Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 60: La _Priere a Dieu_ qui termine la premiere _Etude de la
Nature:_ "Les riches et les puissants croient qu'on est miserable...",
n'est autre chose qu'une copie abregee, intelligente et pleine de gout,
une copie, accommodee au XVIIIe siecle, de la _Priere a Dieu_, plus
mystique, qui termine la premiere partie du traite de _l'Existence de
Dieu_ par Fenelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en
regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le
fond est textuellement le meme. L'honneur de cette remarque, qui avait
echappe a nos meilleurs critiques, revient a M. Piccolos, Grec erudit
(voir page 364 de la seconde edition de sa traduction de _Paul et
Virginie_ en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette
traduction seraient bonnes a consulter pour les editeurs de Bernardin de
Saint-Pierre.]
L'arc-en-ciel est reste et se voit encore. Les _Etudes_, si incompletes
qu'elles paraissent a trop d'egards, demeurent comme une revelation de
la nature, qui ne se trouve que la. Quiconque est sensible de coeur,
quiconque est ne voyageur par instinct ou poete, lit un jour Bernardin
et est initie par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait
vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques,
soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a egalement chastete et
mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parente de genie avec
l'auteur des _Etudes_, est moins exclusivement un peintre, et sa poesie
suscite des emotions elegiaques plus compliquees. Quelle est donc
l'innocente et poetique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre
et ses _Etudes_ n'aient pas ete une heure memorable et charmante, comme
le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube ideale a jamais
regrettee[61]?
[Note 61: Girodet dans _Endymion_, Prudhon surtout en quelques-unes
de ses productions trop rares, ont concu et dispose la scene naturelle
sous un jour assez semblable.]
On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la meme maniere
qu'il entend Virgile, son poete favori, admirablement tant qu'il se
tient aux couleurs, aux demi-teintes, a la melodie et au sens moral;
le _lacrymae rerum_ est son triomphe; mais il devient subtil,
superstitieux et systematique quand il descend au menu detail et qu'il
cherche, par exemple, dans le _conjugis infusus gremio_ une convenance
entre cette _fusion (infusus)_ et le dieu des forges de Lemnos. Le baton
d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon
dans la huitieme eglogue, lui parait un symbole bien choisi de ses
esperances. De meme, en exagerant et subtilisant en mainte occasion
au sujet des bienfaits et des prevenances de la nature, il lui arrive
d'impatienter a bon droit celui qu'il vient de charmer; a force
d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus
dans la premiere innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y
ramener. _Candide_, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poeme _sur
le Desastre de Lisbonne_, vous apparait au revers du feuillet en plus
d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de
la nature, est superficiel a l'article du mal. Il n'en tient pas compte,
il ne l'explique en rien. Dans son vague deisme evangelique, il n'est
pas plus chretien que pantheiste en cela. Un contemporain de Bernardin
de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant egalement contre
les fausses sciences et leurs conclusions negatives, Saint-Martin, a
bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant a remuer et, pour
ainsi dire, a faire fremir avec grace le voile de la nature, s'il lui
est refuse de revetir d'images transparentes, et accessibles a tous,
les verites qu'il medite, et s'il les ensevelit plutot sous des clauses
occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne
me permets pas de juger), du moins avec une portee bien superieure,
quelques-unes des douces persuasions propagees par Bernardin; par
exemple, que _la nature, qui varie a chaque instant les formes des
etres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur_. "La nature,
dit Saint-Martin, est faite a regret. Elle semble occupee sans cesse a
retirer a elle les etres qu'elle a produits. Elle les retire meme
avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait
naitre." Et ailleurs: "L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est
a "nous, hommes, a le consoler." Saint-Martin croyait que l'homme, s'il
pouvait _consoler_ l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et,
pour nous servir de sa belle locution, que _la main de l'homme, s'il
n'est pas infiniment prudent, gate tout ce qu'il touche_. Il avait
quelquefois de ces manieres de dire orientales comme Bernardin en a de
si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus a la pensee:
"L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit etre traitee comme
les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir
des presents a leur offrir." Ils furent tous les deux, Bernardin et
Saint-Martin, un moment associes sur une liste (avec Berquin d'ailleurs,
Sieyes et Condorcet), comme pouvant devenir precepteurs du fils de Louis
XVI. A l'Ecole normale, fondee en 95, Bernardin et Saint-Martin
se retrouverent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme
eleve-auditeur. Bernardin ne fit qu'une seance d'ouverture, et ajourna
ses lecons pour avoir le temps de les ecrire[62]. Saint-Martin, dans sa
discussion publique avec Garat, se montra bien superieur en moderation
et en arguments a Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci
soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny,
a l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallele, indiquons
d'admirables pages qui terminent _le Ministere de l'Homme-Esprit_
(1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et theosophe
developpe ses propres jugements critiques sur les illustres litterateurs
de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La
Harpe et l'auteur du _Genie du Christianisme_. Il y est montre dans une
essentielle discussion que "Milton a copie les amours d'Adam et d'Eve
sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les
couleurs; mais il n'avait trempe tout au plus qu'a moitie son pinceau
dans la verite."
[Note 62: Les paroles de debut, a cette seance d'ouverture: "Je
suis pere de famille et j'habite a la campagne," furent couvertes
d'applaudissements subits et provoquerent un enthousiasme sentimental
que le reste de la lecon justifia mediocrement.]
Le grand succes de vente des _Etudes_ mit l'auteur a meme d'acheter une
petite maison rue de la Reine-Blanche, a l'extremite de son faubourg.
C'est dans ce sejour qu'il travailla a perfectionner et a enrichir les
editions successives des _Etudes_. Le roman de _Paul et Virginie_ parut
pour la premiere fois en 1788 comme un simple volume de plus a la suite;
mais on en fit, aussitot apres, des editions a part, sans nombre.
Tous les enfants qui naissaient en ces annees se baptisaient Paul et
Virginie, comme precedemment on avait fait a l'envi pour les noms de
Sophie et d'Emile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau,
devenait le parrain souriant de toute une generation nouvelle. Sa
_Chaumiere indienne_, publiee en 1791, fut introduite egalement dans
les _Etudes_, et, a partir de ce moment, son oeuvre generale peut etre
consideree comme achevee; car les _Harmonies_, qui ont de si belles
pages, ne sont que les _Etudes_ encore et toujours. Bernardin de
Saint-Pierre n'est pas un de ces genies multiples et vigoureux qui se
donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il
ne nous parait ni moins doux ni moins beau pour cela. Les _Etudes_ donc,
en y comprenant _Paul et Virginie_ et _la Chaumiere_, nous le presentent
tout entier.
Un ouvrage comme _Paul et Virginie_ est un tel bonheur dans la vie d'un
ecrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et
que, lui, peut se dispenser de rien envier a personne. Jean-Jacques, le
maitre de Bernardin, et superieur a son disciple par tant de qualites
fecondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si
d'accord avec le talent de l'auteur que la volonte de celui-ci y
disparait, et que le genie facile et partout present s'y fait seulement
sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes
images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du _Saint-Geran_,
excellent litterateur, a l'affectation pres, a fort bien juge au fond,
bien que d'un ton de secheresse ingenieuse, ce chef-d'oeuvre tout
savoureux: "M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un
auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitue de telle
sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses defauts, ni abuser de ses talents.
Les parties faibles de cet ecrivain, comme la politique, les sciences
exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que
la morale, la sensibilite et la magnificence des descriptions s'y
continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un
cadre etroit d'ou l'instruction sort sans reveries, le pathetique sans
puerilite, et le coloris sans confusion. Le succes devait couronner un
livre qui est le resultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et
l'ouvrage..." M. Villemain, en rapprochant _Paul et Virginie de Daphnis
et Chloe_ (preface des romans grecs), M. de Chateaubriand (_Genie du
Christianisme_), en comparant la pastorale moderne avec la _Galatee_ de
Theocrite, ont insiste sur la superiorite due aux sentiments de pudeur
et de morale chretienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue
de l'art dans _Paul et Virginie_, c'est comme tout est court, simple,
sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette
succession d'aimables et douces pensees, vetues chacune d'une seule
image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied a
la beaute. Chaque alinea est bien coupe, en de justes moments, comme une
respiration legerement inegale qui finit par un son touchant ou dans
une tiede haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas a un trait
aiguise, mais a quelque image, soit naturelle et vegetale, soit prise
aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Leda ou une exhalaison de
violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est
terminee au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature
de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est decrite dans son detail et
sa splendeur, mais avec sobriete encore, avec nuances distinctes, avec
composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en
penetrant sous le perce de la foret, va eveiller les oiseaux deja
silencieux et leur fait croire a une nouvelle aurore. Dans les
descriptions, les odeurs se melent a propos aux couleurs, signe de
delicatesse et de sensibilite qu'on ne trouve guere, ce me semble, chez
un poete moderne le plus prodigue d'eclat[63].--Des groupes dignes de
Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Epire; des fonds clairs
comme ceux de Raphael dans ses horizons d'Idumee; la reminiscence
classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariee adorablement a la plus
vierge nature; des le debut un entrelacement de conditions nobles et
roturieres, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du
tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, etranges meme, devenus
jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille _appellations
charmantes_; sur chaque point une mesure, une discretion, une
distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et
tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se repondent,
_Paul et Virginie_ est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de
nous montrer, a la fin d'une scene joyeuse, Virginie a qui ces jeux de
Paul (d'aller au-devant des lames sur les recifs et de se sauver devant
leurs grandes volutes ecumeuses et mugissantes jusque sur la greve) font
pousser des cris de peur! Presage a peine touche, deja pressenti! A
partir de ce moment, depuis ce cri percant de Virginie pour un simple
jeu, le calme est trouble; la langueur amoureuse dont elle est atteinte
la premiere, et a laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre
delicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au
deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathetique et dans les
larmes.
[Note 63: Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant eteint les
autres.]
La maniere dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde
a merveille avec sa facon de sentir la nature; et c'est presque en
effet (pour oser parler didactiquement) la meme question. Chez lui rien
d'ascetique a ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une
antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme,
disait que la matiere en est _plus degeneree et plus redoutable encore
que celle de l'homme_. Bernardin se contente de dire delicieusement:
"Il y a dans la femme une gaiete legere qui dissipe la tristesse de
l'homme."
Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui
demandait un jour si Saint-Preux n'etait pas lui-meme: "Non, repondit
Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout a fait ce que j'ai ete, mais ce
que j'aurais voulu etre." Bernardin aurait pu faire la meme reponse
a qui lui aurait demande s'il n'etait pas le vieux colon de _Paul et
Virginie_. Dans tout le discours du colon: "Je passe donc mes jours loin
des hommes, etc.," il a trace son portrait ideal et son reve de fin de
vie heureuse.
Mais, a part ce portrait un peu complaisant de lui-meme, je ne crois pas
qu'il y en ait d'autre dans _Paul et Virginie_; ces etres si vivants
sont sortis tout entiers de la creation du peintre. On y remarque
quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontres
durant sa vie anterieure, mais c'est seulement dans les noms que la
reminiscence, et pour ainsi dire l'echo, se fait sentir. Bernardin
avait pu epouser en Russie mademoiselle de La Tour, niece du general
du Bosquet; il avait pu, a Berlin, epouser mademoiselle Virginie
Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer
ces deux noms sur la tete de sa plus chere creature. Trop pauvre, il
avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voila
qu'il leur a paye a elles deux, dans cette seule offrande, la dot du
genie. Le nom de Paul se trouve etre aussi, non sans dessein, celui d'un
bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il
avait accompagne dans ses quetes. Le bon vieux frere capucin est devenu
l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicite d'enfant:
ainsi va cette fee interieure en ses metamorphoses. On ne saurait croire
combien il sert, jusque dans les creations les plus ideales, de se
donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimes, sur des
branches legeres. La colombe, touchant ca et la, y gagne en essor, et
son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant
soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page
entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se
repose, sans la copier.
S'il n'a plus rencontre de sujet aussi admirablement venu que _Paul et
Virginie_, Bernardin de Saint-Pierre a trouve moyen encore, dans _le
Cafe de Surate_, dans _la Chaumiere indienne_, de deployer avec bonheur
quelques-unes des qualites distinctives de son talent. Ce sont deux
vrais modeles d'une causticite fine et decente, compatible avec
l'imagination et avec l'ideal. Voltaire, dans ses petits contes a
l'orientale, dans _le Bon Bramin_, dans _Zadig_, a prodigieusement
d'esprit, mais rien que de l'esprit, et a tout prix encore. Bernardin,
le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses
deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'eteindre, la revetir
d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction.
Nulle part il n'a montre aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et
dans _la Chaumiere_ surtout, qui, apres _Paul et Virginie_, approche le
plus, comme a dit Chenier, de la perfection continue, ce tour de pensee
et d'imagination antique, oriental, allant naturellement a l'apologue,
a la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Esope sous une
expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler
tant de comparaisons, familieres a l'auteur et eparses en toutes ses
pages, de la solitude avec une montagne elevee, de la vie avec une
petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la
plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement
cette partie du talent de Bernardin, est, dans _la Chaumiere_, la belle
reponse du Paria: "Le malheur ressemble a la Montagne-Noire de Bember,
aux extremites du royaume brulant de Lahore: tant que vous la montez,
vous ne voyez devant vous que de steriles rochers; mais quand vous Etes
au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tete, et a vos pieds le
royaume de Cachemire." Cela est aussi merveilleusement trouve dans
l'ordre des sentences morales, que _Paul et Virginie_ dans l'ordre des
compositions pastorales et touchantes.
Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait _la Chaumiere indienne_, en
91, il etait au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait
aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire a ses pieds. Sa
reputation etant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs
s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI,
qui etait, bien le roi d'un ecrivain comme Bernardin, le nommait
intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'_Anacharsis_ et Bernardin
eussent tout a fait convenu, ce semble, a orner ce qu'on appela un
moment le trone restaure et paternel. Ce moment, s'il avait pu se
prolonger, etait particulierement propice au deisme philosophique, aux
vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly
pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son
Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Etienne pour historien, qui
proclamait, comme on sait, la Revolution close et cette constitution de
91 eternelle.
Mais le 10 aout renversait d'un coup l'edifice illusoire, et, meme avant
la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les
savants n'ayant pas accueilli le grand ecrivain comme aussi competent
qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt
dernieres annees de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en
est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en deplaise a
l'optimisme de son interprete), quand elle a obtenu des etres leur
oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite a eux-memes
et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-la elle les
soignait avec predilection, les entourait de caresses et d'attraits.
La critique de meme, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle etudie,
l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le negliger
sans inconvenient dans le detail du reste de sa vie; il lui suffit de
terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les
attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont
desormais superflues et deviendraient aisement fastidieuses. Il nous
serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de
Saint-Pierre lentement occupe de ses _Harmonies_, de le suivre un peu a
Essonne, a Eragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de
ses derniers ecrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle,
_le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devance dans
cette tache heureuse. Nous aurions toujours eu a regretter d'ailleurs
quelques traits discordants qu'il eut fallu admettre au tableau, son
attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniatrete contentieuse
dans d'insoutenables systemes, et plus de louanges de _notre grand
Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis,
qui forme un des endroits les plus recreants de ce declin, le bonhomme
tragique nous apparait bien superieur a son ami, par un genie franc,
cordial, une grande ame debonnaire, et une imagination quelque
peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en
vieillissant. On ferait un chapitre, en verite digne de Salomon ou du
fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semes dans ces lettres
familieres. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-meme quand il
se declare a son ami par ce naif etonnement: "Il y a dans mon clavecin
poetique des jeux de flute et de tonnerre; comment cela va-t-il
ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi." Et il justifie
ce jugement tout aussitot, soit qu'il s'ecrie dans une joie grondante:
"Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai
secoue le monde; je suis devenu avare; mon tresor est ma solitude; je
couche dessus avec un baton ferre dont je donnerais un grand coup a
quiconque voudrait m'en arracher;" ou soit qu'il parle tendrement de ces
lectures douces aupres de son feu "et des heures paisibles qui vont a
petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales."
Quand il ecrit de son cher ami de Balk en ces termes: "Je ne sais si M.
le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous
comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours,
se separent et disparaissent," il rentre exactement dans la maniere de
Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse?
Oh! la vie de Corneille couronnee de cette vieillesse de Ducis! quel
magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plait a en
composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons a
chacun sa saison de beaute et sa gloire.
[Note 64: On lit dans les notes du _Memorial_ de Gouverneur Morris
(edition francaise) que, sous le coup du 10 aout, M. Terrier de
Montciel, precedemment ministre de l'interieur, s'etait refugie au
Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait
nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant ete assez mal accueilli
par son protege, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien la
malheureusement que de trop vraisemblable.]
Bernardin n'etait nullement poete en vers; son amitie avec Ducis ne
l'induisit jamais a quelque epitre ou piece legere. L'exemple de
Delille, dont _les Jardins_ avaient devance de deux ans ses _Etudes_, et
qu'il avait retrouve plus tard a l'Institut, vers 1805, _tres-amoureux
de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en
l'admirant sans doute, il ne parait point l'avoir envie. Les seuls vers
imprimes, je crois, et peut-etre les seuls composes par Bernardin, se
trouvent dans la _Decade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont
pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inferieurs de
beaucoup aux vers de Fenelon, et tres a l'unisson d'ailleurs de ce
qu'ont tente en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul
romain.[66] Cette impuissance de la mesure serree et du chant, en ces
organisations si accomplies, marque bien la specialite du don, et venge
les poetes, meme les poetes moindres, ceux dont il est dit: "Erinne a
fait peu de vers, mais ils sont avoues par la Muse."
[Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.]
[Note 66: Je ne pretends point pourtant, dans cette allusion au
Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvenal et des
ecrivains du second siecle sur les vers de Ciceron. Je sais que Voltaire
(preface de _Rome sauvee_) a pu plaider avec avantage la cause de cet
autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de
l'aigle et du serpent, qu'il a lui-meme a merveille traduits. Toutefois,
l'inferiorite incomparable du talent poetique de Ciceron en face de
sa gloire d'orateur et d'ecrivain philosophique demeure une preuve
a l'appui du fait general. Et Jean-Jacques lui-meme, ce roi des
prosateurs, qui a donne quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il
pas convenu nettement qu'il n'entendait rien a cette _mecanique-la_?]
Bernardin de Saint-Pierre vecut assez pour assister a toute la grande
moitie du developpement litteraire et poetique de M. de Chateaubriand.
Il avait ete des l'abord salue et celebre par lui. Sut-il l'apprecier
en retour et reconnaitre en cet ecrivain grandissant le plus direct, le
plus autorise en genie, et le plus devorant en gloire, de ses heritiers?
Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnes ne s'y
trompaient pas. Marie-Joseph Chenier s'armait volontiers de _la
Chaumiere indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _Rene_; il
opposait cette simplicite elegante (qui dans son temps avait bien ete
une innovation aussi) a la maniere de ceux qui denaturent la prose,
disait-il, en la voulant elever a la poesie. Quels qu'aient ete sur ce
point les jugements et les presages de Bernardin de Saint-Pierre, il a
pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il
y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour
constater le role actif du devancier qui allait demeurer en arriere.[67]
Bernardin n'a pas non plus mediocrement agi sur d'autres ecrivains
formes vers cette fin du siecle, et moins connus comme peintres qu'ils
ne meriteraient, sur Ramond, sur Senancour. Lamartine, en faisant lire
et relire a son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclame cette
influence premiere sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des
_Etudes_, s'est prolongee en palissant jusqu'a nous; il n'y a pas rendu
un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses
_Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que
par cette piece du _Soir_ des premieres _Meditations_, qui est comme la
poesie meme de Bernardin, recueillie et vaporisee en son intime essence.
M. Ferdinand Denis, auteur de _Scenes de la Nature sous les Tropiques_
et d'_Andre le Voyageur_, est dans nos generations un representant
tres-pur et tres-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de
Saint-Pierre: par les deux ouvrages cites, il appartient tout a fait a
son ecole; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons
ete une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons ete baignes,
quelque soir, de ses molles clartes, et nous retrouvons ses fonds
de tableaux embellis dans les lointains deja mysterieux de notre
adolescence. Oh! que son rayon de melancolique et chaste douceur, s'il
faiblit en s'eloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de
luire longtemps, comme la premiere etoile des belles soirees, au ciel
plus ardent de ceux qui nous suivent!
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