Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Octobre 1836.

[Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume
imprime en Suisse (_Melanges de Litterature_, par Henri Piguet,
Lausanne, 1816), une reponse precise a la question que nous nous posions
ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la litterature
et des ecrivains francais, avait fait le voyage de Paris vers 1810;
il desirait passionnement connaitre Bernardin de Saint-Pierre, et lui
ecrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant revee, il
l'assiegea de questions directes et naives:--"Je lui demandai quels
etaient ses meilleurs amis."--"Ma famille et ma muse: mes moments de
verve me font jouir veritablement."--"Vous connaissez sans doute M. de
Chateaubriand, qui a parle de vous avec admiration?"--"Non, je ne le
connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Genie du
Christianisme_: son imagination est trop forte."--Ceci rentre dans une
observation generale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est
qu'en litterature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur
immediat, son heritier presomptif. Michel-Ange traitait volontiers
Raphael d'effemine; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin;
Buffon repondait a Herault de Sechelles qui le questionnait sur le style
de Jean-Jacques:--"Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau
a tous les defauts de la mauvaise education; il a l'interjection,
l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle." On vient d'entendre
Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatiente, prononcer sur
l'auteur de Rene: "_Imagination trop forte!_"--Toujours et partout la
vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les generations
d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressees
de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se devorer! Avertis du
moins, tachons de ne pas faire ainsi.]

Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est
retrouve sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus
d'une page du livre intitule: _Chateaubriand et son Groupe litteraire_.



MEMOIRES
DU
GENERAL LA FAYETTE

(1838.)


I

Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois
premiers volumes ont paru depuis deja bien des mois. Mais on est moins
en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue,
la popularite ou l'esprit de parti n'ont plus rien a faire, et qui est
entre tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'epoque qu'il
represente et qui est de meme accomplie.

La Revolution francaise, en effet, peut etre consideree comme
entierement terminee, sous les formes, du moins, qu'elle a presentees a
chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis
la declaration des droits jusqu'au programme de l'Hotel de Ville,
roulent dans un cercle determine d'idees et d'expressions, ne semblent
plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces memes termes.
On peut s'en rejouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le
resultat semble acquis; dans ces termes-la, il est obtenu.. ou manque;
et, a mon sens, en partie obtenu, en partie manque. Ceux meme qui
continuent de prendre l'humanite par le cote ouvert et genereux, qui
embrassent avec chaleur une philosophie de _progres_, et persistent avec
merite et vertu dans des esperances toujours ajournees et d'autant
plus elargies, ceux-la (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer
quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-la ont des
formules aupres desquelles le programme de La Fayette, la declaration
des droits, n'est plus qu'une preface tres-generale et tres-elementaire,
ou meme ils vont a contredire et a _biffer_ sur quelques points ce
programme.

La Revolution francaise a eu des moments bien differents, et, quoiqu'on
retrouve La Fayette au commencement et a la fin, il y a eu d'autres
ecoles rivales et au moins egales de celle qu'il y represente. Outre
l'ecole americaine, il y a eu l'ecole anglaise, et celle d'une dictature
plus ou moins democratique, a laquelle on peut rapporter, a certains
egards et toute restriction gardee, la Convention et l'Empire.

L'ecole americaine pretend tirer tout du peuple et de l'election
directe. L'ecole anglaise a surtout en vue l'equilibre de certains
pouvoirs, emanes de source differente. L'ecole dictatoriale et
imperialiste (je la suppose eclairee) a pour principe de tout
prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiee a faire
administrativement ce qui est de l'interet d'Etat, dans le sens de
l'ordre et de la societe.

Sans avoir a m'expliquer avec detail sur l'etablissement de 1830, ce
qui menerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est
evident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, americaine, anglaise,
imperialiste, n'a triomphe, et qu'il s'est fait une sorte de compromis
tres-melange entre toutes les trois. Le principe electif qui a ete
jusqu'a faire un roi par des deputes, n'a pas ete alors jusqu'a refaire
des deputes, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs,
bien qu'emondee dans son personnel et atteinte dans sa reproduction
aristocratique, a subsiste, au choix du roi. Ainsi l'ecole americaine
n'a pas ete satisfaite.

L'ecole anglaise, communement dite doctrinaire, l'aurait ete plutot.
Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point
d'appui manquait de ce cote: il a fallu asseoir le centre de l'equilibre
sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la theorie de
celle-ci, qui pouvait a tous moments ne pas s'y preter. On y a reussi
pourtant assez bien, a l'aide de beaucoup d'habilete sans doute, a
l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti oppose etait capable
et auxquelles il n'a pas manque.

L'ecole doctrinaire parait avoir reussi plus qu'aucune dans la solution
politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-etre dans l'apparence
en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-meme le sait bien et
parait aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses
de l'Empire ont laisse dans les moeurs et le caractere de la nation un
pli qu'elles y avaient trouve deja: en temps ordinaire, nulle nation ne
se prete autant a etre gouvernee, a etre administree que la notre, et
n'y voit plus de commodites et moins d'inconvenients. Sous les formes
parlementaires, a travers l'equilibre assez peu complique des pouvoirs
et le jeu suffisamment modere de l'election, il y a une administration
qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des
predilections et de la philosophie de la societe actuelle parait etre
de ce cote. Sans s'inquieter, autant que d'ingenieux publicistes, de
l'endroit precis ou se trouve le ressort actif du mouvement, la majorite
de la societe actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et
industrielle, sur laquelle on s'est principalement fonde, profite du
mouvement lui-meme: sans faire de si soudaines differences entre ce qui
s'est succede au pouvoir depuis quelques annees, elle semble trouver
qu'en general le principe est le meme et qu'on la sert a peu pres a
souhait.

"Et que mettrez-vous en place de la monarchie legitime?" objectait-on,
quelques mois avant aout 1830, a l'une des plumes les plus vives et les
plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--"Eh bien! fut-il
repondu, nous mettrons la monarchie administrative[68]." Le mot etait
profond et percant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient
sous-entendus.

[Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui repondait cela a M.
Cousin.]

Ceci revient a dire que la societe parait se contenter aujourd'hui
d'etre gouvernee en vue principalement de ses interets materiels et de
ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut
juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la demonstration de
son zele est ailleurs. Et c'est a ce point de vue essentiel qu'on doit
surtout dire que la Revolution francaise est terminee, que ses
resultats sont en partie obtenus, en partie manques, et que l'esprit,
l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carriere,
fait defaut. Dans la societe civile on est a peu pres en possession
de tous les resultats voulus par la Revolution; dans l'association
politique, il y a beaucoup plus a desirer; mais enfin, si l'on
s'inquietait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le
_desirait_ reellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but
comme sous la Restauration, l'esprit de la Revolution francaise vivrait
encore, et cette grande ere ne serait pas finie. Or, quels que puissent
etre les regrets amers, silencieux ou exasperes, de quelques individus
fideles a leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 a 1830, n'avait pas
cesse, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblees ou dans
les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_,
d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est
retiree tout d'un coup et a comme expire au moment ou, dans un dernier
eclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres
penchants plus ou moins nobles, sont venus a l'ensemble de la societe,
et, favorises de toutes parts, agrees par les gouvernants comme des
garanties, ils se developpent avec une rapidite presque effrenee, qui
ne permet pas le retour. Sans doute la generosite, l'enthousiasme, le
desinteressement dans l'ordre des affections generales et dans celui de
l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus
que la corruption, l'egoisme et l'influence masquee de toutes les
roueries. Sans doute chaque generation nouvelle vient verser comme un
rafraichissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'a demi
gatee; les ardeurs s'eteignent et se rallument sans cesse, le flambeau
des esperances et des illusions se perpetue:

Et, quasi cursores, vitai lampada tradunt.

En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait etre destitue de
la vie et de l'amour.

Mais aujourd'hui, la meme ou, en dehors des cadres reguliers et du train
regnant de la societe, il y a incontestablement systeme philosophique
eleve, et a la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite
directe et immediate des idees de la Revolution francaise. Voyez l'ecole
de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les
plus religieux, l'ecole de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils
interpretent a leur maniere, ils etendent et transforment les theories
de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, des
qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un
cycle tout nouveau. De meme, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse
et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopedistes de nos jours:
ils procedent de la Revolution francaise et de la philosophie du XVIIIe
siecle, assurement; mais de combien d'autres devanciers ils procedent
egalement, et avec quels developpements particuliers et considerables!
C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le
filial dessein de poursuivre.

Ainsi, pour revenir a l'occasion et au point de depart de ces
considerations, La Fayette, venu en tete de la Revolution francaise, est
mort en meme temps qu'elle a fini, et sa vie tout entiere la mesure.

Il a cela de particulier et de singulierement honorable d'y avoir cru
toujours, _avant_ et _pendant_, et meme aux plus desesperes moments; d'y
avoir cru avec calme et avec une fermete sans fougue. Que des hommes de
la _Montagne_, les heros plus ou moins sanglants de cette formidable
epoque, soient demeures fixes jusqu'au bout dans leur conviction et
soient morts la plupart immuables, on le concoit: la foudre, on peut
le dire sans metaphore, les avait frappes: une sorte de coup fatal les
avait saisis et comme immobilises dans l'attitude heroique ou sauvage
qu'avait prise leur ame en cette crise extreme; ils n'en pouvaient
sortir sans que leur caractere moral a l'instant tombat en ruine et en
poussiere. Il n'y avait desormais de repos, de point d'appui pour eux,
que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de
liberte et plus de merite a rester fixe dans des mesures plus moderees,
ou si c'est un simple effet du caractere, c'est un temoignage de force
non moins rare et dont la proportion constante a sa beaute.

Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des
premiers avec lui sur la breche a l'assaut de l'ancien regime, combien
peu continuerent de croire a leur cause! Mirabeau et Sieyes, ces deux
intelligences les plus puissantes, tournerent court bientot: apres un an
environ de revolution ouverte, Mirabeau etait passe a la conservation,
et Sieyes au silence deja ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut
guere parler en aucun temps en matiere de croyance quelconque; il avait
commence, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs
secondaires, Roederer en etait probablement deja, en 91, a ses idees
_in petto_ de pouvoir absolu eclaire, dont sa vieillesse causeuse et
enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux
qui resterent fideles a leurs convictions, bien peu le furent a leurs
esperances. M. de Tracy croyait toujours a l'excellence de certaines
idees, mais il avait cesse de croire a leur realisation et a leur
triomphe; dans les premieres annees du siecle, et sous les ombrages
d'Auteuil, il confiait tristement a des pages retrouvees apres lui la
demission profonde de son coeur. La Fayette n'a cesse de croire et a
l'excellence de certaines idees et a leur triomphe; il n'a, en aucun
moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais desespere. Pendant
que le gouvernement imperial s'affermissait, il cultivait sa terre de
Lagrange et _attendait la liberte publique_.

Mais avait-il raison d'y croire? est-ce a lui superiorite d'esprit
autant que superiorite de caractere, d'y avoir cru en un sens qui s'est
trouve a demi illusoire?--Certes, je ne pretendrai pas qu'il n'y ait
eu chez Mirabeau, chez Sieyes, chez Talleyrand, meme chez Roederer, un
grand temoignage d'intelligence dans cette promptitude a entendre les
divers aspects de l'humanite, a s'en souvenir, a deviner, a ressaisir
sitot le dessous de cartes et le revers, a se rendre compte du lendemain
des le premier jour, a ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils
avaient (ou non) partagee un moment; a discerner, sous la circonstance
d'exception, l'inevitable et prochain retour de cette perpetuelle
humanite avec ses autres passions, ses infirmites, ses vices et ses
duperies sous les emphases. Malgre la defaveur qui s'attache a cet aveu
dans un temps d'emphase generale et de flatterie humanitaire, il m'est
impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanite
refaite a neuf, tant que ce sera la meme precisement que tous les grands
moralistes ont penetree et decrite, celle que les habiles politiques
savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura
temoignage, avant tout, d'intelligence a dominer par la pensee les
conjonctures, si grandes qu'elles soient, a s'en tirer du moins et a
s'en isoler en les appreciant, a demeler sous l'ecume diverse les memes
courants, a sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent
uniques, les memes vieux ressorts. Pourtant si c'a ete, avant tout,
chez La Fayette, une superiorite de caractere et de coeur de croire a
l'avenement invincible de certains principes utiles et genereux, ce n'a
pas ete une si grande inferiorite de point de vue; car si ses principes
n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont
eu une part de triomphe infiniment superieure (au moins a l'heure
de l'explosion) a ce que les autres esprits reputes surtout sagaces
auraient ose leur predire.

Chez les hommes qui jouent un grand role historique, il y a plusieurs
aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut
etudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en
tient dans l'histoire, est le cote exterieur, celui du role meme avec
sa parade ou son appareil, avec sa representation. La Fayette a eu si
longtemps un role exterieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_
j'ose dire, qu'on s'est habitue, pour lui plus que pour aucun autre
personnage de la Revolution, a le voir par cet aspect; habit national,
langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La
Fayette n'a ete que cela. Ceux qui l'ont davantage approche et entendu
ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent
piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes,
peinture vive et deshabillee des personnages celebres, revelations et
propos redits sans facon, qui sentaient leur XVIIIe siecle, quelque
chose de ce que les charmantes lettres a sa femme, aujourd'hui publiees,
donnent au lecteur a entrevoir, et de ce que le role purement officiel
ne portait pas a soupconner. Ce cote interieur, chez La Fayette, ne
dejouait pas l'autre, exterieur, et ne le dementait pas, comme il
arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au
contraire, sur beaucoup de points, dans la continuite des sentiments,
dans la tenue et la dignite serieuse des manieres, et par une simplicite
de ton qui ne devenait jamais de la familiarite. Pourtant ces fonds
de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'experience en
apparence consommee, eussent pu sembler en train d'echapper par un bout
a l'uniforme pretention du role exterieur, si, plus au fond encore, et
sur un troisieme plan, pour ainsi dire, ne s'etait levee, d'accord avec
l'apparence premiere, la conviction inexpugnable, comme une muraille
formee par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette
conviction nee pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les
reminiscences railleuses, les desappointements deja tant de fois
eprouves, les experiences faites par lui-meme de la corruption mondaine
et humaine, venaient mourir. Il y avait arret tout court. C'est bien.
Mais a l'abri de la forteresse, et a cote d'une legitime confiance en ce
qui ne perit jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et
de genereux, ne se glissait-il pas un coin de credulite? Cet homme
qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait
pratiques avec tact, celui-la meme qui racontait si merveilleusement et
par le dessous Mirabeau, Sieyes et les autres, qui leur avait tenu tete
en mainte occasion, qui avait demele le pour et le contre en Bonaparte,
et qui l'a juge en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce meme
La Fayette, ne l'avons-nous pas vu dispose a croire au premier venu
soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? La est le point
faible, tout juste a cote de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans
cesse renaissante a l'egard de ceux qu'il n'avait pas encore eprouves,
il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie
peut-etre parce que c'etait dans son role, dans sa convenance politique
et morale (a son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui
faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi
qu'il en soit (rare eloge et peut-etre applicable a lui seul entre les
hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carriere), chez La
Fayette le role exterieur et l'inspiration interieure se rejoignaient,
se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin,
interessant a entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait
qu'une agreable diversion entre le personnage public toujours prochain
et l'interieur moral toujours present, et n'allait jamais jusqu'a
interrompre ni a laisser oublier la communication de l'un a l'autre.

[Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.]

D'ensemble, on peut considerer La Fayette comme le plus precoce, le plus
intrepide et le plus honnete assaillant a la prise d'assaut de l'ancien
regime, des les debuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du
chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'elance a la breche en 89
l'epee en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-etendard general
de la Revolution en 1830. Un tres-spirituel ecrivain, M. Saint-Marc
Girardin, en louant La Fayette dans les _Debats_ (preuve qu'il est bien
mort), a conjecture que, s'il avait vecu au Moyen Age, il aurait fonde
quelque ordre religieux avec la puissance d'une idee morale fixe. Je
crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait ete ce qu'il fut de nos
jours, un chevalier, cherchant encore a sa maniere le triomphe des
droits de l'homme sous pretexte du Saint-Graal, ou bien un croise en
quete du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous
un Pierre-l'Ermite, c'est-a-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes
croisades.

Cette sorte de vocation chevaleresque du heros republicain, de
l'Americain de Versailles, apparait tout d'abord dans les volumes de
Memoires et de Correspondance publies. C'est en rendant compte de ces
volumes precieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piete d'une
famille pour une venerable memoire, qu'il nous sera aise de suivre et
de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un
caractere toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il
paraisse.

Le premier volume et la moitie du second contiennent tous les faits de
la vie de La Fayette anterieure a 89, la guerre d'Amerique, ses voyages
en Europe au retour; tantot ce sont des recits et des chapitres de
memoires de sa main, tantot ce sont des correspondances qui y suppleent
et les continuent. Cette portion du livre est tres-interessante et
neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle,
d'ailleurs plus connu, de 89 a 92, dans lequel on ne marche qu'a travers
les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait
essentiel, le grand ressort du caractere de La Fayette, et lui-meme
il le met a nu ingenument: "Vous me demandez l'epoque de mes premiers
soupirs vers la gloire et la liberte; je ne m'en rappelle aucune dans
ma vie qui soit anterieure a mon enthousiasme pour les anecdotes
glorieuses, a mes projets de courir le monde pour chercher de la
reputation. Des l'age de huit ans, mon coeur battit pour cette hyene
qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en
Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrive
au college, je ne fus distrait de l'etude que par le desir d'etudier
sans contrainte. Je ne meritai guere d'etre chatie; mais, malgre ma
tranquillite ordinaire, il eut ete dangereux de le tenter, et j'aime
a penser que, faisant en rhetorique le portrait du cheval parfait, je
sacrifiai un succes au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la
verge, renversait son cavalier." Ce ne sont pas seulement les ecoliers
de rhetorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succes,
c'est-a-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une
action d'ou resulte le plus grand honneur a leur role, la plus grande
satisfaction a leurs sentiments.

Des l'adolescence, les liaisons republicaines charment La Fayette; ce
qu'ont ecrit et preche Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le
descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin
le plus avance des interets et des passions nouvelles. Le role est beau,
etrange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur.
Au regiment, dans le monde, a son debut, La Fayette est gauche, mal a
l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette
compagnie _il ne pense et n'entend guere de choses qui lui paraissent
meriter d'etre dites_. Il observe et il medite; sa pensee franchit les
espaces, et va se choisir, par dela les mers, une patrie. "A la premiere
connaissance de cette querelle (anglo-americaine), mon coeur, dit-il,
fut enrole, et je ne songeai plus qu'a joindre mes drapeaux."

[Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y
reussit peu, il faut voir la Notice placee en tete de la _Correspondance
entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.]

Il n'a pas vingt ans, il s'echappe sur un vaisseau qu'il frete, a
travers toutes sortes d'aventures. Apres sept semaines de hasards dans
la traversee, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol
americain, son premier mot est un serment de vaincre ou de perir avec
cette cause. Rien de sincere et d'enlevant comme ce depart, cette
arrivee; c'est le debut heroique du poeme et de la vie, la candeur qu'on
n'a qu'une fois. Plus tard, en avancant, tout cela se complique, se
derange ou s'arrange a dessein, se gate toujours.

A peine debarque, il court vers Washington: la majeste de la taille et
du front le lui designe comme chef autant que les qualites profondes.
La Fayette s'attache a lui, et devient le disciple du grand homme.
Washington parait bien grand, en effet, au milieu de cette guerre
difficile, qui se traine sur de vastes espaces, pleine de miseres, de
lenteurs, de revers, entravee par les rivalites et les jalousies soit du
Congres, soit des autres generaux: "Simple soldat, dit excellemment La
Fayette en le caracterisant, il eut ete le plus brave; citoyen obscur,
tous ses voisins l'eussent respecte. Avec un coeur droit comme son
esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le creant
expres pour cette revolution, la nature se fit honneur a elle-meme,
et, pour montrer son ouvrage, elle le placa de maniere a faire echouer
chaque qualite, si elle n'eut ete soutenue de toutes les autres." Il y a
dans ces Memoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir
ete ecrits par une plume historique profonde et familiere avec tous les
replis.

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