Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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Mais ces Arcadies, ces iles Fortunees n'existent que dans les nuages
de l'esperance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les
cherche; lors meme qu'elles se bornent a des beautes naturelles dans des
lieux trop celebres, il n'est pas bon d'en vouloir de trop pres verifier
l'image: cette Arcadie alors se herisse de broussailles. "Quand j'ai
visite les rives du Lignon sur la foi de D'Urfe, disait Jean-Jacques a
Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouve que
des forges et un pays enfume." Vaucluse, dit-on, est un pays brule du
soleil et ou il faut gravir longtemps avant de reconnaitre quelques-uns
des traits immortels. L'eglise et l'allee des Pamplemousses ne valent
pas, assure un recent voyageur, la description qu'en a donnee notre
poete. Ascree, ce plus antique des sejours consacres et harmonieux,
Ascree pres de l'Helicon, n'etait qu'un pauvre bourg, nous dit Hesiode,
d'un mauvais hiver et d'un ete pire encore [54].

[Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues
a Racine sur son desappointement a la vue de cette Grece si peu faite
comme on se le figurait sous Louis XIV.]

Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux reves d'avance et
embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de
mecomptes en mecomptes. Il est certain que son caractere en souffrit
et qu'une aigreur desormais incurable se glissa au revers de cette
imagination tendre, a travers cette sensibilite charmante. Bernardin,
cet ecrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes
ames a l'intelligence de la nature, ce pere de Virginie et de Paul, si
beni dans ses enfants, etait-il donc un homme dur, tracassier, comme
l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des temoins honnetes
et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forcant sa faible
voix: "C'etait un homme _dur, mechant?_" Avait-il en effet contracte,
dans le cours d'une vie dependante et genee, des habitudes de
sollicitation peu dignes? Avait-il concu dans ses querelles avec les
savants, et sous pretexte de defendre Dieu contre les athees, des haines
violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? etait-il de peu
d'esprit, a part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres
Memoires ou chaque trait porte, d'un caractere encore au-dessous de son
esprit? Cela serait triste a penser; un tel desaccord entre le caractere
et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable apres
tout dans des hommes de genie plus ou moins ironiques ou egoistes, ne se
peut admettre aisement chez celui dont le talent a pour inspiration et
pour devise principale l'amour des hommes, la misericorde envers les
malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans
sa belle piece de _la Cloche_, a donne de ces desaccords une explication
poetique qui s'etend a beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point
encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets
que ceux d'un timbre eclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien
a l'origine un talent gratuit, une sorte de predestination non meritee,
une grace en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et
janseniste, independamment de la volonte et des oeuvres ordinaires de la
vie. C'est, au sein de l'individu doue, un de ces mysteres qui marquent
combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes
les memes problemes que la theologie. Particularisons le mystere.
Bernardin de Saint-Pierre, retire du monde apres tant de recherches
errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, ecrivant, au haut de son
pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, sous ces memes toits
autrefois sanctifies par Rollin, les belles pages de ses _Etudes_ qu'il
mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurement ni aux
autres ni a lui-meme. Les susceptibilites et les souillures se noient
dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la priere, abreuvent,
purifient, baptisent de nouveau une ame. Il est seul; son chien couche
est a ses pieds; sa vue s'etend vers un horizon immense par dela
les fumees du soir, jusqu'a la colline qui sera bientot celle des
tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine,
faute de quelque argent qui lui permit de prendre une voiture, et il n'a
pas recu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe?
il tient la plume, la grace celeste descend, la magie commence, la
premiere beaute de coeur a brille. Sitot que ce talent se leve, c'est
comme une lune qui idealise tout, mome les monceaux et les terres pelees
et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au
dehors, un manteau lumineux et veloute s'etend sur toutes choses.

[Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a raconte que, dinant un jour chez
Edon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les
philosophes revolutionnaires pratiques, les athees en bonnet rouge,
les Dorat-Cubieres, Sylvain Marechal, etc., et que le beau vieillard
s'indignait au point de s'ecrier, tout en rougissant, que s'il les
tenait entre ses mains, il les _etranglerait_, tant son execration
contre eux etait violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot
ces eclats de haine chez les ames honnetes. Le premier president
de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, a force d'etre
_pompeien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Baville, Guy Patin
s'ecriant: "Si j'eusse ete au senat quand on y tua Jules Cesar, je
lui aurais donne le vingt-quatrieme coup de poignard." Mais M. de
Malesherbes (ce qui etait plus serieux) disait a propos de ses anciennes
liaisons rompues avec les philosophes: "Si je tenais en mon pouvoir M.
de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner." Mauvaises
manieres de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de
l'infirmite humaine et du vieux levain toujours aise a soulever; pas
autre chose.]

[Note 56: Le Pere la Chaise.]

Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus
particuliere encore: car il est l'exemple le plus souvent invoque et le
plus desesperant de ce desaccord que je veux amoindrir, si je ne peux
le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de
l'irritation plus grande qu'elles recoivent des contacts et des piqures.
Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y
prend garde, il s'ensuit des maladies singulieres. Quand la religion
precise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en epreuve et
en sujet de benediction, il y a danger que les plus grandes tendresses
soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus.
Racine, qui etait aisement caustique autant que tendre, n'echappa
peut-etre a ce mal d'aigreur que par la vraie devotion. Qu'on se figure
en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilite tres-fine,
tres-exquise, qui penetre vite les motifs caches, les racines mauvaises
des actions, qui saisit la pensee sous l'accent, la faussete a travers
le sourire, qui subodore en quelque sorte les defauts des autres mieux
qu'eux-memes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce
que c'est qu'un talent, une superiorite comme celle de Bernardin de
Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se
la prouver ou a soi-meme ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui
vous renfoncent douloureusement ce talent ignore qu'on tient contre son
coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourne
en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber a chaque
coudoiement sous ces pointes rentrantes!

[Note 57: "Une seule epine me fait plus de mal que l'odeur de cent
roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble
mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un medisant, un
mechant, un perfide..." (Preambule de l'_Arcadie_.)]

Bernardin de Saint-Pierre etait donc foncierement bon, j'aime a le
croire; mais il etait devenu, par la facheuse experience des hommes,
irritable, mefiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanite,
comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il etait tel
que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades
au mont Valerien avec Rousseau, quand il recut de lui, comme on l'a dit
heureusement, le manteau d'Elie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne
Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour
reveiller ses acretes et ses humeurs.

Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France a Paris en 1771, il n'etait
pas encore ainsi ulcere; mais les mecomptes qu'il eut a subir dans la
societe parisienne acheverent vite ce qu'avaient commence ses infortunes
au dehors. Il fut adresse par M. de Bretceuil a d'Alembert, qui le
recut bien, et qui l'introduisit dans la societe de mademoiselle de
Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette
personne, si distinguee par l'esprit et par l'ame, a laisse deux volumes
de lettres passionnees, dans lesquelles il y a chaleur a la fois et
analyse, mais pas une scene peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il
visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Platriere. Le credit de
d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage a
l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en
4773, sans qu'il y mit son nom, eut du succes et en meritait. Quoique
l'auteur s'excuse presque d'avoir oublie sa langue durant dix annees de
voyages et d'absence, le style est deja tout forme, et l'on y retrouve
plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un
tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup ecrit; il
composait des memoires pour les bureaux, il redigeait des journaux pour
lui; arts, morale, geographie, affaires du temps, il tenait compte de
tout. Ses lettres particulieres etaient fort soignees; il citait a M.
Hennin Euripide ou Epictete; Rulhiere lui disait dans une reponse:
"Votre lettre, mon cher ami, est une veritable eglogue." Bernardin avait
fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent
une quantite d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le
_Voyage a l'Ile-de-France_ est donc deja d'un ecrivain exerce, et par
endroits eloquent. Des la premiere page je lis ce mot, qui revele tout
le caractere du peintre: "Un paysage est le fond du tableau de la vie
humaine." La lettre quatrieme, ecrite au moment du depart, m'apparait,
dans sa sensibilite discrete, comme toute mouillee de pleurs: "Adieu,
amis plus chers que les tresors de l'Inde!... Adieu, forets du Nord
que je ne reverrai plus! Tendre amitie! sentiment plus cher qui la
surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est ecoule comme un
songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la
vie." C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de
felicite en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette
passion, dont on peut lire le recit complaisamment trace par le
biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'ideal des amours
romanesques, comme je me les figure: etre un grand poete, et etre aime
avant la gloire! exhaler les premices d'une ame de genie, en croyant
n'utre qu'un amant! se reveler pour la premiere fois tout entier, dans
le mystere!

D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa
sincerite premiere, ce talent de coeur tout a fait propre au nouvel
ecrivain, sont celles ou il se reproche comme une faute essentielle de
n'avoir pas note dans son journal les noms des matelots tombes a la mer.
Parmi les esquisses deja neuves et vives, qui plus tard se developperont
en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve
exactement dans les _Etudes_, au chapitre _des Couleurs_, les effets
et les intentions, mais plus etendues, plus diversifiees: c'est la
difference d'un leger pastel improvise, et d'une peinture fine et
attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le compose
poetique et colore de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait reel et nu.
Pour n'en citer qu'un exemple, le pelerinage de Virginie et de son frere
a la Riviere-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagne
de son negre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des
Trois-Mamelles, il faut traverser la riviere a gue, le negre passe son
maitre sur ses epaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie
sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant,
transfigure et divinise tout dans la souvenir.

[Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'edition de M. Aime-Martin.]

En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que
mediocrement enthousiaste de cette nature que bientot, l'horizon aidant
et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumee. Lemontey,
dans son _Etude sur Paul et Virginie_, a remarque que ces memes sites,
qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de
l'univers et un Eden ravissant, ne sont representes ici que comme une
terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exageration a
dire cela, il faut convenir que Bernardin parle a chaque instant de
cette terre _raboteuse, toute herissee de roches_, de ces vallons
_sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semees
d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil
rembrunissait tout a ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant:
"Je prefererais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon
pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai ete
eleve.... Heureux qui revoit les lieux ou tout fut aime, ou tout parut
aimable, et la prairie ou il courut, et le verger qu'il ravagea!" Le
voyageur lasse va meme jusqu'a preferer Paris a toutes les villes, parce
que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberte. Que de promptes
amertumes de toutes sortes suivirent et corrigerent ce vif elan de
retour, cet embrassement de la patrie! Refoule de nouveau et contriste
dans le present, le sejour deja lointain de l'Ile-de-France s'embellit
pour lui alors, et sa pensee y revola, comme la colombe au desert, pour
y replacer le bonheur.

Un endroit du _Voyage_ touche directement a l'innovation pittoresque de
l'auteur et a la conquete particuliere que meditait son talent: "L'art
de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes mome n'en
sont pas inventes. Essayez de faire la description d'une montagne de
maniere a la faire reconnaitre: quand vous aurez parle de la base, des
flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variete dans ces
formes bombees, arrondies, allongees, aplaties, cavees, etc.! Vous ne
trouvez que des periphrases; c'est la meme difficulte pour les plaines
et les vallons. Qu'on ait a decrire un palais, ce n'est plus le mome
embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom." Bernardin
triompha de cette difficulte et de cette disette en introduisant, en
insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots
empruntes aux sciences, aux arts, a la navigation, a la botanique, etc.,
etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance.
Dans la description du coucher de soleil citee, plus haut, il est
question des vents alizes qui le soir _calmissent_ un peu, et des
vapeurs legeres propres a _refranger_ les rayons; deux mots que le
Dictionnaire de l'Academie n'a pas adoptes encore. Tous ces tons
d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et
belle harmonie. Mais s'il savait toujours etre ideal dans l'effet de
l'ensemble, il ne reculait pas sur la verite, infinie familiere, du
detail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les
couleurs de _fumee de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa
toile a cote des reseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque
d'Amyot l'avait de longue main apprivoise a la naivete franche. La
merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du
monde le caractere de l'audace, tant elle est menagee sous des jours
adoucis, tant elle nous arrive dans la melodie flatteuse. Toujours et
partout suavite et charme; toujours le contraire de la crudite et de la
discordance[59].

[Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une maniere assez vive et assez
plaisante: "Chateaubriand est le pere du _romantisme_, Jean-Jacques le
grand-pere, Bernardin l'oncle, et un oncle arrive de l'Inde expres pour
cela."]

La publication du _Voyage a l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin,
de longues tracasseries et de desagrements dont il s'exagera sans doute
l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, a ce
qu'il crut, dans la societe de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en
retira malgre une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas
en meilleure veine plus tard dans la societe de madame Necker, qu'il
frequenta quelque temps; et le triste succes, si souvent raconte, dela
lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, etait bien fait pour le
decourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre
menage de la rue Platriere, lorsqu'il avait tant de peine a lui faire
accepter un petit present de cafe, et qu'il s'avancait avec des
alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarite du
grand homme mefiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait
etre pris tres-prochainement lui-meme d'une maladie misanthropique
toute semblable, engendree par les memes causes. Il nous a confesse
ce miserable etat dans le preambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de
quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: "... Je
fus frappe d'un mal etrange; des feux semblables a ceux des eclairs
sillonnaient ma vue; tous les objets se presentaient a moi doubles et
mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour
d'ete, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans eprouver des
anxietes intolerables... Si je passais seulement dans un jardin public,
pres d'un bassin plein d'eau, j'eprouvais des mouvements de spasme et
d'horreur... Je ne pouvais traverser une allee de jardin public ou se
trouvaient plusieurs personnes rassemblees. Des qu'elles jetaient les
yeux sur moi, je les croyais occupees a en medire..." Il n'y a de
comparable a ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses
_Dialogues_. On voit combien Bernardin merite d'etre associe a ce
dernier, a Pascal, au Tasse, a toute cette famille d'illustres
malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir
qu'il se mit a rassembler avec feu et a mettre en oeuvre les materiaux
de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son sejour dans
la rue de la Madeleine-Saint-Honore, a l'hotel Bourbon, et plus tard
dans la rue Neuve-Saint-Etienne, _maison de M. Clarisse_, qui repond a
ces annees d'hypocondrie, de misere, de solitude et d'enfantement, est
naivement retrace dans les lettres a M. Hennin. On peut y relever
les traces d'un esprit mefiant, inquiet, d'un homme vieillissant,
solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni
ensevelir les petites miseres, parlant trop des _ports de lettres_,
comme bientot dans ses prefaces il parlera des _contrefacons_. J'aime
mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvrete et la detresse
otant a la dignite du genie, ce genie ne craignant pas de mendier comme
une mere pour l'enfant qu'elle sent pres de naitre, le peintre ne
demandant qu'un gite, le vivre et une toile pour deployer a l'aise ses
couleurs et ses pinceaux: "J'ai a mettre en ordre des materiaux fort
interessants, et ce n'est qu'a la vue du ciel que je peux recouvrer mes
forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'ete a la campagne;"
les anciens disaient un _trou de lezard_. Combien il est touchant
d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M.
Hennin de lui epargner les voyages inutiles a Versailles; car il les
fait a pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que
la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive
que trempe et brise! Puis un peu apres, quand il s'est mis _dans ses
meubles_ rue Neuve-Saint-Etienne; quand, jouissant de quelques rayons de
fevrier et de la premiere satisfaction du chez-soi, il ecrit gaiement a
M. Hennin: "J'irai vous voir a la premiere violette," on rajeunit avec
lui et l'on espere.--"Enfin j'ai cherche de l'eau dans mon puits,"
disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si
familiere; cela signifiait qu'il travaillait serieusement a tirer de
lui-meme sa principale ressource et a se faire jour par ses ecrits. Les
_Etudes de la Nature_, fruit mur de cette longue retraite et de cette
elaboration solitaire, parurent en 1784.

Le succes en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau
et des idees de sensibilite et de religion naturelle avait prepare les
esprits a saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les
jeunes gens, tout ce public grossissant d'Emile et de Saint-Preux,
saluerent d'un cri de joie ce nouvel apotre au parler enchanteur. On se
faisait innocent a la lecture des _Etudes_, le lendemain du _Mariage
de Figaro_. Grimm, le spirituel charge d'affaires litteraires de huit
souverains du Nord, avait beau ecrire a ses patrons que l'ouvrage
n'etait qu'_un long recueil d'eglogues, d'hymnes et de madrigaux en
l'honneur de la Providence_, la vogue en cela se retrouvait d'accord
avec la morale eternelle. Le clerge lui-meme qui avait fait du chemin
depuis les dernieres annees, et qui, en devenant moins difficile en fait
d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions
directes dont Jean-Jacques avait embarrasse son spiritualisme,
accueillit avec faveur ces hommages eloquents rendus a la Providence; on
opposait, dans des theses en Sorbonne, Saint-Pierre a Buffon, l'auteur
des _Etudes_ a l'auteur des _Epoques_. L'esprit etait tres-eveille aux
idees nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient
changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles
avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les _Etudes_ eussent trouve
la nouvelle science deja constatee et regnante, l'analyse victorieuse
de l'hypothese; en 84 elles purent obtenir, meme par leur cote le plus
faux, un succes de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans
parler du poete Robbe qui se melait d'avoir des idees la-dessus, plus
d'un chaud partisan se declara pour le systeme des marees, la fonte des
glaces, l'allongement du pole. Et ce genre de succes fut peut-etre le
plus cher a l'auteur, dont il caressait la chimere: Jean-Jacques se
glorifiait avant tout d'avoir fait _le Devin du Village_; Girodet
consumait ses veilles a devenir poete; Alfieri se piquait d'etre fort en
grec, et Byron d'etre le premier a la nage dans le Bosphore. Cherubini,
dit-on, se pique de peindre.

Comme science, il ne nous appartient pas de juger les _Etudes_, et nous
ne hasarderons qu'un mot. C'etait certes une position a prendre, un
point de vue heureux a relever vers cette fin du XVIIIe siecle, que
d'assembler et de deduire les accords, les harmonies animees du tableau
de la nature, et de faire sentir la chaine et, s'il se pouvait,
l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta a Geneve, et
Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insiste sur les
desaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveaute
a la fois et verite dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte
le livre de Fenelon, en profitant des observations amassees dans
l'intervalle, et en s'arretant avec plus de complaisance sur la nature,
cette oeuvre vivante et cette ouvriere de Dieu [60]. Son livre, et en
general tous ses ouvrages depuis les _Etudes_ jusqu'aux _Harmonies_,
sont en ce sens une espece de compromis entre l'ancien spiritualisme
chretien et l'observation irrecusable, je dirai aussi, le culte
croissant de la nature: dans ses croyances a l'immortalite, il essaye,
par exemple, de donner au ciel chretien une realite naturelle en
faisant aller les ames dans les planetes ou dans le soleil. Mais,
scientifiquement parlant, son point de vue n'etait qu'un apercu heureux,
instantane, un ensemble mele de lueurs vraies et de jours faux, et d'ou
il ne pouvait sortir autre chose que la peinture meme qu'il en offrait,
et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait naitre. Le
point de vue des causes finales n'est jamais fecond pour la science, et
rentre tout entier dans la poesie, dans la morale, dans la religion; ce
ne peut etre au plus que le moment de priere du savant, apres quoi il
faut qu'il se remette a l'examen, a l'analyse. Son premier mot une
fois articule, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se repeter
en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu
cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la
physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique
et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il
essayait d'embrasser et de deviner par un compose d'etude ingenieuse,
mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos
jours, pour les grandes observations vegetales en divers climats, a
donne sur plus d'un point consistance et realite scientifique a ce qui
n'existait chez Bernardin qu'a l'etat de vue attrayante et passagere;
Lamartine, de son cote, a repris en pur poete bien des inspirations
de Bernardin, et les a rajeunies, fecondees. Mais cette union, chez
Bernardin, du demi-savant, du poete et du peintre, cette combinaison
mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire ecole utilement, soit pour
les savants, soit pour les poetes, fut du moins belle et seduisante
en lui. Tant de notions amassees de partout sur les plantes, sur les
climats, tant de maximes morales sur la societe et sur l'homme, ce
melange de verites, d'hypotheses et de chimeres, venant a se rencontrer
sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attiedi, peignirent
divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel.

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