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Portraits litteraires, Tome II. written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome II.

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PORTRAITS
LITTERAIRES

II

PAR

C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADEMIE FRANCAISE.

1862




MOLIERE, DELILLE,
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, LE GENERAL
LA FAYETTE, FONTANES, JOUBERT, LEONARD,
ALOISIUS BERTRAND, LE COMTE DE SEGUR,
JOSEPH DE MAISTRE, GABRIEL NAUDE.





MOLIERE

Il y a en poesie, en litterature, une classe d'hommes hors de ligne,
meme entre les premiers, tres-peu nombreuse, cinq ou six en tout,
peut-etre, depuis le commencement, et dont le caractere est
l'universalite, l'humanite eternelle intimement melee a la peinture des
moeurs ou des passions d'une epoque. Genies faciles, forts et feconds,
leurs principaux traits sont dans ce melange de fertilite, de fermete
et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie
indifference sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre,
tout point de depart leur etant bon pour entrer en matiere; c'est une
production active, multipliee a travers les obstacles, et la plenitude
de l'art frequemment obtenue sans les appareils trop lents et les
artifices. Dans le passe grec, apres la grande figure d'Homere, qui
ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le genie primitif de
la plus belle portion de l'humanite, on est embarrasse de savoir qui y
rattacher encore. Sophocle, tout fecond qu'il semble avoir ete, tout
humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et
des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacre, pour
ainsi dire, de forme et d'attitude, qu'on ne peut guere le deplacer en
idee de son piedestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent,
et l'on n'a que le nom de Menandre, qui fut peut-etre le plus parfait
dans la famille des genies dont nous parlons; car chez Aristophane la
fantaisie merveilleuse, si athenienne, si charmante, nuit pourtant a
l'universalite. A Rome je ne vois a y ranger que Plaute, Plaute mal
apprecie encore[1], peintre profond et divers, directeur de troupe,
acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Moliere, dont il faut le
compter pour un des plus legitimes ancetres. Mais la litterature latine
fut trop directement importee, trop artificielle des l'abord et apprise
des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres genies. Les plus feconds
des grands ecrivains de cette litterature en sont aussi les plus
_litterateurs_ et rimeurs dans l'ame, Ovide et Ciceron. Au reste, a
elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables poetes des
litteratures d'imitation, d'etude et de gout, ces types chaties et
acheves, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et a la renaissance
qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare,
Cervantes, Rabelais, Moliere, et deux ou trois depuis, a des rangs
inegaux, les voila tous; on les peut caracteriser par les ressemblances.
Ces hommes ont des destinees diverses, traversees; ils souffrent, ils
combattent, ils aiment. Soldats, medecins, comediens, captifs, ils ont
peine a vivre; ils subissent la misere, les passions, les tracas, la
gene des entreprises. Mais leur genie surmonte les liens, et, sans se
ressentir des etroitesses de la lutte, il garde le collier franc, les
coudees franches. Vous avez vu de ces beautes vraies et naturelles qui
eclatent et se font jour du milieu de la misere, de l'air malsain, de la
vie chetive; vous avez, bien que rarement, rencontre de ces admirables
filles du peuple, qui vous apparaissent formees et eclairees on ne sait
d'ou, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle meme est
elegant: elles empechent de perir l'idee de cette noble race humaine,
image des Dieux. Ainsi ces genies rares, de grande et facile beaute,
de beaute native et _genuine_, triomphent, d'un air d'aisance, des
conditions les plus contraires; ils se deploient, ils s'etablissent
invinciblement. Ils ne se deploient pas simplement au hasard et tout
droit a la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement
feconds et faciles comme ces genies secondaires, les Ovide, les Dryden,
les abbe Prevost. Non; leurs oeuvres, aussi promptes, aussi multipliees
que celles des esprits principalement faciles, sont encore combinees,
fortes, nouees quand il le faut, achevees maintes fois et sublimes.
Mais aussi cet achevement n'est jamais pour eux le souci quelquefois
excessif, la prudence constamment chatiee des poetes de l'ecole
studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despreaux, de ces poetes que
j'admire et que je goute autant que personne, chez qui la correction
scrupuleuse est, je le sais, une qualite indispensable, un charme, et
qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues: _La
nettete est le vernis des maitres_. Il y a dans la perfection meme des
autres poetes superieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus
irregulierement trouve, d'incomparablement plus fertile et plus degage
des entraves ingenieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se
joue, qui etonne et deconcerte par sa ressource inventive les poetes
distingues d'entre les contemporains, jusque sur les moindres details
du metier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'etonnement,
Boileau ne peut s'empecher de demander a Moliere _ou il trouve la rime_.
A les bien prendre, les excellents genies dont il est question tiennent
le milieu entre la poesie des epoques primitives et celle de siecles
cultives, civilises, entre les epoques homeriques et les epoques
alexandrines; ils sont les representants glorieux, immenses encore, les
continuateurs distincts et individuels des premieres epoques au sein des
secondes. Il est en toutes choses une premiere fleur, une premiere et
large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent a terre
en une fois des milliers de gerbes; apres eux, autour d'eux, les autres
s'evertuent, epient et glanent. Ces genies abondants, qui ne sont
pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent,
comparent, imitent, comme tous ceux de leur age; cela ne les empeche
pas de creer, comme aux ages naissants. Ils font se succeder, en chaque
journee de leur vie, des productions, inegales sans doute, mais dont
quelques-unes sont le chef-d'oeuvre de la combinaison humaine et de
l'art; ils savent l'art deja, ils l'embrassent dans sa maturite et son
etendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d'eux; ils
le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute
preoccupation et fatuite litteraire. Souvent ils meurent, un peu comme
aux epoques primitives, avant que leurs oeuvres soient toutes
imprimees ou du moins recueillies et fixees, a la difference de leurs
contemporains les poetes et litterateurs de cabinet, qui vaquent a ce
soin de bonne heure; mais telle est, a eux, leur negligence et leur
prodigalite d'eux-memes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens
general, aux decisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les
hasards autant que quiconque parmi les poetes dedaigneux du vulgaire.
En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au genie meme de
la poetique humanite, et en etre la tradition vivante perpetuee, la
personnification irrecusable.

[Note 1: M. Naudet, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans
un excellent cours aussi attique de pensee que de diction, remettent a
sa place ce grand comique latin.]

Moliere est un de ces illustres temoins: bien qu'il n'ait pleinement
embrasse que le cote comique, les discordances de l'homme, vices,
laideurs ou travers, et que le cote pathetique n'ait ete qu'a peine
entame par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cede a personne
parmi les plus complets, tant il a excelle dans son genre et y est alle
en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'a l'observation la
plus grave, tant il a occupe en roi toutes les regions du monde qu'il
s'est choisi, et qui est la moitie de l'homme, la moitie la plus
frequente et la plus activement en jeu dans la societe.

Moliere est du siecle ou il a vecu, par la peinture de certains travers
particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutot encore de
tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux,
pour se donner des l'abord la mesure de son genie, que de voir avec
quelle facilite il se rattache a son siecle, et comment il s'en detache
aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec
grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despreaux, Racine,
Bossuet, Pascal, sont bien plus specialement les hommes de leur temps,
du siecle de Louis XIV, que Moliere. Leur genie (je parle meme des plus
vastes) est marque a un coin particulier qui tient du moment ou ils sont
venus, et qui eut ete probablement bien autre en d'autres temps. Que
serait Bossuet aujourd'hui? qu'ecrirait Pascal? Racine et Despreaux
accompagnent a merveille le regne de Louis XIV dans toute sa partie
jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensee. Bossuet domine ce
regne a l'apogee, avant la bigoterie extreme, et dans la periode deja
hautement religieuse. Moliere, qu'aurait opprime, je le crois, cette
autorite religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut a propos
pour y echapper, Moliere, qui appartient comme Boileau et Racine (bien
que plus age qu'eux), a la premiere epoque, en est pourtant beaucoup
plus independant, en meme temps qu'il l'a peinte au naturel plus que
personne. Il ajoute a l'eclat de cette forme majestueuse du grand
siecle; il n'en est ni marque, ni particularise, ni retreci; il s'y
proportionne, il ne s'y enferme pas.

Le XVIe siecle avait ete dans son ensemble une vaste decomposition de
l'ancienne societe religieuse, catholique, feodale, l'avenement de la
philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la societe. Mais
cet avenement s'etait fait a travers tous les desordres, a travers
l'orgie des intelligences et l'anarchie materielle la plus sanglante,
principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe siecle
eut pour mission de reparer ce desordre, de reorganiser la societe, la
religion, la resistance; a partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et
dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne
son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'enumerer tout ce qui se
fit, des le commencement du XVIIe siecle, de tentatives severes au sein
de la religion, par des communautes, des congregations fondees, des
reformes d'abbayes, et au sein de l'Universite, de la Sorbonne, pour
rallier la milice de Jesus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En
litterature cela se voit et se traduit evidemment. A la litterature
gauloise, grivoise et irreverente des Marot, des Bonaventure Des
Periers, Rabelais, Regnier, etc.; a la litterature paienne, grecque,
epicurienne, de Ronsard, Baif, Jodelle, etc., philosophique et sceptique
de Montaigne et de Charron, en succede une qui offre des caracteres
bien differents et opposes. Malherbe, homme de forme, de style, esprit
caustique, cynique meme, comme M. de Buffon l'etait dans l'intervalle de
ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chretien
dans ses odes que les dehors; mais le genie de Corneille, du pere de
Polyeucte et de Pauline, est deja profondement chretien. D'Urfe l'est
aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rheteur occupe des
mots, a les formes et les idees toutes rattachees a l'orthodoxie.
L'ecole de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne,
Pascal apparait. La detestable ecole poetique de Louis XIII, Boisrobert,
Menage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas
sans doute dans cette voie de reforme; elle est peu grave, peu morale,
a l'italienne, et comme une repetition affadie de la litterature des
Valois. Mais tout ce qui l'etouffe et lui succede sous Louis XIV se
range par degres a la foi, a la regularite: Despreaux, Racine, Bossuet.
La Fontaine lui-meme, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilites, et
tout du XVIe siecle qu'il est, a des acces de religion lorsqu'il ecrit
la _Captivite de saint Malc_, l'Epitre a madame de La Sabliere, et qu'il
finit par la penitence. En un mot, plus on avance dans le siecle dit _de
Louis XIV_, et plus la litterature, la poesie, la chaire, le theatre,
toutes les facultes memorables de la pensee, revetent un caractere
religieux, chretien, plus elles accusent, meme dans les sentiments
generaux qu'elles expriment, ce retour de croyance a la revelation, a
l'humanite vue _dans_ et _par_ Jesus-Christ; c'est la un des traits les
plus caracteristiques et profonds de cette litterature immortelle.
Le XVIIe siecle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il
separe.

Mais Moliere, nous le disons sans en porter ici eloge ni blame moral, et
comme simple preuve de la liberte de son genie, Moliere ne rentre pas
dans ce point de vue. Bien que sa figure et son oeuvre apparaissent et
ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du siecle de Louis
le Grand, il s'etend et se prolonge au dehors, en arriere, au dela; il
appartient a une pensee plus calme, plus vaste, plus indifferente, plus
universelle. L'eleve de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de
Hesnault se rattache assez directement au XVIe siecle philosophique,
litteraire; il n'avait aucune antipathie contre ce siecle et ce qui en
restait; il n'entrait dans aucune reaction religieuse ou litteraire,
ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau a leur maniere, et
les trois quarts du siecle de Louis XIV; il est, lui, de la posterite
continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Regnier, des auteurs de la
_Satyre Menippee_; il n'a ou n'aurait nul effort a faire pour s'entendre
avec Lamothe-le-Vayer, Naude ou Guy Patin meme, tout docteur en medecine
qu'est ce mordant personnage. Moliere est naturellement du monde de
Ninon, de madame de La Sabliere avant sa conversion; il recoit a Auteuil
Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux
pas dire du tout que Moliere, dans son oeuvre ou dans sa pensee, fut
un esprit fort decide, qu'il eut un systeme la-dessus, que, malgre sa
traduction de Lucrece, son gassendisme originel et ses libres liaisons,
il n'eut pas un fonds de religion moderee, sensee, d'accord avec la
coutume du temps, qui reparait a sa derniere heure, qui eclate avec tant
de solidite dans le morceau de Cleante du _Tartufe_. Non; Moliere, le
sage, l'Ariste pour les bienseances, l'ennemi de tous les exces de
l'esprit et des ridicules, le pere de ce _Philinte_ qu'eussent reconnu
Lelius, Erasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie
libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il
etait de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'a
partir de _l'Ecole des Femmes_ ses ennemis allaient repandant sur sa
religion. Mais ce que je veux etablir, et ce qui le caracterise entre
ses contemporains de genie, c'est qu'habituellement il a vu la nature
humaine en elle-meme, dans sa generalite de tous les temps, comme
Boileau, comme La Bruyere l'ont vue et peinte souvent, je le sais, mais
sans melange, lui, d'epitre _sur l'Amour de Dieu_, comme Boileau, ou de
discussion sur le quietisme comme La Bruyere[2]. Il peint l'humanite
comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui etait plus possible,
il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs;
dans le tragique on elude moins aisement le christianisme. Il separe
l'humanite d'avec Jesus-Christ, ou plutot il nous montre a fond l'une
sans trop songer a rien autre; et il se detache par la de son siecle.
C'est lui qui, dans la scene du Pauvre, a pu faire dire a don Juan, sans
penser a mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages:
"Tu passes ta vie a prier Dieu, et tu meurs de faim; prends cet argent,
je te le donne pour l'amour de l'humanite." La bienfaisance et la
philanthropie du XVIIIe siecle, celle de d'Alembert, de Diderot, de
d'Holbach, se retrouve tout entiere dans ce mot-la. C'est lui qui a
pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si
souvent cite, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception
la plus grave, ce mot echappe a une habitude d'esprit invinciblement
philosophique: "Ou la vertu va-t-elle se nicher?" Jamais homme de
Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille
pensee, et c'eut ete plutot le contraire qui eut paru naturel, le pauvre
etant aux yeux du chretien l'objet de graces et de vertus singulieres.
C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de
Gassendi, leur maitre commun, disait, tout en combattant la partie
theorique et la chimere des atomes: "Passe encore pour la morale."
Moliere etait donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas
dire de don Juan ou d'Epicure, mais de Chremes dans Terence: _Homo sum_.
On lui a applique en un sens serieux ce mot du _Tartufe: Un homme... un
homme enfin!_ Cet homme savait les faiblesses et ne s'en etonnait pas;
il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les
vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considerait
volontiers cette triste humanite comme une vieille enfant et une
incurable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en
l'amusant.

[Note 2: La Bruyere a dit: "Un homme ne chretien et Francois se
trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont defendus,
il les entame quelquefois et se detourne ensuite sur de petites choses
qu'il releve par la beaute de son genie et de son style."--Moliere
n'a pas du tout fait ainsi, il ne s'est beaucoup contraint ni devant
l'Eglise ni a l'egard de Versailles, et ne s'est pas epargne les grands
sujets. Dix ou quinze ans plus lard seulement, au temps ou paraissaient
_les Caracteres_, cela lui eut ete moins facile.]

Aujourd'hui que nous jugeons les choses a distance et par les resultats
degages, Moliere nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre
la societe de son temps qu'il ne crut l'etre; c'est un ecueil dont nous
devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que
je citais tout a l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le
moins tente de rapprocher de notre poete, et qui pourtant, comme lui,
plus que lui, mit en question les principaux fondements de la societe
d'alors, et qui envisagea sans prejuge aucun la naissance, la qualite,
la propriete; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce
peu de fondement, ou plutot de cette ruine qu'il faisait de toutes les
choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi a la colonne
du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal
et Moliere, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables
temoins de la societe de leur temps; Moliere, dans un espace immense et
jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes
parts avec sa troupe le champ de la vieille societe, livrant pele-mele
au rire la fatuite titree, l'inegalite conjugale, l'hypocrisie
captieuse, et allant souvent effrayer du meme coup la grave
subordination, la vraie piete et le mariage; Pascal, lui, a l'interieur
et au coeur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi a sa maniere la
voute de l'edifice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la
force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacre pilier. Mais en
accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveaute et sa justesse[3], il
ne faudrait pas preter a Moliere, je le crois, plus de premeditation de
renversement qu'a Pascal; il faut meme lui accorder peut-etre un moindre
calcul de l'ensemble de la question. Plaute avait-il une arriere-pensee
systematique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de
l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne societe?

[Note 3: M. Villemain, dans son morceau sur Pascal, avait deja
rapproche celui-ci de Moliere, mais seulement comme auteur des
_Provinciales_, et pour le talent de la raillerie.--Je ne faisais
moi-meme qu'esquisser ici ce que j'ai developpe au tome III de
_Port-Royal_.]

Le moment ou vint Moliere servit tout a fait cette liberte qu'il eut et
qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives
hardies ou familieres, et le protegea contre tous. En retracant le
_Tartufe_, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance,
Moliere presageait deja de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un
si beau regne, et il se hatait, quand c'etait possible a grand'peine et
que ce pouvait etre utile, d'en denoncer du doigt le vice croissant.
S'il avait vecu assez pour arriver vers 1685, au regne declare de madame
de Maintenon, ou meme s'il avait seulement vecu de 1673 a 1685, durant
cette periode glorieuse ou domine l'ascendant de Bossuet, il eut ete
sans doute moins efficacement protege; il eut ete persecute a la fin.
Quoi qu'il en soit, on doit comprendre a merveille, d'apres cet esprit
general, libre, naturel, philosophique, indifferent au moins a ce qu'ils
essayaient de restaurer, la colere des oracles religieux d'alors contre
Moliere, la severite cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se
raille et triomphe du comedien mort en riant, et cette indignation meme
du sage Bourdaloue en chaire apres le _Tartufe_, de Bourdaloue, tout ami
de Boileau qu'il etait. On concoit jusqu'a cet effroi naif du janseniste
Baillet qui, dans ses _Jugements des Savants_, commence en ces termes
l'article sur Moliere: "Monsieur de Moliere est un des plus dangereux
ennemis que le siecle ou le monde ait suscites a l'Eglise de
Jesus-Christ, etc." Il est vrai que des religieux plus aimables, plus
mondains, se montraient pour lui moins severes. Le pere Rapin louait au
long Moliere dans ses _Reflexions sur la Poetique_, et ne le chicanait
que sur la negligence de ses denouments; Bouhours lui fit une epitaphe
en vers francais agreables et judicieux.

Moliere au reste est tellement _homme_ dans le libre sens, qu'il
obtint plus tard les anathemes de la philosophie altiere et pretendue
reformatrice, autant qu'il avait merite ceux de l'episcopat dominateur.
Sur quatre chefs differents, a propos de _l'Avare_, du _Misanthrope_, de
_Georges Dandin_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, Jean-Jacques n'entend
pas raillerie et ne l'epargne guere plus que n'avait fait Bossuet.

Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois
ou quatre genies superieurs dans la suite des ages, Moliere est peintre
de la nature humaine au fond, sans acception ni preoccupation de culte,
de dogme fixe, d'interpretation formelle; qu'en s'attaquant a la societe
de son temps, il a represente la vie qui est partout celle du grand
nombre, et qu'au sein de moeurs determinees qu'il chatiait au vif, il
s'est trouve avoir ecrit pour tous les hommes.

Jean-Baptiste Poquelin naquit a Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme
on l'a cru longtemps, sous les piliers des halles, mais, d'apres
la decouverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue
Saint-Honore, au coin de la rue des Vieilles-Etuves[4]. Il etait par sa
mere et par son pere d'une famille de tapissiers. Son pere, qui,
outre son etat, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi,
destinait son fils a lui succeder, et le jeune Poquelin, mis de bonne
heure en apprentissage dans la boutique, ne savait guere a quatorze ans
que lire, ecrire, compter, enfin les elements utiles a sa profession.
Son grand-pere maternel pourtant, qui aimait fort la comedie, le menait
quelquefois a l'hotel de Bourgogne, ou jouait Bellerose dans le haut
comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce.
Chaque fois qu'il revenait de la comedie, le jeune Poquelin etait plus
triste, plus distrait du travail de la boutique, plus degoute de la
perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matinees reveuses
d'un lendemain de comedie pour le genie adolescent devant qui, dans la
nouveaute de l'apparition, la vie humaine se deroulait deja comme une
scene perpetuelle. Il s'en ouvrit enfin a son pere, et, appuye de son
aieul qui le _gatait_, il obtint de faire des etudes. On le mit dans une
pension, a ce qu'il parait, d'ou il suivit, comme externe, le college de
Clermont, depuis de Louis-le-Grand, dirige par les jesuites.

[Note 4: J'ai mis surtout a contribution, dans cette etude sur
Moliere, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau;
c'est un travail complet et definitif dont il faut conseiller la lecture
sans avoir la pretention d'y suppleer. M. Taschereau a bien voulu y
joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les
renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai
beaucoup use aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail
trop peu recommande ou meme deprecie injustement. C'est dans ce
Commentaire qu'a propos du vers des _Femmes savantes_:

On voit partout chez vous l'ithos et le pathos,

M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _ethos_, plus
correctement prononce, se mit en de faux frais d'etymologie. On en
plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire
facile couvrit les louanges dues a l'ensemble du tres-estimable
Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur
Moliere, mais je laisse a ma notice son cachet anterieur.]

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