustique_, transformation
heureuse de l'ancien _Verger_, est le fruit aimable de ce premier
printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas a vouloir eclaircir sa
situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse,
la vivacite et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec
la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de
Fontanes avec le grand personnage.

"A BONAPARTE.

"Je suis opprime, vous etes puissant, je demande justice. La loi du 22
fructidor m'a indirectement compris dans la liste des ecrivains deportes
en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas ete rappele. Cependant
j'ai souffert, comme si j'avais ete legalement condamne, trente mois
de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre.
Plusieurs membres de l'Institut, dont j'etais le confrere avant le
18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes
opinions et mon style, de la mesure, de la decence et de la sagesse.
J'ai lu, dans les seances publiques de ce meme Institut, des fragments
d'un long poeme qui ne peut deplaire aux heros, puisque j'y celebre les
plus grands exploits de l'antiquite. C'est dans cet ouvrage, dont je
m'occupe depuis plusieurs annees, qu'il faut chercher mes principes,
et non dans les calomnies des delateurs subalternes qui ne seront plus
ecoutes. Si j'ai gemi quelquefois sur les exces de la Revolution, ce
n'est point parce qu'elle m'a enleve toute ma fortune et celle de ma
famille,[127] mais parce que j'aime passionnement la gloire de ma patrie.
Cette gloire est deja en surete, grace a vos exploits militaires. Elle
s'accroitra encore par la justice que vous promettez de rendre a tous
les opprimes. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les
eloges. Les miens auraient l'air trop interesses dans ce moment pour
qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'etais
libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je
fournissais des articles, que j'ai constamment parle de vous comme la
renommee et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a
suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours defendu
contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les
poetes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante.

12 nivose an VIII."

[Note 127: La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le siege
et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possedait fut ecrasee par les
bombes; des recouvrements qui lui etaient dus ne vinrent jamais.]

On ne s'etonne plus, quand on connait cette lettre, qu'un mois apres le
premier Consul ait songe a Fontanes pour le charger de prononcer l'eloge
funebre de Washington aux Invalides (20 pluviose, 9 fevrier 1800).

Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa
limpide maniere. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du
Consul? A coup sur, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus
cheres. Une parole moderee, pacifique, compatissante, pieuse au sens
antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'etait, dans ce
_Temple de Mars_, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont
parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent a travers
l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de
Romulus: "Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires
a la politique qu'a l'humanite, ou l'on prodiguait l'insulte au malheur,
le mepris a de grandes ruines et la calomnie a des tombeaux." Attestant
les Ombres du grand Conde, de Turenne et de Catinat, presentes sous
ce dome majestueux, l'orateur les reunissait en idee a celle du heros
liberateur: "Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la meme cause
pendant leur vie, la meme renommee les reunit quand ils ne sont plus.
Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les
opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent
avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent
eternellement." Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime
plus forte encore que la gloire; la moderation, la simplicite, le
desinteressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant
le triomphe des armes en Washington. En face de _ces hommes prodigieux
qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractere de la_
_grandeur et de la domination_, il proclamait, comme _non moins utile
au gouvernement des Etats qu'a la conduite de la vie, le bon sens_ trop
meprise, cette qualite que nous presente le heros americain dans un
degre superieur, et qui _donne plus de bonheur que de gloire a ceux qui
la possedent comme a ceux qui en ressentent les effets_: "Il me semble
que, des hauteurs de ce magnifique dome, Washington crie a toute la
France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai
vaincu pour l'independance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de
cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la premiere moitie de
ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux eloges de la
posterite."--Une allusion delicate, rapide, naturellement amenee, allait
jusqu'a offrir aux manes de Marie-Antoinette, devant tous ces temoins
qu'il y associait, un commencement d'expiation.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.