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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Blesse presque des son arrivee a la deroute de la Brandy-wine, La
Fayette ecrit, pour la rassurer, a madame de La Fayette ces charmantes
lettres qui ont ete si remarquees pour la coquetterie gracieuse du ton,
_mon cher coeur_, et pour l'agreable assaisonnement que ce fin langage
du XVIIIe siecle apporte a la sincerite republicaine des sentiments. En
d'autres endroits, c'est le ton republicain et philosophique qui devient
piquant en se melant a certaines habitudes legeres et en les voulant
exprimer. On sourit de lire a propos d'un eloge des moeurs americaines:
"Livrees a leur menage, les femmes en goutent, en procurent toutes les
douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est
aimable autant que decente. Dans les mariages de hasard qu'on fait a
Paris, la fidelite des femmes repugne souvent a la nature, a la raison,
on pourrait presque dire aux principes de la justice." Ces _principes de
la justice_ qui viennent la tout d'un coup pour auxiliaires aux mille
et une infideles liaisons du beau monde d'alors, datent le siecle a
ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent
l'Atlantique, comme en zephyrs, d'un air si degage.

Le Congres avait decide une expedition dans le Canada, et en avait
charge La Fayette. On esperait mener comme on le voudrait ce commandant
de vingt-un ans; l'on desirait surtout le separer de Washington. La
Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait dispose
aucun moyen, l'expedition manqua, ne se commenca point; mais La Fayette
souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risee, ecrit-il
a Washington: "J'avoue, mon cher general, que je ne puis maitriser la
vivacite de mes sentiments, des que ma reputation et ma gloire sont
touchees. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur,
_sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dependre de projets que j'ai
connus seulement lorsqu'il n'etait plus temps de les executer. Je vous
assure, mon ami cher et venere, que je suis plus malheureux que je
ne l'ai jamais ete." Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout,
possede a un haut degre l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation,
le respect de soi-meme; ce qui est bien a lui, c'est, dans cette affaire
du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifie son desir de noble
gloire personnelle a un sentiment d'interet public. Pourtant on
decouvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'etait pas un
_gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacite. Il etait une nature trop
individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupe sans doute de la
chose publique, mais aussi de sa ligne, a lui, a travers cette chose.
Nous l'en louons plus que nous ne l'en blamons. Il n'y a pas trop
d'hommes publics qui aient ce defaut-la, de penser constamment a l'unite
et a la purete de leur ligne.

Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est la
l'endroit sensible et faible de son cher eleve; il le rassure, en nous
confirmant l'honorable source du mal: "Je m'empresse de dissiper toutes
vos inquietudes; elles viennent d'une sensibilite peu commune pour tout
ce qui touche votre reputation." Pareil debat se renouvelle en diverses
circonstances. Lorsque l'escadre francaise sous d'Estaing, apres avoir
brillamment paru a Rhode-Island, fut contrainte, apres un combat et un
orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colere dans
le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher
aux masses emues, circulait; un general americain, Sullivan, cedant a la
passion, mit a l'ordre du jour que les _allies les avaient abandonnes_.
La Fayette, dans cette position delicate, se conduisit a merveille; il
exigea de Sullivan que l'ordre du matin fut retracte dans celui du soir;
il ne souffrit pas qu'on dit devant lui un seul mot contre l'escadre.
Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carriere de La Fayette, se
confondit avec le culte de la popularite, ici s'en separait, et il fut
pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularite. Tout cela est
bien; mais ecoutons Washington, appreciant, sans s'etonner, la nature
humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'etant pas
idolatre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et
qu'il prefere: "Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas
attacher trop d'importance a d'absurdes propos tenus peut-etre sans
reflexion et "dans le premier transport d'une esperance trompee. Tous
ceux qui raisonnent reconnaitront les avantages que nous devons a
la flotte francaise et au zele de son commandant; mais, dans un
gouvernement libre et republicain, vous ne pouvez comprimer la voix
de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans
penser, et par consequent juge les resultats sans remonter aux causes...
C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui dejoue une
esperance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune
que de condamner sans examen."

Comme complement et correctif de ce jugement de Washington sur les
gouvernements republicains, il convient de rapprocher ce passage d'une
lettre de lui a La Fayette, ecrite plusieurs annees apres (25 juillet
1785): il s'agit de la necessite qui se faisait generalement sentir a
cette epoque, parmi les negociants du continent americain, d'accorder au
Congres le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: "Ils sentent
la necessite d'un pouvoir regulateur, et l'absurdite du systeme qui
donnerait a chacun des Etats le droit de faire des lois sur cette
matiere, independamment les uns des autres. Il en sera de meme, apres
un certain temps, sur tous les objets d'un commun interet. Il est
a regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours necessaire aux Etats
democratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait
que ces gouvernements sont lents. Mais a la fin le peuple revient au
vrai." Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme interet.
En ce qui est du reste, il n'y a aucune necessite, et il y a meme
tres-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et
pour qu'on s'en soucie[71].

[Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington
exprime cette idee sur les tatonnements et les _a-peu-pres_ qui sont
la loi du regime democratique; il y revient en maint endroit dans ses
lettres a La Fayette, et non pas evidemment sans dessein. Ainsi encore a
propos des tiraillements interieurs qui, apres la conclusion de la
paix et avant l'etablissement de la Constitution federale, allaient a
deconsiderer l'Amerique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des
cours mefiantes: "Malheureusement pour nous, ecrit Washington (10 mai
1786), quoique tous les recits soient fort exageres, notre conduite leur
donne quelque fondement. C'est un des inconvenients des gouvernements
democratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe
frequemment, est souvent oblige de subir une experience, avant d'etre en
etat de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter
avec eux leur remede. Toutefois, on doit regretter que les remedes
viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer a temps
ne soient pas ecoutes avant que les hommes aient souffert dans leurs
personnes, dans leurs interets, dans leur reputation." Washington,
persuade de l'avantage du gouvernement democratique avec ces reserves,
me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuade de
l'excellence de la forme sans reserve.]

La Fayette en etait a ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au
feu de la jeunesse, et lui-meme, quand il revient, pour la raconter, sur
cette epoque, il semble parler de quelque exces que l'age aurait tempere
et gueri. Mais c'est a la fois bon gout et une autre sorte d'illusion
que de faire par endroits bon marche de soi-meme dans le passe; quand on
a un trait vivement prononce dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure
pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire
efface[72]. Il en est de meme de certaines idees si ancrees qu'elles
semblent moins tenir a l'intelligence qu'au caractere. D'ailleurs La
Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agreablement
(qui se connaissait en immuabilite), La Fayette est un des hommes qui
jusqu'a la fin ont le moins change.

[Note 72: Se rappeler la belle Epitre morale de Pope sur le
_caractere des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion maitresse
et dominante_.]

Je ne puis m'empecher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette
tout ce qui se denote dans le sens precedent, tout ce que trahit, en
chaque occasion, son ame avide d'estime et honorablement chatouilleuse.
Des que la France se declare pour l'Amerique, il pense a quitter les
drapeaux americains pour rejoindre ceux de son pays: "J'avais fait le
projet, ecrit-il au duc d'Ayen, aussitot que la guerre se declarerait,
d'aller me ranger sous les etendards francais; j'y etais pousse par la
crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je
jouis ici, ne parussent etre les raisons qui m'avaient retenu. Des
sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur."Mais il
ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne
saurait souffrir qu'on les lui put attribuer. Tel est le La Fayette
primitif, avant que les lecons si positives de la Revolution francaise
et l'exemple des egarements de l'opinion soient venus le moderer a la
surface bien plus que le modifier profondement. Les anciens chevaliers,
les gentilshommes francais avaient pour culte l'honneur. Chevalier et
gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet ideal delicat; mais
il arriva au moment ou il allait y avoir confusion et transformation
de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularite, et il
devanca ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fideles
gentilshommes, a la bonne opinion de ses pairs, il visa a la bonne
opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-a-dire
de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveaute et de la
grandeur d'ame dans cette ambition, dut-il y entrer quelque meprise.
Quand il revient pour la premiere fois d'Amerique, La Fayette, recu,
complimente a la cour, exile pour la forme, est fete a Paris. Les
ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui
fait avoir le regiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme
toujours; les baisers cessent: "Les temps sont un peu changes, ecrit-il
(trois ou quatre ans apres), mais il me reste ce "que j'aurais choisi,
la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime." Cette
faveur populaire, qui sonnait si flatteusement a son oreille, et qui
representait pour lui ce qu'etait l'honneur a un Bayard, fut jusqu'a la
fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas a ce qu'il crut
de son devoir et de ses serments (ce qui est tres-meritoire); mais, par
une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier
tout entiere ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la
regrettant qu'en la croyant posseder encore.

[Note 73: Les annees en s'ecoulant permettent bien des choses. Le duc
de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans
sa jeunesse, disait en begayant et de l'air le plus serieux: "M. de La
Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'etait pas
chose facile: ne l'avait pas qui voulait!" Il paraissait faire plus de
cas de lui pour cette conquete que pour toutes celles de 89.]

Dans cette meme guerre d'Amerique, a son second voyage (1780), La
Fayette arrive a Boston, precedant de peu l'escadre francaise qui amene
les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de
Versailles a l'insu de l'Amerique et par son credit personnel. Mais le
corps francais est peu considerable; pendant toute la campagne de 1780,
M. de Rochambeau croit devoir rester a Rhode-Island. La Fayette s'en
impatiente et lui ecrit tout naturellement: "Je vous l'avouerai en
confidence, au milieu d'un pays etranger, mon amour-propre souffre de
voir les Francais bloques a Rhode-Island, et le depit que j'en ressens
me porte a desirer qu'on opere." Il y avait mele quelque premiere
vivacite envers M. de Rochambeau, qu'il retracte. Rochambeau lui repond,
et on remarque cette phrase, qui va juste a l'adresse de ce meme
sentiment d'honorable susceptibilite auquel nous avons vu deja
Washington repondre: "C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de
croire les Francais invincibles; mais je vais vous confier un grand
secret d'apres une experience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus
aises a battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils
la perdent tout de suite, quand ils ont ete compromis a la suite de
l'ambition particuliere et personnelle." La Fayette alors se retourne
vers Washington, et sollicite de lui une certaine expedition dont
il precise les bases, qui aurait de l'eclat, dit-il, des avantages
probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si
elle ne reussit pas, n'entraine pas de suites fatales. Washington
repond: "Il est impossible, mon cher marquis, de desirer plus ardemment
que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais
nous devons plutot consulter nos moyens que nos desirs, et ne pas
essayer d'ameliorer l'etat de nos affaires par des tentatives dont le
mauvais succes les ferait empirer. Il faut deplorer que l'on ait mal
compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre
reputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage."
On voit que chacun reste dans son role; mais ces roles divers se
reproduisent trop frequemment dans la suite des evenements, pour qu'on
les puisse attribuer a la seule difference des ages. Or, ce qui est du
caractere persiste, se recouvre peut-etre, mais se creuse assurement
plutot que de diminuer, avec l'age. Le premier mobile de La Fayette est
l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique,
le _los_ honnete. On peut acquerir plus tard de l'experience, de
l'habilete, de la finesse; on en acquiert, c'est inevitable; chacun a la
sienne en avancant dans la vie et a force de se mesurer aux epreuves.
Mais cette experience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas
autour de sa qualite premiere fondamentale, qu'on ne la mette pas
preferablement au service de son premier tour de caractere, quand il
est decisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses
fondements l'idee qui est devenue la vie meme de La Fayette et qui
est le mot de son role: la plus grande faveur populaire entourant et
couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique.
Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez
bien atteinte pour qu'on ne puisse s'etonner que, la premiere jeunesse
passee, il s'y soit mele chez lui un peu d'art, un art toujours noble.

Dans cette premiere partie des Memoires et de la vie de La Fayette, a
cote de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du
maitre, du veritable grand homme d'Etat republicain, de Washington.
A lire les details de la lutte commencante et les vicissitudes si
prolongees, si tiraillees, on comprend, a moins d'avoir un systeme de
philosophie de l'histoire preexistant, combien la destinee de l'Amerique
du Nord etait liee a lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de
ce cote ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: "C'est
un bien grand homme, disais-je, et les Memoires du general La Fayette
montrent que sans lui la revolution d'Amerique aurait pu de reste ne pas
reussir."--"Oui, repondit un philosophe,[74] il etait bien necessaire;
mais quand les choses sont mures, ces sortes d'hommes necessaires se
rencontrent toujours."--A la bonne heure! aurait-on pu repliquer; mais
n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se presentent point, on aime a croire
que c'est que les choses et les idees n'etaient pas encore mures?

[Note 74: M. le duc de Broglie.]

On connaissait deja quelques-unes des principales lettres de Washington
a La Fayette, que ce dernier avait communiquees; elles ont un genre de
beaute simple, sensee, calme, majestueuse, religieuse, qui eleve l'ame
et mouille par moments l'oeil de larmes. "Nous sommes a present, ecrit
Washington a La Fayette (avril 1783), un peuple independant, et nous
devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi
les nations de la terre, et nous avons un caractere a etablir. Le temps
montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du
moins je le crains, que la politique locale des Etats interviendra trop
dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prevoyance degagees
de prejuges auraient dicte plus large, plus liberal; et nous pourrons
commettre bien des fautes sur ce theatre immense, avant d'atteindre a
la perfection de l'art..." Mais la lettre tout a fait monumentale et
historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _fevrier_
1784, aussitot apres la resignation du commandement: "Enfin, mon cher
marquis, je suis a present un simple citoyen sur les bords du Potomac, a
l'ombre de ma vigne et de mon figuier..." On est dans Plutarque, on est
a la fois dans la realite moderne. Washington ne fut pas laisse trop
longtemps a l'ombre de son figuier. Appele en 1789 a la presidence, il
fut le premier a fonder, a pratiquer le gouvernement au sein du pays
qu'il avait deja sauve et fonde dans son existence meme. Homme unique
dans l'histoire jusqu'a ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de
direction nationale et sociale, et en meme temps homme de liberte, d'une
integrite morale inalterable. Depuis et avant Cesar jusqu'a Napoleon,
tout ce qui a brille et influe en tete des nations, grand roi ou grand
ministre, n'a songe et n'est parvenu a reussir qu'a l'aide d'une dose de
machiavelisme plus ou moins mal dissimulee, tellement qu'on est en
droit de se demander si le contraire est possible et si l'entiere vertu
n'apporte pas son obstacle, son echec avec elle. On n'a pour opposer
veritablement a cette triste vue que le nom de Washington, qui
va rejoindre a travers les siecles ces noms presque fabuleux des
Epaminondas et des heros de la Grece. Il est vrai que Washington, grand
homme qui parait avoir ete de nature a pouvoir suffire a toutes les
situations, n'a eu a operer que chez des nations encore simples, au
sein d'une societe en quelque sorte elementaire. Qu'aurait-il pu,
qu'aurait-il refuse de faire dans un premier role, au sein d'une vieille
nation brillante et corrompue? En disant _non_ a certains moyens,
n'aurait-il pas abdique le pouvoir des le second jour? Nul n'est en
mesure de demontrer le contraire; l'autorite de ce bel et unique exemple
reste donc en dehors, a part, une exception non concluante, et je ne
puis dire de la vie de Washington ce que le poete a dit de la chute d'un
grand coupable politique:

Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum
Absolvitque Deos.[75]

[Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrete avec
meditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint
Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empechent le desespoir.]

En 1784, La Fayette en est deja a son troisieme voyage d'Amerique: ce
voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant
et merite qui ouvre pour lui cette serie de marches unanimes et de
processions populaires, dont il fut si souvent le heros et le drapeau.
De retour en Europe, les annees suivantes se passerent pour lui
en succes de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours,
tres-amusants et qu'il raconte a ravir, en projets politiques et en
applications serieuses de son metier de republicain. La Fayette partage
et devance le mouvement irresistible et confiant qui poussait la societe
d'alors vers une revolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas
tant qu'il croie, comme les plus habiles engages dans le premier moment,
a l'excellence des moyens nouveaux et a leur efficacite immediate.
Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et, a propos de ses
louables efforts pour la rehabilitation civile des Protestants, il lui
ecrit, des 1785, ces paroles d'une intention plus generale: "Mes
voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais
souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que
de reconnaitre le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent
plus fait par les approches en regle que par un assaut a force ouverte.
Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le
second, vous le pouvez rarement si vous etes repousse." Mais, encore une
fois, cet entrainement enthousiaste a ete trop manifeste chez tous ceux
qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien regime, pour qu'en
le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcroit
d'emulation civique et de zele, une intrepidite d'avant-garde avec les
dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la
persistance plus intrepide de sa foi aux memes moyens generaux, et sa
meconnaissance prolongee de ce qu'avait de special le caractere de la
nation francaise par opposition a l'americaine. Que La Fayette, en 87,
a l'epoque de l'Assemblee des notables, se trouvant chez le duc
d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une societe qui discutait quels
livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait
dit: "Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France
a l'annee 1787," le mot est juste et piquant dans la situation, et
d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'etait une redaction
vivement abregee. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye
pas aussi aisement un caractere de peuple. Et comment le La Fayette
de 89 a 91, le general de la force armee a Paris, le La Fayette des
insurrections qu'il contenait a peine, des faubourgs qu'il ne commandait
qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui
et au poitrail de son cheval le meme peuple orageux et mobile, heroique
et.. mille autres choses a la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde,
peuple de l'entree de Henri IV et de l'entree de Louis XVI, peuple
des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez
dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-la de Paris n'etait
lui-meme qu'une des varietes de la grande nation. On oublie trop, en
traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du
fond de leur caractere; a la faveur de quelques compliments de forme, ou
resonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre
a se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de
fatal; il semble que ce soit desagreable et humiliant de se l'avouer.
Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au
tout. Or, le caractere d'une nation, modifiable tres-lentement a travers
les siecles, toujours tres-particulier, est moins changeable encore que
celui d'un individu, lequel lui-meme ne se change guere. Plus il y a
grand nombre, et moins il y a chance a la lutte de la volonte morale
contre le penchant, plus il y a fatalite et triomphe de la force
naturelle. Le caractere, quelquefois masque chez les nations, comme chez
les individus, par les moments de grande passion, reparait toujours
apres[76].

[Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait a Montesquieu:
"Vous autres Francais, vous savez elever des barricades, mais pas de
barrieres."]

La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu'a la
fin, a paru negliger dans la question sociale et politique cet _element
constant_, ou du moins tres-peu variable, donne par la nature et
l'histoire, a savoir, le caractere de la nation francaise. Il n'a
jamais vu ou voulu voir que l'homme en general, et non pas l'homme des
moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyere, mais l'homme des
droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde
rentree des Bourbons, il prit le plus grand interet[77], comme on sait, a
la Declaration de la Chambre des representants. "Cette piece admirable,
ecrit-il avec raison en s'y reconnaissant, presente ce que la France a
voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu'a ce
qu'elle l'ait obtenu." Et il ajoute: "Ceux qui accusent les Francais de
legerete devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de revolution ils
se retrouvent dans les memes dispositions qu'ils manifesterent a son
commencement." Mais, en supposant que les Francais de 1815 aient ete
assez unanimes sur cette Declaration avec la Chambre des representants
(ce que rien ne prouve) pour ne pas etre accuses de legerete, n'etait-ce
donc pas trop deja, au point de vue de La Fayette, qu'apres avoir ete
les Francais de 89, ils eussent ete ceux du Directoire, ceux du 18
brumaire, du couronnement et des pompes idolatriques de l'Empire? N'en
voila-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux defaut
national, a la legerete? On trouvera peut-etre que j'insiste trop sur
cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstinee et incomplete,
selon laquelle il ne cessait de decouper dans l'etoffe ondoyante de
l'homme et du Francais l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans
l'etude du caractere, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux
regards, la veine ou l'artere principale. Je veux tout dire, d'ailleurs,
de ma pensee: tout n'etait pas illusoire dans cette vue perseverante,
et, pour mieux aboutir a sa fin, il fallait peut-etre ainsi qu'elle se
resserrat. La Fayette avait attache de bonne heure son honneur et son
renom au triomphe de certaines idees, de certaines verites politiques;
cela etait devenu sa mission, son role special, dans les divers actes de
notre grand drame revolutionnaire, de reparaitre droit et fixe avec
ces articles ecrits sur le meme drapeau. Qu'a defaut de triomphe on
ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il
s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait declare
en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en
1815, il le deploie encore en 1830; et, en definitive, aout 1830 en
a realise assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue
perseverante ait ete justifiee historiquement. Dans sa longue et ferme
attente, tout ce qui pouvait etre etranger au triomphe du drapeau, et en
amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas,
et peut-etre il ne le desirait pas voir. Son langage etait fait a son
dessein. Un precepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique,
c'est, quelque idee qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter
et de faire estime de leur sens, de leur caractere; on tire par la d'eux
tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable
intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs
penchants. La Fayette, qui s'etait voue, comme a une specialite, au
triomphe de quelques principes genereux, a pu ne dire dans sa longue
carriere et ne paraitre connaitre de la majorite des hommes, meme apres
l'experience, que ce qui convenait au noble but ou il les voulait
porter. C'a ete une des conditions de son role, en le definissant comme
je viens de le faire; et si c'en a ete un des moyens, il n'a rien eu que
de permis.

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