Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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[Note 100: Je veux etre tout a fait exact: outre cette meme piece du
_Cri de mon Coeur_, le _Journal des Dames_ de 1777 (par consequent un
peu anterieur a l'_Almanach des Muses_ de 1778) contenait une lettre
de Fontanes a Dorat, toujours dans ce ton exalte qui contraste
singulierement avec les idees desormais attachees en sens divers a ces
deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages:

"Monsieur, je m'etais promis de cacher avec soin les faibles essais de
mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de
mes malheurs. C'etait au fond d'un desert, et non dans le sein dela
capitale, que j'avais resolu de vivre. La solitude convient mieux a
l'infortune qui veut au moins se plaindre en liberte, que ces prisons
fastueuses ou des esclaves imitent les travers et les vices d'autres
esclaves, ou le vrai sage ne peut faire un pas sans colere ou sans
pitie.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans
appui, tu es trop fier pour ramper; vegete donc dans une retraite
ignoree. Paris n'est, pas fait pour toi.

Si l'amour de la poesie me forcait, malgre moi, de lui sacrifier
quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la
campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de repandre mes
plaintes dans des vers toujours dictes par mon coeur.. J'ai eu pour
atelier le bord des mers, les forets, le sommet des montagnes. Je n'ai
trace que des scenes lugubres, analogues a ma situation. Ma poesie
doit avoir des traits un peu sauvages et peut-etre barbares.. Quand
je portais les yeux sur Paris, j'etais effraye des perils ou je
m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art,
de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il esperer, en effet, d'etre
accueilli dans la republique des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons
dans le silence des jours deja trop agites, et dont, (ma faible sante
l'annonce) le terme heureusement sera court.

Tel etait le plan que je m'etais forme. Je vous vis alors, et je compris
qu'il y avait plusieurs classes dans la litterature, etc."

Ce titre sentimental de la piece, _le Cri de mon Coeur_, fut donne par
Dorat lui-meme; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait
toujours.]

L'_Almanach des Muses_ de 1780 le fit plus hautement connaitre, en
publiant _la Foret de Navarre_. Ce petit poeme descriptif, vu a sa date,
avait de la fraicheur et de la nouveaute. L'auteur, en y developpant
une peinture deja touchee dans _la Henriade_, y faisait preuve de son
admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits
essentiels qui ne le quitterent jamais. Il y marquait par un vers
d'eloge sa deference a Delille, deja celebre depuis 1770; mais, meme a
cette heure de jeunesse premiere, il semblait plus sobre, plus modere
en hardiesse que ce maitre brillant. On remarquait, a travers les
exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de
ces vers trouves, qui peignent sans effort:

Le poete aime l'ombre, il ressemble au berger....
L'oiseau se fait, perche sur le rameau qui dort....
Foulant de hauts gazons respectes du faucheur....
Ils ne sont plus ces jours ou chaque arbre divin
Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain,
Qui versaient en silence a la tige alteree
La seve a longs replis sous l'ecorce egaree.

Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves,
quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant,
supprima:

Quel calme universel! je marche: l'ombre immense,
L'ombre de ces ormeaux dont les bras etendus
Se courbent sur ma tete en voutes suspendus,
S'entasse a chaque pas, s'elargit, se prolonge,
_Croit toujours_; et mon coeur dans l'extase se plonge.

Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout.

Garat, rendant compte de l'_Almanach des Muses_ dans le _Mercure_ (avril
1780), s'arreta longuement sur le poeme de Fontanes, et le critiqua avec
une severite indirecte et masquee, qui put sembler piquante dans les
habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les
contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues
d'enthousiasme: _Que de tableaux divers!...A pas lents je m'egare_. Oui,
a pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il
frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous
citions precisement a titre de beaute. Fontanes fut tres-sensible a
l'article de Garat, et faillit en etre decourage a cette entree dans la
carriere. La plus sure preuve de l'impression profonde qu'il en recut,
c'est que trente-sept ans apres, lorsqu'il fixa la redaction derniere de
_la Foret de Navarre_, il tint compte dans sa refonte de presque toutes
les critiques de detail, meme de celles ou Garat avait tort. Voila de la
sensibilite de poete, mais bien modeste et docile.

Garat, que nous trouvons ainsi au debut de Fontanes, et qui, nonobstant
son article severe, d'ailleurs tres-convenable, fut et resta lie avec
lui dans les annees qui precederent la Revolution, Garat, plus age de
plusieurs annees, nous offre a certains egards, et en fait de destinee
litteraire, le pendant du poete dans le camp oppose, dans les rangs
philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux eloges
academiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercepte
brusquement par la Revolution et desormais lance a tous les souffles de
l'orage; exemple deplorable et frappant du danger de ne se recueillir
sur rien, et, avec des facultes superieures, de ne laisser qu'une
memoire eparse, bientot naufragee! Durant la Revolution, soit sous
la Terreur, soit apres Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup a se
plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins
indiscret, qui se figurait peut-etre, dans son sophisme d'imagination,
continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polemique
litteraire. Mais, sans faire injure a aucune memoire, et dans
l'eloignement ou l'on est de leur tombe, on ne peut s'empecher de
pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de
gout, louant Desaix et Kleber, comme Fontanes louait Washington; Garat
se flattant toujours d'elever le monument metaphysique dont on ne sait
que la brillante preface, comme Fontanes se flattait de l'achevement
de _la Grece sauvee_; mais, avec une imagination trop vive chez un
philosophe, Garat n'etait pas poete, et l'avantage incomparable de
Fontanes, pour la duree, consiste en ce point precis: il lui suffit de
quelques pieces qu'on sait par coeur pour sauver son nom.

A leur date, _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, deja un peu passes,
mais a maintenir dans la suite des tons et des nuances de la poesie
francaise; sans date, et de tous les instants, les _Stances a une jeune
Anglaise_, l'ode a une _jeune Beaute_, ou celle du _Buste de Venus_; en
un mot, le flacon scelle qui contient la goutte d'essence; voila ce
qui surnage, c'est assez. Les metaphysiciens echoues n'ont pas de ces
debris-la.

Dans les premiers temps de son sejour a Paris, Fontanes travailla
beaucoup, et il concut, ebaucha ou meme executa des lors presque
tous les ouvrages poetiques qu'il n'a publies que plus tard et
successivement. Un vers de la premiere _Foret de Navarre_ nous apprend
qu'il avait deja traduit a ce moment (1779) l'_Essai sur l'Homme_
de Pope, qui ne parut qu'en 1783. Une elegie de Flins, dediee a
Fontanes[101], nous le montre, en 1782, comme ayant termine deja son
poeme de _l'Astronomie_, qui ne fut publie qu'en 1788 ou 89, et comme
poursuivant un poeme en six chants sur _la Nature_, qui ne devait point
s'achever. _La Chartreuse_ paraissait en 1783, et on citait presque dans
le meme temps _le Jour des Morts_, encore inedit, d'apres les lectures
qu'en faisait le poete. Ainsi, en ces courtes annees, les oeuvres se
pressent. Tous les temoignages d'alors, les articles du _Mercure_, une
epitre de Parny a Fontanes[102], nous montrent celui-ci dans la situation
a part que lui avaient faite ses debuts, c'est-a-dire comme cultivant
la grande poesie et aspirant a la gloire severe. Mais bientot la vie
de Paris et du XVIIIe siecle, la vie de monde et de plaisir le prit et
insensiblement le dissipa. Il voyait beaucoup les gens de lettres a la
mode, Barthe, Rivarol; il dinait chaque semaine chez le chevalier de
Langeac, son ami (encore aujourd'hui vivant), qui les reunissait. Et
qui ne voyait-il pas, qui n'a-t-il pas connu au temps de cette jeunesse
liante, de d'Alembert a Linguet, de Berquin a Mercier, de Florian a
Retif; tous les etages de la litterature et de la vie? Par moments, soit
inquietude d'ame reveuse et reprise de poesie, soit blessure de coeur,
soit necessite plus vulgaire, et, comme dit Andre Chenier:

[Note 101: _Almanach des Muses_.]

[Note 102: _Almanach des Muses_, 1782.]

Quand ma main imprudente a tari mon tresor,

il sentait le besoin de se derober. Il se retirait a Poissy en hiver;
il se faisait ermite, et se vouait a l'etude entre son Tibulle et son
Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le desiraient, le
rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage
de deux mois en Angleterre, ne tardaient point a le leur rendre. La
prosperite pourtant ne venait pas. Si c'etait la saison des plaisirs,
c'etait aussi celle des rudes epreuves:

Redis-moi du malheur les lecons trop ameres,

a-t-il ecrit plus tard parlant a sa muse secrete et en songeant a ce
temps. Ainsi se passerent pour lui, trop au hasard sans doute, les
annees faciles et fecondes. La Revolution le surprit, et dans l'Epitre
a M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arriere, a la veille de
plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti:

Tu m'as trop imite: les plaisirs, la mollesse,
Dans un piege enchanteur ont surpris ta faiblesse.
La gloire en vain promet des honneurs eclatants:
Un souris de l'amour est plus doux a vingt ans;
Mais a trente ans la gloire est plus douce peut-etre.
Je l'eprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaitre
Dans quelques vains plaisirs aussitot echappes
Des jours que le travail aurait mieux occupes.
Oh! dans ces courts moments consacres a l'etude,
Combien je cherissais ma docte solitude!...

C'est en cet intervalle de 1780 a 1792 qu'il convient d'examiner dans
son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est la.
On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les _a-peu-pres_
courants, de faire de lui, a proprement parler, un poete de _l'Empire_.
Il ne se jugeait pas tel lui-meme; il n'estimait guere, on le verra, la
litterature de cette epoque; il n'y faisait qu'une exception eclatante,
et s'y effacait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le poete
chez lui etait anterieur [103].

[Note 103: Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, aout 1787, une
_Epitre_ en vers _a M. de Fontanes,_ attribuee a un M. de C..., qui
n'est autre que Castera. La piece est tres-mediocre, mais il en ressort
evidemment que Fontanes etait a cette date un personnage litteraire a
qui l'on demandait une sorte de patronage.

Et le mortel heureux dont l'amitie sacree,
Cher Fontanes, par vous se verra celebree,
Est certain que son nom, des muses respecte,
Volera dans vos chants a la posterite.

]

La traduction de l'_Essai sur l'Homme_, si perfectionnee depuis, mais
deja fort estimable, et enrichie de son excellent discours preliminaire,
parut pour la premiere fois en 1783, et valut a l'auteur un article de
La Harpe, adresse sous forme de lettre au _Mercure [104]_. Un article de
La Harpe, c'etait la consecration officielle d'un talent. Le critique
insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et
soutenue de sa phrase poetique, et _cet art de couper le vers sans le
reduire a la prose, et de varier le rhythme sans le detruire, deux
choses_, dit-il, _si differentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et
le mauvais gout confondent si souvent_. Il louait avant tout dans
le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes ecrivains
_l'ensemble_ et _le tissu_ du style, qu'on sacrifiait des lors a l'effet
du detail; il s'elevait a plusieurs reprises contre les metaphores
accumulees et les figures nebuleuses: "Ce n'est pas, ajoutait-il, a M.
de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais
les verites communes ne peuvent pas etre perdues aujourd'hui; il faut
bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines:

[Note 104: Septembre 1783.--La Harpe envoya son article sous forme de
_lettre_, parce qu'il s'etait retire de la redaction du _Mercure_ des
1779. C'avait ete une resolution presque solennelle. La guerre qu'il
faisait depuis quelques annees aux novateurs, aux rimeurs hasardeux,
etait devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue
pour le forcer a quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut
employe, a ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funerailles
d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sedition litteraire;
le nom du mort etait invoque contre un disciple trop faible pour son
heritage; on se plaisait a remarquer que le grand homme _ne l'avait pas
mis sur son testament_. Bref, la place n'etait plus tenable. La Harpe
fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prepara en secret sa
piece des _Muses rivales_, qui repondait a certaines inculpations, et la
fit jouer sans qu'on sut a l'avance qu'elle etait de lui. Le succes
fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il declara se retirer
du _Mercure:_ il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands
evenements de ce temps-la. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne
tarda pas a se repentir, et revint dans la suite de plus belle a ces
querelles de journaux qu'il maudissait et qui etaient sa vie.]

"Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige
Des fruits dont sa vigueur hale l'heureux prodige[105];

"_Hater le prodige des fruits_ est une metaphore tres-obscure. C'est
peut-etre la seule fois que l'auteur s'est rapproche du style a la mode,
et Dieu me preserve de le lui passer!" On cherche a qui peut avoir
trait, en somme, cette vehemence de La Harpe; ce n'est pas meme a
Delille, c'est tout au plus a quelques-uns de ses imitateurs, a je ne
sais quoi d'enorme aux environs de Roucher ou de Dorat. A la distance ou
nous sommes, au degre d'heresie ou nous ont pousses le temps et l'usage,
cela fuit[106].

[Note 105: _Essai sur l'Homme_, dans la premiere edition.]

[Note 106: Dans son assez bonne Epitre au comte de Schowaloff qui est
destinee a celebrer son abdication du _Mercure_ et comme sa retraite a
_Salone_, La Harpe, faisant une sortie contre le pittoresque a la mode,
disait en des vers dont l'a-propos semble d'hier et nous va au coeur:

Que dis-je? en ses exces Le delire exalte
Porta plus loin l'audace et la perversite:

]

Fontanes se tenait sans effort dans les memes principes que La Harpe:
en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il
blame, des les premiers vers de son auteur, ces metaphores redoublees,
selon lesquelles _l'homme est tour a tour un labyrinthe, un jardin, un
champ, un desert_, et n'y voit que manque de gout, de precision et de
clarte. Quand il rencontre ce vers tout petillant:

In folly's cup still laughs the bubble, joy,

_la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie_, il le
supprime. Il est bien plus que l'abbe Delille de l'ecole directe de
Boileau et de Racine.

Il est mieux que de l'ecole, il est du sentiment tendre et de
l'inspiration emue de ce dernier dans _la Chartreuse_ et dans _le Jour
des Morts_. Racine jeune, Racine deja revenu d'Uzes et a la veille
d'_Andromaque_, Racine ne au XVIIIe siecle, ayant beaucoup lu, au lieu
de _Theagene et Chariclee_, l'Epitre de Colardeau, et se promenant, non
pas a Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu ecrire _la Chartreuse_.

La maniere litteraire a beau changer; les formes du style.

Racine et Despreaux ont vu leur gloire _usee_,
Et par des ecoliers leur langue meprisee.
Voltaire _au seul hasard a du quelques beaux vers_;
Ses succes, soixante ans, ont trompe l'univers.
Il n'existe en effet qu'une seule science:
C'est des mots discordants la bizarre alliance,
Des tropes entasses le chaos monstrueux.
L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux,
Est le trait de la force et le fruit de l'etude,
Et sait donner au vers une noble _attitude_.
Veut-on que notre metre, en sa marche arrete,
De la mesure antique ait la variete?
Substituez alors (la ressource est aisee)
Au rhythme poetique une prose brisee.
Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art:
Que de tous ses rayons Phebus vous illumine;
Et, faute d'egaler la langue de Racine,
Osez ressusciter le jargon de Ronsard.

Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure
dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau
se renouveler, se vouloir rajeunir, et, meme en n'y reussissant pas
toujours, faire palir du moins la couleur des styles precedents; les
idees, sinon la pratique, en matiere de gout et d'art severe, ont beau
s'elever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus
studieuse et plus etendue: il est des impressions heureuses, faciles,
touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal
interet du coeur, et qui durent sous un crayon un peu efface. La lecture
de _la Chartreuse_, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas
l'esprit barre par un systeme, cette lecture melodieuse et plaintive,
faite a certaine heure, a demi-voix, produira toujours son effet,
emouvra encore et finira par meler vos pleurs a ceux du poete:

Cloitre sombre, ou l'amour est proscrit par la Ciel,
Ou l'instinct le plus cher est le plus criminel,
Deja, deja ton deuil plait moins a ma pensee!
L'imagination, vers les murs elancee,
Chercha leur saint repos, leur long recueillement;
Mais mon ame a besoin d'un plus doux, sentiment.
Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse.
Toutefois, quand le temps, qui detrompe sans cesse,
Pour moi des passions detruira les erreurs,
Et leurs plaisirs trop courts souvent meles de pleurs;
Quand mon coeur nourrira quelque peine secrete;
Dans ces moments plus doux, et si chers au poete,
Ou, fatigue du monde, il veut, libre du moins,
Et jouir de lui-meme et rever sans temoins;
Alors je reviendrai, Solitude tranquille,
Oublier dans ton sein les ennuis de la ville,
Et retrouver encor, sous ces lambris deserts,
Les memes sentiments retraces dans ces vers.

De tels vers, pour la couleur melancolique a la fois et transparente,
etaient dignes contemporains des belles pages des _Etudes de la Nature_.

_Le Jour des Morts_ offre plus de composition que _la Chartreuse_; c'est
moins une meditation, une reverie, et davantage un tableau. Il dut
plaire plus vivement peut-etre aux contemporains; il a plus passe
aujourd'hui. Le XVIIIe siecle y a jete de ses couleurs de convention. Ce
cure de village, _rustique Fenelon_, qu'on n'ose pas appeler _cure_, et
qui n'est que _pasteur, mortel respecte, homme sacre, ce pretre ami des
lois et zele sans abus_, qui n'ose faire parler la colere celeste contre
le mal, et qui ne sait qu'_adoucir la tristesse_ par _l'esperance_, est
un de ces chretiens comme on aimait a se les figurer a la date de _la
Chaumiere indienne_. On se demande si le poete partage absolument
l'esprit du spectacle qu'il nous retrace avec tant d'emotion. A un
endroit de la premiere version du _Jour des Morts_, il etait question
de _destin_[107]. Plus d'un vers reste en desaccord avec le dogme; ainsi,
lorsqu'il s'agit, d'apres Gray, de ces morts obscurs, de ces Turenne
peut-etre et de ces Corneille inconnus:

Eh bien! si de la foule autrefois separe,
Illustre dans les camps ou sublime au theatre,
Son nom charmait encor l'univers idolatre,
Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux?

dernier vers charmant, imite de La Fontaine avant sa conversion; mais
depuis quand la mort, pour le chretien, est-elle un doux sommeil et le
cercueil un oreiller? En somme, la religion du _Jour des Morts_ est une
religion toute d'imagination, de sensibilite, d'attendrissement (le mot
revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatte, a
l'usage du XVIIIe siecle, de ce temps meme ou l'abbe Poulle, en
chaire, ne designait guere Jesus-Christ que comme _le Legislateur des
chretiens_. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un poete,
cette onction sans grande foi, et pourtant sincere, s'exhale a chaque
vers, mais elle se declare surtout admirablement dans le beau morceau de
la piece au moment de l'elevation pendant le sacrifice:

[Note 107: Dans une eglise de Naples, a Sainte-Claire, je crois, se
voit un elegant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec des vers
latins; tombeau grec, epitaphe paienne:

..........................................
At nos perpetui gemitus, tu, nata, sepulchri
Esto haeres, ubi sic impia fata volunt.

Cet _impia fata_ dans une eglise catholique ne choque personne.]

O moment solennel! ce peuple prosterne,
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques,
Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques;
Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquite,
Symbole du soleil et de l'eternite,
Luit devant le Tres-Haut, jour et nuit suspendue;
La majeste d'un Dieu parmi nous descendue;
Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel,
Et de jeunes beautes, qui, sous l'oeil maternel,
Adoucissent encor par leur voix innocente
De la religion la pompe attendrissante;
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux,
L'invisible union de la terre et des cieux,
Tout enflamme, agrandit, emeut l'homme sensible;
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible,
Ou, sur des harpes d'or, l'immortel seraphin
Aux pieds de Jehovah chante l'hymne sans fin.
C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre:
Il se cache au savant, se revele au coeur tendre;
Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.

Il y avait longtemps a cette date que la poesie francaise n'avait
module de tels soupirs religieux. Jusqu'a Racine, je ne vois guere, en
remontant, que ce grand elan de Lusignan dans _Zaire_. M. de Fontanes
essayait, avec discretion et nouveaute, dans la poesie, de faire
echo aux accents epures de Bernardin de Saint-Pierre, ou a ceux de
Jean-Jacques aux rares moments ou Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort
est de s'etre distrait sitot, d'avoir recidive si peu.

Dans _le Jour des Morts_, il s'etait souvenu de Gray et de son
_Cimetiere de Campagne_; il se rapproche encore du melancolique Anglais
par un _Chant du Barde_:[108] tous deux reveurs, tous deux delicats et
sobres, leurs noms aisement s'entrelaceraient sous une meme couronne.
Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus
curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois
perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus
radoucies d'aspect, ne sont peut-etre pas de qualite moins fine: le
chantre plaintif du _College d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples
_Stances a une jeune Anglaise_.

[Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage a
Londres, d'octobre 1785 a janvier 1780, vit beaucoup le poete Mason, ami
et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui
chantaient d'anciens airs ecossais: "Il est tres-vrai, ecrit-il dans une
lettre de Londres a son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont
encore garde leurs premiers airs. On m'a repete son apostrophe a la
lune. La musique ne ressemble a rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute
pas qu'on ne la trouvat tres-monotone a Paris: je la trouve, moi, pleine
de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage eloigne
de la mer et se prolonger parmi des tombeaux."]

Une affinite naturelle poussait Fontanes vers les poetes anglais: on
doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait
bien plus nettement que Delille le sentiment champetre et melancolique,
qui distingue la poesie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son
imagination, ou tout se terminait, en aurait tire d'heureux points de
vue, et aurait importe, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scenes
bien touchees et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif
mouvement d'innovation et de decouverte que ne s'en permettait Fontanes.
Il cotoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie
qui gagnait le detourna de ce qui, chez lui, n'eut jamais ete que juste.
De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de
l'opulence lourde, du faste sans delicatesse, de l'art a prix d'or, le
degout des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte
arrange qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'ecole francaise en
toutes choses, il ne haissait pas dans le menagement de la nature les
allees de Le Notre et les directions de La Quintinie, comme, dans la
recitation des vers, il voulait la melopee de Racine. En se gardant de
l'abondance brillante de Delille, il negligea la libre fraicheur des
poetes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son
descriptif, a lui, est plutot ne de l'Epitre de Boileau a _Antoine_.

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