Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhery et l'oeuvre
de Shakspeare, et nous essaierons de monter, apres tant d'autres
adorateurs, quelques-uns des degres, glissants desormais a force d'etre
uses, qui menent au temple en marbre de Racine.
Racine, ne en 1639, a la Ferte-Milon, fut orphelin des l'age le plus
tendre. Sa mere, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forets a
Villers-Cotterets, et son pere, controleur du grenier a sel de la
Ferte-Milon, moururent a peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Age
de quatre ans, il fut confie aux soins de son grand-pere maternel, qui
le mit tres-jeune au College a Beauvais; et apres la mort du vieillard,
il passa a Port-Royal-des-Champs, ou sa grand'mere et une de ses
tantes s'etaient retirees. C'est de la que datent les premiers details
interessants qui nous aient ete transmis sur l'enfance du poete.
L'illustre solitaire Antoine Le Maitre l'avait pris en amitie
singuliere, et l'on voit par une lettre qui s'est conservee, et qu'il
lui ecrivait dans une des persecutions, combien il lui recommande d'etre
docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint
Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement a lire tous les
auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait
de sa main, les apprenait par coeur. C'etait tour a tour Plutarque,
_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,
_Theagene et Chariclee_[23]. Il decelait deja sa nature discrete,
innocente et reveuse, par de longues promenades, un livre a la main
(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il
ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exercait
des lors a traduire en vers francais les hymnes touchantes du Breviaire,
qu'il a retravaillees depuis; mais il se complaisait surtout a celebrer
Port-Royal, le paysage, l'etang, les jardins et les prairies. Ces
productions de jeunesse que nous possedons attestent un sentiment vrai
sous l'inexperience extreme et la faiblesse de l'expression et de la
couleur; avec un peu d'attention, on y demele en quelques endroits
comme un echo lointain, comme un prelude confus des choeurs melodieux
d'_Esther_:
Je vois ce cloitre venerable,
Ces beaux lieux du Ciel bien aimes,
Qui de cent temples animes
Cachent la richesse adorable.
C'est dans ce chaste paradis
Que regne, en un trone de lis,
La Virginite sainte;
C'est la que mille anges mortels
D'une eternelle plainte
Gemissent au pied des autels.
Sacres palais de l'innocence,
Astres vivants, choeurs glorieux,
Qui faites voir de nouveaux cieux
Dans ces demeures du silence,
Non, ma plume n'entreprend pas
De tracer ici vos combats,
Vos jeunes et vos veilles;
Il faut, pour en bien reverer
Les augustes merveilles,
Et les taire et les adorer.
[Note 23: Un Grec erudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes
d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot,
1841), a cru pouvoir signaler avec precision quelques traces, encore
inapercues, du roman de _Theagene et Chariclee_, dans l'oeuvre de
Racine. Ainsi, quand Racine a risque le vers fameux,
Brule de plus de feux que je n'en allumai,
il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage
ou Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le
bucher ou _foyer_, se sent lui-meme au coeur un _foyer_ de chagrin plus
cuisant: je traduis a peu pres; les curieux peuvent chercher le passage:
Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaute, et il
n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Heliodore est le premier
coupable; il aurait, au reste, rachete de beaucoup son crime, s'il etait
vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eut fourni a Racine
le germe d'une des plus belles scenes, dans _Andromaque_ egalement. M.
Ampere, dans un article sur Amyot, avait deja cru saisir des analogies
de ce genre. Mais je m'en tiens au _brule de plus de feux_: c'est une
fort jolie trouvaille.]
Il quitta Port-Royal apres trois ans de sejour, et vint faire sa logique
au college d'Harcourt a Paris. Les impressions pieuses et severes qu'il
avait recues de ses premiers maitres s'affaiblirent par degres dans le
monde nouveau ou il se trouva entraine. Ses liaisons avec des jeunes
gens aimables et dissipes, avec l'abbe Le Vasseur, avec La Fontaine
qu'il connut des ce temps-la, le mirent plus que jamais en gout de
poesie, de romans et de theatre. Il faisait des sonnets galants en se
cachant de Port-Royal et des jansenistes, qui lui envoyaient lettres sur
lettres, avec menaces d'anatheme. On le voit, des 1660, en relation avec
les comediens du Marais au sujet d'une piece que nous ne connaissons
pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi etait
remise a Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonte du
monde_, et, _tout malade qu'il etait, la retenait trois jours, y faisant
des remarques par ecrit_: la plus considerable de ces remarques portait
sur les _Tritons_, qui n'ont jamais loge dans les fleuves, mais
seulement dans la mer. Cette piece valut a Racine la protection de
Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant
du chateau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place
les ouvriers macons, vitriers, menuisiers. Le poete est deja tellement
habitue au tracas de Paris, qu'il se considere a Chevreuse comme en
exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au
cabaret deux ou trois fois le jour, payant a chacun son pourboire, et
qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: "Je lis des vers,
je tache d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis
pas moi-meme sans aventures." Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses
maitres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour
l'en tirer. On lui representa vivement la necessite d'un etat, et on le
decida a partir pour Uzes en Languedoc, chez un de ses oncles maternels,
chanoine regulier de Sainte-Genevieve, avec esperance d'un benefice. Le
voila donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'ete de 1662,
a Uzes; tout en noir de la tete aux pieds; lisant saint Thomas pour
complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;
fort caresse de tous les maitres d'ecole et de tous les cures des
environs, a cause de son oncle, et consulte par tous les poetes et les
amoureux de province sur leurs vers, a cause de sa petite renommee
parisienne et de son ode celebre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant
peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui
semblaient durs et interesses comme des _baillis_; se comparant a Ovide
au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'alterer et de
corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai francais,
cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferte-Milon,
Chateau-Thierry et Reims. La nature elle-meme ne le seduit que
mediocrement: "Si le pays de soi avoit un peu de delicatesse, et que les
rochers y fussent un peu moins frequents, on le prendroit pour un vrai
pays de Cythere;" mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'etouffe,
et les cigales lui gatent les rossignols. Il trouve les passions du Midi
violentes et portees a l'exces; pour lui, sensible et tempere, il vit de
reflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans meme
eprouver le besoin de composer. Ses lettres a l'abbe Le Vasseur sont
froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et legerement
railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'epanouira dans
_Berenice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes
et qu'allusions galantes; pas une crudite comme il en echappe entre
jeunes gens, pas un detail ignoble, et l'elegance la plus exquise jusque
dans la plus etroite familiarite. Les femmes de ce pays l'avaient ebloui
d'abord, et, peu de jours apres son arrivee, il ecrivait a La Fontaine
ces phrases qui donnent a penser: "Toutes les femmes y sont eclatantes,
et s'y ajustent d'une facon qui est la plus naturelle du monde; et pour
ce qui est de leur personne,
Color verus, corpus solidum et succi plenum;
mais comme c'est la premiere chose dont on m'a dit de me donner garde,
je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la
maison d'un beneficier comme celle ou je suis, que d'y faire de longs
discours sur cette matiere: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi
vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a
dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'etre tout-a-fait, il faut du moins
que je sois muet; car, voyez-vous, il faut etre regulier avec les
reguliers, comme j'ai ete loup avec vous et avec les autres loups
vos comperes." Mais ses habitudes naturellement chastes et reservees
prevalurent, quand il ne fut plus entraine par des compagnons de
plaisir; et quelques mois apres, il repondait fort serieusement a une
insinuation railleuse de l'abbe Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberte
etait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son
coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporte; et la-dessus il
raconte un danger recent auquel sa faiblesse a heureusement echappe.
Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'ame de
Racine, pour devoir etre cite tout au long: "Il y a ici une demoiselle
fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais
vue qu'a cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvee fort belle; son
teint me paroissoit vif et eclatant; les yeux, grands et d'un beau noir,
la gorge et le reste de ce qui se decouvre assez librement dans ce pays,
fort blanc. J'en avois toujours quelque idee assez tendre et assez
approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'a l'eglise: car,
comme je vous ai mande, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin
ne me l'avoit recommande. Enfin je voulus voir si je n'etois point
trompe dans l'idee que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort
honnete. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis la
m'est arrive il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de
voir quelle reponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifferemment;
mais sitot que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai
demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures,
comme si elle eut releve de maladie; et cela me fit bien changer mes
idees. Neanmoins je ne demeurai pas, et elle me repondit d'un air fort
doux et fort obligeant; et, pour vous dire la verite, il faut que je
l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle
dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour
elle du fond de leur coeur. Elle passe meme pour une des plus sages et
des plus enjouees. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit
du moins a me delivrer de quelque commencement d'inquietude; car je
m'etudie maintenant a vivre un peu plus raisonnablement, et a ne me pas
laisser emporter a toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat..."
Racine avait alors vingt-trois ans. La naivete d'impressions et
l'enfance de coeur qui eclatent dans son recit marquent le point de
depart d'ou il s'avanca graduellement, a force d'experience et d'etude,
jusqu'aux dernieres profondeurs de la meme passion dans _Phedre_.
Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un
benefice qu'on lui promettait toujours; et, laissant la les chanoines et
la province, il revint a Paris, ou son ode de _la Renommee aux Muses_
lui valut une nouvelle gratification, son entree a la cour, et d'etre
connu de Despreaux et de Moliere. _La Thebaide_ suivit de pres.
Jusque-la, Racine n'avait trouve sur sa route que des protecteurs et des
amis; son premier succes dramatique eveilla l'envie, et, des ce moment,
sa carriere fut semee d'embarras et de degouts, dont sa sensibilite
irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se decourager. La tragedie
d'_Alexandre_ le brouilla avec Moliere et avec Corneille; avec Moliere,
parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner a l'Hotel de Bourgogne;
avec Corneille, parce que l'illustre vieillard declara au jeune homme,
apres avoir entendu sa piece, qu'elle annoncait un grand talent pour la
poesie en general, mais non pour le theatre. Aux representations les
partisans de Corneille tacherent d'entraver le succes. Les uns disaient
que Taxile n'etait point assez honnete homme; les autres, qu'il ne
meritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'etait point assez
amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scene que pour parler
d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha a Pyrrhus un reste de
ferocite; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus acheve. C'etait
une consequence du systeme de Corneille, qui faisait ses heros tout
d'une piece, bons ou mauvais de pied en cap; a quoi Racine repondait
fort judicieusement: "Aristote, bien eloigne de nous demander des heros
parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-a-dire
ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie, ne soient ni
tout a fait bons ni tout a fait mechants. Il ne veut pas qu'ils soient
extremement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit
plus l'indignation que la pitie du spectateur, ni qu'ils soient mechants
avec exces, parce qu'on n'a point pitie d'un scelerat. Il faut donc
qu'ils aient une bonte mediocre, c'est-a-dire une vertu capable de
faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les
fasse plaindre sans les faire detester." J'insiste sur ce point, parce
que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalite
dramatique consistent precisement dans cette reduction des personnages
heroiques a des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans
cette analyse delicate des plus secretes nuances du sentiment et de la
passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du
style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison
ininterrompue des idees et des sentiments; c'est que chez lui tout est
rempli sans vide et motive sans replique, et que jamais il n'y a
lieu d'etre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans
intermediaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait
souvent abus dans le jeu de ses caracteres et dans la marche de ses
drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaitre que, meme en ceci, tout
l'avantage au theatre soit du cote de Racine; mais, lorsqu'il parut,
toute la nouveaute etait pour lui, et la nouveaute la mieux accommodee
au gout d'une cour ou se melaient tant de faiblesses, ou rien ne
brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse,
ouverte par une La Valliere, devait se clore par une Maintenon. Il
resterait toujours a savoir si ce procede attentif et curieux, employe a
l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et
pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,
a la societe d'alors, qui, dans son oisivete polie, ne reclamait pas un
drame plus agite, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme
madame de Sevigne, et qui s'en tenait volontiers a _Berenice_, en
attendant _Phedre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette piece de _Berenice_
fut commandee a Racine par Madame, duchesse d'Orleans, qui soutenait
a la cour les nouveaux poetes, et qui joua cette fois a Corneille le
mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune
rival. D'un autre cote, Boileau, ami fidele et sincere, defendait
Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses decouragements
passagers, et l'excitait, a force de severite, a des progres sans
relache. Ce controle journalier de Boileau eut ete funeste assurement a
un auteur de libre genie, de verve impetueuse ou de grace nonchalante,
a Moliere, a La Fontaine, par exemple; il ne put etre que profitable
a Racine, qui, avant de connaitre Boileau, et sauf quelques pointes
a l'italienne, suivait deja cette voie de correction et d'elegance
continue, ou celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que
Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris a Racine _a
faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si,
comme on l'assure, il lui donnait pour precepte _de faire ordinairement
le second vers avant le premier_.
Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'a _Phedre_, dont le
triomphe est de 1677, dix annees s'ecoulerent; on sait comment Racine
les remplit. Anime par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonne
a la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au
developpement de son genie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, a
propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de theatre, il lanca
une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des represailles. A
force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un benefice, et
le privilege de la premiere edition d'_Andromaque_ est accorde au sieur
Racine, prieur de l'Epinai. Un regulier lui disputa ce prieure; un
proces s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuye se
desista, en se vengeant des juges par la comedie des _Plaideurs_ qu'on
dirait ecrite par Moliere, admirable farce dont la maniere decele un
coin inapercu du poete, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,
Marot, meme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et
La Fontaine. Cette vie si pleine, ou, sur un grand fonds d'etude,
s'ajoutaient les tracas litteraires, les visites a la cour, l'Academie a
partir de 1673, et peut-etre aussi, comme on l'en a soupconne, quelques
tendres faiblesses au theatre, cette confusion de degouts, de plaisirs
et de gloire, retint Racine jusqu'a l'age de trente-huit ans,
c'est-a-dire jusqu'en 1677, epoque ou il s'en degagea pour se marier
chretiennement et se convertir.
Sans doute ses deux dernieres pieces, _Iphigenie_ et _Phedre_, avaient
excite contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs
siffles, les jansenistes pamphletaires, les grands seigneurs surannes
et les debris des _precieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon,
j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas present
le duc de Nevers, madame Des Houlieres et l'Hotel de Bouillon, s'etaient
ameutes sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient
pu inquieter le poete: mais enfin ses pieces avaient triomphe; le public
s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait
jamais, meme en amitie, decernait au vainqueur une magnifique epitre, et
_benissait_ et proclamait _fortune_ le siecle qui voyait naitre, _ces
pompeuses merveilles_. C'etait donc moins que jamais pour Racine le
moment de quitter la scene ou retentissait son nom; il y avait lieu pour
lui a l'enivrement, bien plus qu'au desappointement litteraire: aussi
sa resolution fut-elle tout-a-fait pure de ces bouderies mesquines
auxquelles on a essaye de la rapporter. Depuis quelque temps, et le
premier feu de l'age, la premiere ferveur de l'esprit et des sens etant
dissipee, le souvenir de son enfance, de ses maitres, de sa tante
religieuse a Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la
comparaison involontaire qui s'etablissait en lui entre sa paisible
satisfaction d'autrefois et sa gloire presente, si amere et si troublee,
ne pouvait que le ramener au regret d'une vie reguliere. Cette pensee
secrete qui le travaillait perce deja dans la preface de _Phedre_, et
dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit
de cette _douleur vertueuse_ d'une ame qui maudit le mal et s'y livre.
Son propre coeur lui expliquait celui de _Phedre_; et si l'on suppose,
comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgre lui
au theatre etait quelque attache amoureuse dont il avait peine a se
depouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider a faire
comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dechirant,
de reellement senti et de plus particulier qu'a l'ordinaire dans les
combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phedre_
est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empecher lui-meme de le
reconnaitre, et ainsi fut presque verifie le mot de l'auteur "qui
esperoit, au moyen de cette piece, reconcilier la tragedie avec quantite
de personnes celebres par leur piete et par leur doctrine." Toutefois,
en s'enfoncant davantage dans ses reflexions de reforme, Racine jugea
qu'il etait plus prudent et plus consequent de renoncer au theatre, et
il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se
reconcilia avec Port-Royal, se prepara, dans la vie domestique, a ses
devoirs de pere; et, comme le roi le nomma a cette epoque historiographe
ainsi que Boileau, il ne negligea pas non plus ses devoirs d'historien:
a cet effet, il commenca par faire un espece d'extrait du traite de
Lucien _sur la Maniere d'ecrire l'histoire_, et s'appliqua a la lecture
de Mezerai, de Vittorio Siri et autres.
D'apres le peu qu'on vient de lire sur le caractere, les moeurs et
les habitudes d'esprit de Racine, il serait deja aise de presumer les
qualites et les defauts essentiels de son oeuvre, de prevoir ce qu'il a
pu atteindre, et en meme temps ce qui a du lui manquer. Un grand art de
combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et
successive, plutot que cette force de conception, simple et feconde,
qui agit simultanement et comme par voie de cristallisation autour de
plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la
presence d'esprit dans les moindres details; une singuliere adresse a ne
devider qu'un seul fil a la fois; de l'habilete pour elaguer plutot que
la puissance pour etreindre; une science ingenieuse d'introduire et
d'econduire ses personnages; parfois la situation capitale eludee, soit
par un recit pompeux, soit par l'absence motivee du temoin le plus
embarrassant; et de meme dans les caracteres, rien de divergent ni
d'excentrique; les parties accessoires, les antecedents peu commodes
supprimes; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux
ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout
cela, une passion qu'on n'a pas vue naitre, dont le flot arrive deja
gonfle, mollement ecumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi
d'une belle eau: voila le drame de Racine. Et si l'on descendait a son
style et a l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautes
du meme ordre restreintes aux memes limites, et des variations de ton
melodieuses sans doute, mais dans l'echelle d'une seule octave. Quelques
remarques, a propos de _Britannicus_, preciseront notre pensee et
la justifieront si, dans ces termes generaux, elle semblait un peu
temeraire. Il s'agit du premier crime de Neron, de celui par lequel il
echappe d'abord a l'autorite de sa mere et de ses gouverneurs. Dans
Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze a quinze ans, doux,
spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Neron ivre, pour le
rendre ridicule, le forca de chanter; Britannicus se mit a chanter une
chanson, dans laquelle il etait fait allusion a sa propre destinee si
precaire et a l'heritage paternel dont on l'avait depouille; et, au
lieu de rire et de se moquer, les convives emus, moins dissimules qu'a
l'ordinaire, parce qu'ils etaient ivres, avaient marque hautement leur
compassion. Pour Neron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel
feroce gronde depuis longtemps en son ame et n'epie que l'occasion de
se dechainer; il a deja essaye d'un poison lent contre Britannicus. La
debauche l'a saisi: il est soupconne d'avoir souille l'adolescence de sa
future victime; il neglige son epouse Octavie pour la courtisane Acte.
Seneque a prete son ministere a cette honteuse intrigue; Agrippine s'est
revoltee d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir
sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mere, petite-fille, soeur,
niece et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituee a des
affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui echapper avec
le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages
principaux au moment ou Racine commence sa piece. Qu'a-t-il fait? Il est
alle d'abord au plus simple, il a trie ses acteurs; Burrhus l'a
dispense de Seneque, et Narcisse de Pallas. Othon et Senecion, _jeunes
voluptueux_ qui perdent le prince, sont a peine nommes dans un endroit.
Il rapporte dans sa preface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine:
_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in
partibus Pallantem_, et il ajoute: "Je ne dis que ce mot d'Agrippine,
car il y auroit trop de choses a en dire. C'est elle que je me suis
surtout efforce de bien exprimer, et ma tragedie n'est pas moins la
disgrace d'Agrippine que la mort de Britannicus." Et malgre ce
dessein formel de l'auteur, le caractere d'Agrippine n'est exprime
qu'imparfaitement: comme il fallait interesser a sa disgrace, ses plus
odieux vices sont rejetes dans l'ombre; elle devient un personnage peu
reel, vague, inexplique, une maniere de mere tendre et jalouse; il n'est
plus guere question de ses adulteres et de ses meurtres qu'en allusion,
a l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, a la place
d'Acte, intervient la romanesque Junie. Neron amoureux n'est plus que
le rival passionne de Britannicus, et les cotes hideux du tigre
disparaissent, ou sont touches delicatement a la rencontre. Que dire du
denouement? de Junie refugiee aux Vestales, et placee sous la protection
du peuple, comme si le peuple protegeait quelqu'un sous Neron? Mais ce
qu'on a droit surtout de reprocher a Racine, c'est d'avoir soustrait aux
yeux la scene du festin. Britannicus est a table, on lui verse a boire;
quelqu'un de ses domestiques goute le breuvage, comme c'est la coutume,
tant on est en garde contre un crime: mais Neron a tout prevu; le
breuvage s'est trouve trop chaud, il faut y verser de l'eau froide
pour le rafraichir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin
d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et
Locuste a ete chargee de le preparer tel, sous la menace du supplice.
Soit dedain pour ces circonstances, soit difficulte de les exprimer en
vers, Racine les a negligees dans le recit de Burrhus: il se borne a
rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y
reussit; mais on doit avouer que meme sur ce point il a rabattu de la
brievete incisive, de la concision eclatante de Tacite. Trop souvent,
lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se
fraie une route entre les qualites extremes des originaux, et garde
prudemment le milieu de la chaussee, sans approcher des bords d'ou l'on
voit le precipice. Nous preciserons tout-a-l'heure le fait pour ce qui
concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement a
Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Neron, s'ecrie que
d'un cote l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils
d'Aenobarbus_.
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