Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 80: Tome IV.]
[Note 81: Sur La Fayette et sa conduite en ces annees difficiles, il
est essentiel de consulter le _Memorial de Gouverneur Morris_ (edition
francaise, tome I, pages 267, 274, 288, 302, 338, en un mot presque a
chaque page). Morris, en s'y donnant les avantages de la prevoyance
et de la prudence, comme il arrive toujours dans les memoires, fait
pourtant ressortir incontestablement l'impossibilite du role tente par
La Fayette. Il se trouve que l'Americain tient mieux compte que
le gentilhomme des difficultes et des empechements de notre vieux
monde.--Depuis la publication de la _Correspondance de Mirabeau et du
comte de La Marck_, on a toute la conduite de La Fayette eclairee par le
revers.]
Apres la Constitution juree et la cloture de l'Assemblee constituante,
La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais
cette retraite a Chavaniac ne saurait ressembler a celle de Washington a
Mount-Vernon; car rien n'est acheve et tout recommence. Il est mis a
la tete d'une armee des le commencement de 92. De la frontiere ou il
travaille a organiser la defense, il ecrit, le 16 juin, a l'Assemblee
legislative, et, apres le 20 juin, quittant son armee a l'improviste, il
parait a la barre de cette Assemblee pour la rappeler a l'esprit de la
Constitution, a la Declaration des droits violee chaque jour. Il veut
faire deux guerres a la fois, contre l'invasion prussienne et contre la
Revolution croissante: c'est trop. Il retourne a son camp sans avoir
rien obtenu que les honneurs de la seance: le 10 aout va lui porter la
reponse. A cette nouvelle, il met son armee en insurrection, mais
en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend
vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armees se soumettent,
et La Fayette, voyant que le pays ne repond mot, ne songe qu'a
s'annuler, dans l'interet, non pas de la liberte qui n'existe plus,
dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe
la frontiere avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu a la surete
immediate de ses troupes.
Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugee peu
politique, je le concois; elle est d'un autre ordre. Politiquement,
cette maniere de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la
sentent pas deja par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la
paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouche; celui-ci,
au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait
une grande faute, et il se trouva que cette faute etait, non, comme lord
Holland l'avait d'abord compris, de s'etre declare contre le 10 aout,
mais de n'avoir pas, quelques mois plus tot, renverse l'Assemblee,
retabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans etre Fouche, on
peut remarquer, au point de vue politique et du succes, que, dans de
telles circonstances, la demonstration de La Fayette, ainsi limitee,
devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme
au bras, une manifestation honnete, puis, s'il ne vient rien, se
retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale
des choses; comme si, a part certains moments uniques et qui, une fois
vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations;
comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mit la
main, et fit et fit faire a tous meme les choses justes et bonnes, et
_libres_.
Mais La Fayette (et voila ce qui importe), en allant au dela, n'etait
plus le meme; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidelite a ses
serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes
a 18 brumaire. Que cette tache eut ete, ou non, en rapport avec ses
forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle etait
dans la morale meme qu'il professait, dans son respect pour la liberte
d'autrui, dans l'idee la plus fondamentale et la plus sacree de sa
politique. Au-dessus de l'utilite immediate et disputee qu'il eut pu
apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui,
homme de conviction, quelque chose de bien plus considerable dans
l'avenir. Si l'idee de liberte n'etait pas engloutie sans retour, s'il
devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'esperer, reveil,
purification et triomphe, ce n'etait qu'au prix de cette attente, de
cette abnegation, de ce respect temoigne par quelqu'un (ne fut-ce qu'un
seul!) envers la liberte de tous, meme egaree et enchainee. Il eut cette
idee, et elle est grande; elle est digne en elle-meme de tout ce que
l'antiquite peut offrir de stoique au temps des triumvirs, et elle a de
plus l'inspiration sociale, qui est la beaute moderne. En passant la
frontiere, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmuetz, plus
tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: "Il y a
donc quelque utilite dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient
l'idee que la liberte n'est pas abandonnee sans exception et sans
retour."
Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant
notre premiere Revolution se dessine nettement, et elle devient
l'exemplaire-modele en son espece. Il a pu dire, apres sa delivrance
d'Olmuetz, ce qu'on redit volontiers avec lui apres les passions
eteintes: "_Le bien et le mal de la Revolution paraissaient, en general,
separes par la ligne que j'avais suivie_." Son nom, que j'aime a trouver
de bonne heure honore dans un iambe d'Andre Chenier, a passe, depuis
quarante ans deja, en circulation, comme la medaille la mieux frappee et
la plus authentique des hommes de 89.
La gloire et le malheur de ces medailles trop courantes est d'etre comme
les monnaies qui bientot s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire
vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et
les ravive.
Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification
equestre et en relief, reste lui-meme le plus honorable, non-seulement
en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrieres. En
toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et
le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur
caractere et de leur allure; ce sont la comme trois familles d'esprits;
on les retrouve plus ou moins partout ou il y a mouvement d'idees.
L'homme de 89, c'est-a-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites
et garanties, avec circonspection passe son 14 juillet, et avec arret
devant les 10 aout, l'esprit sans prejuges, courageux, qui apporte au
monde sa part d'innovation et de decouverte, mais qui ne pretend pas
le detruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa breche, mais qui
reconnait bien vite, en avancant, de certaines mesures imposees par le
bon sens et par le fait, par l'honnetete et par le gout; qui n'abjure
pas dans les mecomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et
attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on
acheve le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le tracant
dans cette generalite. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est,
Descartes lui-meme n'en sort pas: j'y mets Andre Chenier en poesie.
Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus
temeraire; ils sont plus percants et plus etroits; ils vont d'abord aux
extremes, mais ils reculent a un certain moment: une certaine honnetete
de gout, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en
les considerant dans leur entier, bien des inconsequences et de fausses
voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des
traces sinceres: moins honorables que les precedents, ils sont plus
interessants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout
romanesques et poetiques. Une limite plus ou moins rapprochee, non
douteuse pourtant, les separe de ce que j'appellerai les esprits
_jacobins_; ils ont marche ensemble dans un temps, mais la qualite,
la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la
politique, mais de la litterature, de la poesie, de la critique) se
trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espece
nouvelle qui a pullule. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; _de plus
en plus fort!_ de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace,
c'est la le secret a la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse
d'erudition (s'ils sont erudits) et leur intrepidite de systeme, ils
remuent, ils levent sans doute ca et la des idees que des chemins plus
ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent a quel prix! dans
quel entourage! tout en eprouvant du respect pour la force eminente de
quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du degout
pour les incroyables gageures, les motions a outrance et l'impudeur
native de la plupart. Des noms paraitraient necessaires peut-etre pour
preciser, mais le present est trop riche et le passe trop pauvre en
echantillons. Seulement, et comme apercu, pour un Joseph de Maistre
combien de Linguets!
Oh! meme en simple revolution de litterature, heureux qui n'a ete que de
89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on
en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconsequence;
mais de 93, jamais!
Pourtant revenons aux grandes choses, au general La Fayette, a
ses _Memoires_ et a sa vie.--Independamment des recits et de la
correspondance qui represente sa vie politique de 89 a 92, on trouve a
cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du
general sur les memoires ou histoires de la Revolution; il y controle et
y rectifie successivement certaines assertions de Sieyes, de Necker,
de Ferrieres, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou meme de
M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polemiques
qu'apologetiques, se recommande tout d'abord par une moderation digne, a
laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la premiere loi de
quiconque se respecte de ne jamais deroger. Sieyes, si haut place qu'il
fut dans sa propre idee et dans celle des autres, n'a pas toujours fait
de la sorte. La Notice ecrite par lui sur lui-meme (1794), et que La
Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus
acre que vraie sur bien des points. Sieyes dedie ironiquement sa
Notice _a la Calomnie_, mais lui-meme n'y epargne pas les imputations
calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collegue a la
Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend
avec reserve et dignite sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe
legitimement a la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'ecrie:
"Il n'appartient point a mon sujet d'examiner la troisieme epoque de
la vie politique de Sieyes [82]. Je suis encore plus loin de chercher a
attaquer ses moyens de justification, et je me suis contente d'admirer
les pages eloquentes ou il nous peint le regne de l'anarchie et de la
Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche a appuyer l'horrible accusation
de complicite avec Robespierre, dont il est si justement indigne! a Dieu
ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que
je dois faire, parce qu'elle est commandee par mon amour inalterable
pour la liberte, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un
citoyen, et surtout d'un representant francais. L'accusation dont on a
voulu souiller Sieyes est inique; elle est fausse, et neanmoins il a
merite qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: "_Ce n'est
pas la noblesse qu'il faut detruire, mais les nobles_," propos que
la calomnie peut avoir invente; je ne parle pas d'autres inductions,
peut-etre aussi mensongeres, que la haine, la jalousie, et meme le
malheur peuvent avoir ou controuvees ou exagerees; je parle de sa
_simple assiduite aux seances qui, bien loin d'etre utile_ [83], ne put
qu'etre funeste a la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel
que lui semblait autoriser les decrets contre lesquels il ne s'elevait
pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont peri sur l'echafaud
pour s'etre opposes a ces decrets. Plusieurs autres, et nommement
Condorcet, ont expie des torts precedents par une proscription cruelle,
fruit de leur resistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a
pas jusqu'a Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour
s'opposer a Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infame
loi du 22 prairial, ont merite les benedictions attachees a la journee
du 9 thermidor; et Sieyes, le Sieyes de 1789, constamment assis pendant
toute la duree de la Convention a deux places de Robespierre, a, par son
timide et complaisant silence, merite... _d'en etre oublie_[84]!"
[Note 82: Sieyes avait divise sa vie politique depuis 89 en trois
epoques. "Durant toute la tenue de l'Assemblee legislative jusqu'a
l'ouverture de la Convention, il est reste completement etranger a toute
action politique. C'est le troisieme intervalle." (_Notice de Sieyes sur
lui-meme_.) ]
[Note 83: Apres un tableau du regne de la Terreur, Sieyes ajoutait:
"Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour.
Cependant cette sage determination n'a pas ete tout a fait celle de
Sieyes. Il a essaye plusieurs fois d'Etre utile, autrement que par sa
simple assiduite aux seances." (_Notice de Sieyes sur lui-meme_.) ]
[Note 84: On a beaucoup parle de Sieyes dans ces derniers temps;
sa mort l'a remis en scene. M. Mignet, dans un equitable Eloge, l'a
caracterise. Pourtant la forme meme de l'eloge academique interdisait
certains jugements et certaines revelations. On trouvera le personnage
au complet dans ces Memoires de La Fayette, surtout dans la lettre a M.
de Maubourg (tome V), ecrite a la veille du 18 brumaire. Il y a la, sur
Sieyes, a la page 103, un admirable portrait. Moi-meme je trouve, dans
des notes fidelement recueillies aupres d'un des hommes (M. Daunou) qui
ont le mieux connu, pratique et penetre Sieyes, la page suivante, que
j'apporte ici comme tribut a cette haute memoire historique. Le temps
des paralleles en regle est passe; mais, sans y faire effort, combien de
Sieyes a La Fayette le contraste saute aux yeux frappant!
"Sieyes a vecu plusieurs annees dans l'intimite de Diderot et de la
plupart des philosophes du XVIIIe siecle. Envoye tres-souvent de
Chartres a Paris pour les affaires du diocese ou du chapitre, il
jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il
passait a Chartres, dans ses courts retours, pour un grand devot, parce
qu'il etait serieux. Il s'etait fait de 28 a 30,000 livres de benefices,
grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goutait la musique,
la metaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, a
proprement parler. Quoiqu'il eut le talent et l'art d'ecrire, c'etait,
vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait
meme tres-peu, et sa bibliotheque usuelle se composait a peu pres en
tout d'un Voltaire complet, qu'il recommencait avec lenteur sitot qu'il
l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait
que _tous les resultats etaient la_. Reduit d'abord a 6,000 livres par
l'Assemblee constituante, il en avait pris son parti, et etait reste
patriote. Plus tard, reduit a 1,000 livres par un decret, de la
Convention, il dit ce jour-la, en sortant, a un collegue en qui il avait
confiance: "6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que
veut-on que je fasse? Je n'ai rien..." Il avait l'accent meridional de
Frejus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait
l'_esprit doux_. Il ne s'ouvrait qu'a ceux dont il se savait compris:
des qu'il s'etait apercu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait
pas, il se refermait, et c'en etait fait pour la vie. Dans les comites,
qu'il meprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait apres le
premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le
pressait de questions: "Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyes?" il repondait
en gasconnant: "Mais oui, ce n'est pas mal." A propos de la Constitution
de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un
des membres du comite, qui avait sa confiance, alla le consulter
confidentiellement, piece en main, pour obtenir un avis plus intime,
Sieyes dit: "Hein! hein! il y a de l'instinct." Dans les diners, quand
il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfoncat,
il etait le plus charmant convive, et soigneux meme de plaire a tous.
Toute la derniere moitie de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la
paresse, dans la richesse, dans la meditation ironique, dans le mepris
des hommes, dans l'egoisme, dans le nepotisme. Il etait fait pour etre
cardinal sous Leon X. Exile, il vecut a la lettre, comme le rat de la
fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbe Poulle tenta
de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de
pistolet qui lui perca la main, plusieurs collegues de la Convention
l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirees; on parlait des
affaires publiques, des projets renaissants, des esperances meilleures:
"Eh! oui, disait Sieyes, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un
coup de pistolet comme cela." L'ambassade de Berlin acheva son reste de
republicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte
etait et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, apres un grand
diner, un membre des Cinq-Cents, republicain des plus probes: "Voyez,
lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec _lui_,
car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec
les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit
avec vous qu'il marche, et lui-meme l'aimerait mieux; et puis, vous
pourrez un peu le retenir..." Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau
de terre qui l'engloutit, le message arriva a l'assemblee aux mains de
Daunou, alors president. Celui-ci, tout effraye pour Sieyes, en dit un
mot a l'oreille aux quelques amis republicains, et il fut convenu de ne
pas donner lecture de la piece sans le consulter. Apres la seance, on
alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le
don de cette sorte; que c'etait un tour de Bonaparte pour le decrier,
pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose
comme recompense publique. Sieyes repartit alors: "Et moi, je vous dis
que, si ca ne se fait pas ainsi, ca ne se fera pas du tout." On vit
alors sa pensee; le lendemain ses amis patriotes voterent contre la
proposition, mais ils etaient peu nombreux et elle passa.--A l'Institut,
Sieyes, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur
des sujets de metaphysique et de philosophie, a propos des lectures de
Cabanis et de Tracy, jamais en matiere de science politique: c'etait un
point, sur lequel ses idees arretees, _plus ou moins justes ou bizarres,
mais a coup sur profondes_, ne souffraient pas de discussion." (Voir sur
Sieyes un article essentiel au tome V des _Causeries du Lundi_.)
Je ne crois pas m'etre trop eloigne de La Fayette en tout ceci; il me
semble plutot avoir multiplie les points de vue autour de lui, et il n'y
perd pas.]
La Fayette n'a pas de peine a faire ressortir les contradictions de
conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland
et des girondins; en general, toutes les contradictions et les
inconsequences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne
exacte sont parfaitement demelees par lui, et rapprochees avec une
moderation de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complait
evidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que,
parmi les republicains du 10 aout, Condorcet avait alors oublie sa
note facheuse sur le mot _Patrie_ du _Dictionnaire philosophique_
de Voltaire: "Il n'y a que trois manieres politiques d'exister, _la
monarchie, l'aristocratie et l'anarchie_." Il se souvient que, parmi ces
memes republicains, Claviere, deux ans auparavant, avait mis dans la
tete de Mirabeau, dont il etait le conseil, de soutenir le _veto absolu_
du roi comme indispensable; que Sieyes, un an auparavant, publiait
encore, par une lettre aux journaux, que, _dans toutes les hypotheses,
il y avait plus de liberte dans la monarchie que dans la republique_. On
trouve, de temps a autre, dans ces Memoires de La Fayette, de petites
collections et de jolis resumes, en une demi-page, de ces inconsequences
de tout le monde; il va en denicher, des inconsequences, jusque dans
de petites Notices litteraires publiees par d'excellents et purs
republicains, mais qui ne sont pas tout a fait de 89: il eut ete plus
indulgent de les celer. Il se trouve, en definitive, presente, lui et
son parti, comme le seul consequent (c'est tout simple), et lui-meme
comme le plus consequent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa
pretention de _Grandisson_, comme on l'a dit, et plus frequemment
manifestee qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins
demontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effraye
par moments, je l'avoue, de cette unite et de cette perpetuite de
raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient
confiance. On en est un peu impatiente du moins; car chacun est, au
fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide.
Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et
continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les
inconsequences operees par corruption. Son livre apprend ou rappelle,
sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur
emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience
du meme mouvement par lequel on salue son genie et sa gloire; mais
Danton, mais Dumouriez, mais Barrere, on ose compter avec eux. Sur
Dumouriez, du reste, il ecrit de belles et judicieuses pages. Quand
je dis _belles_, on entend bien qu'il ne peut etre question de talent
litteraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement
sous cette plume simple; les recits, les reflexions abondent en manieres
de dire heureuses, moderees, et qui portent. L'ecrit intitule _Guerre
et Proscription_ finit par ces mots: "Dumouriez, reconcilie avec les
girondins, eut le commandement de l'armee de La Fayette. L'entree des
ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une tres-bonne position.
Dumouriez, qui n'avait joue jusqu'alors que des roles subalternes, se
montra fort superieur a ce qu'on devait attendre de lui. Il deploya
beaucoup de talent, des vues etendues, et l'on jugea pendant quelque
temps de son patriotisme par ses "Succes."--En ce temps de grandes
phrases, je me sens de plus en plus touche de ce qui n'est que _bien
dit_.
A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Memoires, qui ne
comprend pas moins d'un volume, est d'un interet et d'une nouveaute
qu'on doit precisement a l'intervalle du role politique actif. Les cinq
annees de prison attachent par tous les caracteres de beaute morale, de
constance civique, et meme d'entrain chevaleresque; les lettres a madame
d'Henin, ecrites avec de la suie et un cure-dent, sont legeres comme
au bon temps, semillantes, puis tout d'un coup attendries. Emprisonne,
odieusement reduit a toutes les privations, parce que _son existence est
declaree incompatible avec la surete des Gouvernements_, La Fayette ne
cesse un seul instant d'etre a la hauteur de sa cause. Quand on lui fait
d'abord demander quelques conseils sur l'etat des choses en France, il
se contente de repondre que _le roi de Prusse est bien impertinent_. Les
mauvais traitements viennent, et le martyre se prolonge, se raffine:
"Comme ces mauvais traitements, dit-il, n'effleurent pas ma sensibilite
et flattent mon amour-propre, il m'est facile de rester a ma place et de
sourire de bien haut a leurs procedes comme a leurs passions." Il ajoute
en plaisantant: "Quoiqu'on m'ait ote avec une singuliere affectation
quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de
ceux qui me restent, et je defendrai ma propre constitution aussi
constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succes que la
constitution nationale." Il repond encore a ceux qui lui enlevent
couteaux et fourchettes, _qu'il n'est pas assez prevenant pour se tuer_.
En arrivant a Olmuetz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens
lui avaient laisses, notamment le livre de _l'Esprit_ et celui du _Sens
commun_; sur quoi La Fayette demande poliment _si le Gouvernement les
regarde comme de contrebande_. Il exige de ses amis du dehors qu'on ne
parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque interet que
ce soit, que d'une maniere conforme a son caractere et a ses principes,
et il ne craint pas de pousser jusqu'a l'exces ce que madame de Tesse
appelle _la faiblesse d'une grande passion_. L'heroisme domestique,
l'attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu
par le sentiment d'un grand devoir, penetre dans la prison avec madame
de La Fayette. Cette noble personne ecrit, a son tour, a madame d'Henin:
"Je suis charmee que vous soyez contente de ma correspondance avec la
cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier; il est vrai que le
sentiment du mepris a garanti son coeur du malheur de hair. Quels
qu'aient ete les raffinements de la vengeance et les choix expres de la
cour, vous savez que sa maniere en general est assez imposante...."
Une telle facon d'endurer le martyre politique vaut bien celle de
l'excellent Pellico[85].
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