Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.
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[Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait ete en
ce moment a Haguenau: il y adhera tres-vivement a son retour.]
En m'exprimant de la sorte, en toute liberte, je n'ai pas besoin de
faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du
moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux resultats et au
succes, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens.
Sans pretendre suivre en detail La Fayette dans son personnage
politique a dater de 89, j'aurai pourtant a parcourir ses Memoires
pour l'appreciation de quelques-uns de ses actes, pour le releve de
quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais
aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers
volumes non publies, et qui vont tres-prochainement paraitre, de belles
pages d'un grand ton historique, qui succedent a de tres-interessants et
tres-varies recits, le tout composant un chapitre intitule _Mes rapports
avec le premier Consul_. Cet ecrit, commence avant 1805, a la priere du
general Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut acheve qu'en 1807 et resta
dedie au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, datees
de Lagrange, meditees et tracees a une epoque de retraite, d'oubli et
de parfait desinteressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y
gagnent en elevation et en etendue. J'en extrais toute la conclusion[78]:
[Note 78: Malgre la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de
cette reproduction textuelle; les citations decoupees par la critique
dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne
critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout a
l'heure a mon extreme analyse, je comptais bien en corriger a temps
l'impression, en recouvrir la minutie un peu severe, par l'effet de ce
large morceau, devenu en tout necessaire au complement de ma pensee et a
la proportion de mon jugement.]
"Guerre et politique, voila deux champs de gloire ou Bonaparte
exerce une grande superiorite de combinaisons et de caractere; non
qu'il me convienne comme a ses flatteurs de lui attribuer cette
force nationale primitive qui naquit avec la Revolution et qui,
indomptable sous les chefs les plus mediocres, valut tant de
triomphes aux grands generaux, ou que je voulusse oublier quand et
par qui furent faites la plupart des conquetes qui ont fixe les
limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont releve
la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse presenter un si
brillant faisceau de succes militaires. Personne, depuis Cesar, n'a
autant montre cette prodigieuse activite de calcul et d'execution
qui, au bout d'un temps donne, doit assurer a Bonaparte l'avantage
sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un
peu a la philosophie moderne qui tend a desenchanter le monde du
prestige des conquetes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et
le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un
heros, et de quelle maniere la victoire influa sur le bien-etre des
nations.
"Ce n'est pas non plus dans les nobles regions de l'interet general
qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet,
comme on l'a dit, que _la construction de lui-meme_; mais le feu
sombre et devorant d'une ambition bouillante et neanmoins dirigee
par de profonds calculs a du produire de grandes conceptions, de
grandes actions, et augmenter l'eclat et l'influence de la nation
dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde etait d'ailleurs
si pitoyablement gouverne, qu'en se trouvant a la tete d'un
mouvement revolutionnaire dont les premieres impulsions furent
liberales et les deviations atroces, Bonaparte, dans sa marche
triomphante, a necessairement amene au dehors des innovations
utiles, et en France des mesures reparatrices, au lieu de la
demagogie feroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de
persecutions ont cesse, beaucoup d'autres ont ete redressees; la
tranquillite interieure a ete retablie sur les ruines de l'esprit
de parti; et si l'on suivait les derniers resultats de l'influence
francaise en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une
force de choses nouvelle qui, en depit de la tendance personnelle du
chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberte future.
"Il est assez remarquable que ce puissant genie, maitre de tant
d'Etats, n'ait ete pour rien dans les causes premieres de leur
renovation. Etranger aux mutations de l'esprit public du dernier
siecle, il me disait: "Les adversaires de la Revolution n'ont rien a
me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune."
"Cette fortune date du siege de Toulon; le general Carteaux lui
ecrivait alors en style du temps: "A telle heure, six chevaux de
poste, ou la mort." Il me racontait un jour comment des bandes de
brigands deguenilles arrivaient de Paris dans des voitures dorees,
pour former, disait-on, l'esprit public. Denonce lui-meme avec sa
famille, apres le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre
de sa destitution; mais Barras l'avait distingue a Toulon et
l'employa au 13 vendemiaire: "Ah! disait-il a Junot en voyant passer
ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-la me mettaient a leur
tete, comme je ferais sauter les representants!" Il epousa ensuite
madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armee
devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne,
qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes a jamais celebres de
cette armee couvrirent de lauriers chaque echelon de la puissance
du chef. On connait son influence sur le 18 fructidor, qui porta le
dernier coup aux assemblees nationales; Bonaparte n'en dit pas
moins, a son retour, dans un discours d'apparat, que "cette annee
commencait l'ere des gouvernements representatifs." Les partis
opprimes esperaient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il
ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarie dans une conference
avec les Directeurs, il offrit sa demission La Revelliere et Rewbell
l'accepterent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se
crut heureux de courir les cotes pour etre hors de Paris, et d'etre
envoye de France en Egypte, ou il emmena la fleur de nos armees. Ses
idees se tournerent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude,
comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrete a
Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna
l'Egypte ou, apprenant les revers de nos armees en Europe, et apres
avoir recu une lettre de son frere Joseph portee par un Americain,
il s'embarqua secretement pour retourner en France; mais il
n'y arriva que lorsque nos drapeaux etaient redevenus partout
victorieux.
"Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes resultats
de tant de violences precedentes avait ete la necessite generalement
reconnue d'un coup d'Etat de plus pour sauver la liberte et l'ordre
social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposes
en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit, a divers generaux.
On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des
secours que la ou les souvenirs du passe trouveraient une sanction.
Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de
gloire, plus imposant par son caractere que par sa moralite, doue de
qualites eminentes, vante par les jacobins lorsqu'ils croyaient le
moins a son retour, il offrait a d'autres le merite d'avoir prefere
la republique a la liberte, Mahomet a Jesus-Christ, l'Institut au
generalat; on lui savait gre ailleurs de ses egards pour le pape, le
clerge et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces gouts de
cour dont on n'avait pas encore mesure la portee. Le Directoire,
divise, deconsidere, le laissa d'autant plus facilement arriver, que
Barras le regardait encore comme son protege, et que Sieyes esperait
en faire son instrument. Il n'eut plus, des lors, qu'a se decider
entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se
mirent en avant, tout bon citoyen eut fait le meme choix que lui. On
peut s'etonner que, dans la journee de Saint-Cloud, Bonaparte ait
paru le plus trouble de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un
mot de Sieyes, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien;
mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont ete combines, saisis
et assures avec une suite et une habilete incomparables.
"Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prevoyance de tous les
temps, cette creation precise de chaque evenement, auxquelles
le vulgaire aime a croire comme aux sorciers. Les plus vils
usurpateurs, et jusqu'a Robespierre, en ont eu momentanement le
renom; mais, en se livrant a l'ambition "d'aller, comme il disait
lui-meme a Lally, toujours en avant, et le plus loin possible," ce
qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a reuni au plus haut
degre quatre facultes essentielles: calculer, preparer, hasarder
et attendre. Il a tire le plus grand parti de circonstances
singulierement convenables pour ses moyens et ses vues, du degout
general de la popularite, de la terreur des emotions civiles, de la
preponderance rendue a la force militaire, ou il porte a la fois le
genie qui dirige les troupes et le ton qui leur plait; enfin, de la
situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns
la restauration des Bourbons, aux autres la liberte publique, a
plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont hais ou persecutes,
a presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se
prononcer. Tout cela ne lui donnait, a la verite, la preference
de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de
Stael, "les secondes voix de tout le monde." Il a plus fait encore:
il s'est empare avec un art prodigieux des circonstances qui lui
etaient contraires; il a profite a son gre des anciens vices et des
nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions
de l'Europe; il s'est mele, par ses emissaires, a toutes les
coalitions, a tous les complots dont la France ou lui-meme pouvaient
etre l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arreter, il a su
les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos
pour ses ennemis, les dejouant ainsi les uns par les autres, se
faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et
des moyens d'agrandissement ou de pouvoir.
"Bonaparte, mieux organise pour le bonheur public et pour le sien,
eut pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destinees
du monde et se placer a la tete du genre humain. On doit plaindre
l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances,
de regner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette
manie geographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a
fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et
physiques, il a fallu appliquer tout le genie du machiavelisme a la
degradation des idees liberales et patriotiques, a l'avilissement
des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se
devouent a son sort n'en sont que plus exposees a cette double
consequence de son systeme et de son caractere; il a fallu joindre
habilement l'eclat d'une brillante administration aux sottises,
aux taxes et aux vexations necessaires a un plan de despotisme, de
corruption et de conquete, se tenir toujours en garde contre
l'independance et l'industrie, en hostilite contre les lumieres, en
opposition a la marche naturelle de son siecle; il a fallu chercher
dans son propre coeur a se justifier le mepris pour les hommes, et
dans la bassesse des autres a s'y maintenir; renoncer ainsi a
etre aime, comme par ses variations politiques, philosophiques et
religieuses, il a renonce a etre cru; il a fallu encourir la
malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit
d'etre mecontents de lui, de ceux qu'il a rendus mecontents
d'eux-memes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons
sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il
a fallu enfin fonder son existence sur la continuite du succes, et,
en exploitant a son profit le mouvement revolutionnaire, oter aux
ennemis de la France et se donner a lui-meme tout l'odieux de ces
guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'etablissement de
sa puissance et de sa famille.
"Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la posterite, le
resultat definitif du defaut d'equilibre entre sa tete et son coeur?
Je suis porte a n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet
apercu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle
ne peut etre imputee a aucun sentiment de haine ou d'ingratitude.
J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue meme que, dans mon
aversion de la tyrannie, je suis plus choque encore de la soumission
de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu'a moi de
participer a toutes les faveurs compatibles avec son systeme.
Beaucoup d'hommes ont concouru a ma delivrance: le Directoire qui
ordonna de nous reclamer; les Directeurs et les ministres qui
recommanderent cet ordre; le collegue plenipotentiaire qui s'en
occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de
leur autorite, de leur talent, de leur devouement; il n'en est
point a qui j'aie temoigne avec autant d'eclat et d'abandon une
reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes
devoirs envers la liberte et la patrie. Pret, en tous temps et en
tous lieux, a soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce
soit, j'eusse mieux aime son influence et sa magistrature que toute
autre au monde: la s'est arretee ma preference. Les voeux qu'il
m'est penible de former a son egard se tourneraient en imprecations
contre moi-meme, s'il etait possible qu'aucun instant de ma vie
me surprit, dans les intentions anti-liberales auxquelles il a
malheureusement prostitue la sienne."
On ne doit pas separer de ce morceau l'eloquente dedicace qui le
termine:
"J'en atteste vos manes, o mon cher Van Ryssel! a chaque pas de
votre honorable carriere, trop courte pour notre affection et nos
regrets, mais longue par les annees, par les services, par les
vertus; en paix, en guerre, en revolution, puissant, proscrit ou
reintegre, vous n'avez jamais cesse d'etre le plus noble et le
plus fidele observateur de la justice et de la verite! Apres avoir
partage, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardates pas
a reconnaitre la funeste direction du nouveau gouvernement, et le
droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit
par degres l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes
appreciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant,
avant d'oter a la Hollande jusqu'au nom de republique, la fortune
semble avoir attendu, par respect, qu'elle eut perdu le plus grand
et le meilleur de ses citoyens. C'est donc a votre memoire que je
dedie cette lettre commencee autrefois pour vous. Et pourquoi ne
croirais-je pas l'ecrire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir
religieux de quelques amis, plus qu'a l'opinion de l'univers
existant, que j'aime a rapporter mes actions et mes pensees, en
harmonie, j'ose le dire, avec une telle consecration?"
J'ai parle du role et de ce qui s'y glisse inevitablement de factice
a la longue, meme pour les plus vertueux; mais ici la solitude est
profonde, la rentree en scene indefiniment ajournee; au sein d'une
agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de
l'abnegation, en presence des amis morts, tout inspire la conscience et
l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmuetz devenu le cultivateur
de Lagrange ont un accent fidele des males et simples paroles de
Washington; elles feront aisement partager a tout lecteur quelque chose
de l'emotion qui les dicta.
II
Ce fut une brillante epoque dans la vie de La Fayette que les annees qui
s'ecoulerent depuis la fin de la guerre d'Amerique jusqu'a l'ouverture
des Etats-generaux. Jeune et celebre, deja plein d'actions,
chevaleresque parrain de treize republiques, il parcourait et etudiait
l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du
grand Frederic, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses
propos, par son attitude a l'Assemblee des notables, poussait hardiment
a des reformes, dont le seul mot, etonnement de la cour, electrisait le
public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de
jouissance, de repos et de preparation, eut son terme, et La Fayette,
a ses risques et perils dut rentrer dans la pratique active des
revolutions. Il est age de trente-deux ans en 89. Tout ce qui precede
n'a ete qu'un prelude; le plus serieux et le plus mur commence; la
gloire, jusque-la si pure et incontestee, du jeune general va subir de
terribles epreuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille
monarchie, d'une cour a laquelle La Fayette est lie par sa naissance,
par des devoirs ou du moins par des egards obliges. De toutes parts il
s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure,
d'etre republicain sans abjurer tout a fait son respect au trone, d'etre
du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La
Fayette, dans une telle complication que chaque pensee aisement acheve,
s'engagea sans hesiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on
le prend a l'entree et a l'issue, on trouve que, somme toute et sauf
l'examen de detail, il s'en est tire, quant aux principes generaux et
quant a la tenue personnelle, a son honneur, a l'honneur de sa cause et
de sa morale en politique.
Ce n'est pas a dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son
cheval n'aient bronche.
Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis
89 jusqu'a sa sortie de France en aout 92; de telles discussions,
rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses a
la distance ou nous sommes places; c'est a chaque lecteur, dans une
reflexion impartiale, a se former son impression particuliere. Les
reproches dont sa conduite a ete l'objet portent en double sens. Les uns
l'ont accuse de ne s'etre pas suffisamment oppose aux exces populaires
dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet precedent lors du massacre de
Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire,
accuse, lui et Bailly, de sa resistance aux mouvements populaires
dans les derniers temps de l'Assemblee constituante, notamment de la
proclamation et de l'execution de la loi martiale au Champ-de-Mars,
le 17 juillet 91. Le fait est qu'apres la grande insurrection du 14
juillet, qui fondait l'Assemblee nationale, La Fayette n'en voulut plus
d'autres; mais qu'avant d'en venir a les combattre, a les reprimer, il
se preta quelquefois, pour les mitiger, a les conduire. Il y a bien
des annees, qu'enfant j'entendais raconter a l'un des gardes nationaux
presents aux journees des 5 et 6 octobre, le detail que voici, et qui
est a la fois une particularite et une figure. Le tocsin avait sonne
des le matin du 5 octobre, Paris etait en insurrection, les faubourgs
debouchaient en colonnes pressees, l'on criait: _A Versailles! a
Versailles!_ La Fayette, qui devait prendre la tete de la marche,
ne partait pas. Durant la matinee entiere et jusque tres-avant dans
l'apres-midi, sous un pretexte ou sous un autre, il avait tenu bon,
faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref,
apres des heures de fluctuation houleuse, tous les delais expires et la
foule ne se contenant plus, La Fayette a cheval, au quai de la Greve,
en tete de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme,
sortant du rang et portant la main a la bride de son cheval, lui dit:
"Mon general, jusqu'ici vous nous avez commandes; mais maintenant
c'est a nous de vous conduire...;" et l'ordre: _En avant!_ jusqu'alors
vainement attendu, s'echappa.
Le temoin veridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la
lettre, et n'en saisissait ni le poetique ni le figuratif. Depuis,
j'ai souvent repasse en esprit, comme le revers et l'ombre de bien des
ovations, cette humble image du commandant populaire[79]. Et celui-ci
etait le plus probe, le plus inflexible, passe une certaine ligne; il ne
cedait ici qu'en vue surtout de maintenir et de moderer. Si l'on ne
peut dire de lui qu'une fois la Revolution engagee, il ait domine les
evenements, s'il les a trop suivis ou (ce qui revient au meme) precedes
dans le sens de tout a l'heure, il en a ete l'instrument et le
surveillant le plus actif, le plus integre, le plus desinteresse; quand
ils ont voulu aller trop loin, a un certain jour, il leur a dit _non_,
et les a laisses passer sans lui, au risque d'en etre ecrase le premier;
en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais a ce debut, il
y eut de longs moments d'acheminement, d'embarras, de composition
inevitable. L'indulgence qu'on a en revolution pour les moyens est
singuliere, tant que vos opinions ne sont pas depassees.
[Note 79: Au chant XXI de _l'Iliade_, Achille est represente
s'enfuyant a toutes jambes devant le Scamandre furieux et deborde:
"Comme lorsqu'un irrigateur, remontant sur la colline a une source aux
eaux noires, en veut amener le courant a travers les jeunes plants et
les enclos: tenant la houe en main, il aplanit l'obstacle et ouvre la
rigole ou l'eau court a l'instant: tous les cailloux s'entre-choquent
et s'agitent, le flot precipite resonne sur la pente, et _devance
celui meme qui le veut conduire_." Tels les chefs du peuple dans les
revolutions: qu'on aille au fond de cette comparaison gracieuse, on a la
leur image et comme leur devise.]
Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui etait humainement possible
pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il deposait a l'hotel de
ville son epee de commandant, fonde sur ce que les executions sanglantes
et illegales de la veille l'avaient trop convaincu _qu'il n'etait pas
l'objet d'une confiance universelle_; il ne consentit a la reprendre que
sur les instances les plus flatteuses et apres des temoignages unanimes.
Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui,
ainsi qu'il le dit, ont trompe son zele et profondement afflige son
coeur, son impression d'honnete homme n'atteignit pas alors sa vue
politique, et ne detruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus
tard, lorsque le 10 aout dechira le rideau. Des prisons de Magdebourg,
en juin 93, La Fayette ecrivait a la princesse d'Henin: "Le nom de mon
malheureux ami La Rochefoucauld se presente toujours a moi... Ah! voila
le crime qui a profondement ulcere mon coeur! La cause du peuple ne
m'est pas moins sacree; je donnerais mon sang goutte a goutte pour elle;
je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement
devoue a cette cause; _mais le charme est detruit_..." Et plus loin il
parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son devouement
a cette cause, a detruit pour lui cette _delicieuse sensation du sourire
de la multitude_. Ainsi, avant le 10 aout, avant la proscription et le
massacre de ses amis, et meme apres que Foulon eut ete dechire devant
ses yeux et malgre ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire
dans les _Memoires_ de Ferrieres, le charme subsistait encore pour La
Fayette; il fallait que La Rochefoucauld fut massacre a Gisors pour que
l'attrait de la multitude s'evanouit, et pour qu'elle cessat (au moins
dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adresses a La
Fayette au sujet de ces journees du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me
paraissent aujourd'hui abandonnes ou refutes, et ils se reduisent a
cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus
que sur lui.
Quant aux reproches en sens oppose, et pour avoir defendu la
Constitution et la royaute de 91 contre les emeutes, ils ne s'adressent
pas a la moralite de La Fayette, qui ne faisait que suivre entre la cour
infidele et les factions orageuses la ligne etroite de son serment. On
peut seulement se demander si, en s'enfermant comme il le fit dans la
Constitution de 91 sans issue, il ne devoua pas sa personne et son
influence a une honorable impossibilite. Je crois que La Fayette, dans
les excellents exposes qu'il donne de la situation revolutionnaire aux
divers moments, de 89 a 92, s'exagere, en general, la pratique possible
de la Constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et
les bases, analyser et qualifier a merveille les divers partis qui s'y
opposent et les hommes qui figurent pour et contre, toujours l'un des
deux elements essentiels a son ordre de choses lui echappe: toujours,
d'un cote, la cour conspire et ne veut pas se rallier; toujours d'un
autre cote, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et
ne veulent pas s'arreter. Il s'agissait en 91, pour le gros de la nation
active et pour les generations survenantes, de bien autre chose que de
la Constitution meme. Une cour restait a bon droit suspecte: la fuite
du 20 juin et les revelations subsequentes l'ont assez convaincue
d'incompatibilite. Le grand mouvement de 89 avait remue toutes les
opinions, exalte tous les sentiments; on se precipitait de toutes parts
dans l'amour du bien public, comme sur une proie; les generations qui
n'avaient pas donne en 89 etaient avides de mettre la main aussi a
quelque chose: on etait lance, et chacun allait rencherissant. La
Fayette (dans ses _Souvenirs en sortant de prison_[80]) remarque, il est
vrai, qu'on a pousse un peu loin le fatalisme dans les jugements sur la
Revolution francaise, et cette observation, chez lui precoce, anterieure
aux systemes historiques d'aujourd'hui, bien autrement fatalistes,
rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses
paroles: "De meme, dit-il, qu'autrefois l'histoire rapportait tout a
quelques hommes, la mode aujourd'hui est de tout attribuer a la force
des choses, a l'enchainement des faits, a la marche des idees: on
accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel
extreme, indique par Fox dans son ouvrage posthume, a le merite de
fournir a la philosophie de belles generalites, a la litterature des
rapprochements brillants, a la mediocrite une merveilleuse consolation.
Personne ne connait et ne respecte plus que moi la puissance de
l'opinion, de la culture morale et des connaissances politiques; je
pense meme que, dans une societe bien constituee, l'homme d'Etat n'a
besoin que de probite et de bon sens; mais il me parait impossible
de meconnaitre, surtout dans les temps de trouble et de reaction, le
rapport necessaire des evenements avec les principaux moteurs. Et, par
exemple, si le general Lee, qui n'etait qu'un Anglais mecontent, avait
obtenu le commandement donne au grand citoyen Washington, il est
probable que la revolution americaine eut fini par se borner a un traite
avantageux avec la mere-patrie..." Il continue de la sorte a eclaircir
sa pensee par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en
question, ou etait l'homme de la circonstance, et y avait-il un homme
dirigeant? Avec sa methode et son caractere, La Fayette ne l'eut jamais
ete; il s'usait honorablement a maintenir l'ordre ou a moderer le
desordre, a servir la cour malgre elle, a, retenir Louis XVI dans la
lettre de la Constitution; il s'est toujours livre, nous dit-il lui-meme
(et, a dater de cette epoque, je crois le mot exact), _aux moindres
esperances_ d'obtenir, dans la recherche et la pratique de la liberte,
le concours paisible des autorites existantes. Ainsi faisait-il alors
religieusement et sans grande perspective. Autour de lui c'etaient des
masses, des clubs, une Assemblee finissante; on retombait dans la force
des choses[81].
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