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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 26: Racine se trouvait precisement dans l'eglise du monastere
des Champs, quand l'archeveque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai
1679, a neuf heures du matin, pour renouveler la persecution qui avait
ete interrompue durant dix annees, mais qui, a partir de ce jour-la,
ne cessa plus jusqu'a l'entiere ruine. Il causa quelque temps avec le
prelat qui, l'ayant apercu, l'avait fait appeler par politesse. Plus
tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint a Versailles le
charge d'affaires en titre des pauvres persecutees. Toutes les demandes
d'adoucissement pres de l'archeveque, les suppliques pour obtenir tel ou
tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son credit a
ces demarches, avec un zele ou il entrait quelque pensee d'expiation.]


LES LARMES DE RACINE.

Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie.

(MADAME DE MAINTENON.)

Jean Racine, le grand poete,
Le poete aimant et pieux,
Apres que sa lyre muette
Se fut voilee a tous les yeux,
Renoncant a la gloire humaine,
S'il sentait en son ame pleine
Le flot contenu murmurer,
Ne savait que fondre en priere,
Pencher l'urne dans la poussiere
Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un coeur pur de jeune fille
Qui coule et deborde en secret,
A chaque peine de famille,
Au moindre bonheur, il pleurait;
A voir pleurer sa fille ainee;
A voir sa table couronnee
D'enfants, et lui-meme au declin;
A sentir les inquietudes
De pere, tout causant d'etudes,
Les soirs d'hiver, avec Rollin;

Ou si dans la sainte patrie,
Berceau de ses reves touchants,
Il s'egarait par la prairie
Au fond de Port-Royal-des-Champs;
S'il revoyait du cloitre austere
Les longs murs, l'etang solitaire,
Il pleurait comme un exile;
Pour lui, pleurer avait des charmes.
Le jour que mourait dans les larmes
Ou La Fontaine ou Champmesle[27].

Surtout ces pleurs avec delices
En ruisseaux d'amour s'ecoulaient,
Chaque fois que sous des cilices
Des fronts de seize ans se voilaient;
Chaque fois que des jeunes filles,
Le jour de leurs voeux, sous les grilles
S'en allaient aux yeux des parents,
Et foulant leurs bouquets de fete,
Livrant les cheveux de leur tete,
Epanchaient leur ame a torrents.

Lui-meme il dut payer sa dette;
Au temple il porta son agneau;
Dieu marquant sa fille cadette,
La dota du mystique anneau.
Au pied de l'autel avancee,
La douce et blanche fiancee
Attendait le divin Epoux;
Mais, sans voir la ceremonie,
Parmi l'encens et l'harmonie
Sanglotait le pere a genoux[28].

[Note 27: Il est permis de supposer, malgre ce qu'on a vu plus haut,
que le poete donna secretement a la Champmesle quelques larmes et
quelques prieres.]

[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus cherie, qui se
fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une piece de vers
fort touchante, ou il decrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives
de ses emotions de pere et de ses joies comme chretien (Fauriel; _Vie de
Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.]

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,
Pareils a ceux qu'en sa ferveur
Madeleine la pecheresse
Repandit aux pieds du Sauveur;
Pareils aux flots de parfum rare
Qu'en pleurant la soeur de Lazare
De ses longs cheveux essuya;
Pleurs abondants comme les votres,
O le plus tendre des apotres,
Avant le jour d'Alleluia!

Priere confuse et muette,
Effusion de saints desirs,
Quel luth se fera l'interprete
De ces sanglots, de ces soupirs?
Qui demelera le mystere
De ce coeur qui ne peut se taire,
Et qui pourtant n'a point de voix?
Qui dira le sens des murmures
Qu'eveille a travers les ramures
Le vent d'automne dans les bois?

C'etait une offrande avec plainte,
Comme Abraham en sut offrir;
C'etait une derniere etreinte
Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;
C'etait un retour sur lui-meme,
Pecheur releve d'anatheme,
Et sur les erreurs du passe;
Un cri vers le Juge sublime,
Pour qu'en faveur de la victime
Tout le reste fut efface.

C'etait un reve d'innocence,
Et qui le faisait sangloter,
De penser que, des son enfance,
Il aurait pu ne pas quitter
Port-Royal et son doux rivage,
Son vallon calme dans l'orage,
Refuge propice aux devoirs;
Ses chataigniers aux larges ombres,
Au dedans les corridors sombres,
La solitude des parloirs.

Oh! si, les yeux mouilles encore,
Ressaisissant son luth dormant,
Il n'a pas dit, a voix sonore,
Ce qu'il sentait en ce moment;
S'il n'a pas raconte, poete,
Son ame pudique et discrete,
Son holocauste et ses combats,
Le Maitre qui tient la balance
N'a compris que mieux son silence:
O mortels, ne le blamez pas!

Celui qu'invoquent nos prieres
Ne fait pas descendre les pleurs
Pour etinceler aux paupieres,
Ainsi que la rosee aux fleurs;
Il ne fait pas sous son haleine
Palpiter la poitrine humaine,
Pour en tirer d'aimables sons;
Mais sa rosee est fecondante;
Mais son haleine, immense, ardente,
Travaille a fondre nos glacons.

Qu'importent ces chants qu'on exhale,
Ces harpes autour du saint lieu;
Que notre voix soit la cymbale
Marchant devant l'arche de Dieu;
Si l'ame, trop tot consolee,
Comme une veuve non voilee
Dissipe ce qu'il faut sentir;
Si le coupable prend le change,
Et tout ce qu'il paye en louange,
S'il le retranche au repentir?

Les derniers sentiments exprimes dans cette piece ne furent point
etrangers a l'ame de Racine. Dans un tres-beau cantique _sur la
Charite_, imite de saint Paul, il dit lui-meme, en des termes assez
semblables, et dont notre ami parait s'etre souvenu:

En vain je parlerais le langage des Anges,
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirois tout l'univers:
Sans amour ma gloire n'egale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Si maintenant l'on m'objecte que cette theorie conjecturale serait
admissible peut-etre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais
qu'_Athalie_ seule repond victorieusement a tout et revele dans le poete
un genie essentiellement dramatique, je repliquerai a mon tour qu'en
admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portee;
que la quantite d'elevation, d'energie et de sublime qui s'y trouve ne
me parait pas du tout depasser ce qu'il en faut pour reussir dans le
haut lyrique, dans la grande poesie religieuse, dans l'hymne, et qu'a
mon gre cette magnifique tragedie atteste seulement chez Racine des
qualites fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse
habituelle.

L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramenera
involontairement aux memes conclusions sur la nature et la vocation de
son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque
chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupe, qui se deploie et se
brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un
personnage a l'autre, et varie dans le meme personnage selon les moments
de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie
s'aiguise, puis la colere se gonfle, et voila que le dialogue ressemble
a la lutte etincelante de deux serpents entrelaces. Les gestes, les
inflexions de voix et les sinuosites du discours sont en parfaite
harmonie; les hasards naturels, les particularites journalieres d'une
conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est
assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois
que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorite, etend la
main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma,
c'etait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les
personnages du drame, vivant de la vie reelle comme tout le monde,
doivent en rappeler a chaque instant les details et les habitudes.
_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots tres-significatifs pour eux.
Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur
apparaissent au complet avec une singuliere vivacite dans les moindres
circonstances. Il leur echappe souvent de dire: _Tel jour, a telle
heure, en tel endroit_. L'amour dont une ame est pleine, et qui cherche
un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des
comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprevues de
tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette,
et presse son jeune epoux de partir; mais Romeo veut que ce soit le
rossignol qu'on entend, afin de rester encore.

La douleur est superstitieuse; l'ame, en ses moments extremes, a de
singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y
rattacher a plaisir par les fils les plus delies et les plus fragiles.
Desdemona, emue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans
savoir pourquoi, a _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son
enfance une vieille esclave qu'avait sa mere. C'est ainsi que le lyrique
meme, grace aux details naifs qui le retiennent et le fixent dans la
realite, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement a l'effet
dramatique.

Le pittoresque epique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame;
mais sans se mettre expres a decrire, sans etaler sa toile pour peindre,
il est tel mot de pure causerie qui, jete comme au hasard, va nous
donner la couleur des lieux et preciser d'avance le theatre ou se
deploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chateau de Macbeth;
il en trouve le site agreable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des
nids de martinets a chaque frise et a chaque creneau: preuve, dit-il,
que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits
pareils; les tragiques grecs en offriraient egalement. Racine n'en a
jamais.

Le style de Racine se presente, des l'abord, sous une teinte assez
uniforme d'elegance et de poesie; rien ne s'y detache particulierement.
Le procede en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage
principal, au lieu de repandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un
avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-meme,
et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde
interieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de la une
maniere generale d'exposition et de recit qui suppose toujours dans
chaque heros ou chaque heroine un certain loisir pour s'examiner
prealablement; de la encore tout un ordre d'images delicates, et un
tendre coloris de demi-jour, emprunte a une savante metaphysique du
coeur; mais peu ou point de realite, et aucun de ces details qui nous
ramenent a l'aspect humain de cette vie. La poesie de Racine elude les
details, les dedaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble
impuissante a les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre
autres, fort admire de Voltaire: Acomat explique a Osmin comment, malgre
les defenses rigoureuses du serail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et
s'aimer:

Peut-etre il te souvient qu'un recit peu fidele
De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.
La sultane, a ce bruit feignant de s'effrayer,
Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.
Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblerent;
De l'heureux Bajazet les gardes se troublerent:
Et les dons achevant d'ebranler leur devoir,
Leurs captifs dans ce trouble oserent s'entrevoir.

Au lieu d'une explication nette et circonstanciee de la rencontre, comme
tout cela est touche avec precaution! comme le mot propre est habilement
evince! _les esclaves tremblerent! les gardes se troublerent!_ Que
d'efforts en pure perte! que d'elegances deplacees dans la bouche severe
du grand-vizir!--Monime a voulu s'etrangler avec son bandeau, ou, comme
dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacre diademe_; elle apostrophe
ce diademe en vers enchanteurs que je me garderai bien de blamer. Je
noterai seulement que, dans la colere et le mepris dont elle accable
ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes generaux et avec
d'exquises injures. Il resulte de cette perpetuelle necessite de
noblesse et d'elegance que s'impose le poete, que lorsqu'il en vient
a quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de
relever et d'ennoblir, son vers inevitablement deroge, et peut alors
sembler prosaique par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort
s'est amuse a noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit
entaches de prosaisme. Au reste, Racine a tellement pris garde a ce
genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques,
il a su preter des paroles pompeuses ou fleuries a ses personnages les
plus subalternes comme a ses heros les plus acheves. Il traite ses
confidentes sur le meme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi
majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a deja remarque que, dans
Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage
simple, non figure, conforme a sa condition d'esclave: "Pourquoi donc
sortir de votre tente, o roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est
assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore releve la
sentinelle qui veille sur les retranchements?" Et c'est Agamemnon qui
dit: "Helas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer;
le silence regne sur l'Euripe." Dans Racine au contraire, Arcas prend
les devants en poesie, et il est le premier a s'ecrier:

Mais tout dort, et l'armee, et les vents, et Neptune.

Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le desordre d'une
nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, ecrire une lettre
et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter a terre ses
tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur
qu'on peut regretter dans l'Iphigenie francaise cette vive peinture
de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans
l'interieur de la tente du heros, et de nommer certaines choses de la
vie par leur nom[29].

[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'etait pas fait faute, on le voit,
de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'ecrivait pas de
lettres au siege de Troie; il n'est jamais question d'ecriture dans
Homere; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'a
l'exactitude historique.]

Le procede continu d'analyse dont Racine fait usage, l'elegance
merveilleuse dont il revet ses pensees, l'allure un peu solennelle et
arrondie de sa phrase, la melodie cadencee de ses vers, tout contribue
a rendre son style tout a fait distinct de la plupart des styles
franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernieres
annees, en etait venu a donner a ses roles, surtout a ceux que lui
fournissait Corneille, une simplicite d'action, une familiarite
saisissante et sublime, l'aurait vainement essaye pour les heros de
Racine; il eut meme ete coupable de briser la declamation soutenue de
leur discours, et de ramener a la causerie ce beau vers un peu chante.
Est-ce a dire pourtant que le caractere dramatique manque entierement a
cette maniere de faire parler des personnages? Loin de notre pensee un
tel blaspheme! Le style de Racine convient a ravir au genre de drame
qu'il exprime, et nous offre un compose parfait des memes qualites
heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton;
dans cet ideal complet de delicatesse et de grace, Monime, en verite,
aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et
choisie, d'un charme croissant, une confidence penetrante et pleine
d'emotion, comme on se figure qu'en pouvait suggerer au poete le
commerce paisible de cette societe ou une femme ecrivait _la Princesse
de Cleves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mele a
tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque
larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des
tableaux de Rubens a ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de
l'eclatante variete pittoresque du grand maitre flamand, on ne voit
d'abord dans l'artiste francais qu'un ton assez uniforme, une teinte
diffuse de pale et douce lumiere. Mais qu'on approche de plus pres et
qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont eclore sous le regard;
mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serre; on
ne peut plus en detacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on
vient a lui en quittant Moliere ou Shakspeare: il demande alors plus
que jamais a etre regarde de tres-pres et longtemps; ainsi seulement
on surprendra les secrets de sa maniere: ainsi, dans l'atmosphere du
sentiment principal qui fait le fond de chaque tragedie, on verra
se dessiner et se mouvoir les divers caracteres avec leurs traits
personnels; ainsi, les differences d'accentuation, fugitives et tenues,
deviendront saisissables, et preteront une sorte de verite relative au
langage de chacun; on saura avec precision jusqu'a quel point Racine est
dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.

Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a
tellement atteint du premier coup le vrai style de la comedie, qu'on
peut s'etonner qu'il s'en soit tenu a cet essai. Comment n'a-t-il pas
devine, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours,
que l'emploi de ce style sincerement dramatique, qu'il venait de derober
a Moliere, n'etait pas limite a la comedie; que la passion la plus
serieuse pouvait s'en servir et l'elever jusqu'a elle? Comment ne
s'est-il pas rappele que le style de Corneille, en bien des endroits
pathetiques, ne differe pas essentiellement de celui de Moliere? il ne
s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de reforme dramatique qui
se poursuit maintenant sous nos yeux eut ete des lors accomplie.--C'est
que, sans doute, dans la tragedie telle qu'il la concevait, Racine
n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les
Plaideurs_ ne furent jamais qu'une debauche de table, un accident
de cabaret dans sa vie litteraire; c'est que d'invincibles prejuges
s'opposent toujours a ces fusions si simples que combine a son aise la
critique apres deux siecles. Du temps de Racine, Fenelon, son ami, son
admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le
genie, ecrivait de Moliere: "En pensant bien, il parle souvent mal. Il
se sert des phrases les plus forcees et les moins naturelles. Terence
dit en quatre mots, avec la plus elegante simplicite, ce que celui-ci ne
dit qu'avec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias.
J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est
moins mal ecrit que les pieces qui sont en vers: il est vrai que la
versification francoise l'a gene; il est vrai meme qu'il a mieux reussi
pour les vers dans l'_Amphitryon_, ou il a pris la liberte de faire des
vers irreguliers. Mais en general il me paroit, jusque dans sa prose,
ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions." Il
faut se souvenir que l'auteur de cet etrange jugement avait la maniere
d'ecrire la plus antipathique a Moliere qui se puisse imaginer. Il etait
doux, fleuri, agreablement subtil, epris des antiques chimeres, doue des
signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu trainante_,
ne ressemblait pas mal a ces beaux vieillards divins dont il nous parle
souvent, a longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un
baton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un
temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il enoncait a
coup sur, dans cette lettre a l'Academie, l'opinion de plus d'un esprit
delicat, de plus d'un academicien de son temps, et Racine lui-meme se
serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de
points la diction de Moliere.

La sienne est scrupuleuse, irreprochable, et tout l'eloge qu'on a
coutume de faire du style de Racine en general doit s'appliquer sans
reserve a sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le
pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions,
_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poesie_, comme lui disait
Boileau; on peut voir la-dessus leur correspondance. En se tenant a un
vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplie les combinaisons et les
ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des
traces legeres d'une langue anterieure a la sienne, et je trouve pour
mon compte un charme infini a ces idiotismes trop peu nombreux qui
lui ont valu d'etre souligne quelquefois par les critiques du dernier
siecle.

En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice,
ce me semble, a traiter Racine autrement que tous les vrais poetes de
genie, a lui demander ce qu'il n'a pas, a ne pas le prendre pour ce
qu'il est, a ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa
nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame
lui-meme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible,
modifiee par une education continuelle et par une multitude de
circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant
qu'aucun autre, et a force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie,
marque au coin d'une individualite distincte, et nous retrace presque
partout le profil noble, tendre et melancolique de l'homme avec la
date du temps. D'ou il resulte aussi que vouloir eriger ce style en
_style-modele_, le professer a tout propos et en toute occurrence, y
rapporter toutes les autres manieres comme a un type invariable, c'est
bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le
renfermer tout entier dans ses qualites de grammaire et de diction. Nous
croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en declarant le style de
Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une
eternelle etude, mais impossible, mais inutile a imiter, et surtout
d'une forme peu applicable au drame nouveau, precisement parce qu'il
nous parait si bien approprie a un genre de tragedie qui n'est plus.

Janvier 1830.



SUR LA REPRISE DE BERENICE AU THEATRE-FRANCAIS.

(Janvier 1844.)

Il y avait quelque hardiesse a revenir de nos jours a _Berenice_, et
cette hardiesse pourtant, a la bien prendre, etait de celles qui doivent
reussir. On peut considerer meme que le moment present et propice etait
tout trouve. Le gout a des flux et des reflux bizarres; ce sont des
courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'epuiser.
Apres Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de
Stendhal, _Iphigenie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne
tragedie et un peu tiede; il voulait dire qu'apres les grandes scenes et
les emotions terribles de nos revolutions et de nos guerres, il y
avait urgence d'introduire sur le theatre un peu plus de mouvement et
d'interet present. Mais aujourd'hui, apres tant de bouleversements qui
ont eu lieu sur la scene, et de telles tentatives aventureuses dont on
parait un peu lasse, _Iphigenie_ redevient de mise, elle reprend a son
tour toute sa vivacite et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un
peu de langueur meme repose, rafraichit et fait l'effet plutot de
ranimer. Apres les drames compliques qui ont mis en oeuvre tant de
machines, l'extreme simplicite retrouve des chances de plaire; apres _la
Tour de Nesle_ et _les Mysteres de Paris_ (je les range parmi les
drames a machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de
_Berenice_.

Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre
de Racine, _Berenice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous
n'irons pas l'elever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre
et la suite ou ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a
particulierement etudie Racine, et qui s'y connait a fond en matiere
dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragedies
du grand poete: _Athalie_, _Iphigenie_, _Andromaque_, _Phedre_ et
_Britannicus_. Je crois meme qu'a titre de piece achevee et accomplie,
de tragedie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaute, il mettait
_Iphigenie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre
de l'art sur notre theatre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur
d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Berenice_ ne saurait se citer
aupres de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait meme
pas le parallele avec les autres pieces relativement secondaires,
telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grace bien
particuliere, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages
de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son gout propre et son
faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porte a un
ideal superieur. _Berenice_, bien que commandee par Madame, me semble
tout a fait dans le gout secret et selon la pente naturelle de Racine;
c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui
s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout a la Champmesle,
et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,
apprenant que Racine s'etait engage a traiter ce sujet sur la demande
de la duchesse d'Orleans, s'ecria: "Si je m'y etais trouve, je l'aurais
bien empeche de donner sa parole." Mais on assure aussi que Racine
aimait mieux cette piece que ses autres tragedies, qu'il avait pour elle
cette predilection que Corneille portait a son _Attila_. Je n'admets
qu'a demi la similitude, mais je crois volontiers a la predilection.
Cela devait etre. _Berenice_, chez lui, c'est la veine secrete, la veine
du milieu.

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