Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Son etude de Pope et son projet d'un poeme sur _la Nature_ le
conduisirent aisement a son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de
Fontanes n'a rien ecrit de plus eleve. Je sais les inconvenients du
genre: on y est presse, comme disait en son temps Manilius, entre la
gene des vers et la rigueur du sujet:

.....Duplici circumdalus aestu
Carminis et rerum........

Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois celestes
que la prose, dans sa liberte, n'embrasse deja qu'avec peine. Comme si
ces difficultes ne se marquaient pas assez d'elles-memes, le poete, dans
sa marche logique et methodique, dans sa penible entree en matiere et
jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais
combien ce defaut peu evitable est rachete par des beautes de premier
ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu
difficile, mais par la-meme pur de toute cette monnaie poetique
effacee du XVIIIe siecle, par un style de bon aloi, que Despreaux eut
contre-signe a chaque page, ce qu'il n'eut pas fait toujours, meme pour
le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, penetre de la majeste
de son sujet, n'a nulle part flechi; il est egal par maint detail, et
par l'ensemble il est superieur aux Discours en vers de Voltaire; il
atteint en francais, et comme original a son tour, la perfection de Pope
en ces matieres, concision, energie:

Vers ces globes lointains qu'observa Cassini,
Mortel, prends ton essor; monte par la pensee,
Et cherche ou du grand Tout la borne fut placee.
Laisse apres toi Saturne, approche d'Uranus;
Tu l'as quitte? poursuis: des astres inconnus,
A l'aurore, au couchant, partout sement ta route;
Qu'a ces immensites l'immensite s'ajoute.
Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor:
Peut-etre ici, fermant ce vaste compas d'or
Qui mesurait des cieux les campagnes profondes,
L'eternel Geometre a termine les mondes.
Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; a l'instant
Un nouveau lieu succede, et l'univers s'etend.
Tu t'avances toujours, toujours il t'environne.
Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne,
Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter,
Eut dit: "Voici la borne ou je dois m'arreter!"

Cette grave et stricte poesie s'anime heureusement, par places, d'un
sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et
repand une piete toute _virgilienne_ a travers les spheres:

Tandis que je me pends en ces reves profonds, Peut-etre un habitant de
Venus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure,
Se livre a des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous
rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de
la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il
pu soupconner qu'en ce sejour de pleurs Rampe un etre immortel qu'ont
fletri les douleurs?

Et tout ce qui suit.--Le style, dans le detail, arrive quelquefois a un
parfait eclat de vraie peinture, a une expression entiere et qui emporte
avec elle l'objet: on compte ces vers-la dans notre poesie classique,
meme dans Racine, qui en offre peut-etre un moins grand nombre que
Boileau:

Quand la lune arrondie en cercle lumineux
Va, de son frere absent, nous reflechir les feux,
Il[109] vous dira pourquoi, d'un crepe enveloppee,
_Par l'ombre de la terre elle palit frappee_.

[Note 109: Cassini.]

En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un
_tableau_, le poete invite de plus hardis que lui a l'etude entiere et a
la celebration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que
Virgile se disait au debut du troisieme livre des Georgiques:

Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum,
Aut illaudati nescit Busiridis aras?
Cui non dictus Hylas puer?......
........................................
... Tentanda via est, qua me quoque possim
Tollere humo, victorque virum volitare per ora.

Faut-il offrir toujours, sur la scene epuisee,
Des tragiques douleurs la pompe trop usee?
Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110]

[Note 110: On pourrait aussi croire que le poete s'est ressouvenu de
Manilius, qui exprime la meme pensee en maint endroit de son poeme des
_Astronomiques_, et s'y complait particulierement au debut du livre II.
Apres avoir enumere les differents genres de poesie, ce successeur,
souvent rival, de Lucrece, ajoute:

Omne genus rerum doctae cecinere Sorores:
Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est,
Et jam confusi manant de fontibus amnes,
Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem:
Integra quaeramus rorantes prata per herbas.

Pourtant Fontanes semble s'etre tenu uniquement a Virgile, a Lucrece, et
n'avoir pas assez pris en consideration le poeme de Manilius, duquel
il eut pu s'inspirer pour agrandir et feconder son _Essai_. Une fois
seulement il s'est rencontre directement avec lui, mais peut-etre par
identite d'objet plutot que par imitation:

Soleil, ce fut un jour de l'annee eternelle.
Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle!
Le noir Chaos s'ebranle, et, de ses flancs ouverts,
Tout ecumant de feux, tu jaillis dans les airs.
De sept rayons premiers ta tete est couronnee:
L'antique nuit recule, et par toi detronee.
Craignant de rencontrer ton oeil victorieux,
Te cede la moitie de l'empire des cieux.

Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les differentes origines
possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'eternite, soit la
creation du sein du Chaos, dit avec une precision qui certes a aussi sa
beaute:

Seu permixta Chaos rerum primordia quondam
Discrevit partu, mundumque enixa nitentem
Fugit in infernas caligo puisa tenebras.

Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitot le monde et la lumiere
enfantes, est rendu a merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius,
ou les noms des constellations amenent d'interessants episodes, comme
celui d'Andromede, et ou les reveries astrologiques n'etouffent pas tant
de beaux passages inspires par le pantheisme, par l'idee de la parente
de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mysteres,
on concoit un grand poeme dont, en effet, celui de Fontanes ne serait,
que l'_essai_.]


Mais nul poete depuis n'a tente ces hauts sentiers, et les descriptifs
moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas ete
classe jusqu'ici comme il le merite, pourrait presque sembler, par sa
juste et belle austerite, une critique en exemple, une contre-partie et
un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux exces et aux abus
de l'ecole envahissante.

Il a laisse du pur descriptif lui-meme; sa _Maison rustique_ (l'ancien
_Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce
_Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu presse entre notes
et preface, etait encore une protestation indirecte contre la manie du
jour, un _sous-amendement_ respectueux au poeme des _Jardins_. Fontanes
se sauvait dans le verger pour faire de la opposition, pour jeter en
quelque sorte son caillou de derriere les saules. Il s'elevait fort
contre ces colifichets soi-disant champetres, contre cette negligence
acquise a grands frais,

Ou la simplicite n'est qu'un luxe de plus.

Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de
Gabrielle_, ne trouvait pas grace absolument devant son gout sans
fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les
paysages, lui fournissait surtout matiere a gaiete. Le professeur
d'esthetique avait conseille au bout du verger un etang, d'ou monterait
en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le
soir, dans la tranquillite des airs. Mais cette harmonie, qui sentait
trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas rehabilitee,
ne revenait guere a Fontanes, non plus que l'etang bourbeux. Il prenait
de la occasion pour se jeter sur le germanisme en litterature, et il en
prevoyait des lors, il en combattait les consequences en tout genre,
avec une vivacite qui prouve encore moins sa prevention extreme que sa
promptitude de coup d'oeil et d'avant-gout. Quand vint madame de Stael,
elle le trouva tout arme a l'avance et tres-averti.

On voit que M. de Fontanes n'etait pas un homme de revolution; aussi la
notre de 89 ne l'enleva point d'un entier elan. A trente ans passes, sa
situation restee si precaire semblait le pousser en avant: sa moderation
d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le
premier mouvement et les esperances de l'aurore de 89; l'on a meme un
chant de lui sur la fete de la Federation en 90. Mais ce fut sa limite
extreme. Des le commencement de 90, il participait avec son ami Flins a
la redaction d'un journal, _le Moderateur_, qui remplissait son titre.
On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille,
qui d'ailleurs a peu vecu; et comme il n'y a que l'esprit general qui
en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Moderateur_
suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'Andre Chenier. J'aime
a y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre Andre, loue pour ses
_Reflexions sur la Delation et sur le Comite des Recherches_. On y
devine, a quelques mots jetes ca et la, combien Fontanes jugeait le
moment peu favorable aux vers; et il n'etait pas homme a s'armer de
l'iambe. Des ebauches de tragedies qu'il concut alors, _Thrasybule,
Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu'a quelques
scenes. Il quitta Paris peu apres, et, retire a Lyon, il adressait de la
cette gracieuse et un peu jeune Epitre a Boisjolin.[112] Un grand calme,
un sourire d'imagination y regne. Il a retrouve les champs, il a repris
l'etude, et le voila qui resonge a la belle gloire. Dans les conseils
qu'il donne, lui-mome il se peint, et, a cette lenteur de poesie qu'il
exprime si merveilleusement, on reconnait son propre talent d'abeille:

[Note 111: Numero du 13 fevrier 1790.]

[Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Foret de Windsor_ dans
sa jeunesse, et redacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-prefet
a Louviers mais qui n'a pas cesse d'aimer les lettres. Il est proche
parent de nos poetes Deschamps du _Cenacle_, l'aimable Emile et le grave
Antony. (1838.)]

Comme on voit, quand l'hiver a chasse les frimas,
Revoler sur les Heurs l'abeille ranimee,
Qui six mois dans sa ruche a langui renfermee,
Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel!
De poetiques fleurs compose un nouveau miel;
Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre
A la hate et sans art petrir un miel vulgaire;
Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux
Le terrain qui produit les parfums les plus doux;
Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie,
Exprime avec lenteur une douce ambroisie,
Epure-la sans cesse, et forme pour les cieux
Ce breuvage immortel attendu par les Dieux.

Je suis porte a placer alors la premiere inspiration de _la Grece
sauvee_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abbe Barthelemy, dont
l'impression sur lui fut si vive, et qu'il celebra dans une epitre, lui
en donna idee par contre-coup. Son poeme de _la Grece sauvee_, en effet,
eut ete pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_,
comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ etaient bien des elegies
contemporainesdes _Etudes de la Nature_. Arrive a trente-cinq ans, et
songeant a se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans
doute un peu pour lui-meme ce qu'il ecrivait a l'abbe Barthelemy:

Tandis que le troupeau des ecrivains vulgaires
Se fatigue a chercher des succes ephemeres,
Et, dans sa folle ambition,
Prete une oreille avide a tous les vents contraires
De l'inconstante opinion,
Le grand homme, puisant aux sources etrangeres,
Trente ans medite en paix ses travaux solitaires;
Au pied du monument qu'il fut lent a finir
Il se repose enfin, sans voir ses adversaires,
Et l'oeil fixe sur l'avenir.

Mais, au moment ou il reportait son regard vers l'ideal avenir, les
orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria
a Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver
tant de vertu, de devouement et de merite, fut presque aussitot entouree
des plus affreuses images. Le siege de Lyon commenca. Madame de Fontanes
accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment ou elle fuyait
les horreurs de l'incendie. Les bombes des assiegeants tombaient souvent
pres du berceau, que le pere dut plus d'une fois changer de place. Il
revint a Paris en novembre 93, pour y vivre oublie, lorsque les deputes
de Lyon, de _Commune-Affranchie_, charges de denoncer a la Convention
de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouche, qui avait
fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'ecrire leur discours. Il
l'ecrivit dans la matinee du 20 decembre; le brave Changeux le lut le
jour meme a la barre, d'une voix sonore.[113]

[Note 113: Un premier incident d'_etiquette_ signala leur presence au
sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivose an II, qui rend
compte de la seance du 30 frimaire, on lit que les petitionnaires se
presenterent a la barre _le chapeau sur la tete_. Couthon s'en formalisa
et, interrompant Changeux, demanda que tout petitionnaire fut tenu
d'oter son chapeau en paraissant devant les representants du peuple.
Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa
benignement l'intention des petitionnaires. Ceux-ci donc oterent leur
chapeau, et Changeux commenca.]

L'effet sur la Convention fut grand. On a compare cet energique langage
a celui du paysan du Danube en plein Senat romain. L'art pourtant, qui
se derobait, y etait d'autant moins etranger. Fontanes avait adroitement
emprunte et prodigue les formes sacramentelles du jour: "Une grande
Commune a merite l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses
egarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son
repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devance le
moment de la chute des traitres qui nous ont egares." Mais toute cette
phraseologie obligee de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'etait
qu'une precaution oratoire pour amener la Convention a entendre face a
face ceci:

"Les premiers deputes (_apres le siege de Lyon_) avaient pris un arrete,
a la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonne que les chefs
conspirateurs perdissent seuls la tete, et qu'a cet effet on instituat
deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer
le conspirateur du malheureux qu'avaient entraine l'aveuglement,
l'ignorance et surtout la pauvrete. Quatre cents tetes sont tombees dans
l'espace d'un mois, en execution des jugements de ces deux Commissions.
De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulat
point avec assez d'abondance et de promptitude. En consequence, ils ont
cree une Commission revolutionnaire, composee de sept membres, chargee
de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand
nombre de detenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il
prononce, que ceux qu'il condamne sont exposes en masse au feu du canon
charge a mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappes "par la
foudre, et, souvent mutiles, ont le malheur de ne perdre, a la premiere
decharge, que la moitie de leur vie. Les victimes qui respirent encore,
apres avoir subi ce supplice, sont achevees a coups de sabres et de
mousquets. La pitie meme d'un sexe faible et sensible a semble un crime:
deux femmes ont ete trainees au carcan pour avoir implore la grace
de leurs peres, de leurs maris et de leurs enfants. On a defendu la
commiseration et les larmes. La nature est forcee de contraindre ses
plus justes et ses plus genereux mouvements, sous peine de mort. La
douleur n'exagere point ici l'exces de ses maux; ils sont attestes par
les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles tetes sont
encore devouees au meme supplice; elles doivent etre abattues avant la
fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur
desespoir est au comble, mais le respect en retient les eclats;
ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gemissements et non des
murmures."

Les murmures, les fremissements eclaterent; ce furent un moment ceux de
la pitie. Il est vrai qu'ils durerent peu. En vain Camille Desmoulins
hasarda dans son _Vieux Cordelier_ quelques maximes tardives d'humanite.
Collot-d'Herbois accourut de Lyon et se justifia.. On mit en arrestation
les envoyes lyonnais; on se demandait qui les avait inspires, qui avait
pu faire a la Convention, par leur bouche, cette etrange et pathetique
surprise. Garat eut le bon gout de deviner et la legerete de nommer
Fontanes.[114]

[Note 114: Il le nomma au sein du Comite de surete generale.--On
peut voir au tome XXX de l'_Histoire parlementaire de la Revolution
francaise_, pages 381, 382, 392 et suivantes, les details des deux
seances de la Convention, 20 et 21 decembre, et la discussion du chiffre
vrai des mitrailles.]

Celui-ci ne fut pas arrete, ou du moins il ne le fut que durant trois
fois vingt-quatre heures, et par megarde, comme s'etant trouve dans la
voiture de M. de Langeac, son ami, a qui on en voulait. Il put obtenir
d'etre relache avant qu'on insistat sur son nom. Il quitta Paris et
passa le reste de la Terreur cache a Sevran, pres de Livry, chez
madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous
l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son _Vieux
Chateau_.

Dans ce petit poeme et dans quelques autres pieces qui le suivent en
date, comme _les Pyrenees_, le style de M. de Fontanes, il faut le dire,
se detend sensiblement, ne se tient plus a cette ferme hauteur qu'avait
marquee l'_Essai sur l'Astronomie_. La facilite facheuse du XVIIIe
siecle l'emporte. Chaque maniere (meme la bonne, la meilleure, si l'on
veut) est voisine d'un defaut. Quand les poetes de l'epoque classique
n'y prennent pas garde, ils deviennent aisement prosaiques et
languissants, comme les autres de l'ecole contraire tendent tres-vite,
s'ils ne se soignent, au boursoufle, au bigarre, ou a l'obscur. L'_Art
poetique_ de Boileau, bien autrement _poetique_ par l'execution que par
les preceptes; les preceptes et la pratique courante de Voltaire, a
force de soumettre la poesie a la meme raison que la prose et au pur bon
sens, allaient a remplacer l'inspiration et l'expression poetique par
ce qui n'en doit etre que la garantie et la limite. On s'est jete
aujourd'hui dans un exces tout contraire, et l'image tient le de du
style poetique, comme c'etait la raison precedemment. Mais ni la raison,
a proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent regir. L'expression
en poesie doit etre incessamment produite par l'idee actuelle, soumise a
l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment emu, s'animant, au besoin, de
l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait meme, de tout ce
qui lui va, se creant, en un mot, a tout instant sa forme propre et
vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et meme dans ce
poeme du _Vieux Chateau_, ou le style de Fontanes est si peu ce que le
style poetique devrait etre toujours, une creation continue; meme la,
de douces notes se font entendre; ces negligences, ces repetitions
d'_aime_, _d'amour_,--d'_amant_, qui reviennent tant de fois a la
derniere page, ont leur grace touchante: le secret de l'ame se trahit
mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette
serie, aujourd'hui complete, des poesies de Fontanes, soit durant les
Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux annees de sa pompe et de
ses grandeurs, c'est le courant d'une ame d'honnete homme, d'une ame
affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit
pas; les poesies qu'on publie, meme les moins vives, en sont la
biographie la plus intime, trop longtemps derobee. Elles me semblent une
source couverte, discrete, familiere, trop rare seulement, qui bruissait
a peine sous le marbre des degres imperiaux, qui cherchait par amour les
gazons caches, et qui, depuis _la Foret de Navarre_ jusqu'a l'ode _sur
la Statue de Henri IV_, dans tout son cours voile ou apparent, ne cessa
d'etre fidele a certains echos cheris.

On a donc publie de lui _le Vieux Chateau_, le poeme des _Pyrenees_, en
vue de sa biographie d'ame, sinon de leur merite meme, et quoique ce
soit un peu comme si l'on publiait pour la premiere fois _le Voyageur_
de Goldsmith apres que Byron est venu.

La Terreur passee, Fontanes put reparaitre, et son nom le designa
aussitot a d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale
qui s'essayait. Il se trouva compris sur la liste de l'Institut national
des la premiere formation[115], et fut nomme, comme professeur de
belles-lettres, a l'Ecole centrale des Quatre-Nations. Dans deux
discours de lui, prononces en seance publique au nom des autres
professeurs, on trouve deja l'exemple de cette maniere qui lui est
propre, comme orateur, de savoir insinuer ses opinions sous le couvert
solennel. Dans la seance d'installation, parlant des legislateurs de
l'antiquite et de l'importance qu'ils attachaient a l'education, il
s'exprimait ainsi: "Les legislateurs anciens regardaient cet art comme
le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des
systemes de moeurs plus que des systemes de lois. Quand ils avaient cree
des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'ame de leurs
concitoyens, ils croyaient leur tache presque achevee. Ils confiaient la
garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutot qu'a celui du
raisonnement, aux inspirations du coeur humain plutot qu'aux ordres
des lois, et l'admiration des siecles a consacre le nom de ces grands
hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des
habitudes, qu'ils menagerent meme d'anciens prejuges peu compatibles en
apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grece et Rome, en passant
de l'empire des rois sous celui des archontes ou des consuls, ne virent
changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs moeurs.
Les premiers chefs de ces republiques se persuaderent, sans doute,
qu'un mepris trop evident de l'autorite des siecles et des traditions
affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de
l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte a la majeste des
temps et a l'interet des souvenirs.

[Note 115: Il le dut surtout a la proposition et a l'instance
genereuse de Marie-Joseph Chenier, qui, dans un camp politique oppose,
sut toujours etre juste pour un ecrivain qui honorait la meme ecole
litteraire.]

"La marche de l'esprit moderne a ete plus hardie. Les lumieres de
la philosophie ont donne plus de confiance aux fondateurs de notre
republique. Tout fut abattu; tout doit etre reconstruit[116]."

[Note 116: Une grande partie de ce paragraphe a ete replacee, depuis,
dans l'_Eloge de Washington_.]

Dans un autre discours de _rentree_, il maintenait, contrairement au
prejuge regnant, la preeminence du siecle de Louis XIV, et des grands
siecles du gout en general, non-seulement a titre de _gout_, mais aussi
a titre de philosophie:

"Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du
second age, inferieurs pour l'art de la composition, les convenances,
l'harmonie et les graces, ont aussi bien moins de substance et de
vigueur, de vraie philosophie et d'originalite, que Virgile, Horace,
Ciceron et Tite-Live. La France offre les memes resultats. A l'exception
de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore a demi au
siecle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau,
Moliere, Pascal, Fenelon, La Bruyere et Bossuet, ont repandu plus
d'idees justes et veritablement profondes que ces ecrivains a qui on a
donne l'orgueilleuse denomination de _penseurs_, comme si on n'avait pas
su penser avant eux avec moins de faste et de recherche."

La theorie litteraire de Fontanes est la; son originalite, comme
critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe siecle, a declarer fausse
l'opinion accreditee, "si agreable, disait-il, aux sophistes et aux
rheteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les siecles du
gout n'ont pas ete ceux de la philosophie et de la raison." C'etait
proclamer, au nom des Ecoles centrales, precisement le contraire de ce
que Garat venait de precher aux Ecoles normales. Il devancait dans sa
chaire et preparait honorablement la critique litteraire renouvelee, que
le _Genie du Christianisme_ devait bientot illustrer et propager avec
gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs heroiques de _l'Odyssee_,
il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait Eliezer et
Rebecca de Nausicaa. Vite on le denonca la-dessus dans un journal
comme contre-revolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de
_grosses sommes_ pour professer de telles doctrines.

Fontanes ne se renfermait pas, a cette epoque, dans son enseignement;
il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au
mouvement reactionnaire et, selon lui, reparateur, dont M. Fievee, l'un
des acteurs lui-meme, nous a trace recemment le meilleur tableau[117].
Nous le trouvons, avec La Harpe et l'abbe de Vauxcelles, l'un des trois
principaux redacteurs du journal _le Memorial_; et, dans sa mesure
toujours polie, il poussait comme eux au ralliement et au triomphe des
principes et des sentiments que le 13 vendemiaire n'avait pas intimides,
et qu'allait frapper tout a l'heure le 18 fructidor.

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