Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Book Review: grown up digital
Ad -

Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
Extract not available.

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42



[Note 92: La plupart des femmes d'emigres avaient, en 1793, rempli la
formalite d'un divorce simule, pour mettre a l'abri une portion de leur
fortune.]

"Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des
dernieres nuits, quelque chose de celeste a la maniere dont elle recita
deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable a
sa situation, le meme qu'elle avait recite a ses filles en apercevant
les clochers d'Olmuetz[93]. Voila comment cet ange si tendre a parle dans
sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a
quelques annees, et qui sont un modele de tendresse, de delicatesse et
d'eloquence du coeur.

[Note 93: Voici le texte du cantique recite par madame de La Fayette
a l'aspect d'Olmuetz, quand elle vint partager la captivite du general au
mois d'octobre 1795: "Seigneur, vous etes grand dans l'eternite, votre
regne s'etend dans tous les siecles, vous chatiez et vous sauvez, vous
conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul
ne se peut soustraire a votre puissante main. Rendez graces au Seigneur,
enfants d'Israel, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a
ainsi disperses parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que
vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a
point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua
a chaties a cause de nos iniquites, et c'est lui qui nous sauvera pour
signaler sa misericorde. Considerez donc la maniere dont il nous a
traites, benissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage
par vos oeuvres au Roi de tous les siecles. Pour moi je le benirai dans
cette terre ou je suis captive, etc." (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5,
6 et 7.)]

"Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une
confiance entiere en elle, jamais exigee, recue au bout de trois mois
comme le premier jour, justifiee par une discretion a toute epreuve,
par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les
voeux de mon coeur; et tout cela mele a un sentiment si tendre, a une
opinion si exaltee, a un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur,
surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincere qui ait
jamais existe?

"C'est lundi que cette angelique femme a ete portee, comme elle l'avait
demande, aupres de la fosse ou reposent sa grand'mere, sa mere et sa
soeur, confondues avec seize cents victimes[94]; elle a ete placee
a part, de maniere a rendre possibles les projets futurs de notre
tendresse. J'ai reconnu moi-meme ce lieu lorsque George m'y a conduit
jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer
ensemble.

[Note 94: Dans le cimetiere de Piepus.]

"Adieu, mon cher ami; vous m'avez aide a surmonter quelques accidents
bien graves et bien penibles auxquels le nom de malheur peut etre donne
jusqu'a ce qu'on ait ete frappe du plus grand des malheurs du coeur:
celui-ci est insurmontable; mais, quoique livre a une douleur profonde,
continuelle, dont rien ne me dedommagera; quoique devoue a une pensee,
un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire
que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible
des douceurs de l'amitie... Et quelle amitie que la votre, mon cher
Maubourg!

"Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez
ete pour moi depuis que nous nous connaissons."

La Fayette rentre en scene en 1815, et, a part deux ou trois annees de
retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire
qu'il ne quitte plus son role actif jusqu'a sa mort. Un ecrit assez
considerable et inacheve[95] expose la situation publique et sa propre
attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son
ensemble, il reste un point auquel il reussit difficilement a nous
accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur
Paris, La Fayette, qui s'est rendu a une conference chez M. Laine,
propose de defendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve
seul de cet avis energique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de
Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes,
s'il le fallait, autour du trone des Bourbons, voyait pour l'idee
monarchique, dans ce sang noblement verse, une semence glorieuse et
feconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet
eclat qu'on concoit de sa bouche en ces heures emues. La Fayette, qui
raconte ce detail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce
sang fidele d'ou la monarchie renaitrait un jour, ne peut s'empecher
d'ajouter: "Constant (_Benjamin Constant qui etait de la conference_) se
mit a rire du dedommagement qu'on m'offrait." Et, en effet, la position
de La Fayette en ce moment, au pied du trone des Bourbons, parait bien
fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant
1814. Je ne dis pas que sa situation eut ete plus vraie en se ralliant
a Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du
moins qui pretat a rire.

[Note 95: Tome V.]

Carnot, je le sais, n'avait pas les memes engagements que La Fayette,
ni les memes scrupules solennels de liberte; mais en ces crises de
1814-1815, sa conduite envers Bonaparte repond bien mieux, en fait, et
sans marchander, a l'instinct national et revolutionnaire.

Une remarque encore sur le factice, deja signale, qui s'introduit dans
ces roles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas ete
la fort a propos pour eclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le
point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez
La Layette se serait contente de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas
su.

Cet instant d'embarras a part, la conduite de La Fayette rentre bien
vite dans sa rectitude incontestee, et elle se rapporte, durant toute la
Restauration, a des sympathies generales trop partagees et encore trop
recentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien developper ici. Rentre
a la Chambre elective en 1818, il vit le parti _liberal_ se former, et,
autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'etait, apres tout, cette meme
masse moyenne et flottante de laquelle il ecrivait en 1799: "La partie
plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-revolutionnaire
qu'en desespoir de toute autre maniere de se debarrasser de la tyrannie
conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de degout encore.
Donnez-lui des institutions liberales, un regime consequent et
d'honnetes gens, vous la verrez revenir a leurs idees des premieres
annees de la Revolution, avec moins d'enthousiasme pour la liberte, mais
avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillite qui lui
fera detester tout remuement aristocrate ou jacobin." L'enthousiasme
meme semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments
et d'interets sans cesse froisses; on s'organisait pour la defense on
esperait et on avait confiance dans l'issue, precisement en raison
des exces contraires. Il y avait, comme en defi de l'oppression, un
universel rajeunissement. Nul, en ces annees, ne fut plus jeune que le
general La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas
bien loin en certaines tentatives prematurees, comme dans l'affaire de
Belfort[96]? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes
la-dessus pour que notre triste impartialite d'aujourd'hui y veuille
regarder de plus pres. C'etaient de beaux temps, apres tout, si l'on ne
se reporte qu'aux sentiments eprouves, des temps ou l'instinct de la
lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont recus
dans leur fraicheur, que ce voyage d'Amerique en 1824, et cet hymne de
Beranger qui le celebrait!

Jours de triomphe, eclairez l'univers!

[Note 96: Tome VI, page 135 et suiv.]

Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les
fletrir, ces souvenirs, tant le mouvement general est loin, tant les
generations survenantes y deviennent de plus en plus etrangeres par
l'esprit, tant l'ironie des choses a ete complete!

De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arreter devant le double
inconvenient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres
de sentiments parfaitement ignores.

La seconde moitie du sixieme et dernier volume est consacree a la
Revolution de Juillet et aux annees qui suivent: independamment des
actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie
de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernieres pensees
politiques; les suppressions, commandees aux editeurs par la discretion
et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume.
Cette derniere partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours,
est pourtant celle qu'il y aurait peut-etre le plus lieu d'epiloguer
politiquement, a quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de
l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, a coup sur, qui a le plus
nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, a la
memoire de l'illustre citoyen, et qui a contribue a jeter sur l'ensemble
de sa carriere une teinte generale ou l'ancien attrait a pali. Mais, ne
voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres
prendront les Memoires uniquement par cette queue desagreable. Le plus
grand malheur du general a ete de survivre (ne fut-ce que de quelques
jours) a la grande Revolution qu'il representait depuis quarante et
un ans; en ne tombant pas precisement avec elle, il a fait a son tour
l'effet de ceux qui s'obstinent a prolonger ce qui est use et en
arriere. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait ete la
piece donnee a son profit, il ne veut pas que la derniere scene soit
trainante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore
indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Beranger, dans son
role de poete politique, l'a senti a point; il a su se derober pour se
renouveler peut-etre. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de
plus en plus affiche, tiraille par les partis, a un peu _deteint_, comme
son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces
Memoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifferent,
est faite pour retablir et rehausser l'idee du personnage historique
dans la grandeur et la continuite de sa ligne principale, avec tous les
accompagnements non moins certains, et beaucoup plus varies qu'on ne
croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse
serieuse, de bonne grace et de bon gout. Eclairee par ces excellents
Memoires, l'histoire du moins, c'est-a-dire le public definitif, s'en
souviendra.

Aout 1838.



M. DE FONTANES


I

On a remarque dans la suite des familles que souvent le fils, ne
ressemble pas a son pere, mais que le petit-fils rappelle son aieul, le
petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute
une ou deux generations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment)
avec une fidelite et une purete singuliere clans un rejeton eloigne.
Il en est de meme, en grand, dans la famille humaine et dans la suite
inepuisable des esprits. Il y a de ces retours a distance, de ces
correspondances imprevues. Un siecle illustre disparait; le glorieux
talent qui le caracterisait le mieux, et dans les nuances les plus
accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le
veulent suivre alterent sa trace, les autres la brisent en se jetant de
propos delibere dans des voies toutes differentes: on est en plein dans
un siecle nouveau qui lui-meme decline et va s'achever. Tout d'un coup,
apres ce long espace et cette interruption qui semble definitive, un
talent reparait, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec
l'aieul litteraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et
par une originalite native: dans le fond des traits, dans le tour des
lignes, a travers la couleur palie, on reconnait plus que des vestiges.
C'est le rapport de M. de Fontanes a Racine; il est de cette famille, et
il s'y presente a nous comme le dernier.

Plus la figure litteraire est simple, douce, pure, elegante, sensible
sans grande passion, plus il devient precieux d'en etudier de pres
l'originalite au sein meme de cette ressemblance. Si le poete n'a pas
fait assez, s'il a trop neglige d'elever ou d'achever son monument, cela
s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct
secret lui disait: "La grande place est remplie, l'aieul la tient. Il
suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je
l'honore par mon gout dans un siecle bien different deja, et que jamais
du moins je n'aie fausse son lointain et superieur accord par mes
accents."

Dans cette sobriete et cette paresse meme du poete, se retrouve donc un
sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas:
M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprime en plus d'un
endroit. Dans son ode sur la litterature _de l'Empire_, rappelant les
modeles du grand Siecle, beaucoup moins meconnus et moins offenses alors
par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour
toute ambition, au role de Silius, a celui de Stace disant a sa muse:

......Nec tu divinam Aeneida tenta,
Sed longe sequere, et vestigia semper adora!
De Virgile ainsi, dans Rome,
Quand le gout s'etait perdu,
Silius a ce grand homme
Offrait un culte assidu;
Sans cesse il nommait Virgile;
Il venait, loin de la ville,
Sur sa tombe le prier;
Trop faible, helas! pour le suivre,
Du moins il faisait revivre
Ses honneurs et son laurier.

Et il avait autrement droit de se rendre ce temoignage, et de se dire
ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile.

Mais rien n'est tout a fait simple dans la nature des choses, et il ne
faut pas, en tirant du personnage l'idee essentielle, ne voir en lui que
cette idee. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe siecle,
M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il
accepte, par ceux meme qu'il veut renouveler; il en est par certaines
teintes philosophiques et sentimentales qui font melange a l'inspiration
religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style poetique
elegant; mais, hatons-nous d'ajouter, il en est surtout par le gout
rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout
ce que le XVIIIe siecle avait conserve de plus direct du XVIIe, et
que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes
n'etait pas etranger au notre. Contraire aux nouveautes ambitieuses, il
ne resistait pourtant pas a celles qui s'appuyaient de quelque titre
legitime, de quelque juste accord dans le passe. Sur quelques-uns de
ces points d'innovation, il devient lui-meme la transition et la nuance
d'intervalle, comme il convient a un esprit si modere. Par ses pieces
elegiaques et religieuses, par _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_,
il devancait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers
francais le genre d'harmonieuse reverie; il semblait donner la
note intermediaire entre les choeurs d'_Esther_ et les premieres
_Meditations_. Mais surtout, a cette epoque critique de 1800, par son
amitie, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand,
il entrait dans la meilleure part du nouveau siecle; il s'y melait dans
une suffisante et memorable mesure. Le dernier des classiques donnait le
premier les mains avec une joie genereuse a la consecration de la Muse
enhardie, et lui-meme il s'eclairait du triomphe. Tels, durant les etes
du pole, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un
crepuscule presque insensible a la plus glorieuse des nouvelles aurores!

Pour nous, appele aujourd'hui a parler de M. de Fontanes, nous ne
faisons en cela qu'accomplir un desir deja bien ancien. Quelle qu'ait
ete l'apparence bien contraire de nos debuts, nous avons toujours, dans
notre liberte d'esprit, distingue, a la limite du genre classique, cette
figure de Fontanes comme une de celles qu'il nous plairait de pouvoir
approcher, et, dans le voile d'ombre qui la couvrait deja a demi, elle
semblait nous promettre tout bas plus qu'elle ne montrait. Sensible
(par pressentiment) a l'outrage de l'oubli pour les poetes, nous nous
demandions si tout avait peri de cette muse discrete dont on ne savait
que de rares accents, si tout en devait rester a jamais epars, comme, au
vent d'automne, des feuilles d'heure en heure plus egarees. L'idee nous
revenait par instants de voir recueillis ces fragments, ces restes,
_disjecti membra poetoe_, de savoir ou trouver enfin, ou montrer l'urne
close et decente d'un chantre aimable qui fut a la fois un dernier-venu
et un precurseur. C'etait donc deja pour nous un caprice et un choix de
gout, une inconstance de plus si l'on veut, mais j'ose dire aussi une
piete de poesie, avant d'etre, comme aujourd'hui, un honneur[97].

[Note 97: Cette Notice a ete ecrite en vue de l'edition des Oeuvres.]

Louis de Fontanes naquit a Niort, le 6 mars 1737, d'une famille
ancienne, mais que les malheurs du temps et les persecutions religieuses
avaient fait dechoir. L'etoile du berceau de madame de Maintenon semble
avoir jete quelque influence de gout, d'esprit et de destinee sur le
sien. La famille Fontanes, autrefois etablie dans les Cevennes (comte
d'Alais), y avait possede le fief d'_Apennes_ ou _des Apennes_, dont le
nom lui etait reste (Fontanes des Apennes): un village y portait aussi
le nom de _Fontanes_. Mais, a l'epoque ou naquit le poete, ce n'etaient
plus la que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait,
depuis la revocation de l'Edit de Nantes, que d'une vie precaire,
errante et presque clandestine. Son grand-pere, son pere meme etaient
protestants; il ne le fut pas. Sa mere, catholique, avait, en se
mariant, exige que ses fils ou filles entrassent dans la communion
dominante.

Les premieres annees de cet enfant a l'imagination tendre et sensible
furent tres-penibles, tres-sombres. Son frere aine avait etudie au
college des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute a cause
de la gene domestique, fut confie d'abord a un simple cure de village,
ancien oratorien, le Pere Bory, par malheur outre janseniste. Le digne
cure, au lieu de tirer parti de cette jeune ame volontiers heureuse,
sembla s'attacher a la noircir de terreurs: il envoyait son eleve a la
nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'eglise; il fallait
traverser le cimetiere, c'etaient des transes mortelles. M. de Fontanes
y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination etait
peut-etre plus frappee que le coeur. Le cure ne se bornait pas aux
impressions morales, il y ajoutait souvent les duretes physiques; et le
pauvre enfant, pousse a bout, s'echappait, un jour, pour s'aller faire
mousse a La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant
l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs
qui avaient contriste son enfance. S'il defendit le calvinisme dans son
discours qui eut le prix a l'Academie, c'etait au nom de la tolerance,
par un sentiment de convenance domestique et d'equite civile; mais il
n'en separa jamais dans sa pensee les longs malheurs que lui avait dus
sa famille, de mome qu'il associait l'idee de jansenisme au souvenir de
ses propres douleurs. Dans son _Jour des Morts_, il a grand soin de nous
dire de son humble pasteur:

Il ne reveille pas ces combats des ecoles,
Ces tristes questions qu'agiterent en vain
Et Thomas, _et Prosper_, et Pelage et Calvin.

Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes a placer son ideal
chretien dans la religion de Fenelon.

Ses etudes se firent ainsi de neuf ans a treize, en ce village appele
La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point
pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort,
d'ou sortait son frere aine; et celui-ci, poete lui-meme, dans leurs
promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine
Du Vivier, l'initiait deja au jeu de la muse. Il perdit ce frere cheri
en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son pere (1774) a celle
de sa mere, qui arriva un an apres, il alla sejourner en Normandie, aux
Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses
reveuses, de fraiches impressions poetiques, que sa _Foret de Navarre_
et son _Vieux Chateau_ nous ont rendues. Venu a Paris vers 1777, il y
commenca des liaisons litteraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier
patron, qu'il se trouva tout d'abord connaitre et cultiver plus qu'il ne
semble naturel d'apres le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait a
raconter qu'a la seconde annee de ce sejour, se promenant avec Ducis,
ils rencontrerent Jean-Jacques, bien pres alors de sa fin. Ducis, qui
le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, reussissant a
l'apprivoiser, le decida a entrer chez un restaurateur. Apres le repas,
il lui recita quelques scenes de son _Oedipe chez Admete_, et lorsqu'il
en fut a ces vers ou l'antique aveugle se rend temoignage:

.......Ecoutez-moi, grands Dieux!
J'ose au moins sans terreur me montrer a vos yeux.
Helas! depuis l'instant ou vous m'avez fait naitre,
Ce coeur a vos regards n'a point deplu peut-etre.
Vous frappiez, j'ai gemi. J'entrerai sans effroi
Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi.
Vous savez si ma voix, toujours discrete et pure,
S'est permis contre vous le plus leger murmure;
C'est un de vos bienfaits que, ne pour la douleur,
Je n'aie au moins jamais profane mon malheur[98]!

[Note 98: Acte III, scene IV.]

Jean-Jacques, qui avait jusque-la garde le silence, sauta au cou de
Ducis, en s'ecriant d'une voix caverneuse: "Ducis, je vous aime!" M. de
Fontanes, temoin muet et modeste de la scene, en la racontant apres des
annees, croyait encore entendre l'exclamation solennelle.

Il ne vit Voltaire que de loin, couronne a la representation d'_Irene_;
mais il n'eut pas le temps de lui etre presente. Son frere aine
(Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, a l'age de vingt
ans, et doue lui-meme de grandes dispositions poetiques, avait compose
une tragedie qu'il avait adressee a Voltaire, aussi bien qu'une epitre
dejeune homme, et il avait recu une de ces lettres datees de Ferney, qui
equivalaient alors a un brevet ou a une accolade.

Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le
dire la-dessus: "Tout homme, ecrit-il au _Mercure_ a propos de
Beaumarchais[99], tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux
reputations: il faut consulter ceux qui ont vecu avec lui, pour savoir
quelle est la bonne et la veritable. Linguet, par exemple, representait
d'Alembert comme un homme diabolique, comme _le Vieux de la Montagne_.
J'avais eu le bonheur d'etre eleve a l'Oratoire par un des amis de ce
philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma premiere jeunesse. Il etait
difficile d'avoir plus de bonte et d'elevation dans le caractere. Il
se fachait, a la verite, comme un enfant, mais il s'apaisait de meme.
Jamais chef de parti ne fut moins propre a son metier." Toutes ces
relations precoces, ces comparaisons multipliees et contradictoires
expliquent bien et preparent la moderation de Fontanes dans ses
jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne
rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses.
Il ecrivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout a l'heure appuyer
M. de Bonald.

[Note 99: Mercure, fructidor an VIII.]

L'_Almanach des Muses_ de 1778 nous donne les premieres nouvelles
litteraires du poete. On y lit de lui une piece composee a seize ans,
qui a pour titre _le Cri de mon Coeur_, et un fragment d'un _Poeme sur
la Nature et sur l'Homme_, qui sort deja des simples essais juveniles.
Ce _Cri de mon Coeur_ ne serait qu'une boutade adolescente sans
consequence, s'il ne nous representait assez bien toutes les impressions
accumulees de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frere
aine, celle de son pere et de sa mere, qui l'ont frappe coup sur coup,
achevent d'egarer son ame. Il s'ecrie contre l'existence; il va presque
jusqu'a la maudire:

Monarque universel, que peut-etre j'outrage,
Pardonne a mes soupirs; je connais mon erreur.
Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage,
Dois-tu suspendre la fureur?

D'un pas toujours egal, la Nature insensible
Marche, et suit les decrets avec tranquillite.
Audacieux enfant contre elle revolte,
Je me debats en vain sous le bras inflexible
De la Necessite.

Il s'arrete un moment aux projets les plus sinistres et les envisage
sans effroi:

Terre, ou va s'engloutir ma depouille fragile,
Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts,
O ma mere, a ton fils daigne ouvrir un asile,!
Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors!
Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille.

Mais a l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son pere en sort et
le rappelle a la raison, a la constance, a la vertu, lui montre une
soeur cherie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts, a la poesie
noblement consolatrice. Ce _Cri de mon Coeur_ semble avoir exhale en une
fois toute cette ferveur troublee de la jeune ame de Fontanes, et on
n'en retrouvera plus trace desormais dans son talent pur, tendre,
melancolique, et moins ardent que sensible[100].

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.