Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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[Note 85: Chez celui-ci, en effet, l'humilite chretienne, au-dessus
de laquelle, comme beaute morale, il n'y a rien, a pourtant pris la
forme d'une ame plus tendre et douce que vigoureuse, et, plus qu'il
n'etait necessaire a l'angelique attitude de la victime, ce que
j'appelle _le genereux humain_ y a peri. Ce genereux humain eclate
dans tout son ressort chez La Fayette captif, et non sans un auguste
sentiment de deisme qui y fait ciel. Madame de La Fayette introduit
a cote le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui
accepte et qui veut le genereux.]
Dans un ecrit intitule _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette
recapitule et rassemble ses propres sentiments muris, ses jugements des
hommes au moment de la delivrance, et la situation sociale tout entiere:
c'est une piece historique bien ferme et de la plus reelle valeur. On
l'y voit, et en general dans tous ses ecrits et toutes ses lettres de 97
a 1814 on le voit appreciant les choses sans illusion, les penetrant,
les analysant en tous sens avec sagacite, et ne se preoccupant
exclusivement d'aucune forme politique. Il serait pret volontiers a se
rallier a la Constitution de l'an III: "Les malheurs arrives sous le
regime republicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien prejuger contre
lui, puisqu'ils tiennent a des causes tout autres que son organisation
constitutionnelle." Pourtant, a peine delivre par l'intervention du
Directoire, il a a s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa
premiere parole est pour les reprouver. Car ce qu'il veut avant tout,
c'est l'esprit et la pratique de la liberte, de la justice: "Quel
scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu'a demi-voix [87],
si j'avais avoue que, dans l'organisation sociale, je ne tiens
indispensablement qu'a la garantie de certains droits publics et
personnels; et que les variations du pouvoir executif, compatibles
avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire!" De
Hambourg, du Holstein, de la Hollande, ou successivement il sejourne
avant sa rentree en France, toutes ses lettres si vives, si genereuses,
et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent
facons, a travers leur seve, les dispositions mures et les opinions
rassises qu'on a droit d'attendre de l'experience d'une vie de quarante
ans. Il se refuse a rentrer par un biais dans les choses publiques:
"Rien, ecrit-il (octobre 1797) a un ami qui semblait l'y pousser, rien
n'a ete si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours,
mes ecrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre;
tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui
veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en
tirer qu'avec des erreurs, des inconsequences et des repentirs. J'ai
fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et
c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me parait fautif..
Il en resulte qu'a moins d'une tres-grande occasion de servir a ma
maniere la liberte et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai
pour mes amis plein de vie, et pour le public une espece de tableau de
_museum_ ou de livre de bibliotheque." Jamais, sans doute, son coeur
ne se sentit plus jeune; les exces qui ont degoute de la liberte les
_demi-amateurs,_ etant encore plus opposes a cette sainte liberte que
le despotisme, ne l'ont pas gueri, lui, de son ideal amour; mais il
apprecie la societe, son egoisme, son peu de ressort genereux. Il est
curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas
autrement ni mieux: "Comme l'egoisme public, ecrit-il a madame de Tesse
(Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien
malgre les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec
eux, il en resulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point
interesses a en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur
pretention civique a ne se meler de rien.." Il observe avec beaucoup de
finesse qu'on a tellement abuse des mots et perverti les idees, que la
nation (a cette date de 1799) se croit anti-republicaine sans l'etre; il
la compare toujours, dit-il, aux paysans de son departement _a qui on
avait persuade, jusqu'a ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils etaient
aristocrates_. Les remedes qu'il proposerait sont modestes, de simples
palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionnes_, dit-il encore, _a
l'etat present de l'estomac national_.
[Note 86: Tome IV.]
[Note 87: Souvenirs au sortir de prison.]
La spirituelle et bonne madame de Tesse a beau, comme d'habitude, le
chicaner agreablement sur sa disposition a l'espoir; qui ne le croirait
gueri? Il lui repond d'Utrecht, a propos des _imbroglios_ d'intrigues
croisees qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: "Je
suis persuade que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme
dans les tournois, avec des armes ensorcelees; et tout me confirme que
les insurrections ne sont plus pour un regime libre, mais, au contraire,
pour le plus bete et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour
esperer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine a faire
rien du tout." Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante)
ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le
moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une
invasion prussienne; il la croit combinee avec la France et ne s'en
inquiete; elle, madame de Tesse, un peu peureuse comme madame de Sable,
avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui ecrit de
ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses
jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui
applique cette pensee de Vauvenargues: "Nous prenons quelquefois pour
le sang-froid une passion serieuse et concentree qui fixe toutes les
pensees d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses."
Madame de Tesse a-t-elle donc tout a fait tort? La Fayette est-il
completement gueri et tempere, rompu, sinon dans ses convictions, du
moins dans ses vues du dehors? L'experience a-t-elle agi? A lire ce
qu'il a ecrit de 97 a 1814, on le dirait.
Mais ce qu'on ecrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans
les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait
conclure de toutes les qualites de l'ecrivain historien, de l'homme
sorti de la scene et qui la juge, a celles de ce meme homme en action
et en scene. Il y a la une difference essentielle; et c'est ce qui
nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples
ecrivains, quand nous jugeons ainsi a notre aise des personnages
d'action. On decouvre, on analyse le vrai a l'endroit meme ou l'on agira
a cote, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractere encore plus que
l'intelligence qui decide alors, et qui reprend le dessus; au fait et a
l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je
pas entendu tel personnage celebre nous faire, comme le plus piquant
moraliste (completement a son insu ou pas tout a fait peut-etre),
l'histoire de son defaut, de ce qui dans l'action l'avait fait echouer
toujours! C'est, apres tout, le vieux mot du poete: _Video meliora
proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait
eu, a ce qu'il parait, une assez mechante conduite politique; de nos
jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en
a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les
causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais
quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait echec. L'action est d'un ordre
a part.
[Note 88: Voir son _Histoire de la Regence_.]
Ces reserves que je pose, je ne me permets de les appliquer a La Fayette
lui-meme qu'avec reserve. Je crois avec madame de Tesse que sa faculte
d'esperer persista toujours un peu disproportionnee aux circonstances,
et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre
jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'etat de
la societe en 1799, qui, dans son admirable lettre a M. de Maubourg,
desormais acquise a l'histoire[89], apres un vigoureux trace des partis,
continuait ainsi: "Voila, mon cher ami, le _margouillis_ national au
milieu duquel il faut pecher la liberte dont personne ne s'embarrasse,
parce qu'on n'y croit pas plus qu'a la pierre philosophale.....," et qui
ajoutait: "Je suis persuade que, s'il se fait en France quelque chose
d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de legerete
et de mobilite, que la vue des honnetes gens, de ses anciens favoris, la
disposerait a reprendre ses sentiments liberaux;" eh bien! c'est ce meme
homme qui, en 1815, a peine rentre dans l'action, s'etonnait qu'on put
accuser les Francais de _legerete_[90], et les en disculpait. J'insiste,
parce que c'est ici le noeud du caractere de La Fayette; mais voici un
trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il ecrit a Jefferson;
c'etait le trente-sixieme anniversaire de la proclamation de
l'independance americaine, _de ce grand jour_, dit-il, _ou l'acte et
l'expression ont ete dignes l'un de l'autre_: "Ce double souvenir aura
ete heureusement renouvele dans votre paisible retraite par la nouvelle
de l'extension du bienfait de l'independance a toute l'Amerique
(les divers Etats de l'Amerique du Sud venaient de proclamer leur
independance). Nous avons eu le plaisir de prevoir cet evenement et
la bonne fortune de le preparer." Ainsi, La Fayette se felicite de
l'emancipation de l'Amerique du Sud, et il ne songe a aucune restriction
dans son espoir. Que repond Jefferson? ce que Washington eut repondu;
il modere prudemment la joie de son ami: "Je me joins sincerement a vos
voeux pour l'emancipation de l'Amerique du Sud. Je doute peu qu'elle
ne parvienne a se delivrer du joug etranger; mais le resultat de mes
observations ne m'autorise pas a esperer que ces provinces soient
capables d'etablir et de conserver un gouvernement libre..." Et il
continue l'expose vrai du tableau. La Fayette y adhere sans doute,
mais il n'y avait pas songe le premier. Nous surprenons la le grand
emancipateur _quand meme_!
[Note 89: Tome V, page 99.]
[Note 90: Tome V, page 476.]
Apres cela, cette part faite a un certain pli tres-creuse du caractere
de La Fayette, je crois que l'experience pour lui ne fut pas vaine, et
qu'il y eut de ce cote un autre pli en sens oppose, non moins creuse
peut-etre, et dont son role officiel a dissimule la profondeur. Lorsque,
apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il ecrivait de sa prison
que _le charme_ etait detruit et que _le sourire_ de la multitude
n'avait plus pour lui de delices, il allait trop loin, il oubliait
l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, a ses yeux
est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance
decisive, se mefier apres le premier moment, et malgre sa bonne
contenance, n'etre pas fache d'abreger. Il n'a pas tout a fait tenu ni
du tenir ce qu'il ecrivait a madame de La Fayette (30 octobre 1799):
"Quant a moi, chere Adrienne, que vous voyez avec effroi pret a rentrer
dans la carriere publique, je vous proteste que je suis peu sensible a
beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins
de mon ame sont les memes, mais ont pris un caractere plus serieux, plus
independant des cooperateurs et du public dont j'apprecie mieux les
suffrages. Terminer la Revolution a l'avantage de l'humanite, influer
sur des mesures utiles a mes contemporains et a la posterite, retablir
la doctrine de la liberte, consacrer mes regrets, fermer des "blessures,
rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des
jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus degoute
que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les
affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme
on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par
ma tendresse pour vous et par les manes de ce que nous pleurons, ne me
persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis forme et dans
lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie." Mais s'il
est loin de les avoir tenues a la lettre, il semble s'etre toujours
souvenu de ces paroles et ne s'etre jamais trop departi du sentiment
qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne
politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit a son rang
d'opposition avancee, comme c'etait le devoir de tous les amis des
libertes publiques, il ne parut jamais en tete et hors de ligne que pour
un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une
hate extreme de se decharger: Qu'on en finisse, et que les droits de
l'humanite soient saufs!--C'est ainsi que son experience acquise se
concilia du mieux qu'elle put avec son inalterable faculte d'esperer et
avec sa foi morale et sociale persistante.
On trouvera dans la lettre a M. de Maubourg, dont je ne saurais assez
signaler l'interet et l'importance, l'_arriere-pensee_ finale de
La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son
_prenez-y-garde_ dans ces moments decisifs ou, plus tard, il s'est
trouve a portee de tout. Cette lettre demontre de plus, a mes yeux, que
ce qui arriva, a partir du 8 aout 1830, ne dejoua pas l'idee interieure
de La Fayette autant que lui-meme le crut et le ressentit. Il
ecrivait en 1799: "Les uns esperent que la persecution m'aura un peu
aristocratise; les autres m'identifient a la royaute constitutionnelle,
et les republicains disent qu'a present je serai pour la republique
comme j'etais pour elle dans les Etats-Unis. Mais toutes ces idees ne
sont que secondaires, parce que reellement "la masse nationale n'est
ni royaliste, ni republicaine, ni rien de ce qui demande une reflexion
politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels,
contre ceux qui regnent depuis que la republique a ete etablie; elle
veut etre debarrassee de tout cela, fut-ce par la contre-revolution,
mais prefere s'arreter a quelque chose de constitutionnel; elle sera si
contente d'un etat de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite
mauvais qu'on voulut la remuer pour quoi que ce fut." Il ecrivait
encore a cette date: "Tout est bon, excepte la monarchie
aristocratico-arbitraire et la republique despotique." Il est vrai qu'en
1830 son coeur devait etre redevenu plus exigeant; les annees de lutte,
sous la Restauration, lui avaient fait croire a une forte et stable
reconstitution d'esprit public; ce n'etait plus comme en ce temps
de 1799, ou il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est
impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde etait en
ligne. Cette Restauration, contre les exces de laquelle on s'entendait
si bien, me fait l'effet d'avoir ete le plus prolonge et le plus
illusoire des rideaux. Quand il se dechira, tout ce qui n'etait uni
qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, ecrivait a merveille
sur les perils du dehors qu'on exagerait: "Dans tout ce qui regarde
l'opposition aux etrangers, il y a toujours un moment ou notre nation
semble rebondir et derange toutes les esperances de la politique." Il
avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime
inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la
pratique interieure et l'organisation serieuse des garanties, il y a
toujours un moment ou notre nation, si pres qu'elle en soit, echappe et
deconcerte toutes les esperances du patriotisme. Pourtant, encore une
fois, la lettre a M. de Maubourg et celles qu'il ecrivait a cette epoque
me prouvent que La Fayette se serait resigne, en 1799, a quelque chose
de semblable a l'ordre actuel, ou meme de moins bien, et qu'entre ce
qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et
se regagnent constitutionnellement. Cela n'empeche pas qu'on ne l'ait
vu, a un certain moment, mecontent de l'oeuvre a laquelle il avait aide;
il se crut joue, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et
toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la realisation d'un ordre
reve est toujours inferieure a l'ideal, meme le plus modere, qu'on s'en
faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des
hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le
jour ou le monde est a eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant,
ne repondra a la promesse des precurseurs. S'ils etaient la, comme La
Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortee, ou bien, pour se
faire illusion encore, ils la jugeraient ajournee; ils attendraient,
pour clore a souhait, je ne sais quel _cinquieme acte_, qui, en venant,
ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le debris et la pauvrete
de son triomphe, meurt mecontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette,
desappointe en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui,
Boileau, de son vivant, triomphe: il est repute legislateur a satiete;
son _Art poetique_ a force de loi; la _Declaration des Droits_ n'a pas
mieux tue les privileges que ce programme du Parnasse n'a tue l'ancien
mauvais gout. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manque; il en
est a regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des
_soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort
et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai
cette these ailleurs. Comme resultat, mon idee est que le voeu de
Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manque; en
gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet
obtenu. Mais je m'arrete; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni
paraitre rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux
habitudes litteraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux
petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guere dans l'Etat
que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe.
La rentree de La Fayette en France apres le 18 brumaire, son attitude au
milieu des partis des lors simplifies, ses reponses aux avances du chef
comme a celles de la minorite opposante, tout cela est raconte avec un
interet superieur et plus qu'anecdotique, dans l'ecrit intitule
_Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai precedemment cite
l'eloquente conclusion. On voit, dans ces recits de conversations,
a quel degre La Fayette a le propos historique, le mot juste de la
circonstance et comme la replique a la scene. Un jour, causant avec
Bonaparte, a Morfontaine chez Joseph, il s'apercut que les questions
du Consul tendaient a lui faire etaler ses campagnes d'Amerique: "Ce
furent, repondit-il en coupant court, les plus grands interets de
l'univers decides par des rencontres de patrouilles." Il a beaucoup de
ces mots-la, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit,
soit dans le salon.
Son role, ou plutot l'absence de tout role, a cette epoque du Consulat
et de l'Empire, est dictee par un tact politique et moral des plus
parfaits. Quand on demandait a Sieyes ce qu'il avait fait pendant la
Terreur, il repondait: _J'ai vecu_. La Fayette pouvait plus a bon droit
et plus a haute voix repondre, et il repondait: "Ce que j'ai fait durant
ces douze annees? _je me suis tenu debout_." C'etait assez, c'etait
unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau
s'ensevelir a Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le
savait la; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: "Tout
le monde en France est corrige, disait-il un jour dans une sortie
au Conseil d'Etat, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La
Fayette! il n'a jamais recule d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh
bien! je vous dis, moi, qu'il est tout pret a recommencer." La Fayette
(et lui-meme le dit presque en propres termes) s'appliqua a se conserver
sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberte,
exemplaire precieux et a peu pres unique, sans tache et sans _errata_,
avec le _Victrix causa Diis_ pour epigraphe. Ce sont la de ces volumes
qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais depareilles,
meme quand on n'en a qu'un.
Les vertus de famille, la bonte morale et l'excellence du coeur pour
tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante
dans ces Memoires, et les pieux editeurs, en y apportant la discretion
et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrees, n'ont
cependant pu ni du supprimer, en fait d'intimite, tous les temoignages.
Sans craindre d'abonder moi-meme, je veux citer en entier la belle
lettre de janvier 1808, a M. de Maubourg, sur la mort de madame de La
Fayette. Par son devouement, son heroisme conjugal et civique durant la
prison d'Olmuetz, cette noble personne appartient aussi a l'histoire; on
a lu d'ailleurs avec un agrement imprevu les piquantes et gracieuses
lettres adressees a _mon cher coeur_, au premier depart pour
l'Amerique[91]; en voici la contre-partie pathetique et funebre:
"Je ne vous ai pas encore ecrit, mon cher ami, du fond de l'abime de
malheur ou je suis plonge... j'en etais bien pres lorsque je vous
ai transmis les derniers temoignages de son amitie pour vous, de sa
confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura deja parle de la
fin angelique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler
encore; ma douleur aime a s'epancher dans le sein du plus constant
et cher confident de toutes mes pensees au milieu de foules ces
vicissitudes ou souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'a
present, vous m'avez trouve plus fort, que mes circonstances;
aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.
[Note 91: Elles avaient ete citees de preference par la plupart des
journaux.]
"Pendant les trente-quatre annees d'une union ou sa tendresse, sa boule,
l'elevation, la delicatesse, la generosite de son ame, charmaient,
embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitue a tout
ce qu'elle etait pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre
existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur
s'amalgama a tout ce qui pouvait m'interesser. Je croyais bien l'aimer,
avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu demeler
ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livree a tant
de distractions, et pour laquelle neanmoins il n'y a plus ni bonheur,
ni bien-etre possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais
frappe comme le jour ou, quittant Chavaniac, je recus un billet alarmant
de madame de Tesse; je me sentis atteint au coeur. George fut effraye
d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant
tres-rapidement a Paris, nous vimes bien qu'elle etait fort malade; mais
il y eut des le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de
nous revoir...
"Voila bien des souvenirs que j'aime a deposer dans votre sein, mon cher
ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable
a qui j'ai du un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage.
Quoiqu'elle me fut attachee, je puis le dire, par le sentiment le
plus passionne, jamais je n'ai apercu eu elle la plus legere nuance
d'exigence, de mecontentement, jamais rien qui ne laissat la plus libre
carriere a toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre
jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une delicatesse, d'une
generosite sans exemple. Vous l'avez toujours vue associee de coeur et
d'esprit a mes sentiments, a mes voeux politiques, jouissant de tout ce
qui pouvait etre de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me
faisait, comme elle le disait, connaitre tout entier; jouissant surtout
lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire a un bon
sentiment.--Sa tante, madame de Tesse, me disait hier: "Je n'aurais
jamais cru qu'on put etre aussi fanatique de vos opinions et aussi
exempte de l'esprit de parti." En effet, jamais son attachement a notre
doctrine n'a un instant altere son indulgence, sa compassion, son
obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut
aigrie par les haines violentes dont j'etais l'objet, les mauvais
procedes et les propos injurieux a mon egard, toutes sottises
indifferentes a ses yeux du point ou elle les regardait et ou sa bonne
opinion de moi voulait bien me placer.--Vous savez comme moi tout ce
qu'elle a ete, tout ce qu'elle a fait pendant la Revolution. Ce n'est
pas d'Etre venue a Olmuetz, comme l'a dit Charles Fox, "sur les ailes du
devoir et de l'amour," que je veux la louer ici, mais c'est de n'etre
partie qu'apres avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il etait en
elle, le bien-etre de ma tante et les droits de nos creanciers; c'est
d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amerique.--Quelle noble
imprudence de coeur a rester presque la seule femme de France compromise
par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer[92]! Chacune de ses
petitions ou reclamations a commence par ces mois: _La femme La
Fayette_. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti,
n'a laisse passer, lorsqu'elle etait sous l'echafaud, une reflexion
contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes
principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle
s'etait preparee a parler dans le meme sens au tribunal, et nous avons
tous vu combien cette femme si elevee, si courageuse dans les grandes
circonstances, etait bonne, simple, facile dans le commerce de la vie,
trop facile meme et trop bonne, si la veneration qu'inspirait sa vertu
n'avait pas compose de tout cela une maniere d'etre tout a fait a part.
C'etait aussi une devotion a part que la sienne. Je puis dire que,
pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas eprouve un instant l'ombre de
gene; que toutes ses pratiques etaient sans affectation subordonnees a
mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus
incredules aussi constamment accueillis, aussi aimes, aussi estimes,
et leur vertu aussi completement reconnue que s'il n'y avait pas eu de
difference d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprime autre
chose que l'espoir qu'en y reflechissant encore, avec la droiture de
coeur qu'elle me connaissait, je finirais par etre convaincu. Ce qu'elle
m'a laisse de recommandations est dans le meme sens, me priant de lire,
pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau
avec un veritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la
faire mieux aimer, _la souveraine liberte_, de meme qu'elle me citait
avec plaisir ce mot de Fauchet: "Jesus-Christ mon seul maitre."--On a
dit qu'elle m'avait beaucoup preche; ce n'etait pas sa maniere.--Elle
m'a souvent exprime, dans le cours de son delire, la pensee qu'elle
irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette idee ne suffisait pas pour
prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: "Cette
vie est courte, troublee... reunissons-nous en Dieu, passons ensemble
l'eternite." Elle m'a souhaite et a nous tous la _paix du Seigneur_.
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