Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses etudes,
y compris la philosophie; il fit de plus au college d'utiles
connaissances, et qui influerent sur sa destinee. Le prince de Conti,
frere du grand Conde, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint
toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclesiastique d'abord, et
tant qu'il resta sous la conduite des jesuites, aimait les spectacles et
les defrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du cote
des jansenistes, et en retractant ses premiers gouts au point d'ecrire
contre la comedie, il sembla transmettre du moins a son illustre aine
le soin de proteger jusqu'au bout Moliere. Chapelle devint aussi l'ami
d'etudes de Poquelin et lui procura la connaissance et les lecons de
Gassendi, son precepteur. Ces lecons privees de Gassendi etaient en
outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par
son invocation a Venus; elles durent influer sur la facon de voir de
Moliere, moins par les details de l'enseignement que par l'esprit qui
en emanait, et auquel participerent tous les jeunes auditeurs. Il est a
remarquer en effet combien furent libres d'humeur et independants
tous ceux qui sortirent de cette ecole: et Chapelle le franc parleur,
l'epicurien pratique et relache; et ce poete Hesnault qui attaquait
Colbert puissant, et traduisait a plaisir ce qu'il y a de plus hardi
dans les choeurs des tragedies de Seneque; et Bernier qui courait le
monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est
partout le meme, repondant a Louis XIV, qui l'interrogeait sur le
pays ou la vie lui semblerait meilleure, que c_'etait la Suisse_, et
deduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit
comite, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sabliere. Il est
a remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits etaient de pure
bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils
batard; Bernier, enfant pauvre, associe par charite a l'education de
Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un
tapissier; et Gassendi leur maitre, non pas un gentilhomme, comme on l'a
dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Moliere prit dans ces
conferences de Gassendi l'idee de traduire Lucrece; il le fit partie en
vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le
manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisca a ces lecons
philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect a son tour
d'impiete par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de
mauvais gout. Moliere prit plus tard au _Pedant joue_ de Cyrano deux
scenes qui ne deparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_:
c'etait son habitude, disait-il a ce propos, de reprendre son bien
partout ou il le trouvait; et puis, comme l'a remarque spirituellement
M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne
semblait guere que prolonger cette coutume de college par laquelle les
ecoliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais
Moliere, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine
excuse.

Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son pere trop age dans
la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en
survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de
Narbonne en 1641, et fut temoin, au retour, de l'execution de Cinq-Mars
et de De Thou: amere et sanglante derision de la justice humaine.
Il parait que, dans les annees qui suivirent, au lieu de continuer
l'exercice de la charge paternelle, il alla etudier le droit a Orleans
et s'y fit recevoir avocat. Mais son gout du theatre l'emporta
decidement, et, revenu a Paris, apres avoir hante, dit-on, les treteaux
du Pont-Neuf, suivi de pres les Italiens et Scaramouche, il se mit a la
tete d'une troupe de comediens de societe, qui devint bientot une
troupe reguliere et de profession. Les deux freres Bejart, leur soeur
Madeleine, Duparc dit _Gros-Rene_ faisaient partie de cette bande
ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Theatre_. Notre poete rompit
des lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Moliere. Moliere
courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province.
On dit qu'il fit jouer a Bordeaux une _Thebaide_, tentative du genre
serieux, qui echoua. Mais il n'epargnait pas les farces, les canevas
a l'italienne, les impromptus, tels que _le Medecin volant_ et _la
Jalousie du Barbouille_, premiers crayons du _Medecin malgre lui_ et de
_Georges Dandin_, et qui ont ete conserves, _les Docteurs rivaux_, _le
Maitre d'Ecole_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que
Boileau daignait regretter. Il allait ainsi a l'aventure, bien recu du
duc d'Epernon a Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre,
loue de d'Assoucy qu'il recevait et hebergeait en prince a son tour,
hospitalier, liberal, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes
les passions, parcourant tous les etages, menant a bout ce train de
jeunesse, comme une Fronde joyeuse a travers la campagne, avec force
provision, dans son esprit, d'originaux et de caracteres. C'est dans
le cours de cette vie errante qu'en 1653, a Lyon, il fit representer
_l'Etourdi_, sa premiere piece reguliere; il avait trente et un ans.

Moliere, on le voit, debuta par la pratique de la vie et des passions
avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eut dans
son existence interieure deux parts successives comme dans celle de
beaucoup de moralistes et satiriques eminents: une premiere part active
et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'exces
ou par l'age, une observation acre, mordante, desabusee enfin, qui
revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas la du
tout le cas de Moliere ni celui des grands hommes doues, a cette mesure,
du genie qui cree. Les hommes distingues, qui passent par cette double
phase et arrivent promptement a la seconde, n'y acquierent, en avancant,
qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par
exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de creation.
Le genie dramatique, et celui de Moliere en particulier, a cela de
merveilleux que le procede en est tout different et plus complexe.
Au milieu des passions de sa jeunesse, des entrainements emportes et
credules comme ceux du commun des hommes, Moliere avait deja a un haut
degre le don d'observer et de reproduire, la faculte de sonder et de
saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de
tous; et plus tard, au milieu de son entiere et triste connaissance
du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa melancolie de
contemplateur philosophe, il avait conserve dans son propre coeur, on le
verra, la jeunesse des impressions actives, la faculte des passions, de
l'amour et de ses jalousies, le foyer veritablement sacre. Contradiction
sublime et qu'on aime dans la vie du grand poete! assemblage
indefinissable qui repond a ce qu'il y a de plus mysterieux aussi dans
le talent dramatique et comique, c'est-a-dire la peinture des realites
ameres moyennant des personnages animes, faciles, rejouissants, qui
ont tous les caracteres de la nature; la dissection du coeur la plus
profonde se transformant en des etres actifs et originaux qui la
traduisent aux yeux, en etant simplement eux-memes!

On rapporte que, pendant son sejour a Lyon, Moliere, qui s'etait deja
lie assez tendrement avec Madeleine Bejart, s'eprit de mademoiselle
Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en epousant le
comedien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux
faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgre la
Bejart, dit-on, a engager dans sa troupe les deux comediennes, et l'on
ajoute que, rebute de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de
Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les
tribulations de son mariage. On est alle jusqu'a indiquer dans la scene
de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes
savantes_, une reminiscence de cette situation anterieure de vingt
annees a la comedie. Nul doute qu'entre Moliere fort enclin a l'amour,
et les jeunes comediennes qu'il dirigeait, il ne se soit forme des
noeuds mobiles, croises, parfois interrompus et repris; mais il serait
temeraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace precise
dans ses oeuvres, et ce qui a ete mis en avant sur cette allusion, pour
laquelle on oublie les vingt annees d'intervalle, ne me semble pas
justifie.

On conserve a Pezenas un fauteuil dans lequel, dit-on, Moliere venait
s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalande, pour y
faire la recette et y etudier a ce propos les discours et la physionomie
d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poete comique aussi, ne
dedaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres.
Mais Moliere avait probablement, dans ses longues seances chez le
barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable a son art
que l'ancien secretaire florentin, lequel cherchait surtout, il le
dit, a narguer la fortune et a tromper l'ennui de la disgrace. Cette
disposition de Moliere a observer durant des heures et a se tenir en
silence s'accrut avec l'age, avec l'experience et les chagrins de la
vie; elle frappait singulierement Boileau qui appelait son ami _le
Contemplateur_. "Vous connoissez l'homme, dit Elise dans _la Critique de
l'Ecole des Femmes_, et sa paresse naturelle a soutenir la conversation.
Celimene l'avoit invite a souper comme bel esprit, et jamais il ne parut
si sot parmi une demi-douzaine de gens a qui elle avoit fait fete de
lui... Il les trompa fort par son silence." L'un des ennemis de Moliere,
de Villiers, en sa comedie de _Zelinde_, represente un marchand de
dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la
chambre haute de son magasin une dame de qualite, Oriane. On vient dire
qu'_Elomire_ (anagramme de Moliere) est dans la chambre d'en bas. Oriane
desirerait qu'il montat, afin de le voir; et le marchand descend,
comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous pretexte de
quelque dentelle; mais il revient bientot seul. "Madame, dit-il a
Oriane, je suis au desespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que
je suis descendu, Elomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouve
appuye sur ma boutique dans la posture d'un homme qui reve. Il avoit les
yeux colles sur trois ou quatre personnes de qualite qui marchandoient
des dentelles; il paroissoit attentif a leurs discours, et il sembloit,
par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs
ames pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois meme qu'il avoit
des tablettes, et qu'a la faveur de son manteau il a ecrit, sans etre
apercu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable." Et sur ce que repond
Oriane qu'Elomire avait peut-etre meme un crayon et dessinait leurs
grimaces pour les faire representer au naturel dans le jeu du theatre,
le marchand reprend: "S'il ne les a pas dessinees sur ses tablettes, je
ne doute point qu'il ne les ait imprimees dans son imagination. C'est un
dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains,
mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans
ses oreilles." Il est aise, a travers l'exageration du portrait,
d'apercevoir la ressemblance. Moliere fut une fois vu durant plusieurs
heures, assis a bord du coche d'Auxerre, a attendre le depart. Il
observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation etait
si serieuse en face des objets, qu'elle ressemblait a l'abstraction du
geometre, a la reverie du fabuliste.

Le prince de Conti, qui n'etait pas janseniste encore, avait fait jouer
plusieurs fois Moliere et la troupe de _l'Illustre Theatre_, en son
hotel, a Paris. Etant en Languedoc a tenir les Etats, il manda son
ancien condisciple, qui vint de Pezenas et de Narbonne a Beziers ou a
Montpellier[5], pres du prince. Le poete fit oeuvre de son repertoire le
plus varie, de ses canevas a l'italienne, de _l'Etourdi_, sa derniere
piece, et il y ajouta la charmante comedie du _Depit amoureux_. Le
prince, enchante, voulut se l'attacher comme secretaire et le faire
succeder au poete Sarasin qui venait de mourir; Moliere refusa par
attachement pour sa troupe, par amour de son metier et de la vie
independante. Apres quelques annees encore de courses dans le Midi, ou
on le voit se lier d'amitie avec le peintre Mignard a Avignon, Moliere
se rapprocha de la capitale et sejourna a Rouen, d'ou il obtint, non
pas, comme on l'a conjecture, par la protection du prince de Conti,
devenu penitent sous l'eveque d'Alet des 1655, mais par celle de
Monsieur, duc d'Orleans, de venir jouer a Paris sous les yeux du roi.
Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre,
en presence de la cour et aussi des comediens de l'hotel de Bourgogne,
perilleux auditoire, que Moliere et sa troupe se hasarderent
a representer _Nicomede_. Cette tragi-comedie achevee avec
applaudissement, Moliere, qui aimait a parler comme orateur de la troupe
(_grex_), et qui en cette occasion decisive ne pouvait ceder ce role a
nul autre, s'avanca vers la rampe, et, apres avoir "remercie Sa Majeste
en des termes tres-modestes de la bonte qu'elle avait eue d'excuser ses
defauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant
une assemblee si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue
d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait
oublier que Sa Majeste avoit a son service d'excellents originaux, dont
ils n'etoient que de tres-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit
bien voulu souffrir leurs manieres de campagne, il la supplioit
tres-humblement d'avoir agreable qu'il lui donnat un de ces petits
divertissements qui lui avoient acquis quelque reputation et dont il
regaloit les provinces." Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le
roi, satisfait du spectacle, permit a la troupe de Moliere de
s'etablir a Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de
jouer alternativement avec les comediens italiens sur le theatre du
Petit-Bourbon. Lorsqu'on commenca de batir, en 1660, la colonnade du
Louvre a l'emplacement meme du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur
passa au theatre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665;
et plus tard, a la mort de Moliere, reunie a la troupe du Marais
d'abord, et sept ans apres (1680) a celle de l'hotel de Bourgogne, elle
forma le _Theatre-Francais_.

[Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit
_Beziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit
Montpellier. Ce detail a peu d'importance; mais en general toutes les
anecdotes sur Moliere sont melees d'incertitude, faute d'un premier
biographe scrupuleux et bien informe.]

Des l'installation de Moliere et de sa troupe, _l'Etourdi_ et _le Depit
amoureux_ se donnerent pour la premiere fois a Paris et n'y reussirent
pas moins qu'en province. Bien que la premiere de ces pieces ne soit
encore qu'une comedie d'intrigue tout imitee des imbroglios italiens,
quelle verve deja! quelle chaude petulance! quelle activite, folle et
saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le theatre n'avait pas
jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparait
d'abord, n'est guere qu'un fils naturel direct des valets de la farce
italienne et de l'antique comedie, de l'esclave de _l'Epidique_, du
Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment,
du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues
franches, un des mille de cette lignee anterieure a Figaro: mais, dans
_les Precieuses_, il va bientot se particulariser, il va devenir le
Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'a la livree de
Moliere. _Le Depit amoureux_, a travers l'invraisemblance et le convenu
banal des deguisements et des reconnaissances, offre dans la scene de
Lucile et d'Eraste une situation de coeur eternellement renouvelee,
eternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation
que Moliere a reprise lui-meme dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois
Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de
cette premiere peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se
montrait en meme temps celui qui sait comment on aime. _Les Precieuses
ridicules_, jouees en 1659, attaquerent les moeurs modernes au vif.
Moliere y laissait les canevas italiens et les traditions de theatre
pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon
sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poete dramatique
au debut, le begueulisme bel-esprit, et ce petit gout d'alcove, qui
n'est que degout. Lui, l'homme au masque ouvert et a l'allure naturelle,
il avait a deblayer avant tout la scene de ces mesquins embarras pour
s'y deployer a l'aise et y etablir son droit de franc-parler. On raconte
qu'a la premiere representation des _Precieuses_, un vieillard du
parterre, transporte de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans
doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille,
ne put s'empecher de s'ecrier, en apostrophant Moliere qui jouait
Mascarille: "Courage, courage, Moliere! voila la bonne comedie!" A ce
cri, qu'il devinait bien etre celui du vrai public et de la gloire, a
cet universel et sonore applaudissement, Moliere sentit, comme le dit
Segrais, s'enfler son courage, et il laissa echapper ce mot de noble
orgueil, qui marque chez lui l'entree de la grande carriere: "Je n'ai
plus que faire d'etudier Plaute et Terence et d'eplucher les fragments
de Menandre; je n'ai qu'a etudier le monde."--Oui, Moliere; le monde
s'ouvre a vous, vous vous l'avez decouvert et il est votre; vous n'avez
desormais qu'a y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera
que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous preleverez votre part
la ou vous la trouverez bonne a prendre; ce sera en rival qui ne craint
pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce
qui sera emprunte par vous restera embelli et honore[6].

[Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de poesie
dramatique surtout, a de certains plagiats faits de main souveraine, le
mot de la Fable:

.....Vous leur fites, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur.

]

Apres le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai
pale et noble de _Don Garcie_, _l'Ecole des Maris_ revient a cette large
voie d'observation et de verite dans la gaiete. Sganarelle, que _le Cocu
imaginaire_ nous avait montre pour la premiere fois, reparait et se
developpe par _l'Ecole des Maris_; Sganarelle va succeder a Mascarille
dans la faveur de Moliere. Mascarille etait encore assez jeune et
garcon, Sganarelle est essentiellement marie. Ne probablement du theatre
italien, employe de bonne heure par Moliere dans la farce du _Medecin
volant_, introduit sur le theatre regulier en un role qui sent un
peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se
perfectionne vite et grandit sous la predilection du maitre. Le
Sganarelle de Moliere, dans toutes ses varietes de valet, de mari, de
pere de Lucinde, de frere d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de medecin,
est un personnage qui appartient en propre au poete, comme Panurge a
Rabelais, Falstaff a Shakspeare, Sancho a Cervantes; c'est le cote du
laid humain personnifie, le cote vieux, rechigne, morose, interesse,
bas, peureux, tour a tour pietre ou charlatan, bourru et saugrenu, le
vilain cote, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand
Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond
Gorgibus, lequel ramene au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial
et a plein ventre. Sganarelle, chetif comme son grand-pere Panurge, a
pourtant laisse quelque posterite digne de tous deux, dans laquelle il
convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez
Moliere, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scene, Alceste
apparait; Alceste, c'est-a-dire ce qu'il y a de plus serieux, de plus
noble, de plus eleve dans le comique, le point ou le ridicule confine au
courage, a la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a
un personnage purement genereux, presque heroique et tragique. Meme
tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y meprendre;
Jean-Jacques et Fabre d'Eglantine, gens a contradiction, en ont fait
leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'echelle comique,
le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et
Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus eleve. Sganarelle et
Alceste, voila tout Moliere.

[Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.]

Voltaire a dit que quand Moliere n'aurait fait que _l'Ecole des Maris_,
il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'Ecole
des Femmes_ sans adresser a Moliere, attaque de beaucoup de cotes et
qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, ou il celebre la
charmante naivete de cette comedie qu'il egale a celles de Terence,
supposees ecrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne
furent separes que par la legere mais ingenieuse comedie-impromptu des
_Facheux_, faite, apprise et representee en quinze jours pour les fetes
de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un eloge de ces fetes, les dernieres
du malheureux _Oronte_:

C'est une piece de Moliere:
Cet ecrivain par sa maniere
Charme a present toute la cour.

Nous avons change de methode;
Jodelet n'est plus a la mode,
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.

Jamais le libre et prompt talent de Moliere pour les vers n'eclata plus
evidemment que dans cette comedie satirique, dans les scenes du piquet
ou de la chasse. La scene de la chasse ne se trouvait pas dans la piece
a la premiere representation; mais Louis XIV, montrant du doigt a
Moliere M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: "Voila un original que
vous n'avez pas encore copie." Le lendemain, la scene du chasseur etait
faite et executee. Boileau, dont cette piece des _Facheux_ devancait la
maniere en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois
ans plus tard a Moliere ou il trouvait la rime. C'est que Moliere ne la
cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers
avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver
ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il etait de la veine
rapide, _prime-sautiere_, de Regnier, de d'Aubigne; ne marchandant
jamais la phrase ni le mot, au risque meme d'un pli dans le vers, d'un
tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en
poesie; une facon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que
chaque flot de pensee emplit et colore. M. Auger s'est attache a relever
comme fautes tous les manques de repos a l'hemistiche chez Moliere;
c'est peine puerile, puisque notre poete ne suit pas la-dessus la loi de
Boileau et des autres reguliers. Moliere faisait si naturellement les
vers que ses pieces en prose sont remplies de vers blancs; on l'a
remarque pour le _Festin de Pierre_, et l'on a ete jusqu'a conjecturer
que la petite piece du _Sicilien_ avait ete primitivement ebauchee en
vers et que Moliere avait ensuite brouille le tout dans une prose qui
en avait garde trace. Fenelon, lorsqu'a propos de _l'Avare_ il declare
preferer (comme aussi le pensait Menage) les pieces en prose de Moliere
a celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de
metaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fenelon, poete
elegant en prose, n'entend rien, il faut le dire, a cette riche maniere
de poesie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Terence qu'en
peinture la maniere de Rubens n'est celle de Raphael. Boileau, tout
artiste sobre qu'il etait et dans un autre procede que Moliere, lui
rendait haute justice la-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois
et aurait voulu epurer maint detail, comme on le voit par exemple en
cette correction qui a ete conservee de deux vers des _Femmes savantes_.
Moliere avait mis d'abord:

Quand sur une personne on pretend s'ajuster,
C'est par les beaux cotes qu'il la faut imiter.

M. Despreaux, dit Cizeron-Rival d'apres Brossette, trouva du jargon dans
ces deux vers et les retablit de cette facon:

Quand sur une personne on pretend se regler,
C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler."

Mais, jargon ou non, il etait le premier a proclamer Moliere maitre dans
l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par
trop degoute de Fenelon. Rien d'etonnant, au reste, que cette fine et
mystique nature de Fenelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple
tunique, un peu longue, un peu trainante (en fait de style), n'ait pas
entendu ces admirables plis mouvants, etoffes, du manteau du grand
comique. Ce qui est ubereux, surtout la gaiete, repugne singulierement
aux natures delicates et reveuses. En depit de ces juges difficiles,
comme satire dialoguee en vers, _les Facheux_ sont un chef-d'oeuvre.

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