Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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On a quelquefois regrette que Racine n'eut pas fait d'elegies; mais
qu'est-ce donc dans ses pieces que ces roles delicats, parfois un peu
pales comme Aricie, bien souvent passionnes et enchanteurs, Atalide,
Monime, et surtout Berenice?

_Berenice_ peut etre dite une charmante et melodieuse faiblesse dans
l'oeuvre de Racine, comme la Champmesle le fut dans sa vie.

Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles
semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient
l'oeuvre entiere d'une teinte trop particuliere et qui aurait sa
monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter,
qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi reprimer mainte fois.
Dans l'ordre poetique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix
de l'effort, de la lutte et de la constance; l'ideal habite les hauts
sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impose au talent; sous
pretexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne a sa pente, et l'on n'atteint
pas a l'oeuvre derniere dont on eut ete capable. Aux epoques tout a fait
saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est
pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer,
de se restreindre sur quelques points, de viser a s'elever et a
s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siecle dont nous parlons,
ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se
personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon
que la conscience interieure que chaque talent porte naturellement
en soi prenne ainsi forme au dehors et se represente a temps dans la
personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen
de l'oublier ni de l'eluder. Moliere, le grand comique, etait sujet a
se repandre et a se distraire dans les delicieuses mais surabondantes
bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y
attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.
Despreaux, c'est-a-dire la conscience litteraire, eleva la voix, et l'on
eut a son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut
tirer de ses dizains et de ses contes ou il se complaisait si aisement,
pour l'appliquer a ses fables et lui faire porter ses plus beaux
fruits. Ainsi de Racine lui-meme qui, au sortir des douceurs premieres,
s'elevait a Burrhus et aspirait a _Phedre_. Il retomba cette fois, il
fit _Berenice_ sans Boileau, comme il s'etait cache, enfant, de ses
maitres pour lire le roman d'Heliodore.

Mais ce n'est la qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre
a nu et de penetrer en ce point le plus recule du coeur. Une personne,
un talent, ne sont pas bien connus a fond, tant qu'on n'a pas touche ce
point-la. De meme qu'on dit qu'il faut passer tout un ete a Naples et
un hiver a Saint-Petersbourg, de meme, quand on aborde Racine, il faut
aller franchement jusqu'a _Berenice_.

La piece se donna pour la premiere fois sur le theatre de l'hotel
de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente
representations, un succes de larmes, des brochures critiques pour et
contre, des parodies bouffonnes au Theatre-Italien, enfin tout ce qui
constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son
origine, l'ordre de Madame, ce duel poetique et galant de Racine et
de Corneille, la defaite de ce dernier. Mais independamment des
circonstances particulieres qui favoriserent le premier succes, et sur
lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaitre que Racine a su tirer
d'un sujet si simple une piece d'un interet durable, puisque toutes
les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontre un acteur et une actrice
dignes de ces roles de Titus et de Berenice, le public a retrouve les
applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux
annees de Voltaire. En aout 1724, la reprise de _Berenice_ a la
Comedie-Francaise fut extremement goutee. Mademoiselle Le Couvreur,
Quinault l'aine et Quinault Du Fresne, jouaient les trois roles
qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesle, Floridor, et le
mari de la Champmesle. Les memes acteurs redonnerent moins heureusement
la piece en 1728. Mais surtout la tradition a conserve un vif souvenir
du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie
d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le
factionnaire meme, place sur la scene, laissa, dit-on, tomber son arme
et pleura[30]. _Berenice_ reparut encore trois fois en decembre 1782 et
janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siecle[31]. Avant la
reprise actuelle, elle avait ete representee en dernier lieu le 7 et
le 13 fevrier 1807, c'est-a-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle
George jouait Berenice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La piece
ne fut donnee alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait
cesse, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: "Il est
constant que _Berenice_ n'a point fait pleurer a cette representation,
mais qu'elle a fait bailler; toutes les dissertations litteraires ne
sauraient detruire un fait aussi notoire." Talma pourtant goutait ce
role d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en
disait, ainsi que de Nicomede, que c'etaient de ces roles a jouer deux
fois par an, donnant a entendre par la que ce ton modere, et assez
loin du haut tragique, detend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a
reussi; on n'est pas tout a fait revenu aux larmes, mais on accorde de
vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconte qu'il assista un jour a
une representation de _Berenice_ avec d'Alembert, et que la piece leur
fit a tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de
cette agreable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; a
la lecture, on n'y voit guere qu'une ravissante elegie; a la
representation, quelques-unes des qualites dramatiques se retrouvent, et
l'interet, sans aller jamais au comble, ne languit pas.

[Note 30: Il y eut cinq representations coup sur coup dans la seconde
quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conserves des recettes
ne repondent pas tout a fait a cette haute renommee de succes. Il faut
croire a ce succes pourtant, d'apres l'impression qui en est restee;
La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Litterature_ ou il juge
l'oeuvre, se plait a rappeler le nom de Gaussin comme inseparable de
celui de Berenice.]

[Note 31: _L'Annee litteraire_ (1783, tome I, page 137) constate
un certain succes et en parle comme nous le ferions nous-meme, en
l'opposant aux succes plus bruyants du jour. Il put encore y avoir,
quelques annees apres, un retour de _Berenice_ par mademoiselle
Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.]

[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les roles
etaient meme deja distribues entre mademoiselle Duchesnois, Talma et
Lafon. Talma aurait joue Titus; mais les choses en resterent la. On
ne concoit pas, en effet, que la representation eut ete possible sous
l'Empire apres le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.]


Erudits comme nous le sommes devenus et occupes de la couleur
historique, il y a pour nous, dans la representation actuelle de
_Berenice_, un interet d'etude et de souvenir. Voila donc une de ces
pieces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV a son
heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout
en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux
allusions d'autrefois. Elles etaient nombreuses dans _Berenice_, elles
s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir a croire les deviner
encore. Voltaire, avec son tact rapide, a tres-bien indique la plus
essentielle et la plus voisine de l'inspiration premiere. "Henriette
d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine
et Corneille fissent chacun une tragedie des adieux de Titus et de
Berenice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et
le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait
pas; mais elle avait encore un interet secret a voir cette victoire
representee sur le theatre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle
avait eus longtemps pour Louis XIV et du gout vif de ce prince pour
elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans
la famille royale, les noms de beau-frere et de belle-soeur mirent un
frein a leurs desirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une
inclination secrete, toujours chere a l'un et a l'autre. Ce sont ces
sentiments qu'elle voulut voir developpes sur la scene autant pour
sa consolation que pour son amusement." On sait en effet, par
l'interessante histoire qu'a tracee d'elle madame de La Fayette, combien
Madame et son royal beau-frere s'etaient aimes dans cette nuance aimable
qui laisse la limite confuse et qui prete surtout au reve, a la poesie.
L'adorable princesse qui put dire a son lit de mort a Monsieur: _Je ne
vous ai jamais manque_, aimait pourtant a se jouer dans les mille trames
gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et a s'enchanter du recit
de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute,
dut penetrer dans ses arriere-pensees; il est permis pourtant de croire
que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les revelations
posthumes etait beaucoup plus recouvert dans le moment meme, et qu'en
acceptant le sujet d'une si belle main, le poete ne sut pas au juste
combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, a lui, paraissent
s'etre plutot reportees au souvenir deja eloigne de Marie de Mancini,
laquelle, dix annees auparavant, avait pu dire au jeune roi a la veille
de la rupture: _Ah! Sire, vous etes roi; vous pleurez! et je pars!_

Vous etes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
.............................................
...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:
Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!

Il y avait dans le rapport general des situations, dans une rupture
egalement motivee sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majeste
du rang, assez de points de ressemblance pour captiver a l'antique
histoire une cour si spirituelle, si empressee, et avant tout idolatre
de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas
les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer a la traverse.
Lorsqu'en effet on representa, en novembre 1670, la piece desiree et
inspiree par Madame, cette princesse si chere a tous n'existait plus
depuis quelques mois; _Madame etait morte!_ Or qu'on veuille songer a
tout ce qu'ajoutait son souvenir a l'oeuvre ou sa pensee etait entree
pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris
circulaient deja plus librement, trahis par la mort; ils s'echappaient
comme en vagues eclairs sur cette trame si fine; son ame aimable y
respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, a double fond.
Tendresse, delicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait
tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce regne de La Valliere.

C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les
apprecier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de
Schlegel, dans laquelle il compare la _Phedre_ de Racine et celle
d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaute de celle-ci,
ce caractere chaste et sacre de l'Hippolyte, qu'il assimile avec
grandeur au Meleagre et a l'Apollon antiques. Mais cette intelligence
attentive, cette elevation penetrante qui s'applique si bien a
demontrer, a reconstituer a nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grece,
l'eloquent critique ne daigne pas en faire usage a notre egard, et il
nous en laisse le soin sous pretexte d'incompetence, mais en realite
comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphere. D'autres que lui,
d'eminents et ingenieux critiques que chacun sait, ont a leur tour
repris la tache et repare la breche avec honneur. Sans doute la
tragedie francaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas
exactement du meme ordre que l'antique; celle-ci egale la beaute et
l'austerite de la statuaire; elle nous apparait debout apres des
siecles, et a travers toutes les mutilations, dans une attitude unique,
immortelle. Notre tragedie, a nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un
_cran_ plus bas; elle s'attaque particulierement au coeur et a ses
sentiments delicats et delies jusqu'au sein de la passion; elle
s'encadre avec la societe, non plus avec le temple; elle vit a l'infini
sur des luttes, sur des scrupules interieurs nes du christianisme ou de
la chevalerie, et des longtemps elabores par une elite polie et galante.
Mais la aussi se retrouvent la verite, l'elevation, un genre de beaute;
seulement il s'agit presque d'un art different. Ce n'est plus au groupe
de la statuaire antique et a cette premiere grandeur qu'on a affaire; ce
sont plutot des tableaux finis qu'il s'agit, meme a distance, de voir
dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquite non
moins que M. de Schlegel, et par les parties egalement augustes, M.
Quatremere de Quincy, a fait comprendre a merveille que les statues, les
objets d'art de la Grece, ranges et classes dans nos musees, n'avaient
ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voues avant tout a une
destination publique et le plus souvent sacree, c'etait dans cet
encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idee et les
concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au
meme effort equitable pour apprecier convenablement des oeuvres moins
hautes sans doute, plus delicates souvent, sociales au plus haut degre,
et qu'il suffit de reculer legerement dans un passe encore peu lointain,
pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les graces? Si jamais
piece reclama a bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu
complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est a coup sur
_Berenice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien penible,
et l'on n'a pas trop a se plaindre, apres tout, d'etre simplement
oblige, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles
annees d'un grand regne, des _nuits enflammees_ et des _festons_ ou
les chiffres mysterieux s'entrelacaient. Quel moment en effet dans une
societe que celui ou des sentiments si nobles, si delicats, disons
meme si subtils, et qui courraient presque risque de nous echapper
aujourd'hui, etaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils
occupaient aussitot et passionnaient! _Berenice_ est de ces oeuvres qui
honorent bien moins un poete qu'une epoque.

Mme de La Fayette, qui etait de ce cercle, et au premier rang, a ecrit
d'_Esther_, cette autre tragedie commandee bien plus tard, cette autre
Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux a sa premiere
soeur, que c'etait une _comedie de couvent_. J'accepte le mot sans
defaveur, et je dirai a mon tour de _Berenice_ que c'est moins une
tragedie qu'une comedie de coeur, une comedie-roman, contemporaine de
_Zayde_, et qui allait donner le ton a _la Princesse de Cleves_:

Dans l'exquise preface qu'il a mise a sa piece, Racine rapproche son
heroine de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le
poignard et le bucher. Mais Berenice ne me fait pas tout a fait
l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent des l'abord, et
malgre toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle
palira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui.
L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le desespoir de Didon.
Berenice, qui est si peu Juive, est deja chretienne, c'est-a-dire
resignee: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-etre
quelque disciple des apotres qui lui indiquera le chemin de la Croix.

Berenice entre en scene comme aurait fait La Valliere, si elle eut ose;
elle entre le coeur tout plein de son amour, empressee de se derober a
la foule des courtisans, ne pensant qu'a l'objet aime, n'aimant en lui
que lui-meme. Elle a besoin d'en parler a quelqu'un, d'epancher sa
reconnaissance, de repeter en cent facons dans ses discours ce nom adore
de Titus en y mariant le sien. Pourtant, des qu'Antiochus s'est enhardi
a parler pour son propre compte, elle sait l'arreter d'une parole
vibrante et fiere: on sort du ton de l'elegie; la note tragique se fait
sentir.

Je ne sais a quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres,
tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le
soupir et la plainte de tous les coeurs bien touches:

Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!

Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculte de soumission et de
silence; on serait tente de sourire a l'entendre tout d'abord s'exhaler:

...Je me suis tu cinq ans,
Madame, et vais encor me taire plus longtemps.

Pourtant il echappe aux inconvenients de sa position par sa noblesse et
sa delicatesse constante; tout _roi de Comagene_ qu'il est, il ne tombe
jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane.
J'entends remarquer qu'il remplit exactement le meme role que Ralph dans
_Indiana_. Apres tout, en cette piece qu'on a appelee une elegie a trois
personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de reverie
et de tristesse, suffirait a sa gloire:

Dans l'Orient desert quel devint mon ennui!

Mais les allusions perpetuelles, au temps de la representation premiere,
et tous les genres d'interet venaient aboutir a ce personnage imperial
de Titus et converger a son front comme les rayons du diademe. C'est par
lui et par sa lutte serieuse que le poete remettait son oeuvre sur
le pied tragique, et pretendait corriger ce que le reste de la piece
pouvait avoir de trop amollissant: "Ce n'est point une necessite,
disait-il en repondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait
du sang et des morts dans une tragedie: il suffit que l'action en soit
grande, que les acteurs en soient heroiques, que les passions y soient
excitees, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui
fait tout le plaisir de la tragedie." Geoffroy, qui cite ce passage dans
son feuilleton sur _Berenice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il
appelle les _voltairiens_ en tragedie, et qu'il represente comme alteres
de sang et et de carnage dramatique. Helas! ce sont les voltairiens
aujourd'hui (s'il en etait encore dans ce sens-la) qui se rangeraient du
cote de Geoffroy et que nous aurions peine a en distinguer. Titus donc
exprime en lui le caractere tragique, en ce sens qu'il soutient une
lutte genereuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il
a le haut sentiment de la dignite souveraine et de ce qu'on doit a ce
rang de maitre des humains. Au fond il n'a jamais hesite, pas plus qu'un
heros n'hesite en toute question de delicatesse supreme et d'honneur. On
est dechire, on se detourne, on pleure, mais on marche toujours. Il
est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus
qu'Enee de qui il tient, n'est assez passionnement amoureux; que, s'il
l'etait davantage, il cederait peut-etre. Mais non: Racine, revenant
ici, dans le dernier acte, a l'inspiration superieure et majestueuse de
la tragedie, a rendu energiquement cette stabilite heroique de l'ame a
travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui
demeure impossible:

En quelque extremite que vous m'ayez reduit,
Ma gloire inexorable a toute heure me suit;
Sans cesse elle presente a mon ame etonnee
L'empire incompatible avec notre hymenee,
Me dit qu'apres l'eclat et les pas que j'ai faits,
Je dois vous epouser encor moins que jamais.
Oui, madame, et je dois moins encore vous dire
Que je suis pret pour vous d'abandonner l'empire,
De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,
Soupirer avec vous au bout de l'univers.
Vous-meme rougiriez de ma lache conduite...

Voila le langage d'une grande ame a celle qui peut l'entendre. Ainsi
c'est l'amour meme, dans sa religieuse delicatesse, qui s'oppose au
bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus
serait plus interessant s'il sacrifiait l'empire a l'amour, et s'il
allait vivre avec Berenice dans quelque coin du monde, apres avoir pris
conge des Romains: _une chaumiere et son coeur!_ Geoffroy remarque avec
raison que Titus serait siffle, s'il agissait ainsi au theatre, "et
Rousseau, ajoute-t-il, merite de l'etre pour avoir consigne cette
opinion dans un livre de philosophie." Tout se tient en morale: c'est
pour n'avoir pas senti cette delicatesse particuliere, cette religion
de dignite et d'honneur qui enchaine Titus, que Jean-Jacques a gate
certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et
de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame
de Warens, le mari de Therese, n'a pas resiste a nous retracer
complaisamment des situations dignes d'oubli.

Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Berenice_
pour qu'une action aussi simple puisse suffire a cinq actes, et qu'on ne
s'apercoive du peu d'incidents qu'a la reflexion. Chaque acte est, a peu
de chose pres, le meme qui recommence; un des amoureux, des qu'il est
trop en peine, fait chercher l'autre:

A-t-on vu de ma part le roi de Comagene?

Quand un plus long discours haterait trop l'action, on s'arrete, on sort
sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:

Quoi? me quitter sitot! et ne me dire rien!
. . . . . . . . . . . .
Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?

Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller
la piece et en etablissent l'economie concordent parfaitement et se
confondent avec les plus secrets ressorts de l'ame dans de pareilles
situations. L'utilite ne se distingue pas de la verite meme. De loin il
est difficile d'apercevoir dans _Berenice_ cette sorte d'architecture
tragique qui fait que telle scene se dessine hautement et se detache au
regard. La grande scene voulue au troisieme acte ne produit point ici de
peripetie proprement dite, car nous savons tout des le second acte, et
il n'eut tenu qu'a Berenice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux
fois la piece, et, a ne consulter que mon souvenir, sans recourir au
volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de
l'autre par quelque scene bien tranchee. S'il fallait exprimer l'ordre
de structure employe ici, je dirais que c'est simplement une longue
galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revetu de
peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe
insensiblement de l'une a l'autre sans trop se rendre compte du chemin.
Cette nature d'interet, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais
d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa preface
que la veritable invention consiste a faire quelque chose de rien; ici
ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les
moindres mouvements et developpe les alternatives inepuisables. La lutte
du coeur plutot que celle des faits, tel est en general le champ de
la tragedie francaise en son beau moment, et voila pourquoi elle fait
surtout l'eloge, a mon sens, du gout de la societe qui savait s'y
plaire.

L'idee de reprendre _Berenice_ devait venir du moment que mademoiselle
Rachel etait la; et qu'a defaut de roles modernes, elle continuait
a nous rendre tant de ces douces emotions d'une scene qui eleve et
ennoblit. Si redonner de la nouveaute a Racine etait une conquete, il
ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, apres avoir fait son
entree dans ces grands roles qui sont comme les capitales de l'empire,
il y avait a se loger encore plus au coeur: _Berenice_, quand il s'agit
de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maitre.
Mademoiselle Rachel a completement reussi. Les difficultes du role
etaient reelles: Berenice est un personnage tendre; le plus racinien
possible, le plus oppose aux heroines et aux _adorables furies_ de
Corneille; c'est une elegie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout
triomphe a l'aide d'une melodie perpetuelle et de cette musique; de ces
_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord ete trouvee pour elle
par La Harpe lui-meme. Apres _Ariane_, apres _Phedre_, mademoiselle
Rachel nous avait accoutumes a tout attendre, et a ne pas elever
d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me
permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une
grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguee. Le monde
tout d'abord ne s'y est pas mepris, et il l'a surtout adoptee a ce
titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est nee telle. Ce
caractere se retrouve a chaque instant dans ses roles; elle les choisit,
elle les compose, elle les proportionne a son usage, a ses moyens
physiques. Avec tous les dons qu'elle a recus, si sur quelque point il
pouvait y avoir defaut, l'intelligence superieure intervient a temps et
acheve. Ainsi a-t-elle fait pour Berenice. Un organe pur, encore vibrant
et a la fois attendri, un naturel, une beaute continue de diction, une
decence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce gout supreme
et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nes pour
le diademe, ce sont la les traits charmants sous lesquels Berenice nous
est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de
Titus, elle reste appuyee sur le bras du fauteuil, la tete comme abimee
de douleur, puis lorsqu'a la fin elle se releve lentement, au debat des
deux princes, et prend, elle aussi, sa resolution magnanime, la majeste
tragique se retrouve alors, se declare autant qu'il sied et comme l'a
entendu le poete; l'ideal de la situation est devant nous.--Beauvallet,
on lui doit cette justice, a fort bien rendu le role de Titus; de son
organe accentue, trop accentue, on le sait, il a du moins marque le coin
essentiel du role, et maintenu le cote toujours present de la dignite
imperiale. Quant a l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure,
nous devons a mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi
l'honneur d'avoir goute _Berenice_, et il ne tient qu'a nous, grace a
elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poesie
en 1844 qu'on ne l'etait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux
voltairiens de ce temps-la.

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